‹ Sir Charles BellChapitre 2 sur 15 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le physiologiste éminent doilt j'escjuissé la^iè et les travaux passait presque constatninent de l'enthousiasme au découragenoient, des enivrantes illusions de la renommée à rindififéfence pour ses plus importantes découvertes. On raconte qu'illuminé par une réflexion soudaine, dans une de ses nuits d'insomnie studieuse, il réveilla sa femme en s'écriant : Eurêka 1 comme Archimède. « Je prie Dieu, dit-il, de ne pas m'avoir envoyé un vain songe ou de me faire retrouver demain matin le fll de cette vision nocturne ; car si je revois avec les yeux de la veille ce que je viens d'entrevoir avec les yeux du sommeil, je suis sur de laisser après moi un nom immortel ! » C'était le songe de Thomme de génie qui s'endort avec son idée, qui se réveille avec elle, — une de ces idées fécondées par l'association de l'inspiration et de l'étude, que la science adopte tôt ou tard comme la révélation longtemps cherchée

de la vérité... Ce fut la gloire qui faillit n'être qu'un vain songe pour sir Charles Bell.

J'ai peu connu personnellement sir Charles Bell, et, après avoir échangé avec lui une ou deux visites de courtoisie, une ou deux lettres presque insigni-* fiantes, je Tavais presque perdu de vue depuis plusieurs années, me livrant à d'autres études que celle qui m'avait procuré la bonne fortune de lui être recommandé en 1822; mais je ne l'avais point oublié, lorsque sa mort raviva toutes mes sympathies pour son caractère et toute mon admiration pour son génie, avec le regret d'avoir renoncé à un ouvrage dans lequel son nom devait briller au premier rang et dont le titre est resté stérile sur la couverture de mon Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Ecosse. Je saisis donc l'occasion que m'ojffrait le seul article des Revues anglaises qui eût parlé de sir Charles Bell avec quelque détail, pour écrire la première esquisse de la biographie que je publie plus complète aujourd'hui, après avoir attendu quinze années encore qu'un nom plus connu que le mien vint s*associer à ce nom bien digne d'un de ces éloges solennels qui sont décernés par nos Âc^-

démies aux savants et aux artistes étrangers * . Mais, ni en Angleterre ni en Ecosse même, il n'existe jusqu'ici une histoire de la vie et des ouvrages de sir Charles Bell. C'est ce qui m'enhardit à placer mon écusson obscur sous ses glorieuses armoiries, non sans faire aussi moi-même mon rêve de gloriole en pensant qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard je figurerai dans quelque note bibliographique en re^ tour des renseignements et des indications qu'un futur biographe trouvera dans cet opuscule.

Déjà ma première esquisse m'a valu d'être cité par des hommes compétents tels que MM. Flourens, Roux et Magendie; déjà lady Bell me fit adresser par M. Henry Reeve ^ des remerciements dont je fus vivement touché. Ces encouragements et quelques autres n'ont pas peu contribué au nouveau

^ La Quarterly Review de mai 1843 publia un article d*uoe critique à la fois fine et profonde, qui me fut utile surtout pour les citations des journaux de sir Charles fiell. La huitième édition de VEneyclopédie Britannique contient un article biogpraphique par sir John Mac-Neill, qui n'est qu'un résumé trés-laconîque des diverses notice, toutes fort incomplètes, publiées depuis 1843.

' Aujourd'hui directeur de la Revue d^Edimhourg.

tr^yifl que j'enfreprei^ds pour les paérijer; car je suis §ous ce rapport ce qu'était sir Charles Bell : j'ai besoin d'être encouragé pour marcher en avant. Je disais que j'avais connu sir Charles Bell personnellement; y et je raconterai icf pour }a seconde fois com{iient ce fut indirectement ^ M. le profe^ seur Roux que j'en eus l'obligation. Avec son obligeftoçe h^|)itueUey &f . le professeur Roux m'avait ajjres^é à sir Astley Cooper, qui aurait cru ne pas faire complètement honneur à l'aimable recommandation que je lui avais portée, si, après m'avoir invité à déjeuner et à dîner, il ne m'avait invité aussi à assister à une de ses opérations chirurgicales, l^alheureusement Tadmiration de son adresse ne me préserva pas dune émotion un peu trop violente qui, placé comme je j'étais à côté de l'habile opérateur, aurait pu troubler un sang-froid moins ferme que le sien. Le lendemain , j'allai m'excuser, et comme je maudissais mon système nerveux j qui nae fprperajt pf p|)ablement 4^ renoncer à des études qui avaient cependant quelque attrait pour moi : « Non, non, me dit sir Astley, vous en triompherez ; je veux vous adresser à

Charles Bell, qui vous 4ira ce qu'il lui a fallu de courage pour faire sa première saignée. » Charles Bell me reçut aussi bien que sir Aslley m'avait reçu lui-même, et comme celui-ci dans sa lettre faisait allusion à Thistoire de sa première saignée : « Sir Astley ne vous a parlé que de la première, me dit-il, mais je vous avoue que celle qu'il me faudrait faire demain me coûterait presque autant ; » et il me confirma ce que je raconte dans sa biographie, que chaque fois qu'il avait une opération à faire, il avait à combattre la même angoisse nerveuse.

Ce fut à sir Charles Pell lui-même que je dus le plaisir de connaître son coufrère d'Edimbourg, le professeur John Thomson, qui m'offrit son Esquisse historique des opinions sur la variété et les récidives de la petite vérole j etc., etc.?, et qui, m'invitant à suivre sa clinique, |ne montra plusieurs cas de nature à é|3raftler fortement pia foi au vaccin comme préseryatif constant 4^ h variole. Je n'osai pas, à

* Historieal Sketehy etc., publié en 1812 sous forme de lettre à tir J. Mac-Gregor. L« docteur J. Thomson était alors professeur ^e çliirurgie ynlfit^ire à rupiy^ité d'^4ln)bpur{;.

mon retour à Paris, imprimer tout ce que j'avais lu, vu et entendu sur cette matière. Je me contentai de traduire un extrait de V Opinion des médecins d'JSdimftoMrjf. Ce n'était pas précisément mon début comme auteur, mais cette brochure me valut autre chose que des encouragements. M. le docteur Salmade me fit l'honneur de prononcer à l'Académie de médecine une vraie diatribe contre ces Erostrates du temple de Cos, ces hérétiques de la science, qui revenaient d'Angleterre avec des doctrines étrangères et des dieux étrangers ! Mon condisciple et mon ami le docteur Bousquet, secrétaire de TAcadémie , vint me porter cet anathème. Je me gardai bien d'engager une polémique ; mais, quelques années plus tard , le docteur Bousquet, qui avait oublié mon sacrilège, m'envoyait son savant volume sur La petite vérole et la vaccine^ où lui, le secrétaire de la loi et des prophètes, il allait beaucoup plus loin que moi dans ma brochure innocente, et aussi loin que le professeur Thomson, d'Edimbourg, dans son volume, tant Hippocrate a raison de nous dire : Vita brevis , ars longa, experientia fallax. — Je devais rappeler cette

anecdote parce que j'en fis autrefois un récit qui amusa beaucoup le professeur Thomson et son compatriote sir Charles Bell, devenu son collègue à l'université d'Edimbourg.

J'ai divisé ce petit volume en quatre parties, consacrant plus particulièrement la troisième à Texposition des travaux physiologiques de Charles Bell. Mais ce n'est pas cette troisième partie que je recommande le plus à ceux de mes jeunes lecteurs qui se destinent à la carrière des sciences. Leurs maîtres leur en ont appris ou leur en apprendront plus que moi : j'ai uniquement voulu prouver, dans ce long paragraphe, que Charles Bell, physiologiste, chirurgien; artiste et critique, ne fut pas l'auteur d'une découverte unique', encore moins l'auteur d'un seul livre. Mais, au moment où mon fils va s'asseoir sur le banc des étudiants, j'ai une autre prétention à leur adresse. C'est celle de publier une biographie dont la moralité pourra être utile à ceux d'entre eux qui me liront jusqu'à la dernière page. J'ai assez vécu et malheureusement assez écrit, pour que mes œuvres représentent au moins

soixante volumes in-octavo, les uns originaux,

les autres tr^duitÇ| publiés spi|S mon nom ou sous le nom d'un autre» sans nom d'auteur ou avec un pseudonyme. Ayant coTnmencé à écrire très-jeune, je conviens que ces livres nç sont pas tous orthodoxes, quoique tous soient d*un honnête homme selon le monde. J'espère que celui-ci pourra faire nomb^*e avec ceux que je mettrai dans la balance du jugement dernier pour p'être pas puni trop sévèrement des autres.

Ceux qui savent quels progrès a faits la physiologie depuis la découverte de Charles Bell ne me soupçonneront pas d'aifecter une fausse modestie en parlant comme je le fais de la troisième partie de ce petit livre. Quand j'ai voulu me remettre au courant sur quelques questions spéciales, les auteurs que j'ai consultés m'ont révélé toute une physiologie nouvelle, c'est-à-dire l'obligation où je serais d'aller suivre deux ou trois cours au moins soit à l'amphithéâtre des anatomistes, soit dans le laboratoire des chimistes, douce obligation si la curiosité pouvait tenir lieu du bain d'Eson. Combien de choses

il jx^'ij lemblé n'avoir jamais apprises, et corn-' bie» dq choses oubliées l J'ai dû forcément m'en tenir anx ouvrages déjà vieux dans ma bibliothèque et a un petit nombre de ceux qui ont le plus marqué dans la science, de 1822 à 1858, — puis, mon travail terminé, parcourir les derniers traités élémentaires, afin de voir si je n'étais pas resté trop en arrière. Je recommande à qui serait dans le même cas, soit, en français, le Traité de physiologie humaine de M, le professeur J. Béclard*, qui porte dignement un nom déjà honoré à l'école ; soit, en anglais, les Principes de physiologie générale et comparée^, du docteur Carpenter, qui comprennent également les notions principales de la science. Ces ouvrages vous donnent mieux qu'une idée sommaire de cette physiologie expérimentale dont les maîtres vivants sont, en France, en Angleterre et en Allemagne, MM. Flourens, Bérard, Longet, Claude Bernard, Milne-Edwards, Brown-Sequard ,

1 Traité élémentaire de physiologie humaine, par J. Béclard, ouvrage orné de deux cent trois figures. La troisième édition est sous presse.

■ Prineiples ofhuman physiology, London.

Richard Owen, B. Brodie, RichardsoD, Wharton Jones, KoUiker, G. Valentin, J. MuUer, etc., etc. Ces noms, et quelques autres, n'étaient point encore connus en Europe alors que je suivais les cours de M. Lordat, cet éloquent successeur du grand Barthez, de qui on pouvait dire ce que Haller disait de Boerhaave : Adeo disertèy dilucidè, candide , vir egregius sua prœcepta dabat^ ut pares in arte ipsa habuisse possit, in arte docendineminem. »

SIR CHARLES RELL

c On m'a dit qae vos travaux étaient pénibles ; n'en soyez ni surpris ni découragés ; car le peu de bien que j'ai fait est ce qui m'a coulé le plus de peine et ce qui a rencontré le plus d'obstacles. »

{heure de w. Hunier d ses collègues de V Académie des sciences de Paris, )

La découverte 4q sjf Charles Çell sur les fonctions du système neryeux çs( le fait le plu§ important dpqt la science ait robljgatioq aux physiologistes de )a Grande-Bretagne depuis la doctrine de Harvey sur la circulation du sang,

Ilarvey était né çp 1578; Charles Bell naquit en i774; — Harvey avait exposé le méçauispae général de la circulation à ses élèves en 1#19 ; — Charles Bell, après avoir publié à un petit nombre d'exemplaires son premier traité sur le système nerveux, en 1811, développa le sujet sous forme de mémoires lus successivement à la Société royale de Londres en 1821 et 1822. Deux siècles séparent donc la naissance de ces deux hommes de génie, et deux siècles leurs découvertes. Sans doutOi cet intervalle a été

rempli» en Angleterre comme ailleurs, par des travaux qui ont éclairé les progrès de la physiologie et de la pathologie ; à ces travaux se rattachent des noms illustres, entre autres, en Angleterre, ceux des deux Hunter ; mais dans Thistoire de ces sciences, toutes les célébrités intermédiaires doivent céder la préséance à Harvey et à Charles Bell, auteurs des deux plus grandes révélations faites par la physiologie et Fanatomie modernes sur Torganisation physique de notre être.

Singulière analogie des deux découvertes : après avoir été repoussées par la routine, ou du moins accueillies avec défiance, l'honneur de les avoir faites fut plus tard réclamé par des plagiaires ou attribué par la jalousie à ceux qui n'y avaient aucun droit ; et les biographes, en voyant ce que la renommée coûta à Bell comme à Harvey, plus tentés de les plaindre que de les envier l'un et l'sFutre, se demandent s'il ne faut pas les placer dans le martyrologe de la science à côté de Newton, de Galilée, de Kepler et des grands hommes persécutés par leurs contemporains^. N'exagérons pas

^ Sir David Brewster a publié un petit volume contenant les Vies de Galilée , de Kepler et de TychO'Brahé^ réunies sous le titre commun de : les Martyrs de la science.

Aujourd'hui encore M. Flourens semblerait diminuer une

cependant k plaisir les petites misères de la vie. Il mè semble, s'il est vrai que Harvey perdit sa clientèle en ville, que ce médecin fut assez philosophe ou assez dédommagé par la fortune pour pouvoir se consoler de son génie, puisqu'il mourut octogénaire et fort bien en cour. Si Charles Bell ne fut honoré que du titre de chevalier et ne devint pas, comme Harvey, premier médecin de deux rois; s'il subit quelques pénibles désappointements à Londres et dans sa ville natale, si sa correspondance et un journal où il consignait ses pensées de chaque jour ne nous montrent pas un homme heureux dans la mesure de son succès et de sa gloire. . • ,

partie de la gloire d'Harvey en disant : « Lorsque Harvey parut, tout, relativement à la circulation, avait été indiqué ou soupçonné; rien n'avait été établi. » — ce Oui, dit M. Milne- Ëdwards, tout avait été indiqué ou soupçonné , mais rien n'avait été compris, j» En effet, si Michel Servet avait compris ce qu'est la circulation du sang^ U n'aurait pas imaginé que les artères, en se terminant, deviennent des nerfs : disposition qui aurait rendu toute circulation impossible ; et Cisalpin, qui faisait aller la chaleur des artères dans les veines, supposait que les veines portent le sang au foie et aux intestins. Voir V Histoire de la circulation du sang^ par M. Flourens, et les Leçons de physiologie et d^anatomie comparée de r homme et des animaux, faites à la Faculté des sciences de Paris, par M. U. Milne-Edwards, t. III, p. 3. M. Mil ne-Edwards s'est rencontré avec Hunter dans son système de la circulation lacunaire.

npuç djrpss IjrancbejRgnt, a§ft fjç pg 4écour9^er ?i|içun ^énîe révélateur, qi^'il auraif; pu 9ccuser plutgt son tempérament et spn caractère de ses accj^s de o^éi^ncolie qu'une 4!^ Ç^s suprêmes ioji|§tiiC6s dont }e iponde n'est d'ailleurs qi^e trop prpdj^ije envers les intelligences supérieures. Qifoi qu*il en spU, c'est 1^, certes, un des vifs attraits de sa l)|ograp})ie que Yé\nie des sentiments pejrsonnels dç ce]i|i c[ui analyse si dwrieusementles secrets ressorts de toutes les sensations humaines. Aussi, en esc^uissant ses traya|ix divers, aimerons-nous surtpjit à citer ce q;|*pn connaît de sa correspondance intime et du journal de ses impressions. Notre tâche sera rendue par Ik plus facile : l'appréciation d'un homme tel que Charles Bell réclame le double talent d'écrivain et de savant : nous p'^^vons d'autres titres pomr l'entreprendre qu'une vive syrppatbie pour le célèbre physiologiste et le plaisir qu'on éprouve dans l'âge avancé à revenir quelquefois aux études délaissées de sa jeunesse.

Il est peu de contrées dont la physionomip soit plus pittoresque que celle de FEcosse ; il n'est peutêtre pas un peuple qui ait une nationalité plus prononcée que le peuple écossais. Physiquement bien conformé et doué d'une grande intelligence, — grâce à une instruction répandue dans les plus basses classes, grâce à une poésie populaire que ne dédaigne pas la classe lettrée, quel que soit son rang ou son état^ qu'il reste fixé sur le*sol natal ou obéisse à cette impulsion nomade qui est aussi un ()e$ instipcts de la race, — |^ n'est aucun compatriote de Wallace et de Walter Scott qu'on ne trouve toujours fier de son pays et de son histoire ; il n'en est auçpn qi|i ne puise dans cç légitiinne or-

gueil un sentiment de dignité personnelle, conservant ainsi son type national avec son originalité individuelle. On a dit des Ecossais qu'ils se croyaient tous plus ou moins gentilshommes, et cette prétention s'explique non seulement par Tancienne division de la population celtique en clans ou grandes familles féodales dont le dernier membre portait le même nom que le chef, mais encore par les longues guerres soutenues pour l'indépendance du territoire, dans lesquelles chacun pourrait citer un ancêtre armé^ Cette prétention à la noblesse ne serait qu'une puérile vanité, si les Ecossais n'étaient pas une race active et laborieuse, plus glorieuse encore à bon droit de son aptitude à se distinguer, soit par les arts libéraux, soit par l'industrie. Aucune nation n'a fourni, relativement à sa population, un plus grand nombre d'esprits à la fois inventifs et

* John Home, Tauteur de la tragédie de Douglas et d'une Histoire de lUnsurrection de 1745, était fils d*UD humble clercgreffier de Lath : il n'eu prétendait pas moins avoir le même ancêtre que le comte de Home. Sir W. Scott justifie le soin que les Ecossais prennent de leur généalogie, en faisant observer que ce culte des ancêtres a été souvent récompensé par un héritage inattendu dans un pays où, grâce au système des substi* tutions^ le hasard a plus d*une fois fait remonter au plus haut degré de Téchelle sociale tel individu qui n'avait plus que son nom pour dernière chance de fortune.

persévérants, sagaces et snsceptibles d'enthousiasme. Se prêtant à toutes les modifications successives de l'état social et politique, le génie écossais a brillé dans toutes les périodes de Thistoire, par diverses manifestations. Le moyen âge lui doit quelques-uns de ses saints et de ses grands batailleurs ; quand le seizième siècle éveille l'esprit d'examen en même temps que l'amour des études classiques, il produit John Enox le réformateur, qui joua un rôle égal à celui de Luther, etBuchanan,poëte, historien, critique, polémiste, qui peut marcher de pair avec Erasme. Quand les destinées de l'Ecosse se trouvent mêlées politiquement à celles de l'Angleterre, qui reçoit d'elle une dynastie nouvelle, ce sont souvent les hommes d'Etat et les généraux écossais qui dirigent les conseils et les armées des deux royaumes. Plus tard c'est l'influence religieuse des successeurs de John Knox qui domine l'esprit de la révolution républicaine d'Angleterre : Cromwell lui-même ne vainquit la résistance qu'il éprouva sur l'autre bord de la Tweed que par l'énergie du principe qui avait eu là son premier foyer, et quand éclata la réaction contre le système in protectorat, quand la monarchie fut rétablie, cela se fit encore par la coopération de l'armée que Monk ramena d'Edimbourg à Londres. Les guerres civiles qui pré-

cêiîiéïit éi suivirent le renversement des Stuàrts absÔrbSrëiit en grande paf lié (eus les ôâî'âctëres et tous léi talents de l'Ecoàse, mâts elles dirent aussi eii relief qùel(làéâ-ùns des acteurs Ies|)tus éminènts de ce long drame Klstorique, qui se termina {)àr f abolition cèiripieté de rindépendâhce dii indins peuplé des deux rôyàuÊiîes, saii^ ëffisicer son empreinte de nationalité. Cette éihj)feibtë Suhit âujdiird'iiui même à uiie fusion pltià' Complète. L'apàiseiriêht des derniers regrets ri'à fait ^'6iivrîr trtiè plus Hiié ârèné àTintelligehce indîvidiielle, ôomnae â Tàctivité collective, par la transformation dès anciens partis, jacobites et têtes rondes, érï whigs et en tories modernes. Dàfis les annales pafleàientaires de l'Angleterre, étudiées depuis la bataille de CUlIoden, nous trouvons tantôt un Ecossais ministre, tantôt un Ecossais chef de Topposition. Dans les arffîées, des îégiiiients écossais décideht du gain de mainte bataille, et Uni général écossais tient plus d'une fois le bâton de commandement. Âudéborsrintelligence comiùercial6 des Edossais fonde des colonies, découvre des îles où perce des isthmes pour réunir des continents ; tandis ((ue Tàctivité collective se développe au dedans par la transformation agricole du sol et la création de poTis et de Mes manufacturières (Glascow, Greenock; lUndéë, etc.), capable^' d'exciter là jalousie

dé LivetfOûT, de Màiieliëstcif, etc.; èës gtaiidâ ceûtrès de Tindustrié anglaise. Arrive aidf s comme une ép(>- (jtie dé fëriiieDtàtidii poiir toutes les facultés émihëiilës de èe peuple^ d*où sort» à la fin du di^t-htiltièoie siëctê et àtl cotliitièticeitieiit de celui-ci, cette pîéiâdé n6iivèllé de ihéôfiÈièiis hàtdis et d'esprits pratiques, Tbétâphysiciëflsi et ScoTJoiDistes, poëteé et critiques; rôliiàneiërj et bistoriens; ingéùieurs, mathématicien^, clïiô&iites et physiologistes, à peu prës tous cofatëffiporàiiiâ : —Adam Smith, Dugald Stewart, R.Biirhs; Walter Scott, Jeffrey, Fergusson, Jamèâ Walt, telfoM, les deux Hiititer, Charles Bell, etc., etc. II n'est aucun de èès hôths qui ne rappelle une esthétique fitiùvelle, une école littéraire, un système ingénieux ou une de ces idées fécondes qui font faire un pas de géant au progrës Scientifique ^

Ce que ces noms rappellent encore, à l'honneur de la nation tout entière et comme témoignage éclatant de son intelligence, c'est qu'en Ecosse plus qu'ailleurs, vu la multiplication des écoles élémentaires à côté des universités, le génie trouve le moyen de se produire et de se perfectionnerp ar l'étude. Avant d'é-

* Ces illustrations de l'Ecosse moderne n'ont pu^ toutefois, faire oublier celles qui les précédèrent : les flome, les Robertson, Glerk of Eldin (Tactique navale)^ SmoJlet, etc.

tre le grand mathématicien, Fergusson avait été simple berger; avant d'être le grand poète, Burns avait été paysan; avant d*étre le grand ingénieur, Telford avait été apprenti maçon ... Le père de James Watt était trop pauvre pour songer à faire de son fils quelqpie chose de plus qu'un ouvrier, et le père de Charles Bell était un ministre de paroisse. Mais TEcosse donne pour rien Tinstructiou grammaticale k tous ses enfants, et Faptitude de chacun fait le reste. Dans un discours qu'adressait naguère aux étudiants d'Âberdeen le comte de Stanhope, élu recteur honoraire de cette université, il leur citait deux jeunes bergers qui avaient économisé leur salaire d'un été, pour suivre en hiver les cours du collège de Glascow ^.

Un ministre deTEglise d'Ecosse, le révérend docteur Aiton ^, a publié, en 1842, un volume pour faire connaître ce qu'il appelle Thumble condition économique de ses confrères, c'est-à-dire la médiocrité de leur salaire et la vie frugale à laquelle sont condamnés

^ Les journaux racontaient ce mois-ci (avril) Fexemple analogue d*un ouvrier qui économisait six mois de salaire pour suivre Tuniversité pendant un semestre.

> Clérical Economies. Le docteur Aiton a publié aussi une intéressante relation de son pèlerinage en terre sainte, sous le titre caractéristique de : Les pays du Messie^ du Prophète (Mahomet)et du Pape,

ceux qui n'ont aucune fortune patrimoniale. Il person-i nifie, en quelque sorte, leur rare mérite comme pères de famille, par la dédicace filiale de son ouvrage :

A un père qui^ sur un revenu annuel de cent livres sterling au plus, éleva une famille de douze enfantSp dont quatre fils pour les professions libérales, et qui a souvent envoyé son dernier shilling à chacun d'eux tour à tour, lorsqu'ils étaient au collège 1

Le père de Charles Bell était un autre type non moins admirable de ce dévouement à la famille. Ministre de la secte épiscopale, il desservait la petite cure de Doun, dans le comté de Menteath, avec un sa^ laire de vingt-cinq livres sterling par an (600 fr.), et ce salaire lui sufBt pour procurer une éducation libérale k ses trois premiers fils : l'ainé, Robert, parvint à acheter une charge d'écrivain du sceau , writer to Ihe signet (fdiVikipsiïïi à la fois du notaire et de l'avoué en France) ; le second, John, devint le célèbre chirurgien d'Edimbourg; et le troisième, George-Joseph, juriste d'une haute capacité, obtint la chaire de droit écossais dans l'université. Charles, le quatrième, né en 1774*,renfant de la vieillesse de son père, eût été comme les autres l'objet de ses sacrifices et de sa

* Au mois de novembre. •— Bichat était né depuis trois ans (1771).

téfidrëâsë; inàis le bon ministre mdtirut, avant ipé ééfui qu'il appelait son Benjamin fût â*â^è U èh profiter.* Heureusement il restait au jeune Ghatles iii/è Mvéy femme de cdeur et d'intelligence aussi : ce fiit die qui lui apprit à lire, à écHrè et à compter.

à Ce M, écrivait-il plus tard à la marge d'un précté iliogràphi^ùe que lui consacrait uii journal de médecine, ce fut la seule instruction que je reçus. . . ihon édu- Ciaitiou a été l'e^temple que me donnèrent mes frères. Il y avait dans tous les membres de ma famille uiie coiifiance en soi-même, une véritable indépendance, et : par imitation je Tacquis. On fait beaucoup de phraseis

[ sur l'éducation, et Ton oublie rexemple.,., c'est Texem-

ple qui est tout. »

: Ayant perdu son père de si bonne heure, Charles

[ Bell dut recevoir de sa mère, non-seulement les éléments

, de son instruction, mais encore ces premières impre$-

I sions de l'enfant qui, pendant toute la vie de l'homme,

! exercent leur influence sur le jugement comme sur

! l'imagination. Cette influence devait être d'autant plus

puissante qu'elle s'associait au culte de la mémoire paternelle, et elle suffirait pour expliquer les tendances romanesques et poétiques de son caractère, qui le distinguèrent de ses autres frères, dont l'exemple contribua sans doute aussi, comme il le dit, à lui donner

à uni degré inférieifir cet ^fnpi|f 4*îndépeQdafiçe personnelle attribué par )ui à toute ^ famille.

Le révérend ministre, père d^s quatre firërj^s ^ell, élevé dans les principes rigides du pfesbytéri^nisjne, é^ait entré par conviction en 1720 dans }e ministère de l'Eglise épiscopale, croyance de la minorité dans Fancien royaume des Stuarts, et en même ^emps il avait adopté les opinions jacobines, qui étaient généralement celles des épiscopaux, aussi bien que des catholiques, autre minorité. A l'époque où Charles Pel) aurait été d'âge à adopter une opinion, l'opinion de ^Qupëre n'était plus guère en flcosse qu'un sentiment, relégué dans l'histoire et la poésie, dont ne se défendaient pas ceux-là même qui se ralliaient au parti whig plutôt qu'au parti tory, au parti de l'opposition plutôt qu'^u parti ministériel. Ou retrouve donc ce sentiment dans les poëmes 4e liobert Burns, comme dans les romans de Walter Scott. Charles Bell, fils d'un miujstre jacpbite, noujrrît sa jeune imagination de ces souvenirs, quoique le phoix 4e ses apitiés le classât parmf les whigs, autant qu'on peut y classer un homme aussi ppu jaloux qi^e lui d'exprimer upe opinion politique, presque absorbé comme il le fut de bonne heure par ses études, par ses goûts littéraires et par sa profession.

La veuve du ]i)on ministre de Doun vécut assez popf*

être assurée que le plus jeune de ses enfants serait digne de ses aines. Charles avait trop de cœur, il conservait de sa première enfance un trop doux souvenir pour ne pas proclamer volontiers sa reconnaissance envers sa mère ; heureux de pouvoir en même temps se rendre à lui-même ce témoignage qu'il avait justifié, par sa conduite et ses succès, la sollicitude maternelle. Ce témoignage, son frère John put le lui adresser en présence de leurs frères, près du lit de mort de leur mère '•

Cependant Charles Bell ne fut pas un de ces enfanta prodiges dont les succès précoces font l'orgueil des parents et des maîtres d'école. Ses frères l'avaient fait entrer à la grande institution élémentaire d'Edimbourg, le collège communal appelé High Sehoolj et il restait plutôt en arrière qu'en avant des écoliers du même âge. Il y désespérait modestement des efforts de son application, et il penchait à se croire condamné à une carrière industrielle, ce qui contrariait son am« bition, ne se doutant pas que même sur les bancs

^ a Ma mère fut le maître unique de mon enfance; j'espère que je fus une consolation pour elle. A son lit de mort^ John me dit : « Que ce seit une douceur pour vous ; vous fûtes f toujours sa consolation. » (Note de sir Charles Bell en marge d'une notice biographique de la Galerie médicale»)

inférieurs de la classe l'enfant reçoit des leçons qui se développeront un peu plus tard dans son intelligence. La mémoire 's'éveillera un jour, riche de semences tardives, mais fécondées tout à coup» et ornant de leurs fleurs l'été ou quelquefois même l'hiver de la vie. Quelques-uns des condisciples de Charles Bell devaient d'ailleurs être pour lui de redoutables concurrents, si l'on pouvait juger de leur enfance par la réputation dont quelques-uns jouirent avant l'âge mûr. Dans les dernières années du dix-huitième siècle, sortirent de la Grande Ecole d'Edimbourg Walter Scott, Francis Jeffrey, Henri Brougham, Gockburu, Horner et autres noms moins connus hors de TEcosse. Parmi ces célébrités futures, les unes, il est vrai, avaient terminé leurs classes une année ou deux avant Charles Bell, les autres n'entrèrent à l'école qu'après lui, et elles ne devinrent ses condisciples qu'aux cours supérieurs de l'université. Quoi qu'il en soit, ni M. Alexandre Adams, ni ses sous-maitres, dont plus d'une autobiographie vante la sagacité pédagogique, n'avaient pu encore deviner sa vocation spéciale, lorsque John Bell jugea que son jeune frère savait assez de grec et de latin pour l'exercer sous sa direction à la partie manuelle de la chirurgie, en lui faisant suivre simultanément le cours de

l'université. Ce fut là que Charles Bell vit bientôt s'ac-

raewlt (je renseignement fraternel, m^is efjfiprg ^g c§l}|| de quelques professeurs ^minents qi)| avaient ^ors le don de passiopner la jei^nesse s^udjeuse. ]L.e plus i[; lustre et le plus influent, par ses fiuyjages imprimés et par ses leçons orales, jéJifit puga}|^ ^tçyyarj;, qui, dans fa p^trif de pavjd p[ume,le pli|fosop}}§ sceptique, rallumait alors le flamj)eau de }a pb|l9sppbie spiritualiste, et dont Jes doctrines ont depuis réagi en Francis aussi ))ien qu'en Angleterre et ^n Ecosse. Dire quelles étaient ces doctrines serait superflu dans up pays oii }^ « philosophie écossaise » a trouvé successivement des interprètes tels que Royer-CoUard, Cousin, Jouffroy et {lémusat. Ce que racontaient de l'action oratoire dQ Dugald Steward tous ceu^ qui avaient pu s*enivrer di^ charme de sa parole peut justement rappe}er aux hommes de notre génération Tenthousiasme qu'inspiraient à leurs auditeurs quelques-uns de ces professeurs qui, pendant la Restauration, entretinrent le feu sacré au Collège de France et à la Sorbonne *. Dans ses mé-

^ Je fais allusion surtout aux professeurs de 1819 à 1829. Les ayant connus depuis personnellement , modeste collaborateur de Tun d'eux, ami de tous, en conservant toutefois la déférence du disciple envers ses maîtres, j'aime à leur appliquer cette phrase empruntée à Dugald Stewart luimême dans sa biograpliie de Th. Reid : c( C'est avec un vif

|)|Oires posthuines, ^fvhs avoir yant^ le cbaripg mu^|- Çfil 4e sa vojx, son geste élégant et siiQpje, quoique légl^rement académique, le soin avec lequel il écartait tout ce qui aurait pu ressembler à une polémique théologale, le bonheur de ses allusions littéraires et historiques, sa morale indulgente mais élevée, etc., lord Qockburn ajoute : a Pour moi, ses leçons furent comme la porte du ciel. Je sentis que j'avais une âme. Ses nobles vues, développées en glorieuses périodes, pae transportèrent dans un monde plus élevé. Je fus aussi charmé et ravi que pourrait l'être tout homme d'un goût cultivé qui, ignorant encore l'existence de Gicéron, i^t S)ia]Lspeare, de Milton, serait tout à coup initié aux beautés de leur génie. Elles changèrent toute ma nature. — Bref, Dugald Stewart était un des plus grands orateurs didactiques. S'il eût vécu dans les temps anciens, sa mémoire serait descendue jusqu'à nous comme celle d'un des sages les plus éloquents de la Grèce. Mais sa destinée a été plus heureuse. Florissant dans un siècle qui exige toute la dignité de la morale, pour réagir contre les tendances des inté-

sentiraent de respect et de gratitude que je rappelle les noms de ceux à qui je dois mon premier attachement à ces éludes et ce bonheur d^une occupation libérale, bien supérieur aux rêves plus ambitieux de la vie politique. 9

rets matériels et des convulsions politiques, il a exalté le caractère de son pays et de sa génération. Jamais aucun de ses disciples ne cessa de respecter sa philosophie ou ne trahit ses principes sans éprouver l'aggravation de son crime par le souvenir de la moralité que Dugald Stewart lui avait enseignée ^ »

On devine Timpression que Charles Bell dut recevoir des leçons d'un tel professeur ; cette impression, on la retrouve dans plus d'un passage de son Traité sur la main, comme dans ce commentaire de la Théologie naturelle de Paley qu'il écrivit en collaboration avec lord Brougham, un de ses condisciples de l'université d'Edimbourg. Les ouvrages de Dugald Stewart ne sauraient donner l'idée de l'enthousiasme excité par sou cours oral ; mais il en est un peu de l'orateur comme du comédien : on sait tout ce que l'accent et l'émotion de la parole ajoutent de vie et de chaleur à la pensée, qu'elle naisse de l'improvisation ou soit confiée à la mémoire. J'ai vu à Edimbourg quelquesuns des auditeurs du philosophe qui en conservaient

^ Mémoires de lord Gockburn. — Voyez aussi les Mémoires et la correspondance de Jeffrey. — Une biographie nouvelle de Dugald Stewart vient d'être publiée par M. Veitch, un des élèves du professeur Hamilton, et fait partie du X« volume de ses œuvres , éditées jusqu'à ce volume par le professeur Bamilton }ui-mémQ,

le même souvenir que lord GockburD, eu entre autres , le docteur John Thomson , à qui sit Charles Bell y son confrère, m'avait adressé. Le docteui" Thomson disait que les deux plus profondes impressions de sa vie étaient le jeu tragique de la fameuse Mrs. Siddons et le débit oratoire de Dugald Stewart. Sir James Mackintosh n'hésitait pas à comparer son influence sur la jeunesse de TÂihènes du Nord à celle de Socrate sur la jeunesse de l'Âttique. Un des grands bienfaits de cet enseignement était d^entretenir le culte d'une morale indépendante des grandes questions de politique sociale que souleva tout k coup en Ecosse le drame de la Révolution française. Ces questions devinrent la préoccupation unique des hommes d'âge mûr, de 1789 à 1800; mais Dugald Stewart conserva toujours son jeune auditoire, qu'il renvoyait plus attentif et mieux préparé aux autres professeurs ses collègues. Ce jeune auditoire, dans l'intervalle des cours, se nourrissait encore d'études fortes. Quelle que fût sa spécialité, chaque élève con« sacrait volontiers quelques heures de loisir sérieux à orner son intelligence par des lectures variées, et un jour arriva où cinq à six disciples de l'illustre maître $ufQrent pour fonder une Revue qui embrassait presque l'universalité des connaissances humaines.

SA

A ^'éppqai3 oil Ctiarle^ B.eU commenpaij; ses études 4.$DS Tart de guérir, }a Faculté d'Ediip^omrgppssé^^t divers professeurs éminents : le cours (pii avait le plus d'attrait pour les élèves était sans contredit celui 4u docteur Black, que Fourcroy appelait le Nestor de J^ révolution chimique, et qui continuait la traditipp dé son prédécesseur, le docteur GuUen. Seç travaux ^p^t connus de tous les hommes de sciencç. Le^ disciples qui lui survécurent nous ont vauté son élocution facile* sa prononciation pure, ses gestes gracieux et sft p)jf ase toujours correcte, en harmonie avec le Jinge pn p\ la perruque poudrée d'un jnédecin fasbiona})lç dî* ^ixhuitième siècle, tenue irréprochable que faisait ressor* tir encore le contraste de sop intime ami, le minéralogiste Hutton, type du savapt original, affectant ]a simplicité d'un quaker. La chaire de nosologie était occupée par le docteur James Gregory, successeur de spn père, et qui avait toute l'importance que donne le mérite personnel, qu^nd U est en métpe teipps héréditaire et comiije pn privilégp 4^ f^naîU^» }es Gregory rappelant volpntiers que s,ei^e profesppurs de ce poip avaient rempli seize chaires 4ans les pnîyersités d'Angleterre et d'Ecpsse*. ï^e docteur Carnes G|regory, horaipe du

i Le professeur Gregory qui vient de mourir (mai lSâ6) était le petit-fils du contemporain de Charles Pell.

nioMe et dûciéiïf leitré, aîtnait la conttovefge. NàturelleiÀeàt prodigue d*ironie, sa poléndiquè charmait pttis le public ^ué séë coiiflrères, et il ii'était pas effrayé de se lûontret agressif, ayant tour à tour raison et tort, alternative qui n'embarrasse guère ceux qui, comme lài, sdiit sûrs d'avoir les rieurs de leur côté. Son antagoniste était généralement John Bell, reconnu le premier des chirurgiens, comme le docteur Gregoty le prelâier des médecins, et non moins ardent (|ue celui-ci k la dispute. La Faculté d'Edimbourg, autant et plus qu'auciitie autre, peut être citée à l'appui de ceux qui prétendent appliquer aux médecins aussi bien qu'aux philosophes et aux théologiens la sentence du prophète biblique : Tradidit mundum disputatîonibus eorum^. Les deux champions ne s'épargnaient pas les personnalités ; aussi une querelle en contenait-elle souvent en germe une seconde qui, la première apaisée, ne tardait pas à faire éclater de nouveau la guerre. Charles Bell se trouva plus tard entraîné dans ce tourbillon de controverses et s'y distingua, fidèle à son nom, mais gémissant quelquefois tout bas, lorsqu'il lui fallait abdiquer son libre arbitre ; car quelquefois son frère, blessé par les traits de son adversaire, allait plus loin

^ (( Il a livré le monde à leurs disputes. » )

qu'il n'eût convenu à la dignité de la robe doctorale» et son autorité de professeur affectait de temps en temps ces formules despotiques que Tindocilité natu^ relie aux jeunes élèves est tentée de contester*.

Une rivalité plus utile à la science existait entre le professeur d'anatomie de l'université et John Bell qui n'était que membre du collège des chirurgiens. Alexandre Monro, le professeur universitaire, portait, comme le docteur Gregory, un nom déjà illustré par son père qui avait même fondé ce cours et créé un musée particulier de pièces anatomiques, propriété précieuse de sa famille, à une époque où il était encore si difQcile de se procurer des « sujets. » John Bell, maniant avec la même facilité le crayon et le bistouri, faisant und ouble cours de dissection et d'opérations chirurgicales, avait ouvert un amphithéâtre particulier où il attirait un nombreux auditoire d'étudiants, convaincus à la fois de sa supériorité comme professeur et de l'insuffisance des leçons plus théoriques que pratiques du cours de

^ On citerait facilement dans nos écoles* le pendant de John Bell et du docteur Gregory, Ce qui nous frappe encore dans la tradition des querelles médicales d'Edimbourg, c'est d'y trouver de ces saillies que nous avions applaudies comme originales en France, soit à Paris, soit à Montpellier, et qu'on attribue, comme originales aussi, aux beaux esprits des Facultés de la Grande-Bretagne.

la Faculté. Là encore le préjugé, la concurrence et la jalousie d'attributions lui suscitaient souvent une opposition qu'il brava longtemps avec l'indépendance de son caractère et la vivacité de son langage, soutenu par l'admiration de la jeunesse. Charles, associé de bonne heure à ses travaux, son prosecteur et bientôt son suppléant, était justement fier d'un pareil maître qui, de son côté, était charmé de pouvoir mettre en relief un autre lui-même ^ Ses premières répugnances surmontées, il se livra à Tanatomie avec d'autant plus de zèle qu'il associait à cette étude celle du dessin, art pour lequel il avait reçu de la nature le même don que son frère. Edimbourg possédait une école de peinture et quelques peintres d'une certaine valeur, entre autres, David AUan, le premier artiste de ce nom, qu'on flattait sans doute en l'appelant l'Hogarth de l'Ecosse , mais qui saisissait fort heureusement la physionomie villageoise et les types comiques, comme le prouvent ses illustrations des pastorales d'AUan Ramsay, le perruquier poète, qui, dans la littérature populaire de $on pays, est à Robert Burns ou à W. Scott ce que David AUan est à Hogarth ou à Wilkie. David

' Dans son ouvrage sur le système nerveux, Charles Bell parle avec respect du professeur Monro, dont il avait suivi les coursen même temps que ceux desou frère.

Allan avait vécu à Rome et y avait été présenté aux petits-^fils de Jacques II ; il venait familièrement dans la famille Bell parler de Charles-Edouard avec le vieux ministre jacobite, et beaux-arts avec ses enfants. « Je me le rappelle, dit Charles Bell dans un de ses ouvrages, comme un vieillard facétieux qui toe prétait des modèles h copier, et me nommait son jeune confrère du pinceau *. » Les récits que David Allan faisait aux deux frères des merveilles dont l'art antique et l'art moderne ont successivement décoré Rome papale leur firent souvent rêver ce pèlerinage de la ville immortelle qu'ils devaient réaliser l'un et l'autre plus tard. L'un et l'autre également concevaient et exécutaient en artistes leurs figures anatomiques. Charles, encore élève, publia un Système ou Manuel de dissection avec des planches gravées d'après ses propres dessins. Il fut chargé par John de la description du système nerveux pour son ouvrage sur YAnatomie du corps humain^ publié successivement, volume par volume, de 1794 à 1800, date à laquelle notre Bichat, en France, préludait aussi à la publication de son Ànatomie générale par sou Traité sur les membranes^ et son beau livre Sur la vie et la mort.

* (( Brother brush ( The Anatomy of expression, note de la page 17, quatrième édition).

Le l^^'^ août 1799; Charles Bell, ayant terminé son stage d'étudiant, fut admis membre du Collège des chirurgiens et, à ce titre, put pratiquer à l'hospice royal de la ville diverses opérations qui montrèrent que, comme son mattre, il n'était pas moins habile - chirurgien qu*habile anatomiste. Il profita aussi de sa clinique pour perrectionner un autre talent, celui de modeler en cire les cas pathologiques, et il se créa une collection dont on voit encore quelques spécimens remarquables dans le Muséum du Collège des chirurgiens d'Edimbourg.

Mais déjà une sorte de conspiration se tramait pour exclure de la clinique les deux frères; et le docteur James Gregory, qui tailla sa plume pour cette nouvelle polémique, avait pour lui de si bons arguments qu'il aurait pu se dispenser de les assaisonner de ce sel attique dont il ne fut jamais plus prodigue. Le service médical de l'hospice avait été de temps immémorial confié à tous les membres des deux Collèges, médecins et chirurgiens, qui se relevaient à tour de rôle mensuellement. Le docteur Gregory n*eut pas de peine à démontrer qu attendu la diversité des doctrines et des pratiques les malades étaient exposés à passer tous les mois d'un traitement à un autre, avec la chance d'être drogués ou saignés, tantôt selon Hippocrate, tantôt

selon Galien ; quelquefois même Tesprit de caprice et de contradiction motivant seul ces vicissitudes de régime et de thérapeutique. Les membres des deux Collèges^ surtout ceux qui faisaient des cours particuliers, défendirent la coutume et leurs droits acquis avec toutes les armes de la dialectique, prévoyant bien que la nomination de trois ou quatre praticiens permanents équivalait à l'exclusion de tous les autres et probablement des plus capables. Ils furent battus, et ni John ni Charles Bell ne furent nommés. John fit éclater son humeur eu fermant son cours ; Charles, qui tenait à perfectionner ses études pathologiques et à compléter sa collection de modèles, offrit de payer une somme de cent guinées et de faire don de son muséum d'anatomie à la Faculté, si Ton voulait seulement l'autoriser à assister aux autopsies pratiquées dans l'amphithéâtre deThospice et à faire des dessins de chaque cas curieux*. On refusa. Dès ce moment, quoiqu'il continuât à faire des cours particuliers, il éprouva naturellement quelques accès d'humeur comme son frère,

> Dans un ouvrage publié à Paris en 1820, je signalais déjà le talent qu'avait Charles Bell de mouler en cire les pièces aiiatomiques, d'après le docteur John Cross. A cette date je ne parlais pas de sa grande découverte, car je Figno* rais, et on Tignorait encore généralement à Paris comme â Londres.

et médita d'aller tôt ou tard chercher sur un plus grand théâtre un public plus sympathique, au risque d'y trouver une concurrence encore plus déloyale qu'à Edimbourg et des amis moins intimes que ses condisciples. De ces amis, le plus tendre était son troisième frère, Joseph-George, le légiste, non moins distingué que les deux autres par l'intelligence, plus rapproché de lui par l'âge. George et Charles pouvaient se confier plus franchement toutes leurs pensées, leurs déceptions dans le passé, leurs illusions dans l'avenir, affranchis l'un et l'autre de cette contrainte, si salutaire d*ailleurs, qu'imposent aux cadets les aînés, investis d'une double autorité quand ils sont nos maîtres et les représentants du père. Un mémorandum de George, cité par lord Cockburn, les décrit tous les deux, allant ensemble rendre visite à une vieille tante, qui habitait à vingt-deux milles d'Edimbourg, et devisant un peu de tout, pendant la route, enjeunespéripatéticiens. George avait esquissé les premiers éléments d'un livre de droit qui manquait à la jurisprudence, et Charles méditait ce beau traité d'anatomie h Tusage des peintres, qui manquait aussi à la science comme à Tart. <c Je me souviens, écrit George, que nous fîmes une halte pour nous reposer au bord d'un ruisseau. Là, nous fûmes heureux d'avance en nous disant combien ce serait charmant de nous rap-

paler un'jour ces premiers pas dans le monde, lorsque nous serions montés un peu plu^ haut. » Simple et ravissant tableau que celui de deux frères qui commencent ainsi le voyage de la vie, se^désaltèrent à l'eau claire du ruisseau , s'enivrent d'une ambition innocente , et se croient certains du succès ' dans la douce confiance de leurs vœux mutuels ! Un pareil souvenir a encore du charme pour ceux qui n'ont pas atteiïit le but. Les deux frères devaient l'atteindre tous les deux. George avait plus de philosophie pratique que Charles, Nous lisons encore dans la Fi^ de Jeffrey *, qu'il releva souvent le courage du futur aristarque de la littérature, quand celui*ci était tenté de renoncer à la carrière du barreau, tant les clients lui semblaient lents à venir. Jeffrey était l'ami des deux frères, et il n'aimait pas moins à parler peinture ou anatomie avec Charles que jurisprudence avec George, cet esprit éminent ayant la même aptitude pour les sciences que pour les arts et les lettres. John Allen, John Thomson , Thomas Brown , John et Charles Bell , adeptes de la Faculté médicale, ne l'attiraient pas moins que les jeunes aigles du barreau d'Edimbourg, Cockburn, Brougham» Murray, Horner, Richardson, ou que les jeunes aigles de la poésie et de la littérature,

I Fie et corre$pondance de lord Jeffrey y par lord Gockburn.

Walter Scott, J, Grahîime, Sydney Smith, §tc,, dont la coUaboratiop fonda la fameuse Revue.

Les amis de Jeffrey étaient presque tous aussi les amis de Charles Bell, et leurs noms réunis disent assez dans quelle atmosphère de science, d'ari et de poésie Ilvécutdel794àl804.

Edimbourg, quoique privé depuis deux siècles de la couronne royale, conservait encore quelques-uus des attributs d'une capitale. Toute Tancienne no-

. blesse ne l'avait pas désertée; c'était le siège d'une des hautes cours judiciaires d'Ecosse et du synode

. presbytérien, dont les séances annuelles constituaient une sorte de parlement ecclésiastique ; son université entretenait un foyer d'intelligence qui rayonnait sur l'Angleterre elle-même, autant que Cambridge et Oxford. Edimbourg avait une saison copome Londres, une époque de fêtes, de soirées, de bals, qui réunissait toutes les aristocraties, les châteaux envoyant leurs nobles à ce congrès, les savants s'y faisant hommes du monde, toutes les supériorités cédant la préséance à la femme, reine des salons. La médisance mondaine, qui ne renonce jamais à ses éjpigrammes, prétendait bien que les dames d'Edimbourg, pour se rendre plus sûrement aimables aux philosophes, aux érudits, aux juges, aux professeurs, aux théologiens, aux médecins, aux

avocats, etc., etc., auraient pu fournir à un Molière écossais quelques variantes du rôle de Philaminte. L'ingénieux Sydney Smith, l'ecclésiastique philosophe, s'est fait l'écho indiscret de cette critique exagérée dont sourient aujourd'hui les douairières qui n'ont pas oublié la gaieté de leur jeunesse et Tadmiration qu'elles inspiraient aux pIuS doctes mfenîbres de l'université en exécutant les strapeys , les gigs et les autres danses nationales *. Malheureusement il est . quelque chose de pire que la métaphysique dans un ^^ , salon, c'est l'esprit de parti, c'est la politique, ce - / grand dissolvant du ciment social. De 1789 k 1806, les whigs et les tories s'entre-choquèrent plus d'une fois à Edimbourg; la révolution française devint le texte fatal de leurs débats, jusqu'à ce que, après la paix d'Amiens, la menace d'un invasion^ vint ^apaiser les dissidences. Un accès de nationalitéfbelli^ueuse, pro-

voquée de Londres par lord Melville, transforma en

* c Les Ecossais, prétendait Sydney Smith dans une de ses boutades plaisantes, sont teUement imprégnés de métaphysique, qu'ils font Tamour métaphysiquement. J'ai entendu à un bal d'Edimbourg une jeune dame s'écrier^ dans Fintervalle de deux contredanses : c Ce que vous dites^ milord, de l'a- « mour est vrai dans un sens abstrait ; mais... » Ici la reprise des violons me fit perdre le complément de la phrase. » [Vie de Sydney Smith, 1. 1, p. 15.)

volontaires de la milice les professeurs et les élèves, les philosophes et les dandys, les juges et les avocats. Walter Scott nous raconte dans ses Mémoires ^ avec quelle ardeur de chevalier féodal il oublia sa claudicatiou pour monter à cheval, et exercer sa compagnie au maniement du sabre. Quand la robe d'un homme de loi s'entr' ouvrait, ou apercevait un uniforme, et le président Hope publiait des ordres du jour signés Hope^ lieutenant-coloneL Lord Brougham s'enrôla dans une compagnie d'artilleurs avec le mathématicien Playfair. ThomasBrown le métaphysicien, Graham le poète religieux, Borner l'économiste, Jeffrey le critique , le docteur Gregory , Charles Bell, etc. , etc. , emboîtaient le pas dans le même bataillon.

Antérieurement à cette date, Jeffrey et Sydney Smith venaient de fonder la Reviie d'Edimbourg qui, s'élevant tout d'abord au rang de puissance littéraire et politique, sous les enseignes des whigs, ne se laissa pas entraîner dans le mouvement d'effervescence patriotique exploité par le parti tory, et ne cessa de faire prévaloir les privilèges de la plume contre ceux de l'épée. Les rédacteurs de la Revue étaient tous les amis de Charles Bell ; mais leur influence, qui, jusqu'en 1806, fut celle d'une minorité, ne pouvait le

» Publiés par son gendre W.-G. Lockhart.

servirdansson ambition toute scientifique, et, en 1804, il se décida enfin à aller chercher la fortune à Lon-dres où il avait été précédé par quelques collaborateurs mêmes de Jeffrey. Celui-ci écrivait à Horner, dans une lettre datée du 4 novembre 1804 : « Tout le monde émigré vers Londres ; mon bon ami Charles Bell va suivre votre maudit exemple. Il est presque déterminé à fuir et à se fixer dans le grand refuge. J'ai pour lui une grande affection et une grande estime. Je puis en outre vous assurer que vous le trouverez très-modeste, très-intelligent, honorable, reconnaissant, etc., etc. *. »

D'après cette espèce de recommandation anticipée, il semblerait que Horner, un des esprits les plus éminents de la patrie commune, n'avait pas été jusqu'alors aussi lié avec Charles Bell qu'avec son frère George, et que leur amitié ne devint intime qu'à Londres.

* Vie de Jeffrey^ par lord Cockburn, l. L

Charles Bell arriva à Londres vers la fin de 1 804. Agé de trente ans, ayant la conscience de ses fortes études, pratiquant et professant depuis quelques aunéesy d'abord sous les auspices de son frère, puis en praticien et professeur indépendant, il pouvait se présenter partout avec une n)odeste confiance, sinon avec hardiesse; Mais il semble que, trahi par ses premières impressions, il se sentit plus timide que modeste. Londres est un immense théâtre, comparé à Edimbourg ; Charles Bell y éprouva la tristesse de Tisolement en s'y trouvant pauvre, inconnu, Écossais.

Les différences nationales survivent encore aujourd'hui à la conviction générale que les deux pays et le$

deux peuples ont également gagné à 1 union des deux couronnes et à l'union des deux royaumes. L'Anglais et l'Ecossais ont eu pendant trop longtemps des intérêts opposés pour ne pas conserver quelques préventions Tun contre l'autre : ce sont deux frères réconciliés qui ont dans l'occasion quelques retours de leur ancienne jalousie. Le gouvernement n'a plus rien à redouter de leurs querelles. Les haines religieuses surtout sont bien apaisées, quoique, hier encore, un gros parti dans l'Eglise presbytérienne ait préféré un schisme à l'intervention directe ou indirecte de l'Etat. Il n'existe pas entre l'Ecosse et l'Angleterre, comme entre celle-ci et l'Irlande, les griefs du vainqueur et du vaincu, de l'oppresseur et de l'opprimé; le sol, en Ecosse, appartient aux anciens propriétaires ; les privilèges et les revenus ecclésiastiques ne sont pas confisqués par le culte le moins nombreux sur le culte de la majorité; cependant il y a plutôt union que fusion, et les Ecossais qui viennent chercher fortune en Angleterre sont quelquefois forcés de reconnaître que leur origine est un obstacle qui exige d'eux une lutte persévérante. La rivalité historique des deux peuples se retrouve épisodiquement dans plus d'une biographie^ En 1804, dans la haute sphère politique, l'animo- 3ité contre les envahissements de l'ambition écossaise

était justement réveillée par la grande influence dont jouissait Henri Dundas» créé lord Melville, qui n'était pas le ministre dirigeant» comme le fut autrefois son compatriote lord Bute, mais qui ne reconnaissait guère au-dessus de lui que M. Pitt, — «son étoile polaire, » disait-il en parlant du grand ministre. Quand les pamphlétaires avaient épuisé contre lord Melville la verve de leurs inveclives, ils avaient recours aux boutades oubliées du docteur Samuel Johnson, aux satires impitoyables de Churchill, aux diatribes de Wilkes. Use produisit enfin un tel concours d'accusations contre cet homme d'Ëtat qu'il se vit accusé de péculat et obligé de résigner tous ses emplois. Son acquittement aune grande majorité le ramena dans le Conseil privé, mais son règne était fini et il alla mourir en Ecosse où il avait eu aussi bien des adversaires sans qu'aucun d'eux mit toutefois son honneur en suspicion ^ Cependant l'impopularité de lord Melville n'empé-

^ Dans une satire anonyme, dont sir Edward Bulwer Lytton s'est reconnu Tauteur, un des personnages est caractérisé par ces deux vers :

Scapin to serve and Machiavel to plot,

Red hair'd, thin lipp'd, sly, supple and a... Scott.

Tantôt Machiavel, tantôt Scapin l'inspire.

Il est roux, sournois, souple...^ Ecossais, c'est tout dire.

Voir The New-Timon^ London, 1846.

chait pas quelques Ecossais éminenls de faire leur chemin sur les bancs judiciaires, dans le barreau et à la Chambre des communes. Un Murray siégeait sur le sac de laine de la Chambre des lords ; J^mes Mackintosh, créé baronnet, était envoyé aux Iqdes pour ; remplir une de ces fonctions qui, en peu d'années, permettent de rentrer en Angleterre avec une fortune indépendante'. Francis Horoer pouvait aussi opter entre une place et un siège au Parlement en prenant la devise de Burke : Nitor in adversum.

Dans les sciences médicales, enfin, quelques-uns des compatriotes de Charles Bell lui prouvaient qu'il était possible de triompher, soit auprès des malades, soit auprès de leurs confrères, de Tantipalhie entretenue contre les Ecossais.

Les deux frères Hunter n'étaient plus, mais ils avaient laissé unne veu, le docteur Baillie, qui, fort de leurs leçons, avait conquis une réputation presque égale à la leur, une grande fortune et les honneurs d'un médecin de cour. Membre de plusieurs société savantes, professeur, auteur, il ne lui manquait aucun titre, et,

1 DaDS la même voie politique, M. Macaulay a été successivement rédacteur de la Revue d'Edimbourg^ membre de la Chambre des communes, fonctionnaire dans Tlnde et ministre îl siège aujourd'hui à la Chambre des lords.

au-dessus des rivalités, il avait copservé pieusem^at le culte de la terre natale; ))ienyeillant d'ailleurs pour tous» modeste V(ièm jpsqu'^ la bon)iQniie, quoique trop bon Ecossais poujr abdiquer le droit de répondre si ou l'attaquait, et sachant au besoin opposer une répartie à une épigraipme, fût-ce même un Ecossais qui lui en décochât une. Le docteur Gregory, ayant fait un voyage a Londres, avait cru devoir rendre visite au docteur Saillie : quelqu'un lui demanda son jugement sur cet illustre confrère ; probablement le docteur Gregory, qui se piquait d'être un homme universel, n'avait pas trouvé le docteur Baillie à sa hauteur : « C'est un grand médecin, répondit-il, mais qui ne sait que la médecine. » On rapporta ce propos au docteur Baillie, qui répliqua : n Le docteur Gregory sait tout et même un peu de médecine. » Dans mon stage d'étudiant, il me souvient qu'à Montpellier la tradition racontait que le grand Barthez,| qui savait tout, lui aussi, avait provoqué la même épigramme à ses dépens. Sir Astley Cooper parlait plus convenablement du docteur Baillie. (x Matthieu Baillie, disait-il, était remarquable par sa bienveillance pour tous les membres de sa profession, et surtout pour les plus jeunes. Il savait qu'il n'avait qu'à froncer le sourcil pour glacer leurs espérances ou qu*à dire un mot dé-

daigneux pour les ruiner. Mais pas un mot de censure ne sortait de ses lèvres k leur égard : aussi ne redoutaient-ils pas qu'il vit leurs malades en leur absence. Ce n'était pas un de ces assassins qui vous tendent une main amicale et vous poignardent par derrière avec l'autre. Son intégrité n'était pas moins remarquable que sa bienveillance, et la candeur formait un des traits saillants de son caractère. C'est à ses études profondes en anatomîe pathologique, favorisées par sa nombreuse clientèle, que la médecine anglaise doit le progrès scientifique qu'elle a fait dans notre siècle. » Charles Bell fut accueilli parfaitement par le docteur Baillie, mais il ne pouvait espérer qu'il lui créerait une clientèle. Il trouva également un confrère aimable dans sir«Astley Cooper, qui avait autrefois étudié à Edimbourg avec John Bell. Si, en 1804, sir Astley n'était pas encore parvenu à sa prééminence, il y marchait rapidement, et on pouvait la lui prédire, en voyant cet œil sagace et pénétrant, cette hardiesse, cette dextérité, cette grâce, toutes les qualités de l'opérateur, jointes à une parole facile, à une mémoire extraordinaire et k toutes les séductions de la beauté physique. C'était le plus admirable type de la race anglo-saxonne, et il pouvait à bon droit, s'il avait à décrire sur le vivant, à ses élèves, les muscles

jumeaux et soléaires, élendre sur la table une jambe qui aurait rendu jaloux le prince régent lui-même, lorsqu'il se croyait encore un Antinous couronné. Son maître, Cline, venait de lui céder une partie de sa première clientèle, les marchands de la Cité, pour aller s*en faire une seconde dans le quartier aristocratique de West-End ; la clinique de l'hospice Guy lui était confiée, et elle ne suffisait pas encore à cette activité fiévreuse qui pousse les médecins et les chirurgiens, quand la vogue leur arrive : mais le chirurgien Âstley Gooper ne pouvait donner à Gharles Bell ni un malade ni un élève, pas plus que le médecin Matthieu Saillie, pas plus que le docteur Maton, pas plus que le docteur Lynn, à qui il avait été également adressé.

Aussi, au milieu du bruit et de l'agitation de Londres, malgré les lettres dont il s'était pourvu et qui lui épargnaient la peine de décliner son nom, Texilé volontaire d'Edimbourg éprouva bientôt le vide de la solitude, comme le dit assez ce monologue de son journal :

« Je voyais bien qu'il y avait beaucoup de choses à faire..., mais par où commencer? Où trouver un lieu de repos? Gomment montrer ma capacité pour enseigner ou illustrer ma profession? — Ges jours de misère avaient au moins l'avantage de me fortifier contre

toutes chances de Tavenir, car je n'imaginais rien de pire, rien d'égal à ce que je souffrais. Une teinte ro^. manesque colorait tout cela... «Isolé si complètement a du monde, si seul, si abandonné ! Cela ne peut duce rer, me disais-je; il est impossible que je ne renc( contre pas enfin quelqu'un qui s'intéresse à moi ! La « Providence doit m'envoyer un ami, un protecteur. » Et là-dessus mon imagination s'enflammait; je me faisais d'avance une idée de la maison qui allait s'ouvrir pour moi, je composais les membres de mafamille d'adoption : j'avais mon roman tout prêt, quoique mon ambition, mon but principal, fût de conquérir la célébrité et l'indépendance par la science... ce qui peut-être était bien la plus extravagante de mes illusions. x>

Ce n'était donc pas ces politesses banales par lesquelles on fait honneur à une lettre de recommandation que cherchait Charles Bell ; c'était un ami pour remplacer son frère, ou un protecteur affectueux : ce double besoin de son cœur et de son ambition le rendait difficile, parce qu'il avait aussi sa susceptibilité d'Ecossais. Ce sentiment se trahit encore dans ce qu'il raconte de sa première entrevue avec sir Joseph Banks, qui a été le Mécène de tant de savants anglais et étrangers.

« 50 novembre i804. J'ai déjeuné avec sir Joseph Banks. C'est un booiime excellent, mais il a autour de lui une bande d'animaux domestiques, de bipèdes absurdes, de parasites allemands et français. Pendant que je l'attendais, entrent tout à coup deux vieilles dames avec un respectable vieillard au teint fleuri, que je pris pour le chevalier : comme il ne fit aucune attention U moi, je commençais à m'en vouloir d'être venu m'enrôler dans le cortège de ce stupide et grossier sir Joseph..., mais le vieux monsieur était un visiteur comme moi, et je le vis avec d'autres yeux lorsque je le connus. Bientôt parut le vrai sir Joseph, royale figure de vieillard avec une étoile brillant sur la poitrine. Il reçut la lettre que je lui remis, la lut et m'invita à déjeuner. »

Pendant cette période expectante, Charles Bell avait profité de ses loisirs involontaires pour visiter les trésors de sculpture et de peinture, dispersés dans les galeries particulières de Londres, et qui, réunis dans un seul édifice, formeraient un musée rival du Vatican et du Louvre ; c'était là que, reconnaissant Londres comme la vraie capitale des trois royaumes, il regrettait un peu moins la physionomie pittoresque d'Edimbourg. En attendant qu'il pût de nouveau ouvrir sa trousse chirurgicale, il reprit ^on crayon et, pour se

rappeler au souvenir de ses amis dans sa ville natale, il leur envoya quelques dessins. Il complétait aussi les figures de son Traité d'anatomie à V usage des peintres, qu*il avait apporté en manuscrit et qu*il préparait pour Timpression. Une année se passa ainsi, année de vie frugale au terme de laquelle il ne put arriver sans avoir recours à la bourse de son frère George. Après des démarches nmltipliées, il rencontra enfin un éditeur et se décida à annoncer un cours particulier d'anatotnie, espérant bien que la publication de son livre attirerait à ses leçons non-seulement les élèves de chirurgie, mais encore les élèves de peinture. A Edimbourg, il en avait eu jusqu'à quatre-vingt-dix. . . A Londres, il lui fallut toute une année pour en avoir plus de trois, chiffre qui lui semblait un chiffre fatal. L'ouvrage de Charles Bell parut sous le titre d'JEssai sur Vanatomie de Vexpression en peinture, titre modifié depuis, quand le cadre en fut agrandi dans les éditions subséquentes. La première formait un volume in-4® de 186 pages. La Revue ff Edimbourg, alors à sa .cinquième année, en rendit compte, et ce fut Jeffrey lui-même qui fit l'article. Jeffrey n'oublia pas heureusement qu'il était l'ami et le compatriote de l'auteur ; car il aurait pu être plus sévère, lui qui, critique avant tout, entraîné par cet instinct aussi irrésis-

tible chez certains journalistes que la cruauté chez certains oiseaux de proie, n'épargnait pas plus la susceptibilité du grave Wordsworth que celle du joyeux Thomas Moore, l'orgueil aristocratique de lord Byron à ses débuts que la bonhomie de son ami Walter Scott à son troisième poëme. Il fit ses réserves, comme c'était son droit; mais il mit en relief les mérites du livre plutôt que ses imperfections^ et Charles Bell se montra digne de cette justice amicale, en ne cessant jamais d'améliorer son œuvre qu'un jugement moins indulgent lui eût peut-être fait abandonner. Jeffrey commençait par constater l'utilité du livre, qu'il mettait bien au-dessus soit des deux traités analogues du célèbre Lebrun*, soit de YAnatomie des peintres du docteur Brisbane ^ n Charles Bell, ajoutait-il, a non-seulement donné de nouvelles preuves de sa science profonde comme chirurgien et anatomiste, mais encore celles du goût le plus sûr et du sentiment le plus exquis des beautés de la sculpture et de la peinture, un goût et un sentiment qu'on ne rencontre pas toujours chez

» Conférences sur Veœpression des différents caractères des passions, — Traité de la physionomie^ ou Rapport de la physionomie humaine avec celle des animaux ; in-folio orné de cinquante-six planches.

* Anatomy ofpainters.

les artistes eux-mêmes... Il a trouvé auâsi l'occasion de répandre dans son ouvrage plusieurs traits d'une sensibilité délicate , d*utie moralité élevée ; riche en allusions classiques, il prête une plus haute autorité encore à ses leçons en invoquant une philosophie religieuse trop négligée des adeptes de Tart. »

Ces éloges étaient la juste récompense d*une jeunesse passée sous la discipline d*un maître tel que John Bell et des nobles distractions que l'étudiant avait su trouver dans la culture des beaux-arts, ou au pied de la chaire universitaire de Dugald Stewart. Il y avait déjà mieux, en effet, dans la première édition de son Anatomie à Vusage des peintres, qu'une analyse matérielle des organes caractéristiques de Thomme et des animaux, — mieux que la description des muscles et la critique de l'enseignement purement académique des écoles de dessin : le physiologiste spiritualiste analysait aussi toutes les émotions et tous les sentiments qui donnent la vie à la physionomie ; il cherchait le beau idéal dans les relations que l'âme entretient avec Dieu et avec la nature : « Aucune des facultés de l'âme, dit Charles Bell, ne lui a été donnée sans un vaste champ pour les exercer toutes. L'intelligence de l'homme , ses pensées , ses affections , ont leur conlré-partie, ou des objets créés pour les exciter ou

les satisfaire. Il est des êtres supérieurs k nous et dans une condition d'existetice différente de la nôtre, que Tâme aime à contempler. Dans notre jouissance même de ce qui nous paraît beau, notre pensée s'élève au delà. Nous nous promenons dans la campagne, à travers les bois et les montagnes, amoureux de la nature et charmés de la solitude. Mais si nous examinons notre esprit, nous trouverons que nous peuplons cette solitude même. En vain croyons-nous que c'est la nature et la création inanimée qui nous plaisent : tout peut être ramené à une réflexion antérieure de la voix et des traits de l'espèce humaine. » Plus loin ne croirait-on pas lire une page de M. Cousin sur la raison intuitive y lorsque Charles Bell dit encore : « Comme le Créateur a établi cette connexion entre Tàme et la nature extérieure, il a aussi implanté ou fait naître en nous diverses facultés intellectuelles d'un ordre plus élevé. Dans tout être intelligent, il i placé une source d'émotions qui le désignent à nous, d'affections qui nous attirent à lui et qui se reposent en lui comme dans leur objet. Dans l'esprit du plus grossier esclave, laissé à l'éducation des éléments environnants, jaillissent des sentiments qui le conduisent à l'idée d'un père et dun Créateur. Ces sentiments sont spontanés, ils

sont universels, ils sont inaltérables; rien n'est plus propre à nous démontrer l'adaptation de Tâme aux diverses conditions dans lesquelles rhomme est placé ; rien ne tend davantage à nous donner la conception de l'auteur de notre être et à nous inspirer l'estime de nous-mêmes, comme étant alliés à

Avec un pareil guide pour l'étude de la vie organique comme pour celle des arts d'imitation, peut-on craindre de s'égarer dans les doctrines d'une physiologie matérialiste ou dans une adoration sensualiste des chefsd'œuvre tirés de la carrière par le ciseau, et de ceux que le pinceau fixe sur une toile vivante? Avant d'écrire, Charles Bell avait consulté Lavater», Descartes', Cu-

^ Je n'ai pas sous les yeux le texte du passage où M. Cousin nous analysait la raison comme une révélation faite a Thomme par la divinité, comme la lumière morale qui éclairera tous les yeux de notre âme, que nous le voulions ou non^ comme la lumière physique éclairera les yeux de Tenfant dès qu'ils seront ouverts. « La raison, disait M. Cousin, est imperson nelle ; elle n'est pas plus ma raison ou ma vérité que la vôtre. La personne^ l'cgio, le moi est la volonté; c'est la volonté qui est le libre arbitre, la liberté du choix pour ou contre les inspirations de la raison. »

* Essais de physionomie. Lava ter appelle la science de l'expression pathognomie.

^ Traité des passions.

reau de La Chambre S aussi bien que Lebrun ; mais ses théories sont toutes basées sur son observation personnelle, et ses dessins sont tous Tœuvre de son crayon.< Gomme critique en matière de beaux-arts, quoiqu'il n'ignore pas non plus le traité d'Hogarth, ni les discours de sir Josué Reynolds, ni les leçons de Flaxman , ses doctrines lui appartiennent en propre.

Quand je dis avec Jeffrey que l'ouvrage de Charles Bell se recommande aux artistes, j'entends par artistes non-seulement les peintres et les sculpteurs, mais encore les artistes dramatiques, qui font, eux aussi, de Tanatomie expressive, de la peinture et de la sculpture en action. C'est pour eux qu'il faudrait citer ce que Charles Bell dit des diverses expressions de l'œil, depuis la menace jusqu'à la prière^, ou bien la défini-

' Les Caractères des passions, par Marin Gureau, sieur de Li Chambre, in-i8, Amsterdam, 1658. Ce qui dislingue la théorie de sir Charles Bell, c'est qu*il est le premier qui ait démontré comment les affections de Tâme agissent d'abord sur le cœur et, au moyen des nerfs respiratoires, produisent Vexpression par une certaine réaction dans les traits du visage. Voir une note delà Westminster Review, août 1844. La troisième édition de VAnatomie expressive ne parut qu'en 1844, après la mort de sir Charles Bell ; la seconde porte 1^ date de 1824.

* « Prayer is the upward glancingcf the eye when none but

tion de la sensibilité propre du cœur et la part faite à sa réactiou dans le masque physionomique. Personne ne pouvait comme Charles Bell analyser ces signes extérieurs indépendants de la volonté et qu'il attribue ati jeu des organes respiratoires. Il nous montre un meurtrier qui, par un effort violent, dissimule son dessein sous un sourire sardonique et en essayant quelque horrible plaisanterie; mais cet effort est trahi par la contraction des traits de son visage et cette pâleur naturelle qui frappe le duc de Clarence, de Shakspeare, lorsqu'il dit à Tun des deux bourreaux que lui envoie son frère Gloucester :

« Ta voix résonne comme un tonnerre, mais tes regards sont humbles... — Ma voix est maintenant celle du roi, répond Tassassin, mes regards sont miens...— Ah! dit Clarence, comme tu parles avec un accent terrible !. . . Tes yeux et ceux de ton compagnon me menacent. Pourquoi êteS'Vous sipâles^? »

De Shakspeare, Charles Bell, par une transition naturelle, passe à Mrs. Siddons, et, après avoir dit dans quelle mesure l'interprète des passions tragiques doit en rendre la violence devant le public, il raconte Teffet

God is near... » — « La prière est le regard levé vers le ciel quand nous sommes seuls avec Dieu. )) « « Why look you so pale? » {Richard JHy acte I, se. iv.)

\v produisait cette digne sœur des Kemble dans le rôle de Catherine d'Aragon. Lorsque avait lieu la scène solennelle où la reine répudiée s'endort au son de cette musique qu'elle a appelée son glas ie moiV^ la multitude des spectateurs, différents de. sexe, d'âge, d'habitudes, d'éducation, ne formait bientôt plus qu'un grand corps animé d'une même âme, et, par un silence sympathique, attestait la vérité du jeu muet de la grande tragédienne. « Qui donc leur avait appris, demande Charles Bell, que ces faibles tremblements, ce doux sourire, ces légères convulsions des muscles du visage, étaient Texpression de la nature même ? »

Nous reparlerons de l'ouvrage de Charles Bell, refondu dans une quatrième édition et enrichi des notes de son voyage en Italie ; mais il est juste d'y signaler déjà les premiers éléments de sa grande découverte dans l'analyse qu'il donnait de ces nerfs appelés par lui Vappareil respiratoire^ agents les plus essentiels de l'expression des passions.

Le succès de VEssai sur ranatomie de V expression en peinture ne se fit que lentement dans le public i mais ce livre créa tout d'abord un titre à l'auteur parmi ses confrères de Londres ; il lui suscita m^me des en-

* Henry VJII^ acle IV, se. u.

vieux : ils dénoncèrent ce nouvel intrigant écossais qui venait, selon la coutume de ses compatriotes, pour tout envahir et supplanter ses devanciers. Un fragment d'une lettre à son frère va nous apprendre comment il fut dénoncé :

« Quand je suis monté aujourd'hui dans la voiture de Lynn : « Eh bien, m'a-t-il dit, je voulais vous parler «et rire un peu avec vous. Âh! ah ! nous avons enfin « votre piste . On vous surveille de près , monsieur. . . Oui «diable! on pense que vous allez nous supplanter « tous... votre livre a été aperçu sur la table de sir Jo- « seph Banks. »— Croiriez-vous, mon cher George, que quelqu'un, parlant de moi à Lynn, lui a dit que j'étais un rusé et insinuant jeune homme qui le ferait déguerpir de son hôpital? — Lynn a répondu: «Comment « diable y parviendra-t-il?» On a ici une véritable horreur de la finesse et de la persévérance des Ecossais.»

L'horreur de l'Ecossais ne brouilla pas heureusement Charles avec les sommités de la médecine et de la chirurgie. Il nous apprend dans son journal qu'il se lia au contraire plus étroitement avec Cliue, Cooper et Abernethy. Son ouvrage le fit rechercher surtout des artistes dont quelques-uns, et entre autres son compatriote Wilkie, voulurent recevoir de lui des leçons d'anatomie. Il faillit alors donner raison à ses en-

vieux. Un de ces élèves, depuis illustre, et qui devint membre de l'Académie royale de peinture, lui inspira une légitime prétention, celle d'occuper la chaire de professeur d'anatomie attachée k TAcadémie. Trois fois cette chaire fut vacante, et trois fois, son livre à la main, Charles Bell fit des visites à ceux dont elle dépendait. La concurrence ne dormait pas. Trois fois on lui préféra quelqu'un qui n'avait pas publié YAnatomie de T expression en peinture^ mais qui n'était pas sans doute un Ecossais intrigant. Il fallut donc qu'il se contentât de donner des leçons particulières en cherchant un titre nouveau, d'autant plus que son ouvrage, quoique apprécié des anatomistes et des peintres, se vendait, avons-nous dit, assez lentement.

Il y avait de quoi désespérer de l'avenir, et certes des idées sombres pouvaient bien quelquefois assaillir Charles Bell dans la singulière maison que le hasard lui donna pour domicile et pour école.

C'était une vieille masure de Leicester-street, qui a disparu, en 1844, avec une grande partie de celles qui formaient naguère, dans ce quartier, un si curieux labyrinthe de passages et de ruelles. Dès la première nuit que Charles Bell y passa, lorsqu'il se mit au lit, il sentit le parquet s'enfoncer sous le poids de son corps, et dut s'estimer heureux, le lendemain en se

réveillant, 4e se trpuv^r f^nçQre ^^ prçmier étggg : (K J*aimerais mieux avoir neuf enfants à noufrjr que le toit de cette maison sur ma tête, >>lui dit avec une énergie triviale un }iomme du métier qu*il consulta. En examinant )es planchers, ils découvrirent un tube pu conduit mystérieux, dont l'usage ne pouvait être deviné par l'architecte. Un renseignement fourni par un voisin leur révéla que la maison avait naguère- été liabitée par la fille invisible, espèce de phénomène qui s'était enrichi là aux dépens des badauds de Londres. Charles Bell se logea comme il put dans cette ruine. On croira sans peine que les sujets introduits par le professeur, pour ses démonstrations anatomiques, donnèrent bientôt une autre célébrité à cette maison, où la fille invisible fut transformée en un revenant qui réclamait son corps mutilé par le scalpel avant que la vie l'eût abandonné. À l'histoire vraie de la maison de Charles Bell, un docteur américain, William Gibsou, dans ses Rambles in Europe (Excursions en Europe) , ajoute un vrai conte qu'il prétend avoir recueilli parmi les élèves de Leicester-street comme une tradition authentique. «Les domestiques de Bell, dit-il, à peine entrés à son service, en sortaient tout aussitôt; ses élèves pensionnaires (house pupils) avaient peur de dormir seuls dans leur chambre ou près de l'amphithéâtre. Enfin,

une puit, Charles Bell lui-même fut réveillé par une main glacée qui le tirait par le pied ^ »

Charles Bell dit, dans le journal de ses impressions de chaque jour : « Un homme élevé comme je l'avais été en Ecosse conserve certaines idées de respectabilité dont il ne se défait pas aisément. Je me sentis plus humble que je ne l'ai jamais été, lorsque je vis quelle espèce de maison je possédais! »

1 Le docteur Gibson transcrit la Ballade lamentable de la Fille invisible^ qui fait en ces termes le récit de ses malheurs posthumes à son amant :

The body-snatchers they hâve corne—

And made a snatcb at me 'Tis very bard them kind of men

Won't let a body be.

The cock it crows — I must be gone —

My WiUiam, we must part :

But ru be y ours in death^ altbough * Sir Astley bas my beart.

Les croquemorts sont survenus Et m'ont ravie au cimetière 1 Avec eux un mort ne peut plus Rester tranquiUe dans sa bière.

Le coq chante... aht quel malheur t Adieu, William, ô toi que j'aime 1 Sir Astley m'a volé mon cœur.

Mais je t'appartiendrai quand même.

La Quarterly Review (n° cxuii ), en citant cette tradition et ces rimes, remarquait avec raison une erreur chronologique dans la ballade, Astley Gooper n'étan devenu sir (baronnet) que vingt ans après la date des malheurs de la Fille invisible.

Un professeur d'anatomie pouvait-il donc eu ce temps-là trouver facilement dans Londres une habitation plus convenable? En quelque lieu qu'il parvint à ouvrir une école, ne devail-il pas s'attendre à évoquer des spectres et des revenants, ou pour le moins à entendre raconter des histoires lamentables ou terribles dont il serait lui-même le héros? Avant le bill parlementaire sur les dissectioiis, qui n*a encore que quelques années de date, les anatomistes d'Angleterre et d'Ecosse n*avaient-ils pas à combattre les mêmes préjugés populaires que leurs devanciers du moyen âge, et n'étaient-ils pas réduits aux plus tristes expédients pour se procurer les sujets de leurs leçons ? La période écoulée depuis 1806 jusqu'à Tannée du bill n'a-t-elle pas vu à Londres comme à Edimbourg se succéder les résurrectionnistes et les étouffeurs, ces sombres profanateurs des sépultures, ces impitoyables thugs de la science dont les chirurgiens étaient les complices involontaires? Sir Astley Cooper, à qui une véritable passion pour les autopsies cadavériques et sa beauté physique valuren td*être comparé, non pas à Esculape, mais à Apollon son père disséquant Marsyas, sir Astley racontait lui-même avec bonheur les aventures de ses atroces pourvoyeurs et le trafic régulier qu'ils faisaient pour son compte. Comme il

payait largement, il était toujours bien servi, et il put dire dans le Comité d'enquête de là Chambre des communes : « Il ne meurt personne à Londres, quel que soit son rang, dont je ne puisse, si je le veux, avoir le corps dans mon amphithéâtre. » Aussi se crut-il obligé en conscience de léguer le sien par son testament au scalpel del'anatomiste.

L'amphithéâtre de sir Astley Cooper offrirait au romancier une source bien autrement riche en horreurs mystérieuses que celui de sir Charles Bell. Mais ce que Charles Bell pouvait envier à son confrère, c'était le nombre toujours croissant de ses élèves, qui lui permit de dire, la dernière année de sa vie : « J'ai fait Téducation déplus de huit cents chirurgiens anglais. »

Plus modeste forcément quand il comptait les siens, Charles Bell entretenait au moins Tespérance de se signaler tôt ou tard par quelque opération chirurgicale ou quelque découverte physiologique dont il serait aussi légitimement glorieux que l'était sir Astley de sa ligature de l'aorte. En effet, à la date du 5 décembre 1807, ce qu'il écrivait à son frère nous le fait voir touchant déjà le but :

c( Ma nouvelle anatomie du cerveau est ce qui m'occupe presque continuellement. Je vous ai précédemment écrit que je brûlais^ c'est-à-dire que j'étais à la

veille d'une grande découverte. Je considère les organes des sens extérieurs comme une classe de nerfs distincts des autres. J'en suis la trace jusqu'aux parties correspondantes du cerveau et j'y trouve une origine tout à fait différente de celle des autres. Je prends cinq tubercules dans le cerveau comme sources des sens intérieurs : j'y rapporte les nerfs du nez, de l'œil, de l'oreille et de la langue; j'y vois des connexions établies ; puis la grande masse du cerveau reçoit ses processus des tubercules du centre ; puis encore la grande masse du cerveau envoie ses procesêus ou jambes qui desservent tous les nerfs communs du mouvement volojitaire, et j'établis en quelque sorte une circulation. Dans cette investigation, je décris plusieurs connexions inconnues jusqu'ici; tout se montre au jour d'une lumière simple et nouvelle; les nerfs prennent un arrangement simple et chaque partie a son nom approprié, le tout d'accord avec les phénomènes physiologiques et avec la pathologie, le tout appuyé pair des vues intéressantes. Mon but n'est pas 4e publier cela, mais d'en faire des leçons à mes amis, — des leçons à la coterie des vieilles femmes de sir Joseph, — afip que toute la ville en retentisse ; car c'est réellement la seule chose qui git paru ep anato- Diie depuis le temps de Hunter. p

Le style négligé de celte citation se ressent de la confusion qui régnait peut-être dans les idées de Charles Bell. Encore livré à toutes les hésitations d'une première découverte, il voulait être encouragé par une approbation sympathique avant de réclamer le sucqës public. Ce genre d'encouragement était un besoin pour lui depuis qu'il avait passé des tendres leçons de sa mère à la sévère et dure école de John Bell. Il avait peine à pardonner à ce maître les rudesses de son enseignement. Dix ans plus tard, consulté par son frère George sur les dispositions que montrait un de ses jeunes neveux pour le dessin, il lui répondait : <x Je ne sais pas de meilleure méthode que de lui mettre un crayon à la main, de l'encourager, et de ne pas le traiter comme certain frère nôtre me traita lorsque j'avais son âge. J'avais dessiné avec beaucoup de soin une Vénus dans l'attitude la plus gracieuse du monde, lorsque, retournant à mon ouvrage, je trouvai qu'avec un coup de crayon il lui avait donné Tindécent point d'appui d'une perche plantée à terre du côté où malheureusement elle inclinait un peu trop. Une pareille plaisanterie risque d'étouffer Tardeur et les talents d'un enfant... Encouragez-le vôtre. »

D'après ce sentiment, Charles Bell appelait tous ses amis au secours de son idée : il l'exprimait à son frère

George avec un mélange d'inquiétude et de satisfaction de lui-même qui peint son caractère : « Prenez un livre d'anatomie, lui écrit-il en juillet 1808, serait-ce Tarticle de TEncyclopédie, afin de reconnaître mon mérite. Je confesse que plus je considère ma découverte, plus j'en suis amoureux ; mais, me direz-vous, c'est rhistoire de tous les dadas. » Huit jours après, il lui envoie un manuscrit, et le prie de consulter Jeffrey et Playfair à Edimbourg, pendant qu'il consulte Brougham à Londres ; puis, quand le manuscrit revient avec leur approbation, quelque peu de cas qu'il fasse des anatomistes de Londres', c'est la froideur de ceux-ci qui l'emporte ; il laisse là sa découverte et s'occupe d'autres sujets: il dessine, écrit sur les hernies, prépare la matière triviale de ses cours, rédige des observations à l'adresse de la Société royale, multiplie ses travaux afin de se tromper lui-même, et puis s'écrie au bout d'un an : « Ah! si j'avais le temps de finir mon Anatomie du cerveau... Ce sera cependant une bonne chose. »

En 1809, la pratique chirurgicale vint le distraire

* a Ils ne sont pas de force à en juger, écrit-il avec dépit ou dédain. Celui-ci n'en a pas compris Timportance. Cet aulre serait plus sensible à de belles phrases qu'a la découverte du fait le plus remarquable. »

de son découragement. Repoussée de la Gorogne, Tarmée anglaise expédia en Angleterre ses blessés. Les chirurgiens de Londres furent mis en réquisition. Charles Bell accepta volontiers l'occasion de perfectionner son adresse comme opérateur. Nous allons voir cependant que cette clinique militaire éveilla en lui une vive sensibilité :

« Haslar Hospital : « Qui vive? — Ami. — Le mot « d'ordre? — Espagne. — Sentinelle, prenez garde à « vous! etc., çtc.» Telles sont les fréquentes interpellations qui retentissent sous ma fenêtre. Je regrette de ne pas vous avoir écrit sous Tinfluence de mes premières sensations, qui étaient, je l'espère, celles qut tout homme doit éprouver. Les voilà émoussées par la répétition, et je me hais moi-même d'être ce que je suis, — une créature comme les autres, allant à mes affaires. J'ai murmuré d'amères malédictions et des lam^tations douloureuses ; j'ai été charmé de l'héroïsme de mes concitoyens et j'ai versé des larmes de pillé dans le court espace de quelques minutes. Je me trouve, mon cher George, dans une situation inattendue et étrange, telle que vous n'en verrez pas de semblable, j'espère. J'ai traversé les rangs de quelques centaines de misérables affligés de tous les mau.x et de toutes les misères pour choisir les blessés : cha-

que jour, en me réveillant, je vois encore défiler lëfatèment les malades et les estropiés sur là plage... b^est une procession qui më seiîiblé sslHs fin... et il y à quelque chose de singulièrement pénible dans le tnôtivè' ment lent et continu de ce triste spectacle. >>

Charles Bell aimait à analyser ses sensations, dans toutes les vicissitudes de son humeur, tdùi* à tour enthousiaste et mélancolique. Uhe'maladie dàngeheuse qu'il fit après son service de chirurgien militaire fut signalée par un long délire dont il s'estplu à décrire la scène principale, où se reproduisirent pourllii dramatiquement les images familières de sa continuelle préoccupation. Si les artistes et les poètes n'ont pas seuls le privilège de ces rêves de malade, ils ont seuls le privilège de savoir les raconter :

c( Mon cher George, mon bien-aimé frère, — après sept jours de délire et de vives souffrances, voici la première heure où je puis arrondir confortablement mon coude dans l'attitude d'écrire. Vous vous exagérez trop cette maladie... quant au délire, car les premières nuits ont été agréables. Un peintre, avec une expression de contentement, vint placer son tableau devant moi sur le chevalet ; un autre, avec un air de supériorité, déplaça le tableau du premier et y substitua le sien ; un troisième, fronçant le sourcil, fit

peiir au second, et ainsi de suite jusqu'à ce que par une succession rapide je visse la plus belle eoUèetion de sujets d'histoire, de paysages pittoresques, de scènes de bandits, de ruines d'aqueducs... Gependant je me possédais encore assez pour savoir que c'était tnon imagination qui me composait ce riche musée. Par intervalles aussi cette faculté me montrait des objets moins gais. Je me voyais tout à coup étendu au milieu d'un péle-méle de bras et de jambes ; ma robe de chambre se transformait en une figure menaçante, — un pli de mes draps délit devenait un membre, et peu à peu je complétais toutes les parties du corps. Je remarquai que toutes ces chimères de mon imagination avaient une origine distincte dans l'impression des sens. Quand la lumière était vive, quand les choses se passaient au milieu de la double clarté des bougies et du feu, la vérité de la sensation corrigeait toutes les absurdités ; dans l'obscurité totale j'étais délivré de toute fausse perception ; mais dans le crépuscule de la veilleuse, ou si, en baissant les paupières, je tirais sur mon organe visuel comme une toile grise, — la sensation réfléchie me montrait toujours les scènes les plus extravagantes, ou les plus riches ornements de l'art, ou les plus élégantes guirlandes de fleurs. Telle est l'esquisse de mon délire, qui vous a donné, mon

cher frère, une si grande inquiétude. Mais, hélas ! la maladie me rend, je crois, égoïste. En ce moment, vous excepté, je n'éprouve aucun sentiment tendre , pour personne : c'est un aveu que je vous fais, tout honteux que j'en suis, parce que je ne vous ai jamais caché aucune de mes pensées. N'est-il pas vrai que fautobiographie est la plus délicieuse des lectures? et la preuve en est le plaisir qu'on goûte à lire cette longue et bavarde narration de la vie de Gibbon. Ne fautil pas vous avouer qu'il m'est resté le même ambitieux désir que j'ai toujours eu de surpasser les autres? Dans la maladie, j'ai été constamment agité par l'idée de quelque grand ouvrage ; depuis, je songe tantôt à finir mon Analomie des muscles, tantôt à peindre dans le grand style : je projette un grand ouvrage de pathologie, et puis je reviens à mon Anatomie du cerveau... C'est ce même ouvrage que je vous avais proposé d'imprimer à Edimbourg... Bref, cette inertie forcée du corps a réveillé toute mon ambition. »

Étrange destinée du génie : c'est la maladie seule qui rend à Charles Bell la conscience de son travail et de son inspiration!... Il imprima enfin, en 1811, après sa convalescence, son Esquisse d'une nouvelle anatomie du cerveau; mais, n'osant risquer encore qu'une demi-publicité , il ne voulut distribuer son H-

vre que parmi ses amis et ses confrères : expérience cruelle qui ne provoqua aucune discussion et qui faillit étouffer à jamais son enthousiasme. Il subit du reste avec une patience apparente cette inexplicable indifférence. Se croyant guéri d'une illusion fatale à son bonheur et à sa fortune, il résolut de s'occuper exclusivement de Tun et de l'autre : — pour donner un aliment à son besoin de sympathie, il se maria.

Ce fut dans une famille écossaise qu'il rencontra la compagne de son âge mûr, la femme selon son cœur, et par la lettre suivante de Jeffrey, nous voyons qu'elle le charmait d'autant plus qu'il aimait aussi en elle une douce personnification de la patrie absente :

Edimbourg, 4 avril 1811.

« Mon cher Bell, il est peu de choses en ce monde qui auraient pu me causer plus de plaisir que le ton affectueux de votre lettre, et l'agréable tableau qu'elle me retrace. Vous faites exactement ce que vous deviez faire, et si mon approbation est nécessaire à votre bonheur, vous pouvez être heureux jusqu'à l'extase. Je pense que tout homme qui est capable d'un bonheur raisonnable doit se marier. Je vous crois, vous, en particulier, bien fait pour le trouver dans le mariage, et je regarde la femme que vous avez choisie

bies feite pour vous rendre heureux. Dieu vous bénisse ! Vous vous êtes conduit jusqu'ici avec une persévérance et un courage admirables. Vous avez acquis la confiance de tous vos ainis aussi bien que votre indépendance personnelle. Je ne puis guère vous plaindre d*étre resté si Ecossais, d'abord parce qu'il y a un excellent sentiment dans votre nationalité, et ensuite parce que j'espère que c'est une chance de plus que nous avons de vous voir souvent parmi nous. En attendant, quand vous allez avoir sans cesse devant vous des sourires d'Ecosse et entendre Taccent d'Ecosse, Londres deviendra pour vous une seconde Ecosse. Vous n'avez que deux défauts dans votre caractère, et le mariage peut contribuer beaucoup à vous guérir de tous les deux : le premier, un peu trop d'ambition, ce qui n'est pas le cheminqui conduit au bonheur ; le second, qui dérive, je crois, du premier, c'est une légère dose de misanthropie, surtout à l'égard des hommes de votre profession. La douceur de votre femme vous mettra peu à peu de meilleure humeur avec tout le genre humain, et votre expérience de la supériorité de toutes les jouissances du foyer domestique comparées aux vaniteux ennuis qu'on appelle splendeur et gloire , achèvera de faire justice des autres petites erreurs qui peuvent encore exister dans votre opinion. A tout

événement vous serez 4élivré 4^ U peFçéciitipn de mes avis, car ce serait de m^ part un acte de présomption impardonnable que de sermonner un homme qui a une femme pour le sermonner à domicile ^ F. J. »

L'ambition que Jeffrey reprochait à son ami n'était pas si déraisonnable. Quant à cette misanthropie à regard de ses confrères dont il lui faisait aussi un crime, ce n'était réellement qu'une défiance trop justifiée : Charles Bell ne fut jamais agressif; il dut quelquefois se tenir sur la défensive. Enfin , homme marié, pouvant devenir bientôt père de famille (bonheur mêlé d'inquiétudes qui devait lui être refusé), il crut devoir assurer son existence matéridle avant de poursuivre ses rêves de gloire, et plaça la modique dot que sa femme lui apportait en achetant une part de propriété dans une école particulière d'enseignement médical, connue à Londres sous le nom d'Ecole Aunteriemiede WindmiWstreety dont il fut naturellement le principal professeur.

Il trouvait à la fois dans cette position un revenu qui ne pouvait qu'augmenter et un moyen de populariser son nom en s'adressant à un plus grand nombre

« Vie de F, Jeffrey avec un choix de ses lettres, par lord Gockbiirn ; % vol., JSdimi)ourg^ 18^2.

d'élèves. Pendant quelque temps, son ambition parut se concentrer là. En vain, son frère George lui rappelait son rêve scientifique : il n'en parlait plus guère que comme d'un rêve, en homme converti à la philosophie pratique, ayant changé début, n'aspirant plus qu'à l'honneur solide d'un professeur routinier, ne visant qu'à la vogue d'une clientèle populaire.

« Me voici enfin avec quatre-vingt-dix élèves comme à Edimbourg, écrit-il en 1814, mais je n*auraipasde repos que je n'en compte cent cinquante... Soyez d'ailleurs certain, cher George, que l'école de Windmill est tout ce qu'elle doit être. Hier j'ai fait une leçon de manière à me faire plaisir à moi. Vous avez longtemps prétendu qu'on était plus sûr ainsi de plaire aux autres... Cependant je ne suis plus aussi exalté qu'autrefois par la promesse du succès. Non, mon esprit a bien changé. Je suis mieux préparé aux désappointements et plus capable de les supporter. »

On oublia donc ce génie suspect comme Charles Bell semblait l'oublier lui-même, et dès qu'il ne laissa plus voir que le prosaïque praticien, sans aucun al* liage de la poésie du novateur, il put arriver à une place vainement recherchée par lui jusqu'à ce jour. Les administrateurs du grand hôpital de Middlesex le nommèrent chirurgien dudit hôpital : position éminente

équivalant à une chaire de clinique chirurgicale, car à Londres le Collège des médecins n'est pas une Faculté de médecine; et la véritable école officielle, avant qu'il y eût une université à Londres, a toujours consisté dans les cours des médecins et chirurgiens d'hôpital. Charles Bell était enfin le collègue reconnu des Astley Cooper, des Abernethy et des autres sommités médicales ou chirurgicales de Londres qui n'ont servi la science que par une pratique étendue, un enseignement traditionnel et l'exemple de leur dextérité manuelle. Sous ces trois rapports, Charles Bell a été le rival de ses plus célèbres contemporains : il maniait tous les instruments opératoires avec une légèreté admirable, et sa parole était éloquente quoique inégale, car si le plus souvent il se contentait d'un commentaire simple et familier, quelquefois aussi, selon le précepte de son frère George, il se laissait aller au désir de se plaire à lui-môme, et alors c'était Tarliste, le poëte, l'homme d'imagination qui charmait ses auditeurs par une parole profonde et originale. De loin en loin il caressait encore sa grande idée, se gardant • bien d'en importuner les indifférents qui l'avaient si mal accueillie*. Il s'en occupait plus pour lui-même

i a I am occasionally engaged in dissections of the brain

que pour lôs autres, et il avait fini par se reprocher la poursuite de sa découverte comme régoïsté satisfaction d'une vanité scientifique. A ce point de vue il re* gardait comme un acte barbare de sacrifier à ses inutiles expérience^ les animaux vivants :

« J'écrirais, dit-il à son frère, mais je ne puis aller p}u$ avant sans faire quelques expériences qui sont si pénibles à faire que je les diffère. Vous allez ine croire bien enfant, mais je ne puis parvenir à me convaincre que je sois autorisé par la nature ou la religion à exercer de pareilles cruautés, — et pourquoi? — pour un peu d'égoïsme ou de glorification personnelle: — et cependant, ajoute-t-il, que sont mes expériences en comparaison de celles qu'on fait tous les jours pour rien? »

Cette sensibilité faisait sourire sir Âstley Gooper qui ajoutait à ses autopsies humaines des hécatombes de quadrupèdes : elle n'empêcha pas heureusement Charles Bell de devenir un brillant opérateur. Son Système des opérations chirurgicales (ouvrage qui datait de 1807 et dont il fit enfin une seconde, puis une troisième édition) ne décrit pas une opération qu'il n'ait faite lui-même, « depuis la saignée du bras jusqu'à

and nerves. » — « Je m'occupe dans Toccasion â disséquer le cerveau et les nerfs. »

ropéralrion d^ la taille,— depuis (e nœud du eordon ombilical jusqu'^ Topération césarienne. » On comprend cpmbiei) dut souffrir d'être rejeté de la théorie à la pratique un homme qui avouait qu'il ne s'arma jamais d'un bistouri sans éprouver lui-même Tangoisse qu'il allait faire subir k son patient. Cependant son ardeur chirurgicale l'emporta encore, lorsque la campagne de 1815 lui offrit l'occasion d'étudier sur un champ de bataille- les plaies d'armes à feu. Il quitta spontanément Londres pour aller faire de la chirurgie militaire à Waterloo*.

Sur ce théâtre encore ensanglanté, la grandeur des événements exalta tout à coup l'imagination de Charles Bell, et c'est en poète plutôt qu'en opérateur que, dans son journal, il raconte son excursion à la plaine fatale où se dénoua le deraier acte du drame impérial.

• « Je me crois quelque talent comme chirurgien militaire, disait-il; mais je n*en doute pas moins de moi-même quand je vois les autres exprimer sur mon talent un doute qui va jusqu'à rhoslilité. J'ai cependant donné quelques preuves à l'appui de mes prétentions en pratiquant rexlraclion de la léte de Thumérus. »

Dans le récit qu'il a fait d'une de ses opérations^ Charles Bell a consigné la conduite d'un chirurgien nommé M. Lattn, qui, pour le troubler sans doute, imitait avec sa voix le croassement d'un corbeau. « His voice was tike the croak of a raven. »

Il voulut monter sur la plate-forme élevée d'où Napo-' léon avait contemplé lui-même son dernier champ de bataille : il compare TEmpereur à Macbeth voyant avancer sur lui Macduff et Tarmée anglaise ; s*il ne lui épargne pas une allusion sur sa tyrannie, il ne dissimule pas non plus Tadmiration pour son génie.

Ici, le journal et la correspondance de Charles Bell avec son frère appartiennent à Thistoire. Le drapeau de la France a depuis si bien réparé Taffront qu'il reçut dans ces fatales plaines, que nous ne devons pas craindre de faire quelques citations assez étendues. — De la ferme d'Hougoumont, Charles Bell gravit une éminence couverte encore de sa moisson, et à travers le champ au-dessous il put retracer le mouvement des colonnes françaises qui avaient laissé comme de larges sillons, de véritables rues entre les rangs d'épis restés debout sur leur passage :

« Après avoir monté un demi-mille, nous arrivâmes k la position où Bonaparte s'était placé. C'est le terrain le plus élevé des Pays-Bas. L'œil a devant lui un vaste horizon et l'imagination s'exalte facilement à la pensée qu'on foule soi-même le terrain où les pas du tyran laissèrent leur empreinte et Tespace où galopaient les aides de camp porteurs de ses ordres.

« Je voulus grimper à Tun des piliers de la machine

comme j'avais coutume de grimper aux arbres quand j'étais enfant pour dénicher les oiseaux, mais je me trouvai plus lourd que dans ce temps-là. Nous allâmes prendre une échelle dans la cour de la ferme ; elle atteignait jusqu'à la première plate-forme et j'y montai non sans quelque difficulté , mais comme je fus le seul des visiteurs qui osa s'y hasarder, je sens que je suis encore comparativement jeune. Quelle vue magnifique ! Je n'étais qu'au tiers de l'élévation, et déjà c'était à avoir le vertige. C'est d'ici que Bonaparte parcourait des yeux tout le champ de bataille... Quel autre nom lui donner que celui de Macbeth, à cet homme qui était la où je suis, — exalté à une élévation étourdissante..., pour faire une chute d'autant plus profonde, — un moment encore le chef d'une puissante armée pour voir bientôt tous ses partisans dispersée, tous ses bataillons en déroute? Et il savait bien ce qui l'attendait, les conséquences de sa chute, car il connaissait les hommes :

Macbeth. — Quels soldats?

Lb Serviteur. — L'armée anglaise, s'il plaît à Votre Altesse.

Macbeth. — Ce dernier choc va me relever à tout jamais ou me désarçonner. J*ai assez vécu... Honneur, affection, obéissance, cortège d'amis^ il ne faut plus que je compte sur vous ; mais à votre place des voix pour me maudire, etc.

« Bonaparte dut tourner à droite de Téchafaudage

pour aller joindre la chaussée, un peu au sud de h Belle-AUiauce, et p'est là qu'il reconnut le nauffuge de sa fortune. Un peu plus loin sur cette route> fut trouvée sa voiture. La machine était (Iressée sur ur des côtés du chemin, mais il la fit déplacer. Le déplacement de cet échafaudage montre suffisamipent la confiance et la résolution de Thomme. Il n'a pas woim de soixante pieds de hauteur. J'y montai à une é)év$iT tion équivalente à quatre fois la noesufe exacte de oi^ ^ille et ce n'était là que le premier étage. Je fus rempli d'admiration pour un homme comme celui qui pouvait rester perché aune hauteur de soixante-cinq pieds sans avoir le vertige, y contempler l'immense théâtre d'un pareil drame et eu arranger les scènes. Quelques jours à peine se sont écoulée, — il n y a déjà plus ici que solitude tout à l'entour ; — il est midi, le soleil brille dans toute sa splendeur d'été, mais il réjouit en vain la nature. — Il règne un triste silence. Pas un être vivant sur ce monticule; pas de corbeaux, aucune espèce d'oiseau, — seulement, là-bas au loin, quelques pauvres femmes et quelques vieillards dispersés qui ramassent des balles... »

Ce qui précède est un extrait du journal à la date de juin.

Le 2 juillet, Charles Bell était à Bruxelles d'où il

écrivit k $on frèr^ Geo^e une kttPft que eelui-ei communiqua è Walter Seott. Quand je la lus, dit le romancier poëte, pett0 lettpe me mit tout en feu (set ni# on firel ; et il résolut 4e partir» lui aussii pour aller eu pèlerin à ce «if tombeau de la France, » où, comme dit Byron qui fit plus tard le même pèlerinage, c< l'aigle atteint par la Qècbe des rpis prit son dernier essor et déchira lu terre de sa serre sanglante ^ »

Bruxelles, â juillet 1815.

a Cette contrée, la plus belle du monde, était depuis quelque temps tout à fait bannie de nos souvenirs. Je ne prévoyais nullement le plaisir qu'elle roc causerait, l'admiration qu'elle m'arracherait, lorsque j'entrerais dans une de ses antiques cités ou que je voyagerais à travers ce riche jardin. Vous rappelezvous, cher George, le temps où la Croix d'Edimbourg

* the grave of France, the deadly Waterloo

here last tbe eagle Ûew

Then tore with bloody talon the rent plain. *

Dans la première édition du troisième chant de Childe-Uaroîd^ Byron avait fait déchirer la terre avec le bec de Taigle ; mais Tartiste Reinagle ayaut esquissé pour lui un aigle qui embrassait le globe avec ses jf erres y Byron substitua la serre au bec, en disant : <( Reinagle est un meilleur poète et un meilleur ornithologiste que moi. Les aigles, comme tous les oiseaux de proie, attaquent avec leurs serres et non «vec leur bec. »

était le rendez-vous d'un cercle de vieux gentilshommes d'Ecosse ou de ceux qui nous paraissaient tels? On les retrouve ici, avec leurs têtes sortant des collets de leurs pourpoints à larges basques, mode d'un autre siècle, — avec leurs cannes, leurs chapeaux à retroussis, se saluant jusqu'à terre d'un air solennel, et faisant voler au vent un nuage de poudre. Je vous amuserais aussi en vous décrivant de véritables figures écossaises parmi les paysans, mais je les ai croqués sur place avec mon crayon, et je ne veux vous parler aujourd'hui que de ce que vous ne trouverez pas dans mon album.

« Je reviens d'assister à l'installation des blessés français dans leur hôpital. Ah! si vous les aviez vus couchés tout nus ou à peu près nus, — dans un rang de cent lits dressés par terre, — quoique blessés, épuisés, battus, — vous diriez encore avec moi que ces hommes étaient bien capables de marcher sans obstacle de l'ouest de l'Europe à Test de l'Asie. Robustes et endurcis vétérans, braves indomptés ! Si vous aviez rencontré leurs regards fixés sur vous, — si vous aviez vu ces yeux sombres et ces teints bronzés contrastant avec la blancheur des draps, — ils auraient exciié votre admiration. Ces hommes n'ont été transportés ici qu'après être restés plusieurs jours éten-

dus sur la terre du champ de bataille ; les uns mourants, les autres subissant d'horribles tortures, plusieurs ne pouvant retenir le cri de leur angoisse, et déjà leur gaieté caractéristique reprend le dessus. «Ah! ah! tu chantes bien, » dit l'un d'eux h son camarade, et il crie comme lui en guise d'accompagnement comique. Vous verrez dans mes notes quelles sont leurs blessures, mais je ne puis m'empécher de vous dire l'impression que produisent sur mon esprit ces formidables types de la race française. C'est un éloge qu'ils m'arrachent malgré moi, car, après tout ce que j'ai vu, après tout ce que j'ai ouï dire de leur humeur farouche, de leur cruauté et de leur soif de sang^ je ne puis vous exprimer toute ma haine de ces bandits en uniforme. Par quels moyens arrive-t-on h les discipliner, je ne sais, mais je suis convaincu qu'il ne serait pas sûr de les abandonner à leurs propres instincts.

« Cette superbe ville est ornée à présent des plus beaux groupes d'hommes armés que pourrait rêver l'imagination h plus romanesque. J'ai été frappé de ce que m'a raconté un ami, en me montrant du doigt un Prussien, un soldat des hussards delà mort: « J'ai « vu, me dit-il, le même homme se retirant, le 16, du « champ tle bataille ; il était blessé et avait eu le bras

(< amputé sur place. Il rentrait à Bruxelles, droit ^t foide « sur son cheval; — le sang coulait autour de sou c( moignon ; — il était pâle comme la mort, mais sa tête << haute et son regard fixe exprimaient le regret de ne « pouvoir se venger de sa blessure.» Ces troupes de la Prusse sont remarquables par leur tournure mar-: tiale ; leur uniforme noir et lugubre fait ressortir avantageusement leur belle figuris septentriqnale e( Ipur blonde moustache.

« Nous voici au second dimanche depuis la bataille, et il en est plusieurs qui n'ont pas été encore pansés. Il y a 20,000 blessés dans Bruxelles, outre ceux qui remphsseut les hôpitaux, et sans parler des autres villes. On ne compte que 3,000 prisonniers, mais 80,000 iports des deux côtés, à ce qu'on assure *. »

Cette lettre fit sur l'imagination belliqueuse de Waller Scott Teffet de la trompette sur le coursier de Job; il accourut pour décrire à son tour eu prose et puis en vers quelques-uns des épisodes de cette fliade dont il avait bien le droit, Homère tory, de chercher TAchille sous le drapeau victorieux de TAngleterre 2.

' M. Lockhart, le gendre de W. Scolt, a transcrit celle lettre dans la biographie de son beaii-pére.

? Le pp^me de sir Waiter Scolt sur Waterloo n'est pas

Quant à Cbarlas gel}, exalté |iq moment par une vietoire âiQ\ki $e$ ))raYe$ compatriotes, les Highlanders, pouvaiêiU réclamer une bonne part, il ne tarda pas à contempler les objets avec un sen liment plus triste, et déjà embarqué k Qstende poqr retourner à Londres, majs retenu en Fade, il exprimait en ces term'es dans son journal sps douloureuses réflexions sur une catastrophe privée dont la nouvelle lui était parvenue quelques jours auparavant. C*était le suicide de M. Wbitbread, le fils du riche brasseur, riche luimême el eu grand crédit, membre dif parlement, affilié par son mariage h la haute société aristocratique, et qui toqt à coup, dans un accès de démence, avait mis fin à sesjourç.

« O^iendê. — Dimanche. — Toujours à Ostende.

Combien j'aurais eu encore k faire k Bruxelles, si je n'étais pa$ rappelé par mes obligations k Londres 1 -— Nous sommes ici commeune poutre balancée sur l'eau. — On nous transmet les nouvelles de Paris, le progrès des alliés, l'armistice et la mort de Wbitbread. Hélas ! comme je le plains sincèrement! Il fit beaucoup pour

digne heureusement de son génie; ifiais on Ta calomnié ep disant que sa muse vénale Tentreprit plutôt pour le profil que pour la gloirsy car il fut justement publié au bénéfice des blessés.

moidansune affairequej*avais prise vivement à cœur; il avait des formes bienveillantes et cordiales tout à fait en désaccord avec son caractère politique. Un homme, qui semblait de taille à lutter bravement contre le monde se couper la gorge ! Je suis souvent tenté de m'écrier : C'est faux ! Certes, cet événement bien plus que l'ennuyeux retard que nous éprouvons ici est ce qui me fait chercher querelle au temps contraire. En vérité, à quoi servent donc une pensée droite, l'amour des hommes, le désir de faire du bien... si tout cela n'est pas assez pour empêcher un homme de s'abandonner à une sombre humeur, et, au lieu de dissiper le voile qui tend à obscurcir sa raison, d'attenter à sa propre vie, se manquant à soi-même, et oubliant ce qu'il doit aussi aux sentiments des autres? Assez, assez! je vais remonter sur le pont et contempler encore la mer illuminée par le soleil couchant ! vous ! amis que j'aime, combien vous m'êtes plus chers encore au milieu de cette solitude et de ces désolantes réflexions!... La nuit est froide, le ciel est gris, et, par la marée basse, le port a perdu toute son activité. »

Il n'est aucun de nous qui puisse échapper à ces douloureuses réflexions sur la nature humaine, quand nous apprenons qu'un de nos semblables, un ami ou un bienfaiteur peut-être, que nous aurions, la veille

encore, félicité d'être plus heureux que nous, a tout à coup déserté son posté, vaincu par une douleur secrète, ou privé de sa raison... Pauvre raison! dont nous sommes si fiers, lumière intérieure que nous appelons une émanation de Tessence divine, quoique nous nous en servions quelquefois aussi (autre démence de Torgueil!) pour argumenter contre Dieu même, source de toute intelligence et de toute lumière ! Pauvre, raison ! c'est alors, c'est quand elle vient de s'égarer ou de s'évanouir, que le physiologiste ou lephilosophe récapitule toutesles vaines expériences par lesquelles il a cherché, comme quelques-uns de ses devanciers, à l'introniser dans un organe indépendant, tantôt dans les circonvolutions du cerveau, tantôt dans le cervelet, tantôt sur le pont de Yarole, tantôt sur la glande pinéale, tantôt dans toute autre partie de la substance encéphalique et médullaire '. Hélas I pauvre Yorick ! ton crâne vide en avait appris tout autant h Hamlet ; le scire nihil serait-il donc à la fois le commencementet la finde toute philosophie*?Philosophes, 'moralistes, physiologistes reconnaissent, et sont souvent réduits à s'avouer que Bacon disait vrai :« La seule

* Quand le philosophe Hamilton voulut réfuter le système de Gall, il disséqua, dit-on, plusieurs centaines de cerveaux. ' Scire nihil— studium quo nos lœtamur tUrique.

cause et racine de presque toutes lés impei'feetions dans les sciences est celle-ci) que tandis que nous admirons faussement et exaltons la puissance de la raison humaine^ nous négligeons de nous adresser à ses appuis réels ^.» Il est bon quelquefois, si la mer est à notre portée» laissant la chaire de Técole et Tamphithéâtre anatomique, de courir sur la plage ou dé monter comme Charles Bellsur le pont du navire pour saluer le soleil, cette image de l'œil divin, éclairant de sa marche silencieuse et resplendissante le flot calme ou troublé de Tabîme.

Charles Bell, de retour sous le toit domestique^ voulut encore une fois récapituler les sentiments et les scn* sations qu'il avait éprouvés dans sa campagne chirurgicale, et il écrivait à Francis Borner :

Londres, juillet d815.

« Mon cher Horner, je vous écris après avoir recommencé depuis quelques jours ma vie quotidienne, et par conséquent désenchanté des horreurs de la bataille de Waterloo. Je m'en félicite, car certainement,si je vous eusse écrit de Bruxelles, je vous aurais paru bien extravagant. Une révolution complète s'était faite dans mon économie, corps et âme; de sorte que moi,

^ Novum vrgannm^ livre I^ aph. it;

qui suis eônnu pout atôir besoin de huit heures dé sommeil, je troUVais que c'était assez de trois Hetirëii et puis d'utië heure et demie après dés journée^ d'éîcitation pénible lîtde fatigue physique.

« Au bout de cinq jours consacrés à {)oUrSûivrë mon but; je tis que les plus affreuses blessures étaient dans Thôpitâl des blessés français. Cet hôpital se fôï^ mait à peine et Toii y appôiPtait encore ces pauvres getls ralliasses dans les bois. Il m'est imj[:lossible de vous retracer le tableau des misères humaines que j'ai eu continuellement devant les yeux. Ce qui me déchirait le cœur pendant le jour devenait ItUolérabië là nuit. Je me levai à quatre heures du matin pour écrire au chirurgien en chef Gunning que j'offrais de pratiquer les opérations nécessaires sur les Français. A six heures, je pris mon bistouri et continuai d'opérer sans relâche jusqu'à sept heures du soir; de même le second jour et encore le troisième.

« Toutes les préparations d'une opération chirurgicale furent bientôt négligées ; pendant que j'amputais la jambe de l'un, il y en avait treize à la fois qui me criaient de penser à eux, celui-ci me suppliant, celui-là me sommant de lui tenir parole, Un autre me maudissant. C'était une chose étrange que de sentir mes habits trempés de satig et mes bras épuisés poti-

vant à peine tenir le bistouri; bien plus extraordinaire encore était de conserver mon calme au milieu de cette diversité de souffrances ; mais je savais qu'ac* corder un sentiment particulier à Tun de ces objets c'était se laisser désarmer et manquer à son devoir. Il me paraissait moins pénible de contempler Tensemble de ces malheureux que d*en regarder un seul.

a Lorsque je fis ma première visite dans les salles des prisonniers blessés, mes sensations furent trèsextraordinaires. Nous avions partout entendu parler de la bravoure avec laquelle ces hommes s'étaienC battus... rien ne pouvait surpasser leur dévouement. Dans une longue salle qui en contenait cinquante» il n'y avait pas la moindre expression de souffrance; aucun d'eux ne parlait à son voisin. Je fus frappé, en passant en revue tous les lits, de la roideur de toutes les figures, de ces yeux farouches, de ces airs sombres et courroucés...

« Dimanche. — J'ai été interrompu et je m'aperçois que je tombais dans Terreur en espérant vous donner une idée de mes sensations au milieu des misères de Bruxelles. Après avoir passé huit jours au milieu des blessés, j'allai visiter le champ de bataille. La vue de la plaine, les récits des manœuvres, des charges et des actes de bravoure individuelle me rappelèrent au

sentiment que la victoire de Waterloo a fait éprouver au monde en général ; mais ce fut une émotion passagère. On finit par voir d'un œil sombre et chagrin toute la nature humaine, quand on contemple Tensemble des choses, comme je suis forcé de le faire.

« C'est un malheur d'avoir nos sentiments en désaccord avec le sentiment général ; mais à toutes les gloires de Waterloo s'associeront toujours, pour mes yeux, les tableaux les plus désolants, pour mes oreilles des accents suppliants, des cris arrachés à de nobles courages, des expressions de moribonds; — pour mon odorat, les plus désagréables exhalaisons. Il faut que je vous montre mes notes, car mes observations de chaque cas étant généralement accompagnées du croquis de la figure, vous y trouverez peut-être une excuse pour cet excès de sensibilité.

« Votre fidèle ami... »

C'est bien ici que Charles Bell est un de ces vrais fils d'Esculape « au cœur de femme et à la main divine, » comme Homère, interprété par Lamartine, appelle le Machaon de l'Iliade ».

De riches clients vinrent h cette époque compléter

* Voir dans le Cours familier de littérature Fanalyse de riliade.

la pratique de Charles Bell, car il fut consulté par quelques-uns des étrangers de distinction que la paix de 1815 appela en Angleterre; mais sa campagne chirurgicale semble avoir eu pour effet de le ramener à la science physiologique, d'autant plus que tous les revenus de sa pratique n'équivalaient qu*à ses dépenses dans une ville comme Londres. En se voyant régal des autres grands opérateurs, sans faire fortune comme eux, il résolut, par un dernier effort, de réveiller le monde savant: après avoir rédigé ses premières expériences sous la forme d*un mémoire, il demanda une lecture à la Société royale.

Auprès de cette société savante, comme dans le public anglais, la chimie était alors plus en faveur que la physiologie. La chimie était la science populaire: les dames elles-mêmes se disputaient les places aux cours de sir Humphrey Davy, ce grand magicien, ce chimiste poëte, qui méritait, d'ailleurs, plus d'honneurs encore que ceux qu'il recevait.

Charles Bell s'était si bien préparé à un échec, c'est-à-dire à le supporter avec l'indifférence d'un stoïcien, qu'il n'avait nullement songé à préparer sa philosophie au succès. Aussi, en s'apercevant que cette fois il faisait sensation, il faillit, lui si modeste, si timide, se laisser enivrer par une bouffée d'orgueil.

Quand son mémoire parut imprimé dans les Transuelions philosophiques, le monde médical fut enfin eu émoi, et Charles Bell écrivit à son frère :

« Je vous envoie quelques lettres que ]*ai reçues à cette occasion ; elles serviront à vous convaincre que je ne suis pas un visionnaire, et que je sais mieux que les autres ce qui en adviendra. Ma découverte me donne le pouvoir de faire Cjs que je voudrai à présent, et plus tard elle me placera à côté de Harvey . . . je vous dis ceci dans l'oreille. On prétendit que Harvey avait eu les voies préparées de manière à ne pouvoir s'égarer... propos des sots! Mais celui qui a découvert le système nerveux n'avait eu personne avant lui, car les recherches des anatomistes n'avaient fait que rendre le sujet plus embrouillé et plus obscur ! Toutefois ma réputation marche plus vite que ma fortune... Je recueille des compliments, et de l'argent point. Samedi, un chirurgien vint exprès de Manchester pour me consulter sur son propre cas ; — lundi, un médecin de Hull; — et aujourd'hui un malade qu'on m'envoie de Paris, de Turin, de Pavie, — avec l'opinion universelle que je suis le seul qui puisse le guérir. . . C'est de l'excellent Scarpa qu'il apporte cette opinion . »

Le mois d'après, ce ton de triomphe dure encore... et comment le reprocher à l'homme qui a si long-

temps attendu un peu d'encouragement? U écrivait, ix la date de décembre 1821 :

<x Plaisanterie à part, je suis seul en anatomie. Cette affaire des nerfs peut rester encore longtemps avant de devenir exactement ce qu'elle doit être; mais mon ambition jouit de cette idée consolante que fai fait la plus grande découverte quon ait jamais faite en anatomie... et je ne suis pas au terme. »

Il est temps d'esquisser le système de Charles Bell.

Tour à tour armée du scalpel de Tanalomie et des réactifs de la chimie, la physiologie a décomposé tous nos organes. Elle a décrit minutieusement, mis à nu, mesuré, pesé tout ce qui est visible à Tœil ou à la loupe, tangible ou pondérable dans le corps humain, cette machine merveilleuse que l'admiration des anciens appela un monde en miniature (microcosme). Sous le titre de physiologie comparée, elle a embrassé dans son étude non-seulement Thomme^mais encore tous les êtres organisés. Le mécanisme et le jeu des solides et des liquides ont été parfaitement définis par elle; mais, science d'analyse, quand elle a voulu faire de la synthèse, la physiologie a été quelquefois ré-

duite à deviner certains phénomènes, et puis, quand les expériences dirigées par le génie ont surpris enfin quelques-uns des secrets expliqués jusqu'alors par des conjectures, il s'est trouvé assez souvent que Thypoihëse la plus ingénieuse était la plus éloignée de la vérité, parce que l'invention de Thomme est plus volontiers subtile et la nature plus volontiers simple.

Les facultés les plus importantes de la vie soutTattribution du système nerveux, qui comprend le cerveau, les organes des sens et les organes de la volonté. «Le système nerveux, dit Charles Bell, est la partie la plus essentielle de Tétude anatomico-physiologique, puisqu'il s'agit d'y découvrir non-seulementles diverses propriétés de la fibre vivante, mais encore les rapports des organes entre eux. » Aussi le système nerveux fut pendant trois mille ans un texte de théories merveilleuses, et il en restera longtemps encore quelque chose pour la conversation des gens du monde qui aiment tant à attribuer à leurs nerfs un rôle extraordinaire dans la santé comme dans la maladie. Hippocrate confondait les nerfs, les cartilages et les ligaments sous le terme spécifique de neura. Âristote plaçait dans le cœur l'origine des nerfs. Hérophile, sous le premier des Ptolemées, découvrit la connexion des nerfs et du cerveau, fialien» observateur sagace et déjà savant auato-

l»i$te, 3ut distinguer les nerfs des fibres musculaires et des ligaments ; mais, sacrifiant à des idées de métaphysique populaire, Galien plaçait Tamour dans le foie, et dans le cœur le foyer des émotions, du courage et de la colère. Gelse, dans son latin classique, avait indiqué la distinction des fonctions nerveuses, mais comme par un pressentiment et sans certitude. Dans le seizième siècle, Yésale émit une opinion qui fit longtemps fortune, celle des esprits vitaux engendrés dans le cerveau et allant se distribuer à tous les nerf$ par rintermédiaire de la moelle épinière. Dans le siècle dernier, Willis avait classé les nerfs systématiquement et émis diverses conjectures ingénieuses sur les propriétés et circonvolutions du cerveau ; mais, pour lui, cet organe était encore le foyer des esprits cérébraux de Galien, la source d'un courant subtil distillé à travers les nerfs. Haller, le grand Haller, avait étudié toutes les opinions de ses prédécesseurs et refusait d'y rallier la sienne ; mais la sienne était restée à Tétat d'hypothèse confuse*. Sœmmering avait modifié la classification de Willis et dit d*excellentes choses, mais rien de concluant sur le rôle des ganglions dont Bichat s*empara pour diviser les nerfs en

1 Haller.

deux systèmes distincts, Tun ayant son centre dan^ le cerveau et comprenant les nerfs destinés h recevoir les impressions avec les nerfs chargés de transmettre l'influence de la volonté au système musculaire, l'autre émanant des ganglions, et chaque ganglion étant un petit cerveau source d'une influence nerveuse spéciale. Cette idée entrait dans celle de la fameuse division de Ja vie en vie animale et en vie organique, « idée hardie et originale, » dit Charles Bell, qui proclame Bichat un grand génie, « mais anatomiquement inexacte*. » Gall et Spurzheim avaient vainement exploré le cerveau et ses annexes, à la recherche de ses protubérances significatives. Cuvier, enfin, attribuait encore, en 1817, au flux et reflux d'un fluide nerveux, le va-et-vient de la perception et du mouvement ; il écrivait dans la première édition de son règne animal : « Il nous parait qu'on peut se rendre compte de tous

^ Charles Bell n'oubliait pas de faire observer que Bichat, vrai révolutionnaire en physiologie, comme ses contemporains de la Convention Fêlaient en politique, avait déclare qu'un nerf ne peut servir à la sensation et un autre au mouvement. Il citait en effet cette phrase de VAnatomie générale^ t. I, p. iS8 : (( Il n'y a pas de cordons nerveux destinés au sentiment et d'autres au mouvement, et si les mêmes nerfs ne servent p^ à ce double usage^ la différence est dans les filets et non dans les cordons. »

les phénomènes de la vie physique, parla seule admission d*un fluide tel que nous venons de le définir (le fluide nerveux •). » J'ai eu donc raison de dire qu'on en était encore, en 1811, sous le règne de l'empereur Napoléon P', au problème posé par Galien sous le règne de l'empereur Marc-Aurèle. S'ily avait quelque chose de vrai dans toutes ces doctrines, les unes subtiles, les autres simples, il n'en était aucune qui ne fût pleine d'erreurs. La physiologie conjecturale ne cessait de disserter sur les nerfs, sur leur nature et leurs fonctions. Ni Harvey, ni Haller, ni Scarpa, ni Willis, ni Monro, ni Hunter, ni Yicq d'Azyr, ni Sœmmering, ni Bichat, ni Cuvier n'étaient parvenus à la solution de ce problème : « Comment se fait-il que, dans les parties musculaires du corps, c'est tantôt le mouvement seul qui est aboli, tantôt la sensibilité seule, tantôt le mouvement et la sensibilité tout à la fois. »

Une des plus délicates préparations de l'anatomie est celle qui, dépouillant le corps de ses téguments, met à jour et signale à Tœil les moindres ramifications du système nerveux. On peut suivre depuis

^ Le fluide nerveux était, comme les esprits du cerveau^ une substance indéfinissable, assimilée matériellement à la partie la plus pure d'un blanc d'œuf, ou^ selon Newton, une émanation de Téther céleste.

1^UF$ r^pin^s jusqu'à l'organe où ils aboutissent ees cordons déliés dont un fourreau membraneux (le névrilemme), protégeant dans le trajet la mollesse et la ténuité, contient quelquefois un filet unique, quelque^ fois une paire. La substance de tout ce réseau étant la même, on en concluait que tous les nerfs avaient la ipéme propriété et concouraient également au double but de transmettre au cerveau la sensation et récipror quement la volonté et le mouvement aux muscles ^ Le mouvement et la sensibilité étant les deux grandes fonctions de la vie, fonctions bien distinctes, pouvant exister l'une sans Tautre, Charles Bell se demanda comment la nature avait pu les faire émaner d*UB seul et même conducteur. «Examinons, se dit-il, dans quelle direction l'influence nerveuse qui donne naissance au mouvement doit nécessairement être transmise le long d'un nerf pour produire la contraction muscu? laire. Puisque la volonté a son origine dans le cerveau et que la force (quelle qu'elle soit) qui agit sur le nerf doit être propagée vers le muscle, il est évident que cette force procédera du dedans au débours, ou conaaie force centrifuge. Msih quand une sensation a lieu, puisque TefTet doit être produit par l'impression faite

^ GulUn appelait pittqresqueinent les muscles les extrémi» tés mouvantes des nerfs.

sur ^extrémité du nerf épauoul sous répidenne et transmis par le nerf lui-même au sensorium, il est évident aussi que cette seconde force est un courant nerveux qui procède de la circonférence au centre, ou une force centripète. En un mot, la force qui provoque la contraction musculaire court le long d'un nerf dans une direction, et la force qui cause la sensation court dans la direction contraire. Est-il donc logique de supposer que les deux forces se croisent ainsi, que le même nerf ou la même portion dés ' centres nerveux exercent les deux fonctions à la fois * ? »

Quelques organes semblaient n'avoir qu'un nerf; si vous tranchiez ce nerf unique, vous supprimiez à la

fois les deux fonctions Mais, se demandait encore

Charles Bell, ces nerfs uniquesle sont ils réellement? Par une dissection plus soigneuse, il reconnut que les nerfs en apparence uniques (les nerfs spinaux) partaient de deux racines et se composaient de deujt filets distincts. En isolant un de ces filets depuis sa racine antérieure jusqu'à l'organe et en irritant celte racine, il vit que le muscle était contracté convulsive-

1 G'esl ainsi que Charles Bell se posa le problème tel qu'il est exposé d'après ses notes dans la dissertation qui sert d'appendice à VAnatomie et à la philosophie de V expression^ quatrième édition, 1847.

ment ; il toucha alors la racine postérieure, et ranimai soumis à son expérience exprima à sa manière

une vive douleur Cet animal était un âne dont il

avait dénudé la moelle épinière... Afin que Texpé* .rience fut complète, il fallait la répéter, produire de nouveau le mouvement musculaire en irritant la racine antérieure des nefs spinaux, — et causer une sensalum douloureuse en irritant la racine postérieure. Mais la pitié que Charles Bell éprouvait pour la victime l'arrêta : il se contenta longtemps d'exprimer avec un reste de doute cette opinion^ si bien confirmée depuis, qu'il existait des nerfs exclusivement sensoriaux^ des nerfs exclusivement moteurs et des nerfs mixtes (tous ceux de la moelle épinière), c'est-à-dire composés de deux filets distincts, Tun exclusivement sensorial, l'autre exclusivement moteur. On a eu tort d'avancer que Charles Bell s'en était tenu là. « Cela eût été, qu'en bonne logique, remarque avec raison un de ses élèves S la démonstration était complète ; la section d'un nerf spinal avait été longtemps reconnue comme la cause de la double perte de la sensation et du mouvement : or, puisque Charles Bell prouvait que le mouvement appartenait à la racine antérieure, il s'ensui-

* Quarterly Review^ n* «lui.

vait que la racine postérieure devait être le siège de la sensation. Charles Bell remarqua que le filet de ce nerf portait sur sa racine un ganglion pu renflement qui manquait à Tautre. En consultant son anatomie^ il vit un nerf de la tête qui sortait de deux racines dont l'une avait aussi un ganglion et l'autre point. Contrairement à la classification reçue qui désignait ce nerf comme appartenant au cerveau, il conjectura que c'était un nerf spécial destiné à donner le mouvement et la sensation aux diverses parties delà tête. Dans ce nerf, les deux cordons nerveux, au lieu d'être reliés dans une même gaine comme les nerfs spinaux, courent chacun à part et viennent aboutir à la surface du visage. Une piqûre ayant occasionné moins de douleur que la saignée permit à Charles Bell d'atteindre les deux filets du nerf séparément : il eut ainsi la sa« tisfaction de déterminer que le nerf à ganglion était le nerf delà sensation, et que, par conséquent, ceux de la colonne postérieure de l'épine, analogues par la structure, l'étaient aussi par les fonctions. » Avec le temps, la pathologie chirurgicale vint au secours de ces inductions et, d'accord avec Tanatomie comparée, permit à Charles Bell de proclamer en toute assurance les deux principes fondamentaux de son système : 1® que les nerfs similaires par leur substance et leur

siructure diflëreni par leurs propriétés et leurs fonctious, comme ils diffèrent d'origine ; 2* qae leè neffs doivent k leurs racines dans les grands centres nerveux (dans le cerveaa, le cervelet, la moelle allongée et la moelle épiniëre)la propriété distincte de produire es uns le mouvement, les autres la sensation. L'indépendance des organes, l'indépendance des fouctiods, et par suite Tindépendance des phénomènes, se retrouvent jusque dans ces parties complexes du systèaie nerveux qui ont ce qu'on appelle un effet croisé *. Rien, du reste, dans les nouvelles expériences de

1 Les expériences de M. Fiourens établissent que les l<Aei cérébraux, les tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux et It cervelet, ont seuls un effet croisé; que les moelles épiaiéreet allongée ont seules un effet direct^ et que de la combinalioif de ces divers effets par la combinaison des lésions de ces 4i« verses parties, se déduisent tous les cas possibles de croisement, de non-croisement, de conjonction et de disjonction des paralysies et des convulsions. {Recherches expérimentales iur les propriétés et les fonctions du système nervetm.) M. Pionrens a distingué aussi, avec une précision mathématique, les fonctions spéciales et le rôle déterminé des diverses parties du système nerveux : il établît dans le cervelet le siège d'une propriété réfléchie qui consiste à coordonner les mouvements voulus par les lobes cérébraux où il place le siège de Fintdligence ; selon lui, le nerf ne sert qu'à Vexcitation immédicUê (les contractions musculaires. Cette distribution d'attributions se traduit pour lui en trois propnètés distinctes du système

Charles Bell, n'a détruit, disons-nous^ la division que faisait Bichat du système nerveux en deux grandes sec* tions^ dont l'une embrasse la vie nutritive, l'autre la vie de relation. C'est surtout la distinction des in'oprlétés et des fonctions de chaque nerf que ces expériences ont établie ; c'est la division générale de tout le système en deux moitiés, Tune affectée à la moUliié, l'autre à la sensibilité.

La définition des propriétés et des fonctions spé* ciales dans les filets nerveux, l'analyse de la sensation et de la volonté, la détermination du siège précis de la perception dans les centres encéphaliques, la délimitation précise du rôle de tous les agents intermédiaires dans Tappareil compliqué de nos sens, voilà tout ce qui compose l'élude du système. Grâce aux analyses de Charles Bell et à ses indications, confirmées par les expériences successives de ceux qui ont continué les siennes, la physiologie nous explique ma-

nerveux : Tune de percevoir et de vouloir, c'est Vinteîligenoe ; Tautre, de recevoir et de Iransmetlre les impres»ious, c*estla sensibilité; la troisième, d'exciler la conlraclion musculaire, c*est Y excitabilité. Celle théorie vient d'être de nouveau élucidée par M. Flourens dans son ouvrage sur la Vie et VînteU ligence. — De son côté, M. Brown-Sequard vient de nous révéler plusieurs faits nouveaux sur Tentre-croiseinent des conducteurs de Timpression nerveuse.

tériellomnt le secret intime de la vie des sens. Elle a la clef de toutes les impressions douloureuses et agréa*^ blés, et peut se comparer au clavier de ces machiner harmonieuses dont chaque corde répond au doigt qui Tinterroge par une vibration notée.

On comprend quel jour nouveau les expériences de Charles Bell firent tout à coup luire sur la physiologie (étude de Thomme en santé), sur la pathologie (étude de rhomme malade), et indirectement au moins sur Tétude des facultés intellectuelles, puisqu'une si grande influence est exercée sur Tintelligence par nos sensations physiques dont les nerfs sont les agents. Les matérialistes ne pourraient plus attribuer au cerveau proprement dit l'élaboration spéciale de la pensée, mais son importance relative est toujours considérable comme étant un des quatre grands centres nerveux que forme Tencéphale, aboutissant général des sensations et point de départ des volitions, soit que celles-ci restent soumises à Tâme, soit, ce qui épargnerait bien des discussions entre médecins et métaphysiciens, si on admettait, à côté de Tâme, émanée directement du souffle de Dieu, une essence purement organique, le principe vital de Barthez, qui était plus anciennement Yarchée de Van Helmont*.

1 Nous placerions ce principe au plus haut degré de la

— il3 —

Quoi qu'il en soit, l'anatomie comparée, illustrée par les vues de Charles Bell, nous montre, dans Téchelle de la création, la perfection graduelle de chaque être, mesurée par la perfection de son système nerveux. Il faut supposer aux êtres les plus simples de forme une matière nerveuse quelconque à défaut de nerfs visibles; les êtres de la classe immédiatement au-dessus possèdent un ganglion, ou petit centre nerveux, qui, dans les classes mieux organisées encore, devient de plus en plus complexe, de plus en plus semblable à l'encéphale humain jusqu'au degré le plus élevé de Téchelle. Charles Bell signala, en poursuivant cette étude, un remarquable et poétique changement dans une classe d'insectes : — avec le développement de leurs ailes, ils acquièrent un système nerveux tout à fait nouveau.

Ce serait entreprendre un volume que de vouloir donner l'analyse raisonnée de tous les mémoires successifs de Charles Bell. Ils furent traduits en français par un des rédacteurs de la Revue Britannique*. En

hiérarchie que M. Flourens établit dans les fonctions nerveuses, subordonnées les unes aux autres, et se subordonnant toutes à une, celle du cerveau, où résident exclusivement, dit-il, toutes les perceptions, toutes les volitions, toutes les facultés intellectuelles.

' Par le docteur Genêt. Si cette traduction devait être réim-

nerveux qui a conduit le docteur Marshalh Hall à la découverte de la fonction réflexe ou rèflective^ base d'uu remarquable volume sur les Maladies et désordres du système nerveux ? La théorie d un sixième sens ou sens musculaire auquel Charles Bell attribuait notre conscience de la distance, de la dimension, de la forme, de la texture et de la résistance des objets, ne contient-elle pas, en germe au moins, les conclusions des expériences faites depuis sur le principe des forces modératrices des mouvements « ?

C'est ainsi que dans Charles Bell Tartiste ne se séparait jamais de Tanatomiste ni Tanatomiste de Fartiste et Ton peut dire que lorsqu'il découvrit la grande loi dé la distinction des propriétés du système nerveux, il était guidé par ce culte de la symétrie des formes, qui fait partie de la théorie du beau, appliqué aux œuvres de I9 nature comme aux œuvres de Tart. Son habitude était de porter partout avec lui la préoccupation de son idée. Dans ses promenades solitaires, sous Tinspiration de Tair pur de la campagne, il se répétait sans cesse : La nature a des lois fixes; la symétrie a présidé

1 M. Flourens a aussi un beau chapitre sur le mécanisme du mouvemeut ou du battement des artères. {Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du systètne nerveux^ deuxième édition, p. 496.)

à toutes ses œuvres, dans le corps humain comme dans la plante, comme dans le minéral lui-même. Tout est soumis k un ordre, à un principe : la confusion, l'irrégularité ne sont qu'apparentes ; là où nous n'apercevons qu'une trame embrouillée, une étude plus attentive, une expérimentation plus minutieuse nous révélera tôt ou tard la distinction que d'autres ont cherchée en vain. Alors, appelant le crayon à son secours, il dessinait les choses telles qu'il les voyait avec « l'œil de son âme, » comme dit Shakspeare, et il avait deviné. Ce fut ainsi qu'après avoir tracé successivement sur trois feuilles de papier la distribution des nerfs de la cinquième paire et des nerfs spinaux, isolés des nerfs fournis par le grand sympathique, superposant ces trois plans l'un à l'autre, et les soulevant tour à toui:, il finit par pouvoir se démontrer clairement à lui-même d'abord, et à ses élèves ensuite, l'exactitude de ses vues et la simplicité réelle de l'appareil des nerfs respiratoires. Voici comment il racontait lui-même sa démonstration du système des nerfs de la respiration ^ :

c< Peu de temps après avoir commencé mon enseignement dans Windmill-Street, j'avais préparé, pour

i (( Pourquoi je divisai les nerfs en nerfs réguliers et iicrfs irréguliers, i) Charles Bell donne ce tilre au paragraphe cilc.

la leçon du lendemain , une dissection soignée de^ nerfs sous-maxillaires, sur un côté du cou et un côté de la poitrine. Cette dissection, comme le savent tous les anatomistes, présente une confusion de nerfs extraordinaire. J'eus ce soir-là l'occasion d'aller à la campagne. L'esprit encore plein de mon sujet, je cherchai k réconcilier cette confusion apparente avec le principe que j'avais posé en observant les racines des nerfs spinaux et la distribution de la cinquième paire dans la tète. — Jecommençaipar dessiner sur une feuille de papier les nerfs de double origine sortant directement de leurs points de naissance et distribués également aux régions correspondantes du corps. Il n'apparaissait aucune irrégularité; chaque nerf avait sa double racine, chaque nerf avait son ganglion sur une de ses racines; chaque nerf de la moelle épinière sortait d'entre les vertèbres par succession régulière et le cinquième nerf cérébral envoyait ses filets aux muscles des mâchoires, à l'organe du goût et à la surface de la tête. Ainsi la feuille de papier était couverte d'un système de nerfs parfaitement symétrique, « — les nerfs de la sensation et des mouvements du tronc et des extrémités, — ceux de la sensation^ du goût et de la mastication, dans la tête.

a Je me mis ensuite à dessiner les neriis irréguliers

et, eufîglirantl^ dure-mère, le nerf glos^o-pbaryngien, la paire vague, le spiual accessoire, le phrénique et le respiratoire externe, je trouvai que j'avais écarté ce qui avait produit la confusiou apparente dans la démonstration. — Alors me vint à Tesprit cette question naturelle : En quoi les racines de ces nerfs correspondent-elles ? Il était impossible de ne pas observer ce fait que le principal de ces nerfs irréguliers venait d'une colonne distincte de la moelle épinière, par un ordre de succession régulière, et ensuite il était évident qu'ils se rendaient tous à des parties du corps possédant déjà des nerfs doués des deux propriétés du mouvement et de la sensation. Un système de nerfs de grande étendue , se distribuant à tous les muscles concourant ensemble à la fonction respiratoire, était là devant moi, moins symétrique que les autres, mais toujours formant un système; — quelques expériences que j'exécutai et les faits déjà connus me prouvèrent bientôt que ces nerfs plus irrégulièrement divergents combinaient dans un effort simultané la narine, la gorge, la luette, le voile du palais, le larynx, le diaphragme, les muscles externes de la respiration *, etc., etc. »

1 M. Flourens s'empresse de reconnaître que la première idée des expériences nouvelles relatives au démêlement de Vexcitabilité et dç la sensibilité daps les oerfs est due à me

Avant de lire ses divers mémoires sur le système nerveux, à la Société royale de Londres, Charles Bell les avait communiqués au fameux docteur Thomas Young*. Celui-ci, nous dit-il, perdit toute patience en entendant parler des nerfs respiratoires de la face. ?]'ayant jamais considéré la respiration que comme un procédé chimique, il se récria sur Tabsurdité des termes et de ridée ^. Le docteur Thomas Young ne fut

vue admirable de Charles fieli. Il ajoute que cette vue est le fruit d'une analyse aussi profonde que fine^ mais il a pu dire avec raison qu'en répétant les expériences de Charles fiell, il l*a fait avec les modifications que ses propres vues lui suggéraient. Les partisans les plus exclusifs de Charles Bell ne peuvent, de leur côté, refuser à M. Flourens le développement complet des expériences du physiologiste écossais. Il est â regretter que celui-ci n'ait pas toujours imprimé à son style cette précision élégante qui rend le système de M. Flourens si clair pour ceux-là même qui n'ont qu^une notion imparfaite de l'analomie humaine et de Tanatomie comparée.

1 Voir sa biographie dans une des livraisons de la Revue Britannique.

* (( Il peut paraître singulier d'entendre parler d'un nerf respiratoire de la face, du cou et de Tépaule. Aussi faut>ii peut-être expliquer dans quel sens le terme est employé. Lorsqu'un cheval de poste a fourni son relais, que la circulation est précipitée et la respiration plus fréquente, quelle est la condition de ce cheval? Respire-t-il seulement avec ses côtes, avec les muscles qui soulèvent et abaissent alternativement le thorax? Non, les flancs sont dans une action violente ; le

pas le seul à lever les épaules, jusqu'à ce jour où, après avoir tourné la découverte en ridicule, les uns prétendirent qu'elle était déjà ancienne et les autres la trouvèrent si simple qu'ils s'étonnèrent naïvement de ne pas l'avoir faite eux-mêmes. Le professeur Abernethy fut de ceux-ci et il écrivit loyalement à Charles Bell : cr Je TOUS remercie du plaisir que m'a procuré

cou aussi bien que la poitrine subissent une excitation puis* santé. Les naseaux aussi bien que la gorge répètent les mêmes mouvements. Si un homme est excité par l'exercice et la pas« sion, ou n'importe par ce qui peut accélérer le pouls, l'action respiratoire s*étend et s'accroît. Au lieu du doux et à peine perceptible mouvement de la poitrine qui accompagne une respiration calme, les épaules se lèvent à chaque inspiration, les muscles de la gorge et du cou sont tirés violemment, les lèvres et les narines participent à l'action générale. Si cet homme ne respire point par la bouche, les narines s'ouvrent largement et répètent chaque mouvement d'expansion de la poitrine. Tout l'appareil des cartilages et des muscles du nez (mécanisme aussi curieux que celui du thorax) est aussi régulièrement en action que les muscles releveurs et abaisseurs des côtes.

{( Il est évident que les cent muscles ainsi employés, soit à la respiration, soit à la toux, soit à Téternument, soit à la parole, soit au chant, ne peuvent être associés dans le même acte sans des liens de connexion ou d'affinité qui combinent les mouvements accessoires. Ce sont les nerfs qui servent é cet acte que j'appelle les nerfs respiratoires. »

(Cbarlbs Bbll, The nervous System,)

votre Essaisur le$ nerfs respiratoire; >prè| T^voir lu, je me suis dit k moi-même : Quels imbéciles noiii^ ^v^ni; tousétédenepas avoir pensé à tout cela aup^ravanU. »

C'était presque Thistoire de l'oeuf de Chri^taph^ Colomb.

Charles Bell avait failli être réellement devancé en France par un physiologiste qui, ayant reçu de Bicbal « le flambeau deTart expérimental, » selon Texpression de M. Flourens, avait débuté par critiquer Bichat lui-

I Sir Charles Bell raconte le même fait, avec plus de détail, dans le texte d'une des leçons orales qu'il a reproduites en guise de pièces justiQcalives à la suite de ses Mémoires lus à la Société royale de Londres , et insérés dans le recueil des Transactions philosophiques. Dans la leçon suivante, il expose ses premières expériences à peu prés comme dans la Note historique que M. Fiourens croit n'avoir été attribuée par Charles Bell à un de ses élèves que pour la commodité de la discussion. Charles Bell reproduit tout naturellement dans son volume cette note qui est une réplique à M. Magendie, quoiqu'elle fasse, en quelque sorte, double emploi avec sa propre leçon. Dans la réplique comme dans la leçon^ il rappelle que M. Magendie réclamait à tort la découverte du fait que la rétine était insensible à la douleur, puisque ce fait avait été cité par lui en i8il, comme une des preuves que les nerfs sont doués de propriétés distinctes correspondant à la différence de leurs origines^ le cerveau ne pouvant par conséquent être regardé comme la source d'une influence nerveuse commune. — M. Fiourens ne publie qu'un extrait de la note attribuée à un élève de Charles Bell.

même en lui reprochant de s'être Uis^ abuser par les hypothèses de sou Imagination, Mr^que cepbysiolo*T giste, M. MagppdIPt «infatigable dans le travail, tiardi dans l'exploration, ne faisant c^s d'aucune secte, ni du matérialisme, ni d(i vitalisme, » dut reconnaître que Charles Bell avait au moins sur lui ['^intériorité de la découverte, il fit ses réserves en homme a qui, dit encore M. Flourens, s'étant consacré sans réserve à la physiologie, se l'était adjugée comme ^n domaine qui lui appartenait en propre. » Aussi, aprè^ avoir cherché à contester l'exactitude des expériences de Charles Bell, au risque de se rétracter lui-même, M. Magendie prétendit les avoir complétées et mit sa part de gloire sous la protection de la nationalité. Niant que Charles Bell eût entrevu les propriétés distinctes des racines des nerfs, sous prétexte que cette distinction ne ressortait pas de Texpérience citée à Tappui : « C'est donc bien mon œuvre, disait M. Magendie, et elle doit rester comme une des colonnes du monument qu'élève depuis le commencement de ce siècle la physiologie française ly> Formule passablement emphatique sous la plume de celui qui, proscrivant les mots de cœur^ d'artères et de veines comme trop poétiques, voulait qu'on dit simplement :■ « la pompe centrale, les grands tuyaux et les petits tuyaux de la circulation ! »

Je vais peut-être me faire passer pour un anglomane en physiologie, mais je placerai mon opinion sous lés auspices de la secte humanitaire, cpioique je n'aie pas l'honneur d'en être membre.

Le savant a une patrie; la science est cosmopolite : ses progrès continuels augmentent le fonds commun, profitent à Thumanité tout entière, sans privilège de nationalité, — et rien de plus juste, puisqu'il n'est guère de découverte , dans les sciences appelées inductives, dont on ne puisse dire qu'elle a été préparée par les travaux successifs des explorateurs de tous les pays qui, collectivement ou individuellement, poursuivent de siècle en siècle le même but, et se transmettent les uns aux autres le flambeau de l'observation. Les brevets d'invention existent néanmoins dans ces sciences, mais brevets purement honorifiques, quoique la question de priorité suscite parfois aussi des querelles personnelles et même des querelles nationales, qui heureusement ne vont jamais jusqu'aux procès ni aux déclarations de guerre que provoquent entre particuliers la délimitation d'un champ, ou entre Etats la conquête d'une île. Il en serait autrement peut-être, s'il y avait une astronomie anglaise et une astronomie française, une physiologie anglaise et une physiologie française, comme il y a des astronomes

anglais et des astronomes français, des physiologistes anglais et des physiologistes français. On s'est disputé jusqu'ici la découverte d'une étoile et celle d'une glande ou d'un nerf sans l'intermédiaire des avocats et des armées : l'étoile nouvelle, le nerf et la glande portent peut-être deux noms au lieu d'un ; mais Tétoile brille au ciel pour tout le monde, le nerf et la glande continuent paisiblement leurs fonctions dans le corps des ignorants comme dans celui des savants ^

Quoique naturellement glorieux de sa découverte, quoique jaloux de ne pas la laisser attribuer à d'autres, Charles Bell ne cherchait pas à dissimuler ce qu'il devait à ses contemporains et à ses devanciers immédiats, allant jusqu'à n'y voir qu'une réminiscence d'une idée de John Hunter, son illustre compatriote, dans la chaire duquel il devait plus tard s'asseoir au Collège des chirurgiens de Londres, comme le prouve une note de sou Mémoire sur les nerfs de l'œil.

* Nécessairement, je n'enlends parler que des principes et non des instruments matériels d'une science, alors même que ces instruments u^ont pu être inventés que par Papplication des principes de la science. Ainsi, ce n'est pas à tort que la Hollande réclame pour Ilans Lippershey Tinvention du télescope (1608), quoique Galilée ait inventé à son tour (1609) celui qui porte son nom, et qui différait par quelques modifications du télescope de Lippershey.

L'éloge historique de P. Mageadie, prononcé par M.Flourens le 8 février 1855, à la séance annuelle de l'Académie des sciences, est suivi d'une discussion sur les titres respectifs de Bell et de Magendie. M. Flourens, dans une note, cite, avec une bienveillance dont je m'honore, ma première notice biographique sur sir Charles Bell, qui avait été citée aussi par M. Magendie lui-même, quoique, du vivant du physiologiste français, j'eusse éludé d'y traiter avec rétendue convenable la question qui l'intéressait le plus : il ne m'appartenait pas de renouveler une discussion dans laquelle j'aurais pu compromettre, faute d'autorité, les droits que j'attribuais au physiologiste anglais. M. Flourens, juge compétent en pareille matière, vient heureusement de clore le débat scientifique en définissant la part qui revient à chacun. Selon M. Flourens, à Charles Bell appartient l'honneur de la priorité de la découverte, et à M. Magendie revient l'honneur de l'avoir complétée, — au premier l'idée mère, au second une analyse à la fois plus fine et plus développée, « équivalant à une découverte nouvelle, » l'un ayant établi avant l'autre le fait de la distinction des fonctions respectives dans un filet nerveux où s'entremêlent le nerf sensitif et le nerf moteur , l'autre ayant, par des expériences multipliées, poursuivi les

deux principes daas leurs racines mêmes, expliquant ainsi avec plus de précision le problème de Vexclusivite d'action, combinée avec la sensibilité d'emprunt ou de retour, que le nerf moteur reçoit de son congénère. C'est après avoir vérifié lui-même toutes les expériences de M. Magendie que M. Flourens prononce une sorte d'arrêt motivé qu'il faut citer textuellement : — a Ces expériences, dit-il, prouvent : ~ 1® que la racine postérieure du nerf est exclusivement et essentiellement sensible...; je dis essentiellement, car on a beau couper Yantérieure, la postérieure n'en reste pas moins sensible;' — 2^ que lai racine antérieure esi essentiellement mo/nc^...; essentiellement, car on a beau coupçr la racine postérieure, Yantérieure n'en reste pas moins motrice. — Et, au contraire, celle-ci [Yantérieure) n'est point essentiellement sensible, car si on coupe la racine postérieure elle cesse aussitôt de l'être. Elle ne l'est donc point par elle-même, elle ne Test que par l'autre, et si uniquement par l'autre que si, laissant cette autre (c'est-à-dire la postérieure) intacte, on la coupe elle-même, de ses deux bouts ce n'est que celui qui tient à l'autre (à la postérieure) qui reste sensible. »

Ce que M. Magendie a déterminé avec une précision vérifiée encore par M. Flourens, c'est que la sensibilité

de la racine antérieure lui afflue de la racine posié^ rieure et que ce retour commence au point détermioé oii les deux nerfs, le moteur et le sensible, s'abouchent et entremêlent leurs filets. Voici enfin comment M. Magendie lui-même définissait la sensibilité récurrente : a Si Ton met à découvert, avec les précautions convenables, une paire de nerfs rachidiens, on reconnaît que les deux racines sont sensibles, mais qu'elles le sont à des titres différents. Dans les postérieures, la source de la sensibililé est au centre et se répand à la circonférence. Dans les antérieures, au contraire, Torigine de la sensibilité est à la périphérie et se propage vers le centre. C'est pourquoi je donne à cette dernière le nom de sensibilité récurrente. ^

J'avais exprimé le regret* que M. Floureus, à qui nous devons un si brillant parallèle de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, de Cuvier et de Blaiuville, n'eût pas fait entrer dans le plan de son éloge historique de M. Magendie un parallèle entre celui-ci et Charles liell. Il m'a répondu dans le Journal des Savants^, en rapprochant de nouveau ces deux caractères si honnêtes tous les deux, mais si diversement honnêtes, et qui présentent un constraste si curieux dans Thisloire

i Revue Britannique, livraison de mars 1858.

» Avril i858.

de leurs travaux, guidés qu'ils étaient chacun par un tour d'esprit original, — « l'un plus méditatif et plus penseur, l'autre plus homme d'action que de pensée ; l'un qui ne comptait les expériences que comme un secours subordonné mais nécessaire, l'autre qui ne comptait les idées que comme un superflu ; Tun qui probablement n'eût jamais fait d'expérience, s'il n'eût commencé par avoir des idées, l'autre qui peut-être n'eût jamais eu beaucoup d'idées s'il n'eût commencé par faire beaucoup d'expériences. »

A l'Académie de médecine, M. Magendie a été jugé plus sévèrement sous quelques rapports qu'à l'Académie des sciences.

L'éloge académique semble, depuis quelque temps, 3'éloigner de plus en plus du ton de ces sublimes mensonges de la chaire chrétienne qu'on appelle des oraisons funèbres. Quand meurt un des princes de la science, de la philosophie ou de la littérature, les orateurs chargés officiellement ou académiquement, par l'Institut, de prononcer son éloge, le jugent en le louant, aussi sévères parfois pour le défunt à la fois critiqué et préconisé que les prêtres égyptie'<s Tétaient pour le Pharaon disséqué et embaumé par eux dans la pyramide de Chéops. Le successeur au fauteuil, luimême, l'héritier des honneurs, tientà donner ses petits

coups de scalpel en même temps qu'à infiltrer le bdtiiM dans les veines du cadavre. La métaphore n'a rien de forcé, je suppose, quand elle s'applique à un anatomiste comme M. Magendie, dont le scalpel n'épar-* gnait pas plus la vie que la mort, pas plus l'homme que l'animal. Celui de ses collègues qui a fait son éloge à TAcadémie de médecine ^ M* Dubois d'Amiens, a été plus explicite que M. le secrétaire per* pétuel de l'Académie des sciences eu jugeant le débat entre le physiologiste français et le physiologiste écossais.

a On a coutume, disait M. Magendie, d'associer mon nom à celui de Charles Bell... Je crois que j'aurais beaucoup plus à gagner si l'on me faisait ma part distincte. x> — Â cela M. Dubois d'Amiens répond: « Cette part est maintenant facile à faire. La découverte, telle que l'avait énoncée Charles Bell en 1841, était déjà positive et complète ; seulement une dernière et surabondante démonstration était encore à faire, la démonstration sur le vivant. Or, cette démonstration, c'est M. Magendie qui l'a faite. » Peut-être M. Dubois aurait-il dû modifier cette conclusion en tenant compte des cas pathologiques par lesquels Charles Bell avait suffisamment démontré lui-même sa découverte. II semble dire que M. Magendie vit le

premier avec les « yeux du corps )» ce que Charles Bell n'avait vu qu*avee les « yeux de Tesprit. »

Charles Bell lui-même, tout en défendant contre les prétentions de M. Magendie la propriété de sa découverte, lui savait gré de lui avoir épargné les dernières expériences qui en furent Téclatante démonstra* tion. Charles Bell ne fut jamais de ceux qui tantôt contestaient Texactitude de ces expériences, tantôt triomphaient des contradictions passagères dans lesquelles son émule français tomba quelquefois en compliquant lui-même le problème de ses explorations. Il eût applaudi à l'équitable répartition de ThoUneur que vient de fixer entre Magendie et lui M. Flourens, plus juste envers ce dernier que M. Dubois d'Amiens, qui ne le place qu'au second rang : — « Observateur défiant et sagace, expérimentateur habile et impitoyable, M. xMagendie s'était exclusivement attaché à vérifier et à constater les faits particuliers annoncés dans la science. Tout entier à ce travail de vérification et de démonstration, M. Magendie n'a fait, il est vrai, aucune découverte importante en physiologie, il n'a posé aucune loi nouvelle ; mais il a mis dans une telle lu* mière des faits jusque-là placés dans l'obscurité, il a donné un tel degré de certitude et d'évidence à des faits incertains ou mal connus, qu'il a pu, à bon droit, pla-

cer son nom à côté de ceux des inventeurs, et qu*à ce titre on doit lui pardonner d'avoir quelquefois cherché à leur disputer leur gloire*. »

On ne dirait pas mieux en Angleterre, où la gloire de sir Charles Bell, longtemps discutée, est enfin réclamée comme une propriété nationale.

M. Dubois d'Amiens n'attache pas beaucoup d'importance à la sensibilité récurrente ; il n'y voit même qu'une illusion dont il n'y a plus à parler ; et il est heureux pour la gloire physiologique de M. Magendie que récemment encore M. Flourens ait confirmé par ses propres expériences ce phénomène qu'une fine et délicate analyse peut seule constater^.

Quoi qu'il en soit de ce dernier détail, je crois pouvoir le répéter en tonte sûreté de conscience : à Charles Bell ridée d'abord, mais h lui aussi le système, quels que soient les développements qu'on y ait ajoutés de

i Eloge de M, Magendie, par M. Dubois d^Amiens.

s Les expériences de M. Flourens ont élé répétées tout récemment, et M. C. Bernard les ayant répétées avec lui, il est difficile de croire avec leurs contradicteurs que des physiologisles si éminents se soient fait illusion sur de prétendus filets sensitifs récurrents. Les effets du galvanisme sur les nerfs méritent aussi toute Tatlention des hommes de science. MM. Longet, Matteucci, Brown-Sequard, Dubois-Raymond , Uemholtz , Yalentin , Rôlliker, ont multiplié les expériences que je ne puis qu'indiquer. (Voir une note de Y Appendice,)

son vivant et depuis sa mort. La physiologie du système nerveux est son œuvre : aux lois naturelles qu'il a révélées le premier se rattachent (nous dirions volontiers comme la trame des nerfs à leurs racines) toutes les expériences, toutes les découvertes qui les ont mises hors de la discussion, confirmées et consa-* crées. Il a fait lui-même la plupart de ces expériences, ou ses disciples les ont faites sous ses yeux. S'il n'a pas multiplié comme d'autres les vivisections, n'y a-t-il pas suppléé par sa clinique chirurgicale? Il faut lire dans la quatrième édition de ses Mémoires lus à la Société royale tous les cas pathologiques qui en sont devenus le commentaire. Parmi ces cas assez nombreux, les uns appartiennent h sa pratique personnelle, les autres lui furent fournis par ses confrères d'Angleterre, de France et d'Allemagne, le concours de quelques-uns des plus illustres maîtres modernes prouvant ainsi que Charles Bell a, de leur aveu, modifié et réformé la pratique chirurgicale dans une foule de cas, tels que les paralysies et les tics de la face, les affections de la langue et de l'œil. Il eût été le premier à faire, dès 1813, l'opération du strabisme, s'il eût pu se procurer un singe louche que son beaufrère, M.-J. Shaw, chercha en vain pour lui, car il se

fit un cas de conscience d'opérer, avant cette épreuve

expérimentale, sur un visage humain. Â défaut d*iiti singe louche, il en trouva un sur lequel il fit la sectiofi du nerf facial.

c Le pauvre animal, dit M. Dubois d'Amiens % se mit à grimacer avec un redoublement d'énergie, mais très-exactement, d'un seul côté de la figure, l'autre demeurant dans une complète immobilité. Per^ sonne assurément n'aurait eu l'idée de répéter cette expérience sur l'homme ; mais la nature devait s'e& charger. Toutes les personnes qui avaient été ad*mises à voir le singe opéré par Charles Bell avaient été frappées de l'étrange analogie que sa physionomie présentait avec celle d'un acteur alors fort en vogue à Londres et qui se donnait comme pouvant à volonté exprimer toutes sortes de passions d'un côté de sa figure, tout en maintenant l'autre moitié dans une parfaite immobilité. L'expérience de Charles Bell donna le mot de l'énigme : on reconnut que cet homme, atteint d'une hémiplégie faciale par suite d'une lésion accidentelle du nerf moteur, tirait tout simplement parti d'une infirmité naturelle. »

Ce n'est donc pas assez de dire de Charles Bell

^ J'ai pu relever plusieurs cas analogues dans les Opéra'^ tions justificatives de Charles Bell, mais le texte de celui-ci m*a échappé.

qu'il a eu une vue admirable^ une vue de génie^ comme s'il n'en avait eu qu'une, et par hasard. Ce compliment fut adressé aussi à un grand poëte, à Goethe, à propos de son système de la morphologie végétale, ou métamorphose des plantes; mais il ne consentit pas à n'avoir fait cette découverte que par une sorte d'instinct poétique, par son amour naturel des beautés de la forme, par Vimagination seule. Lorsqu'il l'expliquait à Schiller, ainsi qu'il le raconte lui-même, il avait dessiné une plante symbolique pour lui faire mieux comprendre les transformations successives de la feuille en étamine, en pistil, en bractée, en pétale, en corolle, etc. « Quelle belle idée de poëte I y> s'écria Schiller. À cette exclamation, Goethe ne put contenir son dépit, et, comme pour défier son illustre rival d'avoir uiie idée pareille, il lui rappela qu'il avait consacré plus de temps à étudier et à cultiver la botanique que la poésie *. On a voulu encore que ce fut dans un cimetière de Venise et en philosophant sur une tête de mort, comme Hamlet sur le crâne d'Yoric , que Goethe ait conçu la première idée de son type ostéologiqujs, système accepté et développé par le professeur Owen, qui fait du crâne humain une simple expansion

*■ Lipnée avait au inojns entrevu la doctrine morphologique, dont le {iévçloppçment est dû au profos$eiir 4eCandole.

de la colonne vertébrale. Les poètes n'ont de ces idées-là que lorsqu'ils ont étudié l'anatomie comparée comme avait fait Goethe dans le cabinet d'histoire naturelle du duc de Weimar «.

Sir Humphrey Davy était certes un homme d'imagination, un poète en prose ou même en vers; mais s'il n'eût été surtout un grand chimiste aurait-il avancé l'hypothèse que « les attractions chimiques et électriques étaient produites par la même cause , agis* sant dans un cas sur les molécules , dans un autre sur les masses..., et que la même propriété, sous diverses modifications, était la cause de tous les phénomènes provoqués par diverses combinaisons voltaïques ; » hypothèse qui passa de l'énoncé conjectural à l'affirmation d'une découverte positive, et fut suivie de la décomposition des terres et des alcalis ^

^ Ce fut en 1795 que Goethe publia son esquisse d'une introduction à Tanalomie comparée, en commençant par rostéologie. Voir les travaux de Spix, d'Oken, d'Owen, etc., et les Mémoires de Geoffroy Saint-Uilaire, entre autres celui qui est intitulé : (c Composition de la tête osseuse chez l'homme et les animaux, d

' La confirmation des découvertes de Davy par Faraday est, dit le professeur WheweU, analogue à la confirmation des vues de Borelli et de Hooke sur la gravitation, ou comme la confirmation de la théorie ondulatoire d'Huyghens par Young; tant il est vrai que toutes les grandes découvertes dépendent

Le philosophe Reid disait : « L'homme qui découvrit le premier que le froid gèle Teau et que la chaleur la transforme en vapeur, procédait sur la même méthode et sur les mêmes principes grâce auxquels Newton découvrit la loi de la gravitation et les propriétés de la lumière. Ses Regulœ philosophandi sont des maximes de sens commun qu'on pratique journellement dans la vie commune ; celui qui philosophise par d'autres règles, soit concernant le système matériel, soit concernant Tâme immortelle, se trompe de but *. »

r4harles Bell n'est ni l'auteur d'une découverte unique, ni l'auteur d'un seul livre (auctor unius libri).

Un physiologiste allemand, Valentin, a donné le nom de lex Belliana au principe desfonctions distinctes des deux racines du nerf, pour consacrer ainsi le titre principal de Charles Bell comme physiologiste. Sa

de la combinaison de faits exacts avec des idées claires. Car, répèle plus loin le même historien des sciences inductives, les opérations de Tintelligence aussi bien que les informations des sens, les idées aussi bien que les faits sont nécessaires pour parvenir à n'importe quelles connaissances, et tous les grands progrès de la science exigent chez celui qui fait une découverte une clarté et une vivacité de pensée particulières. 9 {Histoire des sciences inductives, t. III, p. 147.) * Recherches s^r V^me humaine, introduction.

tb^PH^ d^s loi$ de la circulation du aar)g Q^slp^t-^tre pas une propriété aussi exclusive ; nqais ce n'^Uit p^^ tout à fait sans raison qu'il citait lui-ipémp Testai dan^ lequel il l'expose comme un titre égal à sa publicatioii de 1811. Négliger cet opuscule dans r^istoire de ses travaux, ce serait se faire complice de ces physiologistes anglais ou allemands qui ont construit, eux aussi, un système original sur les mêmes arguments. Le signaler à ceux qui, sans le connaître, ont poursuivi, développé la même idée, c'est donner une autorité nouvelle à leurs déductions. VEs^ai s\$r les forces qui coricourent à la circulation du mng^ publié en 1819, est dédié à M. John A))ernethy, et dans la dédicace Charles Bell ne dissimule pas qu'il vient s'associer aux doctrines de ce professeur en opposi* tion à celles de son collègue Lawrence qui, dans sa Physiologie^ se rendait l'interprète des philosophes français de l'école d'Helvétius : le matérialisme faisant chaque jour des progrès parmi les étudiants anglais, il pensait que dans l'étude même de Thomme physique, on trouvait la démonstration la plus évidente de l'existence de Tâme immortelle : a Un homme qui est doué de cette modestie, cachet de la vraie science, peut se sentir accablé devant l'immense horizon des aspects de la nature. Les merveilleuses révolutions

qu'étudie le géologue et rincompréhensible grandeur des corps célestes qui se meuvent dans les espaces infipis lui font faire un humiliant retour sur sa petitesse. Pour lui, la terre et les hommes qui Thabitent ne sont plus, cooime disait Bacon, qu'une fourmilière où quelques fourmis portent un grain de blé, où d'autres apportent leurs œufs , et où d'autres encore ne portent rien, allant et venant sur un monceau de poussière. — Il hésite à se croire Tobjet spécial des soins de la Divinité; mais lorsqu'il examine minutieusement la structure de son propre corps, il apprend à considérer l'espace et la grandeur comme rien aux yeux d'un Créateur, et reconnait que l'être vivant qu'il était sur le point de mépriser en le comparant au vaste système de l'univers existe par l'acte d'une puissance non moins admirable que celle qui gouverne les corps célestes. Il retrouve dans son être physique, dans ce microcosme du corps humain, un cercle de mouvement nop moins admirable que dans le système planétaire, car il n'existe pas un globule dans la circulation du sang qui ne soit réglé par une loi d'attraction aussi merveilleuse que celle qui contient les astres dans leur orbite. »

C'est la loi de l'attraction des molécules fluides que Charles Bell explique dans la première partie de soq

traité, la théorie de tous les mouvements du sang, la mesure graduée de leur rapidité et de leur ralentissement alternatifs, la relation des solides et des liquides, mais en constatant la subordination de tous les phénomènes physiques et chimiques de la circulation h un principe vital, — influence trop oubliée de ces physiologistes qui, renversant le proverbe écossais : « Le sang n'est pas de l'eau, » ne veulent voir dans l'appareil de la circulation qu'une machine hydraulique qui envoie ou renvoie, qui pousse ou repousse, et fait monter ou descendre les flots d'une source, tenant à peine compte de la coagulation et des autres transformations subies par ce liquide qui est doué de sa propre attraction vitale , indépendamment de la propulsion qu'il reçoit du cœur et des canaux artériels ou veineux.

La seconde partie analyse les forces de cette propulsion du cœur et des artères, propulsion double et distincte, qui tantôt diminue, tantôt augmente à un degré remarquable la vélocité du sang dans son parcours. Le rôle mécanique du cœur est parfaitement circonscrit : Charles Bell réfute ceux qui lui attribuent toute la force de propulsion en citant des cas où la circulation ne s'est que médiocrement ressentie de sou 03sit]cation ou de l'adhérence d'une tumeur qui l'en^

veloppait entièrement et paralysait ses propres mouvements. L'action des artères se trouve double dans les organes les plus éloignés du cœur, et emprunte là une force nouvelle à leur conformation souvent recourbée. Dans aucun cas, ce ne sont des « grands ou des petits tuyaux plus ou moins élastiques, » comme cela suffisait à M. Magendie, mais des organes doués à là fois de l'élasticité, de la contractilité, bref, de propriétés vitales.

a L'arbre artériel, dit Charles Bell, offre la plus simple explication des forces qui font circuler le sang. Nous y voyons des rameaux de diverses longueurs et de diverses courbures, qui reçoivent par conséquent le sang du cœur avec divers degrés de force. Mais cette inégalité est corrigée par les forces propres de ces rameaux, car, possédant une action spéciale proportionnée à leur longueur, ils égalisent la circulation, en donnant à chaque partie du corps, qu'elle soit près ou loin du cœur, sa force proportionnée de circulation. Si la partie à pourvoir de sang est proche du cœur, Vimpulsion du cœur est plus grande; si elle est loin, c'est l'impulsion de la contraction artérielle. »

Dans la troisième partie de ce traité, Charles Bell examine les conséquences immédiates de l'exercice sur la circulation, l'utilité spéciale des valvules des

veines, l'action musculaire, le double râle de Tappareil respiratoire, et il conclut son analyse de toutes les forces concourant à la circulation, en définissant plus explicitement la fonction du cœur qu'il réduit , disons-nous, à être surtout Torgane régulateur dans la répartition du fluide sanguin : a En effet, répète-t-il, quand nous réfléchissons que le sang de certaines créatures circule privé de cœur, — quand nous voyons des acéphales nés sans cet organe n'être pas moins nourris de sang ; — quand nous voyons le système aortique des poissons écarté presque entièrement de Tinfluence du cœur, — quand nous voyons que le cœur de tous les animaux est placé en juxtaposition et en sympathie exacte avec les poumons , il est impossible de ne pas admettre que ce sont les artères qui possèdent la principale force qui fait circuler le sang dans tout le système, et que le cœur est plutôt le régulateur que la cause première et efficiente de la circulation, etc., etc. »

Dans son étude du système circulatoire comme dans celle du système nerveux, Charles Bell a dû nécessairement faire plus d'une expérience d'anatomie comparée ; mais c'est en s' abstenant autant que possible de torturer les animaux, cruauté trop souvent inutile, selon lui, et d'un résultat moins certain qu'on De le

croit communément, moins certain que Tétude attentive des phénomènes pathologiques, parce que la vivisection non-seulement altère la substance des or^ ganes mutilés, mais encore trouble plus ou moins pro*' fondement les Conditions naturelles de la vie, et provoque par la douleur des mouvements irréguliers qui ne sont pas toujours prévus, c'est-à-dire les mêmes qu'on a déjà observés, etc., etc. Il convient que « telle n'est pas Topinion de-quelques-uns des hommes les meilleurs et les plus vertueux qu'il a connus, mais que^ quant à lui^ il n'a pu jamais satisfaire sa conviction par les expériences dont il a été témoin, ni parcelles dont il a lu le compte rendu. x>

Que M. Flourens nous permette de remarquer, à propos de cette déclaration, qu'il nous semble aller un peu trop loin dans une note où il isole cette autre phrase de Charles Bell : « Les expériences n'ont jamais conduit à des découvertes. » M. Flourens lui attribue une prévention absolue contre l'art expérimental. Charles Bell n'avait pas d'objection absolue contre les expériences sur les animaux vivants; mais, selon lui, elles étaient insuffisantes sans le concours de Tanatomie et de la pathologie humaine ^

* C'est Topiaion exprimée aussi par M. Brown-Sequard dans un cours de physiologie et de palhologie du système ner-

Charles Bell ne se contentait pas, comme Magendie, de douer les artères d'élasticité. La force musculaire lui paraissait distincte de la force élastique, parce qu'elle possédait une propriété vitale du mouvement. La fibre musculaire, disait-il, cesse d'être irritable ou contractile quand cesse la vie, tandis que l'élasticité survit dans la fibre morte. Il citait Télasticité de la corde d'une harpe : « Supposez cette corde tendue de manière à vibrer dans un temps donné, à faire résonner une note juste : si on la frappe rudement, elle perd l'accord, c'est-à-dire elle se relâche et ne vibre plus. Cela n'a pas lieu dans la fibre vivante, car celleci a en elle-même la propriété de se retendre. Elle est sou propre accordeur ; elle recouvre spontanément son élasticité ; la vie répare l'excès même de son effort et de son exercice. Prenez encore un ressort d'acier, fortement trempé, qui rebondit et vibre dans toute sa longueur. II ne résistera pas plus que la corde de la harpe à un certain degré de tension, et, pour lui rendre son élasticité perdue, vous serez forcé de le retremper, de le chauffer jusqu'à 500 degrés de Fahrenheit. C'est la vie qui retrempe seule la fibre privée de son élasticité. Mais le mécanisme de la vie

veux, professe celle année (mai 1858) devant le Collège royajf des chirurgiens d'Angleterre.

veut être entretenu par un constant exercice. Si par quelque accident un membre est condamné au repos, la force musculaire décline rapidement, elle perd son ressort» sa résistance élastique : os, tendons et ligaments dégénèrent avec elle'.

Quoique Charles Bell eût rattaché son Essai sur la circulation à une querelle physiologico-philosophique qui agitait vivement le Collège des chirurgiens de Londres, et qui retentit jusque dans le Parlement, il resta presque inaperçu parmi les champions les plus obscurs de la lutte, et, au bout de quarante ans, la brochure est encore à sa première édition. L'heure de Charles Bell n'était pas encore venue, et il dut se contenter de propager son idée sur les artères, comme son idée sur les nerfs, dans son enseignement particulier.

Au reste, quelque enthousiasme qu'il eût éprouvé, quand il avait eu une inspiration soudaine , ou la confirmation expérimentale de ses déductions, il lui arrivait d'en perdre lui-même la trace, et ses amis ou ses élèves lui rendirent plus d'une fois, parleurs notes, la propriété de telle idée ou de telle découverte complètement oubliée par lui. Ce défaut de mémoire ne

^ Ce sujet n'est qu'indiqué dans V Essai sur la circulation : sir Charles Bell renvoie le lecteur à son Essai sur la méca* nique animale et au Traité sur la main,

l'exposa jamais» du moins, à s'emparer des lAéw #t des découvertes d*autrui, ce qui ne lui PAI P4lf 4Mi 9Vh donné, quelque prodigife qu'il fût de^ siepQes, ^t ff^r gré la franchise avec laquelle il faisait U p^rt Aft PMK qui le secondaient dans ses expériences, 9^ qq) s'^p servaient comme point de départ pour aller ati HfSh. Ainsi, il ne songea jamais k réclamer Vidé^ da U fi^DP': tion réflexe de la moelle épinière, que déepiifrit )(i docteur Marshall Hall en poursuivant ses reçheffi^ifii sur le centre nerveux^ texte d'un des essaie li|s | \n Société royale. Naturellement aussi, il a pu fair9 dM emprunts à son passé, comparativement obsciiv ft ignoré, sans prendre toujours la peine de VioAlqnil? au lecteur et sans craindre d'être accusé de rp(liiM.

Quelques paragraphes d'un autre traité presque aussi peu connu en France que VEssai sur lç$ fwçes et la circulation du sang justifient cette remarqua

A en juger par le nombre des éditions, aupuq dM ouvrages de Charles Bell n'a été aussi populaire que son Traité sur la main, qui, dans la bibliographie de ses travaux, est ce que les Recherches sur la vie $t sur la mort sont dans celle des travaux d0 Bicli^l. Aucun des deux physiologistes ne doit redouter ce rapprochement de noms ; mais Charles Bell rappelle ici plutôt Haller que Bichat, par une application plus

élepdue dç ra[)atomie çoipparéa à la physiologie. Bicba( se contente ^e quelques expériences sur les pin^au}^ le$ plus voisins de rhoœme, tandis que Charles Bell apaly^e p^piparativemenljusqu^àPostéo- Ipgie de la créatjon ai^édiluvienne, fidèle à la théorie des causes finales é\^h\\^ par Cuvier et l'expliquant, comme lui, par la Iqi d<ss CQrrélatiam organiques et de$ QondUions d'existence qui ont maintenu Tipimutabilité des espèces à travers les révolutions successives du globe. Mais c'est dans cet ouvrage surtout que Charles Bell, physiologiste spiritualiste, proclame à chaque page la préexistence d'un plan universel réalisé par la création et Tœuvre d'une intelligence supérieure. Tout est même subordonné à cette espèce de programme, comme cela devait être d'après l'origine du livre.

Le comte F. Henry de Bridgewater, par son testament daté du 25 février 1825, avait laissé une somme de huit, mille livres sterling, destinée à Tauteur d'un ouvrage Sur la puissance ^ la sagesse et la bonté de Dieu telles que la création les manifeste, etc. Les exécuteurs testamentaires du comte, se croyant autorisés à interpréter ses intentions, préférèrent demander huit traités différents à huit auteurs choisis parmi les théologiens^ les membres de l'Université, les médecins, les géolo-

gués» les naturalistes, les chimistes, etc., qui, comme de raison, envisagèrent le sujet au point de vue de leurs études particulières. Charles Bell avait déjà écrit» eo collaboration avec lord Brougham, un Commentaire de la Théologie naturelle du révérend docteur Paley^ et un Essai sur la Mécanique du corps animal ; il avait eu, dès 1813, pour auditeur de son cours d'anatomie et de physiologie, M. Rennel qui avait été édifié de ses doctrines et Tavait quelquefois cité dans ses propres écrits, exerçant à Cambridge les fonctions A'avoeat chrétien^. Il fut donc tout d'abord désigné parmi les huit auteurs admis au partage du legs, et le TraiU sur la main justifia cette désignation, — double témoignage rendu à ses titres de physiologiste et à ses prin^^ cipes religieux.

Charles Bell se place tout d'abord dans le vaste horizon de Tanatomie comparée et, pour démontrerh perfection de structure d'un seul organe, il l'étudic dans tous les êtres qui en possèdent Téquivalent, mo< difié selon les conditions de leur existence, les besoinj de leur nature, le milieu où ils vivent, etc., etc., h même système se retrouvant dans chacun, le mém( pouvoir créateur ayant présidé aux évolutions succès

> Ce fonctionnaire de rUniversité est spécialement charg de défendre les doctrines orthodoxes.

sives du globe qu'ils habitent, aux formes ou adaptations de la matière vivante et organisée. La contemplation du corps humain dans ses diverses relations lui fait dire que la grandeur de la terre détermine la solidité des os et la force des muscles, comme la profondeur de Tatmosphère détermine la condition de nos fluides et la résistance des vaisseaux sanguins : « L'acte commun de respirer et la transpiration de nos surfaces cutanées doivent être en rapport avec la pesanteur et Thumidité de la température du milieu qui nous entoure. Notre corps est formé en correspondance exacte avec toutes ces influences extérieures, et non pas seulement la structure du corps, mais encore ses propriétés vitales et les fonctions des organes des sens. Il serait absurde de prétendre que les sens extérieurs, l'organisation et les propriétés vitales pourraient naître de l'influence des éléments environnants, ou comme un produit spontané de la nature. Us sont créés en parfait accord avec la condition du globe, comme parties systématiques d'un grand tout, d

Charles Bell n'est pas moins ingénieux dans l'analyse des détails que supérieur dans ses vues d'ensemble. Anatomiste minutieux et physiologiste original, analysant les lois de la mécanique, expliquant tous les phénomènes de la vie et du mouvement,

il analyse toutes les forces (}ui y cdhcourent^ ftaos oublier jamais la cause première de toutes chosis^ et la destinée finale du fayori de la création. En cohaparant la structure, 'es organes et les propriétés vitales de l'homme et des animaux, en constatant les nombreilt rapports des êtres, il maintient entre eux la démarcation essentielle qui nous montre a Thomme, seiiî capable de raison, d'affection, de gratitude et de religion ^ seul sensible à la marche du temps, seul ajrant la conscience du déclin de ses forces et de ses facultés, de la perte de ses amis et de l'approche de la mort ! » C'est surtout dans le deuxième chapitre, où il résume tous ceux qui précèdent, que Charles Bell nous fait voir que, quelle que soit la perfection mécanique de la main pour exécuter tout ce que suggère l'intelligence, ce n'est pas la possession de ce souple instrument qu'il faut considérer comme la cause de la supériorité de Thomme ; c'était l'opinion d'Ânaxagore, mais Charles Bell lui oppose la définition plus philosophique de Galien, disant que Dieu lui a donné des mains au contraire comme l'attribut d'une créature douée des facultés qui la rendent propre à s'en servir : « Non enim manus ipsœ homines artes docUemnt, sed ratio. Manus autem ipsœ sunt artium organa^ sieut lyra musid et forceps fabri. n Auteur de

VAnatomiê à Vusage deê peintirés^ Gharleâ Bell n'ôu* blie pas de parler dé la malii tîomme d'un des instruments de l'expression en citant quelques-uns des grands artistes qui ont le Mieux fendu ce latigage muet : c) Qui, par exemple» peut nier Téloquenée des mains du Guide, dans la Madeleine; de celles de Raphaël dans les Cartonà, de celles de Léonard de Yinci dans la Cén^ ? N'exprimedt-elle pas tout ce que Quintilieii dit que la main est capable d'exprittier7 Cat* les autres parties du cofps aident la parole ; celles-ci, j'ose le dire, parlent elles-méines. Pal* elles nous demandons» nx)us promettons, iioUs invoqiidns; nous èongédloiis, nous ihenaçons, nous sttpjilibnil, nduâ implorons et nous exprimons la crainte, la joie^ lu douleur, nos doutés, liotre assentiment, hotte tëgréi ; par elles nous montrons la misère et râbotidâtice, noiis marquons le temps et le nombre, etc. ^ »

Dans le Traité sur là ffitilH, Charles Bell dételoppe lé sujet d'un de ses tnétnoires aiitërieurs, sa théorie du sens muskulàtré, dont il fait tin sixième sens, qui

* t(am bœierw j^àHeè tûqùeÀtèih aâjuvàtil, hé, propé ést^ ut éteam^ ipM loftltthltif*. H»> po9Ctmtt$, polHcemury vocamus, dimiUimus^minamur,supplicamury abominamur, timemus; gaudium^ tristitiamy dubitationem, confessionem y pœnUenîfâm, niùliufii, io^ani^ Huinértim, tm(ms oitendirhùs, etc.

est distinct du toucher; car ce sens externe, plus parfait et plus étendu à la fois chez l'homme que chez les animaux, toujours actif et volontaire, n'est qu'un auxiliaire de cette conscience instinctive dont semblent doués les muscles et qui serait due à une action spéciale des nerfs : « Entre le cerveau et les muscles^ il est un cercle de nerfs : un nerf transmet au muscle Vinfiuence du cerveau ; un autre donne au cerveau le sentiment de la condition du muscle. Si le cercle est rompu par la section du nerf moteur, le mouvement cesse ; s'il est rompu par la section de l'autre, le sentiment de la condition du muscle n'existe plus et, par conséquent, le régulateur de son activité. » Dans une note, Charles Bell déclare ne pas admettre l'hypothèse d'un fluide nerveux qui circulerait ici sous le fourreau du nerf ou névrilème, parce que, si Ton touche l'extrémité d'un nerf moteur séparé du cerveau depuis plusieurs jours, la contraction a lieu comme lorsque ce nerf en fut séparé. La propriété de transmettre l'influence du cerveau est donc dans le nerf lui-même, quelle que soit d'ailleurs la définition qu'on paisse en donner. Quant à la conscience instinctive de la condi* tion des muscles, il croit pouvoir l'affirmer par le sentiment des effets d'un excès d'exercice et de la lassitude, etc. <( Nous pouvons juger de la pesanteur d'uo

corps avec la main : qu'est-ce, sinon mesurer la force musculaire? Nous sommes sensibles aux moindres modifications de Texercice des muscles» et c'est un moyen de connaître la position du corps et des membresy quand nous n*en avons pas d'autre pour la connaître. Si le danseur de corde mesure ses pas par Toeil, d'un autre côté, l'aveugle peut se passer du sens de la vue pour équilibrer son corps. Dans la station, dans la marche, dans la course, tout effort de la volonté qui imprime le mouvement au corps est dirigé par le sentiment delà condition des muscles, et, privés de ce sentiment, nous ne pourrions plus régler leur action. » Ainsi s'exprimait Charles Bell dans son premier mémoire sur le Cercle nerveux, et c'est ce qu'il développe dans le chapitre du Traité sur la main consacré au sens musculaire, auquel il aurait pu donner aussi le nom de sens de réquilibre^ puisque c'est grâce à . cette propriété que les muscles maintiennent debout la statue vivante, qui sans elle fléchirait sur ses articulations, ou se roidirait en vain sur sa base comme la statue la plus parfaite de Phidias. Le sens musculaire, encore hésitant et incertain chez l'enfant, acquiert d'essai en essai la conscience de son invisible balancier, et finit par être si sûr de lui-même par l'exercice

et Tbabitude, que Taveugle lui-même peut se passer

de la vue pour marcher droite ne tâtonnant que pMP vérifier s'il a devant lui l'espace d'une voie frayée. — « Quant à nous, nous nous tenons en équilibre par un exercice si fin de cette propriété, nos muscles combinent leur action avec tant de précision et avec si peu d'efforts que nous ne savons plus comment cela se fait. Mais si nous rencontrons tout à coup un sentier plus étroit, si nous nous surprenons dans une situation qui nous menace d'une chute, ou si nous nous ' arrêtons sur un seul pied, nous éprouvons notre appréhension d'enfant, alors que la nourrice, nous posant à terre pour la première fois, nous faisait signe de venir à elle...; la conscience de cette propriété musculaire survivra à l'amputation d'un membre où nous sentirons encore la douleur, le froid, le chaud, etc. »

Sir Charles Bell a donc parfaitement défini les fonctions et les phénomènes du sens musculaire; il a même consacré tout un paragraphe aux plaisirs qui en dérivent. Mais il n'a pas déterminé son siège, Torgane spécial d'où il émane. Les expériences de M. Flourens semblent devoir compléter la définition en localisant ce sixième sens, si c'est un sens, cet instinct, si ce n'est qu'un instinct, dans le cervelet qu'il appelle l'organe coordinateur des mouvements*. Leslé-

' La difQculté étaitd*attribaer un organe spécial i ce iWènu

siotis du eervelet trotibleut rharmdnie des moUTëtiients ; §on excision et son ablation entière eii détruisent tonte réquilibrâtlbfl : l'animal chancelle comnîe s'il était ivre ; il recule en voulant se porter fen avant; il tombe en Voulant retrouver l'équilibre soit pour marcher, soit même pour la simple station. La fonction du cervelet est démontrée pour les animaux. Mais l'homme n'a pu être soumis à ces expériences comme les lapins et les pigeons . La pathologie seule ne pourrait nous dire s'il y a identité parfaite entre le cervelet de l'animal et le cervelet de l'homme. L'absencb congénitale du cervelet est citée dans l'histoire des cas rares. Les individus qui en étaient privés semblaient pouvoir suppléer, par quelque autre organe, à sa part d'action soit dans la coordination des mouvements, soit dans l'instinct de la fonction reproductive^ dont il est l'drgane excitateur d'après Gall et les phrénologistes.

Le sens musculaire est contesté par plusieurs phy-

sens, qui est répandu un peu partout comme le toucher. Haller^ et avant lui Glis^on, avaient doté la Gbrine organisée; Télément du muscle^ d'une propriété appelée successivement irritabilité et contractUité^ distincte de la propriété de sentir^ réservée au nerf seul. M. Flourens le premier a localisé la fonction qui préside à la concordance de nos mouvements divers en xun mouvement d'ensçmble,

siologistes en Angleterre comme en France, sons prétexte que ce sont les nerfs de la sensation commune qui remplissent les fonctions de ce sixième sens.

Charles Bell ne pouvait reconnaître la sensibilité commune, car la première loi de la sensation est que le même excitant n*est pas capable de produire la même sensation daus tous les organes ni dans toutes les parties du même organe. Tout organe^ selon Charles Bell, reçoit de ses nerfs une sensibilité spéciale appropriée à un sens particulier et à des fonctions distinctes; mais quelle que soit la délicatesse du tissu » il reste relativement insensible à certaines impressions : ainsi le nerf du toucher, qui dans la peau donne seul le sens du contact, est insensible à la lumière ou au son, comme la rétine est insensible au toucher. « L'irritatiou que nous fait éprouver dans l'œil un grain de poussière est due à un autre nerf que celui de la vision. Daus l'opération de la cataracte, quand Taiguille da chirurgien traverse la tunique externe de l'œil, elle provoque une sensation de piqûre qui se rapporte au nerf du toucher; mais quand la pointe passe à travers la rétine, qui est répauouissement du nerf de la vision et qui forme la tunique externe de Toeil, la sensation produite fait l'effet d'une étincelle de feu*. »

^ Es9ai sur la main, p. 173,

Dans une de ses poétiques lamentations sur sa ce* cité, Milton regrettait que le sens précieux de la vue fût restreint à un aussi petit organe que l'œil, et il demandait pourquoi Dieu ne Tavait pas « répandu comme le toucher sur toute la surface du corps, » as feeling ihrough ail parts diffused^.

Une sensibilité commune, uniforme, exposerait trop cruellement nos organes, dont la sensibilité distincte protège la conservation. La sensibilité exquise de la rétine répandue sur la peau serait une vraie torture ; Tinsensibilité comparative de la peau transférée à rœil l'exposerait à de fréquents contacts qui détruiraient bientôt la sensibilité propre à la vision.

Embrassant l'ensemble des êtres vivants, dans le vaste horizon de Tanatomie comparée, « joignant à l'observation et à l'expérience l'art non moins délicat et non moins fécond des comparaisons suivies, » guidé par « un esprit philosophique né de la science, et supérieur h la science même, Tauteur du Traité sur la main a posé toutes les grandes questions de la vie, étudiée non plus seulement dans chaque être en particulier,

i a Aiin que râmc put, à son gré, voir par tous les pores, » ajoute MiltOD, qui met cetle apostrophe dans la bouche de Samson, caplif des Philistins. (Milton's Samson agonistes,)

mais considérée comine Un éléinent étonstitutif. i Je viens d'emprunter à M. Flourens ssl large défiiiitioti âti médecin physiologiste, pour l'appliquer à GhârlëâBëli; afin de justifier celte application, j'ajouterai qtië datiS éè même ouvrage, dont le titre setuble promettre si pëti, agrandissant son sujet, et considérant rhditinié comnië Tabrégé de l'univers, sir Charles Bell « ose déodêlëK il ose suivre les liens profonds qui unissent Thistoire de la vie à l'histoire du globe ; il voit le globe et la vie ie développer d'une évolution commune; Ifes ptogrès concertés lui révèlent Tunité de dessein^ et, pour rappeler une parole éloquente de l'orateur romain, il saisit presque Celui qui régit et modère tout : Ipsufnquè cuncta moderantem et regentem pêne prehenderet. » Pour démontrer la perfection de structure d'un seul organe, Bell l'étudié comparativement dans tous les êtres qui le possèdent, modifié suivant les conditions de leur existence, les besoins de leur nature, le milieu où ils vivent, le même système se retrouvant dans chacun, le même pouvoir créateur ayant présidé depuis l'origine aux évolutions successives de la terre, aiux formes ou adaptations de la matière vivante et organisée. La contemplation du corps humain dans ses diverses relations lui fait dire que la grandeur de la terre détermine la solidité des os et la force des muscles,

comme la profondeur de l'atmbsphèré détermine la

condition de nos fluides et la résistance des talsseauk sanguins : « L'acte commun de respiirer et la transpiration de nos surfaces cutanées doivent être en Rapport avec la pesanteur, l'htimidité et la température du milieu qui nous entoure. Tout notre corj[)s est formé en correspondance exacte avec toutes ces influences extérieures, et non pas seulement la structure du corps, mais encore ses propriétés vitales et les fonctions des organes des sens. Il serait absut*de de prétendre que les sens extérieurs, l'organisation et les propriétés vitales pourraient naître de Tinfluence des éléments environnants, ou comme un produit spontané de la matière. Ils sont créés en parfait accord avec la condition du globe, comme parties systématiques d'un grand tout. »

Fidèle à la théorie des causes finales établie par Guvier, et l'expliquant, comme lui, parla loi des corrélations organiques ou des conditions d'existence qui ont maintenu l'immutabilité des espèces à travers les révolutions successives du globe, Charles Bell, physiologiste religieux, paraphrase ici une idée déjh émise dans sa préface sur les forces vitales de la circulation et proclame ainsi la préexistence d'un plan universel, réalisé par la création, œuvre d'une intelligence suprême :

« La loi qui préside aux mouvements des corps célestes à travers Tespace et les contient dans leurs orbites n'est pas plus merveilleuse que celle qui suspend un globule de sang dans la masse de nos fluides, ou grâce à laquelle ledit globule subit k son heure la force d'attraction et d'absorption; elle n'est pas plus admirable que celle qui introduit une molécule dans la composition du corps, lui fait parcourir un cercle derévolutions, et la transforme, en l'assimilant, tantôt aux parties solides, tantôt aux parties liquides, pour Tex* puiser de nouveau sous Tinfluence des forces vitales ^ »

Le psalmiste disait : « Qui est semblable au Seigneur notre Dieu, le Très-Haut, qui condescend à voir du même regard les choses qui sont dans les cieux

^ (( Dans tous les changements que le globe a subis, nous voyons, dit-il encore, une relation établie entre ranimai créé et les éléments qui l'entourent. Vainement supposerions-nous qu'il y a là une affaire de hasard. Ou la structure et les fonctions de l'animal ont été formées pour correspondre avec les conditions des éléments, ou les éléments ont été modiûés pour subvenir aux besoins de l'animal, et, si la plus soigneuse investigation nous conduit à cette conclusion quand nous contemplons tous les degrés de la vie animale, pourquoi n'admettrions-nous pas une même influence dans le grand oeuvre de la création? Nous ne pouvons résister aux preuves multiples d'un commencement, d'un dessein suivi ou d^une cause première, etc., etc. ï>

elles choses qui sont sur la terre? » Ce verset du centtreizièuie psaume pourrait servir d'épigraphe au chapitre de Charles Bell, qui me le rappelle, comme il sert de texte au troisième des sermons astronomiques de sou compatriote Chalmers, celui où le grand orateur de la chaire presbytérienne réfute ces sceptiques qui prétendent que Dieu aurait trop à faire s*il s'occupait des menus détails de la création : « Le télescope , dit Chalmers, en franchissant la distance et l'obscurité qui nous séparent des hautes sphères, a fourni l'argument que je combats. Mais, à peu près k l'époque même de son invention, fut fabriqué un autre instrument qui nous ouvrit un spectacle non moins merveilleux et récompensa la curiosité de l'homme par une découverte sur laquelle se fonde ma réfutation. Cet autre instrument est le microscope... Le premier me révèle un système dans chaque astre, l'autre un monde dans chaque atome. Le premier m'apprend que ce vaste globe qui porte le fardeau de ses peuples et de ses royaumes n'est qu'un grain de sable dans les régions de l'immensité ; le second, que le moindre grain de sable peut renfermer dans son sein les tribus et les familles d'une population active. L'un me dit toute l'insignifiance du monde où je marche; l'autre relève le monde de cette insignifiance eu me disant que, dans

les feuilles de toutes les forêts, dans les fleuri de tous les jardins, dans les ondes de tous les rulsâeaut, il èit des mondes pleins de vie et aussi nombreux que béUt qui illuminent le firmament. Le télescope in'a fait codiprendre qu'au delà et au dessus de tout ce qui èât tisible à l'homme peuvent se trouver db \iÈiH ebamps de création, s'étendant à des distancés influieâ, 6t portant l'empreinte delà main du très-Uaal just}U'âUx dernières limites de l'univers; — le microscope me répond que, non-seulement dans l'atdme où, grâce à lui, pénètre l'œil de l'homme, je puis explorer toiite une création d'êtres invisibles, mais encore que partout où se lèverait le rideau devant mes sens, je découvrirais autant de merveilles que nous en montré Taslronomie , — un univers qui élude la puissance du microscope lui-même , mais où l'auteur sùprêitie trouve une place suffisante pour y exercer tous ses attributs, combiner un nouveau mécanisme pour de nouvelles sphères , et les remplir des prfeuvès de sa gloire. »

Le Traité sur la main ayant paru à une époque où Charles Bell avait enfin conquis son rang comhie physiologiste parmi ses confrères, et même, cominë auteur, une certaine popularité, nous n'avons pli mentionner tet ouvrage immédiatement après ses méliibirés

sur le système nerveux, sâus intervertir les dates de notre biographie.

Nous revenons donc sur nos pas, et nous retrouvons Charles Bell en 1822, alors qu'ayant à peine recueilli ces encouragemenls si longtemps attendus et les témoignages de l'attention publique, ce génie à la fois inventif et pratique eut à défendre sa renommée tardive contre l'envie et le plagiat.

Pendant une partie de Tannée 1822, le journal de Charles Bell nous le montre encore heureux de son succès, se prêtant à être le lion des sociétés savantes et recevant les compliments de quelques confrères généreux tels que sir Âstley Gooper, Abernethy, etc.

« 31 janvier 1822. — La semaine dernière j'e suis allé à la soirée de sir Humphrey Davy, et j'ai trouvé là que mes mémoires m'ont fait autant de bien que si j'avais acheté un bel habit bleu tout neuf et un gilet de soie brochée. Lynn était avec moi et me montrait son bon caractère par le plaisir que lui faisaient les compliments civils qu'on m'adressait. Bref, un mon-

sieur, — qui n'est pas le moins important dans cette confrérie, — Kaler, appela ma découverte la première du siècle*. »

La France savante ne fut pas la dernière à saluer Charles Bell : M. Magendie lui-même lui transmettait des félicitations et l'invitait à adresser à Tlnstitut un résumé des mêmes mémoires communicpiés par lui à la Société royale de Londres. Mais sir Charles Bell, sensible à cet hommage, eût voulu y répondre par de nouveaux travaux :

« 10 Juin 1822. — Mes découvertes ont fait plus d'impression en France qu'ici, et j'ai reçu une seconde lettre de Magendie qui me dit que si je voulais lui envoyer une courte analyse de mes expériences, j'aurais la médaille que décerne l'Institut. C*est une chose ridicule pour un homme de mon âge, mais je prétonds que ce que j'enverrai là-bas revienne ici, et par conséquent je ne veux pas tricher avec la répétition de mes vieux mémoires ; il me faudrait quelque chose de mieux calculé pour le méridien de Paris, de nouveaux faits

t Le capitaine flenry Kater, de la Société royale, connu surtout auprès des membres de notre Bureau des longitudci:, par ses expériences pour déterminer la longueur du pendule. Voir ses Mémoires dans les Transactions philosophù^ues de 1818, ou consulter M. Biot, dont les observations concoururent avec les siennes.

et upe suite de nouvelles expérieuees. Sî je n'étais pauvre et ri^avais pas mes tourments» comme je pour? rais me rendre heureux ! x>

Ses tourments!... s'il ^ti ressemblé à son frère, John Bell, ces tourmenta eussent fait partie de ses jouissances ; car, en voyant éclater les premiers symptômes d'une discussion, il s'était félicité, a C'est là^ écrivait-il, }a meilleure manière de faire connaître mes opinions; sans quelque agitation, sans quelque con^ troverse , jamais elles ne se propageraient. » Mais bientôt la discussion prit une forme de dispute. La mauvaise foi s'en mêla, et Charles n'avait pas pour une polémique personnelle cette ardeur de Jqlm, cette humeur belliqueuse, agressive, qui se comptait dans la lutta et trouve même un stimulant nouveau dans les ailaques un peu rudes de l'adversaire. Non,, Charles Bell s'était fait un autre idéal du savant, du professeur, du médecin ; il avait un soin extrême de sa dignité; il voulait qu'on fût toujours juste pour lui, parce qu'il savait être toujours juste pour les autres; sa susceptibilité n'était pas une vanité maladive, mais une jalousie honorable de son honneur. La plainte même dans sa bouche ou sous sa plume n'avait rien d'amer ; il modérait jusqu'à son indignation contre la mauvaise foi. Après s'être vu tour à tour découragé

par rindifférenca, en butte après le succès à une opposition systé0)4tique, attaqué enfin dans la propriété de ses idées dont les uns faisaient honneur aux anciens et qm les antres confisquèrent au profit de quelques modernes, coniplices ou non de ee plagiat, il dit simplement 09ns la préface de son livre sur le système nerveux en 18^0 :

c( Qnelque c|iQse qu'on pense du raisonnement poursuivi (]ans ce volume, les faits n'admettent aucune contradiction, et peutrétre sera-t-on curieux un jofir de connaître comment iU furent reçus pour la première fois. La satisfaction que j'ai goûtée dans mes recherches a été bien grande ; Taccueil que leur fit la science a été le contraire de ce que j'attendais. Vénoncé primitif de mes occupations n'obtint pas une seule phrase encourageante des médecins. Lorsque plus lard la publication de mes mémoires par la Société Royale rendit impossible qu'on y fit aucune attention, l'intérêt qu'ils excitèrent se tourna du côté de ceux qui les contredirent ou de ceux qui prétendaient m'avoir devancé. C'est devenu pour moi une affaire peu importante ; mais je regrette, je l'avoue, de laisser à ces jeunes gens qui m'ont, avec honneur et zèle, assisté dans mes études, l'espérance trompeuse qu'ils ont travaillé à la satisfaction de leur profession* Le plaisir

qui natt de Tétude des sciences natarelles et de la société des vrais savants doit leur suffire pour tonte récompense*. »

Il disait encore dans une note du Traité sur la main: «Mes premières expériences sur le système nerveux datent de vingt-trois ans. On les a attribuées à des physiologistes étrangers. L'ignorance de ce qui a été fait en Angleterre peut être excusé de l'étranger qui les réclamait comme preuves ; mais les auteurs de ce pays-ci, qui auraient dû être informés de ce qui y a été enseigné, sont inexcusables de soutenir Tétranger^. »

Jusque-là Charles Bell s'était renfermé dans un dédaigneux silence, laissant quelques élèves favoris et

^ Je ne retrouve pas ce passage dans la troisième cdîlîon. Sir Charles Bell modifiait généralement les préfaces et les introductions de chaque édition de ses ouvrages.

s Dans ses leçons récentes sur le système nerveux, citées au précédent paragraphe, M. Brown-Sequard relate qu^en 4809 Alexandre Walker avait publié, sous forme purement hypothétique, Topinion qu'il existait une différence de fonctions dans les deux racines antérieure et postérieure des nerfs spinaux. Mais des lettres de sir Charles Bell, avec un timbre de la posic confirmant la date de 1807, prouvent que c'était lui qui avait devancé de deux ans cette pure hypothèse que M. Walker n'essayait de prouver ni par des expériences physiologiques, ni par des cas pathologiques.

ses amis répondre à cetle tourbe envieuse ou maligne qui calculait peut-être un peu sur son inertie appa< rente. Mais s*il dissimulait son dégoût en public* une distraction lui était nécessaire pour le surmonter réellement. Cette distraction, il la trouvait dans un amu* sèment dont ses adversaires se firent aussi une arme pour l'accuser de négliger ses devoirs de praticien : comme sir Humphrey Davy, sir Francis Chantrey et le professeur-poëie Wilson, C4harles Bell était un pêcheur passionné. Quand il pouvait s'échapper à la campagne, il garnissait sa voiture de tout Tappareil de la pêche, et, afin de ne laisser derrière lui aucune afiection en souffrance, il emmenait sa femme et son chien, fidèle quadrupède qui vivait sans avoir peur d*être sacrifié à une expérience, sous la protection du plus savant mais aussi du plus sensible des anatomistes.

L'espèce canine rapprochait sans cette défiance instinctive dont souriait sir Astley Cooper, qui n'épargnait pas, pour ses expériences, ses animaux domestiques. Je me rappelle avoir remarqué, en déjeunant chez lui, qu'un chien ne recevait qu'avec une crainte respectueuse les morceaux de pain qui lui étaient offerts par son maître : « L'ingrat, me dit sir Astley, m'en veut toujours de Tavoir trépané, et

cependant vous voyez de quelle belle santé il jouit de? puis ce temps-là * . »

Une fois le dos tourné k Londres, Charles Bell oubliait son hôpital et sa chaire. Arrivé au site proféré, sous un arbre aux vastes rameaux, qu'il appelait en riant sa maison de campagne, il y disposait une espèce de tente végétale, prenait un livre et lisait, ouvrait son portefeuille et dessinait, jusqu'à ce qu'il crût reconnaître dans l'atmosphère le moment favorable pour jeter sa ligne. Selon lui, cette récréation en plein air retrempait ses facultés iulellectuelles, et le lendeipain son travail à Londres s'en ressentait. « S'il y a, disaitil, quelques bonnes pages dans mon Essm sur la main, c'est qu'elles furent écrites après un jour entier 1 de retraite champêtre à Panshanger et à Ghenies. » C'est ainsi que G. Cuvier nous peint le savant miné-

* Sir Aslley Cooper, d*nprés son neveu, qui a écrit sa vie, n*était pas cependant devenu insensible: « Il pleurait comme un enfant^ » sur les malheurs d'Oliver Twist , un des premiers héros de Charles Dickens. Je sais gré à M. Flourens de n'avoir pas oublie le premier ami de Magendie, ce chien qu*U avail trouvé le moyen de nourrir avec un revenu bien inférieur à celui de r Homme aux quarante écus de Voltaire. a Pendant un temps qui m'a paru assez long, disait-il gaiement..., tous frais faits, il ne me restait plus pour vivre que cinq sous par jour, et encore j'avais un chien ; nous partagions... Par exemple, il n'était pas gras, ni moi non plaç. i

ralogiste Haûy rêvant à son problème de là cristallisation sous les ombrages du Jardin du Roi. Deux pages du journal de Charles Bell nous prouvent cependant que, dans l'examen de sa conscience, il crut avoir besoin de àe justifier d'aller ainsi quelqiiefois se réconcilier avec la nature^ persuadé avec le poète Gowper que :

C'est Dieu qui fit les champs et rhomme a fait la viHe.

u 26 juillet 1 824. — Il faut que je me justifie de mon amour pour la pèche; souhaiter un surcroit d'occupation, c'est souhaiter un surcroit de torture. Je dois foire demain une opération qui me rend aujourd'hui ttfut à fait misérable. Eh vérité, lorsque je songe à étendre ma clientèle et ma renommée, je suis nonseulement forcé de me dire que de grands sots en ont eu tout autant avant moi, mais encore que je ne fais qlie travailler à entretenir mes ennuis. D'ailleurs, quand je me trouve ici en face des murailles et de la poussière des rues, je fais de vains efforts pour m'abstraite; je ne saurais me protéger contre le roulement des voitures. Aussi, dès que je puis me transporter par hasard à quelques milles de Londres, ma sensation la plus marquée est l'absence du bruit. Là^ dès

que je sens la fraîcheur de la brise, dès que je vois les nuages voyager au-dessus de ma léte et la verdure s*émailler autour de moi, je m'écrie naturellement : « Qu'ai-je donc obtenu en échange de tout cela? » Ma philosophie m'enseigne que pour chercher à être heureux nous devons chercher à être naturels et à jouir de ce que Dieu a fait pour nous, puisqu'il nous a dotés si libéralement du désir de le goûter.

<c Cependant, pour jouir de la campagne» il n*est pas seulement nécessaire d'être à la campagne. Le citadin y court avec empressement. . . ; pendant quelque temps, il éprouve la vivacité élastique d'un chien qui renifle Tair pur des champs ; mais, après un tour ou deux de promenade, il commence, par habitude, à interroger sa montre, à soupirer pour le diner, k se fatiguer de promener des yeux indifférents autour de lui et de n'avoir rien à faire, jusqu'à ce qu'il reconnaisse qu'il aentrepris un changement de vie qui est absurde et contraire à toutes ses habitudes; n'est-ce pas sage de prévoir ce désenchantement et d'y pourvoir avant cet aveu pénible et humiliant de notre nature artificielle? Il faut donc avoir à la campagne un passe-temps, et la pêche est le mien. Qu'il est charmant de vous trouver un jour de printemps au bord du ruisseau que traverse une prairie, encadré dans un horizon de collines cou*

ronnées de beaux arbres et de verts taillis, préparant votre ligne et vos hameçons !JD' abord la solitude vous pénètre de son calme magique : le ciel est-il pur, vous le contemplez avec bonheur; si la pluie tombe, si le vent souffle, autre bonheur, car vous commenciez à les appeler de vos vœux, car il vous tardait d'agacer la truite qui abonde par un temps couvert. Mais ce qui vous plait surtout, c'est de vous sentir vivre dans cette nouvelle atmosphère, de vous dire que vous respirez un air limpide et que vous êtes avide de repos sans lassitude. Il y a une volupté à voir le jour naître, le soleil montera son midi et décliner à Thorizon; trop courte distraction... ah! les heures et les jours s'écoulent là trop rapidement.

« Mais supposez un site plus sauvage, — des arbres, des rochers, des torrents, — combien il est délicieux de rester debout au beau milieu d'une rivière ou sur ses bords ! Un nuage passe sur le soleil, et soudain l'eau naguère si brillante se voile d'une ombre terne, — une secousse vous ébranle le coude, sollicitation instinctive dont un pécheur seul peut parler, car il existe pour le pécheur un monde à part ; il faut avoir la ligne a la main pour éprouver certaines sensations et voir sous de certains aspects les cascades, les torreuts, les rivières, les ruisseaux, les rochers elles ar-

bres qui y reflètent leurs fantastiques fl^ufês ; U fiiUl avoir la ligne à la main pour faire certaines rencontre^ et tour à tour admirer la nature, bu attendre avec patience que le poisson morde à vos mouches. Enfin, il y a aussi pour le pêcheur une étude spéciale qui le passionne dans tous ses détails. C'est la ligne qu'il amorce, c'est tout son appareil qu'il ajuste de ses propres mains, c'est l'art de tirer avantage de ses instruments et de profiter avec sagacité du vënl oii de la pluie, de l'ombre et du soleil, du matin et du soir, etc. »

Il y avait, heureusement pour Charles Bell, à Londres même, et dans sa vie de professeur, une autre source d'émotions où il pouvait ranimer son inspiration : c'était sa classe, car l'enseignement avait toujours été pour lui une passion plutôt qu'uri métier. Il avait toujours aimé à s'entourer de la jeunesse studieuse , et dans ses communications familières avec elle, il réalisait, pour la médecine, cette association affectueuse du maître et du disciple, qui ajoutait tant de charme à l'enseignement philosophique de Platon.

(( Il est, dit-il, dans le même paragraphe où il attribue à ses récréations champêtres les meilleures pages de son Essai sur la main, il est une autre circonstance qui n'a jamais manqué de m'iuspirer des

idées heureuses, c'est lorsque ma classe est réunie autour de moi, que j'entre dans les sentimenls des jeunes gens et que je voudrais, pour répondre à leur enthousiaste désir de science, leur donner des vues justes et consolantes de la nature. »

Quelquefois Charles Bell, avouant son amour de la renommée, son ambition d'être le premier de sa profession par la considération aussi bien que par le talent, cherchait à associer cette ambition avec un véritable insthict social : « Je communique plus avec Dieu qu'avec l'homme, dit-il, dans une lettre à son frère Georges; je n'ai aucun intérêt dans ce monde, étant sans enfants et sans fortune. Je me sens quelque chose comme de la pitié pour ceux qui, comme vous, ont à travailler pour ceux qu'ils laisseront après eux. Que signifie donc mon désir de renommée? Je pourrais m'en affranchir si ce n'était pas le seul lien qui m'attache à la société, — le seul lien qui me retienne parmi vous. Oui, sans ce motif je m'abandonnerais à une contemplation indolente ; je vivrais avec rien..., etc. »

Quelles que fussent les réclamations soulevées contre Charles Bell, relativement à la priorité de ses découvertes, le Collège des chirurgiens de Londres comprit tout l'intérêt qu'il avait à profiter de la popu-

larité de sou enseignement, et il fut appelé à la première chaire d*anatomie et de chirurgie. Il Taccepta avec empressement, et parce qu'il regardait le choix du Collège comme un honneur, et parce qu'il avait la conscience de sa capacité pour le justifier : « J'espère, dit-il, attirer non-seulement les jeunes étudiants, mais encore ramener à l'école les anciens pour leur montrer ce que nous avons fait depuis leur temps. » Les anciens y vinrent en effet, les artistes aussi, sir David Wilkie et sir Francis Chantrey, assis à côté du professeur Abernethy et de sir James Macgregor, le chirurgien en chef des armées anglaises, mort récemment plus qu'octogénaire. Cependant, malgré sa juste couGance, Charles Bell avoua qu'il ne pouvait se défendre d'une sorte d'inquiétude 7ierveuse (nervousness), en voyant, dans son auditoire, à côté des jeunes élèves, ceux qu'il avait autrefois écoutés comme ses maîtres, celix-là surtout qu'il respectait encore comme tels, et entre autres un jour la tête vénérable de Cline, le maître de sir Âstley Cooper. Ses leçons au Collège des chirurgiens, rédigées en volumes et publiées sous le titre de Mécanique animale^ formèrent une des publications les plus populaires de la Société pour la propagation des connaissances utiles.

Pans le prélude de son Traité sur la main y Charles

Bell considérait le Créateur comme le premier des architectes et des ingénieurs. Son traité sur la Mécanique animale rappelle à la fois le livre posthume de Jean Bo* relli, Demotu animaliumj et celui de Bernouilli, sur les mouvements des muscles ; sir Charles Bell fait, comme le premier de ces mathématiciens, une heureuse application des lois de la mécanique aux organes actifs et aux organes passifs de nos mouvements, calculant l'action réciproque des os du squelette, véritables leviers, et des muscles, véritables forces qui s'y insèrent pour les faire mouvoir avec tous les degrés d'énergie, c'est-àdire de contraction et d'extension qu'exige tour à tour Faction plus ou moins complexe de la marche, du saut, delà course, etc.; mais il ne tombe pas dans les théories stériles qui ont égaré Borelli, quand il a voulu soumettre à un calcul rigoureux ces phénomènes de l'économie animale, la nutrition, les sécrétions, l'action du cœur, du poumon, du cerveau et des nerfs^ etc. , où la propriété vitale joue un rôle échappant à l'analyse mathématique. Quoique Bernouilli fiîtunpeu physiologiste, s'étant autrefois destiné à la médecine, et qu'au risque de se faire accuser d'impiété par les théologiens, ce philosophe eût soutenu sur la nutrition une doctrine que Cuvier a pu formuler de nos jours sans se faire accuser d'attaquer le dogme de la

résurrection des morts» sir Charles Bell se montre klà fois aussi habile géomètre et plus grand physiologiste que lui sans rien diminuer de rinterventidh que conserve le grand géomètre là-haut dans toutes les œuvres de la création •.

Les émoluments de cette chaire ajoutaient d'ailleurs

i La nutrition est cette fonction ou plutôt cet ensemble de fonctions physiologico-chîmiques (digestion, absorption, chylification, oxygénation du sang, etc.], qui bonstitueht essentiellement Tassimilation des molécules nutritives poatr Fentretien, le développement et la réparation de nos organes, de manière que les éléments du coi*ps changent sans cesse, et que sa forme seule reste permanente. Le cerveau lui-même, dont M. Flourens {De la vie et de l' intelligence) fait Porgané unique^ exclusif de l'intelligence^ n'est pas une exception à la régie générale de ce changement perpétuel, a Les molécules du cerveau chez un homme de vingt anâ, dit sir Benjamin G. Brodie, dans ses Questions psychologiques^ ue sont pas les mêmes que celles qui formaient le cerveau du même individu à Tâge de dix ans, ou celles qui le formeront quand il en aura cinquante; Tintelligence conserve son identité, mais il n'existe aucune identité correspondante de l'organe corporel auquel elle est associée^ et on peut observer que le cerveau d'aujourd'hui n'est pas précisément, ni sous tous les rapports, le même que le cerveau d'hier ou que le cerveau dé demain. » A quelle date de noire vie ihoi*tellè ressusciteronsnous pour la vie immorteUe ? Vbilà la question ? Revivh)nsnous enfant, homme ou vieillard ? C'est ce que la théologie ne nous dit pas. Guvier a dit : a La vie est un tourbillon continuel, dont la direction^ totite compi^uée qU'éUe éât,

peu de phos6 k ses revenus (ixes. Il couservait en même temps, il est vrai, sa clinique de Thôpital et son école particulière de Windmill-Street. {^a ir^ort de son beau-frère, John Shaw, son collaborateur, qui eut lieu en 1827, fit un grand vide dans ses aflections, ^t le dégoûta un peu de son école dont Timportance d'ailleurs, comme celle de toutes les écoles particulières, déclina beaucoup lor3 de la fondation de Tuni-f versité de Londres, où la pensée des fondateurs n'a été jusqu'à présent réalisép avec quelque succès que dans renseignement médical. Charles Bell crut devpir accepter encore la chaire de physiologie à la nouvelle université;; mais le conseil administratif ne fitpas aussi heureusement ses autres choix, et dans ce sqjn jaloux de sa dignité, qu'on prit quelquefois pour une susceptibilité boudeuse, Charles Bell mettait la con« sidération au-dessus de l'intérêt pécuniaire. Le jour

demeure constante, ainsi que Tespèce de molécules qui y sont entraînées, mais non les molécules individuelles ellesmêmes; au contraire, la matière actuelle du corps vivant n'y sera bientôt plus, et cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la matière future a marcher dans le même sens qu*elle. Aussi la forme des corps leur est plus essentielle que leur matière^ puisque celle-ci change sans cesse^ tandis que Vautre se conserve. » C'est donc la forme du corps qui ressuscitera n'importe à quelle date. Tel est mon dogme physiologique. Je ne sais s'il est orthodoxe.

iiiéme de Touverture des cours, il donna sa démission.

(7était un sacrifice dans sa position nouvelle, car ses revenus diminuaient à mesure que ses honneurs augmentaient et sa dépense avec ses honneurs. En Angleterre, — comme en France, comme partout, — la pratique chirurgicale ne donne une grande fortune qu'à un petit nombre d'opérateurs. Dupuytren eut des rivaux de talent^ mais aucun assez riche pour offrir, comme Dupuytren, un million à un monarque exilé? Sir AstleyCooper seul aurait pu, en Angleterre, imiter cet acte de munificence chirurgicale. Jamais chirurgien ne réalisa des recettes comparables aux siennes. L'année 1815 lui valut vingt et un mille livres sterling (cinq cent vingt-cinq mille francs). Cette année-là, il est vrai, il eut pour clients quelques-uns des potentats et des grands fonctionnaires étrangers qui visitèrent Londres. Sir Charles Bell ne prétendit jamais à ces émoluments exceptionnels; il se fût contenté de la ce médiocrité dorée » du poëte latin ; il n'accordait rien au luxe, mais il tenait son rang. Il commença donc à se dégoûter de Londres peu de temps après avoir été fait chevalier (knight) de Tordre Guelfe, à Tavénement de Guillaume IV ».

1 Celle distinction ne le flatta que parce qu'elle lui fut

Ce fut alors que son frère Georges conçut le projet de le ramener auprès de lui, à Edimbourg. Charles Bell hésita longtemps ; mais, toujours homme d'imagination, il justifia ce que lui disait le vieux professeur Lynn, celui à qui on le dénonçait autrefois comme un intrigant venu d'Ecosse exprès pour tout envahir à Londres : «Mon cher ami> vous ne changerez pas^ et si vous devenez vieux, vous serez le même enfant. •• avec des béquilles. »

Qui ne sympathiserait avec l'illusion de Charles Bell jetant un regard en arrière, et ramené par un tendre regret aux lieux où s'écoulèrent ses premières années, sous Taile maternelle d'abord, et ensuite sous le frère aîné auquel il pouvait enfin pardonner les leçons un peu dures qui Tinitièrent aux éléments de la science I Des crayons moins indulgents encore que celui de John Bell avaient, depuis, redressé sa Vénus. Son frère Georges, qui fut constamment si bon pour lui, lui parlait sans cesse de sa jeune famille, et surtout d'un neveu à qui on avait donné son nom. Charles Bell avait rencontré dans le mariage une femme parfaite, mais elle ne l'avait pas

décernée en même temps qu*â Herschell, Ivory, Leslie et Brcwster : The batch makes it respectable, « la fournée rend la chose honorable, » dit-il dans son journal.

rendu père et il souriait à la pensée dé s'entourer des enfants de Georges, lui que le vietiK Lynn avait condamné à être un grand enfant toute sa vie. L'amitié lui réservait encore, à Edimbourg, des entretiens dignes de son rare esprit, avec d'anciens camarades de classe, devenus presque tous des hommes éminents, Jeffrey, son plus ancien ami , Cockburn, Granstoon, John Thompson, Forbes, Moconochie, FuUerton, W. Clerk, Adam Ferguson. Enfin, TUniversitë écossaise, jalouse de TUniversité anglaise, appréciai! la renommée du frère et de Télève de John Bell, en loi oflrant l'héritage de sa chaire ^ Il se décida donc à redevenir citoyen de sa ville natale.

Sans doute, il y eut pour lui, en quittant Londres, des séparations pénibles, d'autant plus que ses collègues du Collège des chirurgiens, au moment de lé perdre, semblèrent éprouver réellement un vif chagrin dont sir Astley Cooper se fit l'interprète sincère ; mais les souvenirs de l'enfance et de la première jeunesse l'emportèrent sur les habitudes de Tâge mûr : il partit.

^ John Bell était mort depuis i820, en Italie, où il aTiit voulu faire un voyage, ayant comme son plus jeune frère Famour des arts. On attribue quelquefois k Charles Bell ml volume à* Observations sur Vltalie, qui est de John Bell, édité par sa veuve.

t^$ impressions de Charles Bell, en ee moment de sa vie, se trouvent mentionnées dans son journal :

(( La maison est sens dessus dessous : livres par terre, tableaux qu'on emballe, personnes qui viennent visiter les appartements. C'est bien toute une révolution domestique : tous mes coins favoris mis k nu«^ une maison démeufolée... qui n'est plus noire mmùnl {no longer a home!) Ah I partons, au nom du ciel! car jusqu'à ce que j'aie trouvé un nouveau coin dans Âinslie-Place ; avec tous mes objets familiers autour de moi, je serai comme un oiseau dont le nid est dans le chapeau d'un écolier.

ce Je ne laisse aucun ennemi derrière moi, et Marion (lady Bell) est universellement aimée. Que d'embrassades, que de présents ! mais alors pourquoi s'en aller? question qui m'est répétée sans cesse.— Parce qu'il est un temps où je ne pourrais plus faire autrement et que ce temps approche. Londres est une ville pour y vivre et non pour y mourir. Je me suis toujours consolé en me disant que je travaillais pour un grand but, et ma principale étude étant complète, Londres n'est plus pour moi ce qu'il était ; je veux parler de la situation et de la respectabilité des professeurs. Si je dis que Londres est rempli de médecins inférieurs, je n'entends pas par là des hommes inférieurs aux an-

ciens en habileté, mais en considération. Ils ne se respectent pas eux-mêmes. —Non, il n*y a qu'une ville où je puisse espérer de continuer une vie scientifique; c'est Edimbourg. L'épreuve est à faire. Si je trouve là le même esprit de bassesse, eh bien I adieu tout enseignement public , et je n'aurai plus qu'à déposer mes os là où ils doivent être. À Londres j'aurais pu, moi aussi comme d'autres, faire ma fortune : mes amis le prétendent, et je le crois. Mais je n'aurais pu être à ce prix ce que j'ai été et ce qu'ils estiment en moi. Sans une fortune indépendante, les relations que nous avons formées avec la société ne sont pas sans leur inconvénient. J'ai besoin d'être indépendant, mais par ma force morale plutôt que par la fortune. Il faut que je poursuive le chemin dans lequel j'ai acquis mon rang et que je me satisfasse moi-même par le travail. » C'est ainsi que Charles Bell causait avec lui-même, sans chercher à aligner ses phrases ni courir après les antithèses à la manière des monologues dramatiques, mais uniquement pour soulager son esprit dans le conflit de ses derniers doutes. Il accomplit son voyage, et, dès les premiers jours de son arrivée, il eut un commencement de désenchantement. Trente ans d'absence avaient laissé pour lui les lieux à peu près les mêmes ; si une ville nouvelle s'était élevée à côté de

l'Edimbourg de sa jeunesse, la vieille ville, VOld Reekie * de Burns et de Walter Scott, l'Edimbourg des étudiants où est l'Université, où sont les hôpitaux, conservait son originalité. Ce qui l'affligea fut de trouver altérés par l'âge ceux que, dans son imagination poétique et sa mémoire affectueuse , il s'était complu à voir de loin toujours jeunes. Hélas ! les cœurs aussi vieillissent quelquefois, et, en s'accusant d'être trop romanesque, peut-être accusait-il indirectement les autres de Têtre trop peu.

Ce ne fut pas là son seul désappointement. La foulé se porta à Touverture de son coyrs, et l'attente de son auditoire, comme la sienne, ne fut pas trompée : Charles Bell excita l'enthousiasme. Mais à Edimbourg comme partout l'admiration la plus ardente se calme peu à peu. Les résultats matériels de son nouvel établissement lui démontrèrent, au bout de la seconde année, qu'il avait à rabattre beaucoup de ses espérances. Il eut même besoin encore de toute sa philosophie pour dissimuler sa susceptibilité :

« J'ai eu à déjeuner un professeur allemand qui m'apporte un volume de Paris... On me fait plus grand que Ilarvey... Plût au ciel que les gens d'ici voulus-

' La VieiUe EnftÀmée.

seai foire queU[tte chose de moil Je cfoyais qae't« discours qu'à la fin de Tannée j*ai adressé aux netr veaux docteurs étaii bien..; mais pas un mot d'appre? batioH d'aucun professeur... comme aussi aucun d'eux ue m'appellerait en consultation, à moins d y être forcé par les malades. Je suis certain de n'avoir laissé échapper à ce sujet ni un mot ni une grimace, et aou^ nous voyons cordialement : — ainsi soit donc, — . il ne nous reste qu'à nous attacher d'autant plus aux vieux amis — et, quand ils s'en iront, — il faudra nouf résigner à ue plus être de ce monde, n

Ce qui précède est extrait d'une lettre de Charles Bell à son ami Richardson, grand pécheur à la ligne comme lui, et qui lui avait donné les premières leçoiç de cet art auquel il devait de si chères distractions. Au nombre des plaisirs qu'il s'était promis de sou re* tour à Edimbourg, il avait compté celui d'aller jeter l'hameçon dans ces rivières d'Ecosse que le pro; fesseur J. Wilsou a depuis trente ans rendues deiif fois célèbres par ses parties de pêche et ses des; criptions poétiques ^ Mais Charles Bell avoue à son ami qu'il ue retrouve pas tous les jours son arideor de sporlsman :

^ J. Wilson, professeur de philosophie, poète, romancier, polygraphe, et longtemps directeur du IMoçInpood-Jfti^aiîlie.

a Vous avez la bonté de me demander des i)ouvelles de ma classe : à vous dire vrai, je n*ai pas eu de chance ; le nombre des étudiants qui fréquentent régulièrement TUniverslté a régulièrement diminué; ma classe ne me rapportera pas quatre cents livres sterlings ( 9,000 fr.) ; je suis sur un bon pied, comparativement à Londres, mais je n'ai aucun capital , qui me garantisse le revenu, pas de masse sur laquelle je puisse tirer. Voyez à mou écriture combien je me dépêche pour avoir plus tôt fini sur cet odieuK sujet; si vous ne pouvez me lire, tant mieux; car je ne désire pas afiOiger votre cœur ; mais si cela continue, je perdrai tout, sauf l'honneur.

<c Je jette quelquefois un regard de côté sur mes lignes, mais je n'ose pas laisser mes doigts y toucher. Dieu veuille, quand j'y aurai recours, qu'elles n'aient pas perdu la vertu de faire de moi un enfant! »

Dans une lettre de Jeffrey (14 juillet 1839), qui passait alors ses vacances parlementaires et judiciaires à Craigcrook, le Tusculum du grand critique devenu un des lords-juges de la haute cour d'Ecosse et membre du Parlement, nous voyons que sir Charles Bell et lady Bell paraissaient décidés à bâtir un petit cottage sur les limites de son domaine, séduits par la beauté du site, une vue magnifique et

surtout le charme du voisinage ^ Mais ils ne réalisèrent pas ce projet.

Déjà une lettre de sir Charles Bell lui-même au docteur Ferguson nous le montre sérieusement inquiet du lendemain. Non- seulement il devait renoncer à améliorer son revenu, mais encore il se croyait menacé avec ses nouveaux collègues par le projet de ré • forme médicale, soumis alors à la Chambre des communes.

De l'aveu des diverses opinions» la Grande-Bretagne est en arrière de tous les États de TEurope dans l'organisation de l'enseignement médical*. La législation

*■ Lettre é M. Rutherford : Vie et correspondance de lord Jeffrey f t. Il, p. S04.

« Pour doDDer une idée du peu d'unité qui existe dans la législation médicale des Trois-Royaumes, la Revue d'Edimbourg (janvier 1845) disait qu'avant la création de l'université de Londres, il y avait dix-neuf manières distinctes d'obtenir le droit d*exercer la médecine, dix-neuf méthodes on formes différentes d'éducation pour y préparer et quatorze variétés de droits et privilèges attachés à ia profession, — enfin que^ dans cette institution anarchique, le titre le plus élevé, celui de docteur, était conféré ici par des universités, là par des collèges, ailleurs par un seul personnage, comme l'archevêque de Gantorbéry, dont la faveur équivaut a dix ans d'études dans les diverses Facultés des belles-lettres, de la philosophie et de la médecine.— Plus récemment (avril 1858), la fFestminster-Review^ dans un article sur la réforme roédi-

anglaise sur les écoles de médecine et de chirurgie, sur les hospices, sur les corporations de médecins, de chirurgiens et d'apothicaires, compie sur les droits iudividuels des membres de ces professions, offre un véritable chaos. Charles Bell, si jaloux de la dignité de son art, ne le niait pas, mais il n'approuvait, ni dans l'intérêt général ni dans son intérêt privé, les mesures qu'on attribuait au gouvernement, parce que le gouvernement lui-même, n'ayant pas sur cette question un plan bien arrêté, se trouvait exposé à le modifier continuellement, tantôt sous une influence, tantôt sous une autre. Charles Bell redoutait surtout pour lui, comme ponr les médecins qui avaient conquis leur rang par de longues études, les prétentions de& parvenus de la science^ et celles des corporations municipales qui voudraient réglementer la médecine comme tout autre métier ou commerce soumis à la patente.

La difficulté sera toujours de combiner les garanties qne la société est en droit de demander aux médecins avec les privilèges légitimes d'un corps qui, à cause de la spécialité des études médicales, ne peut réellecale, énumère encore vingt institutions qui, à divers titres, ont le droit de conférer le droit d'exercer l'art de guérir, — - Tuniversité de Londres faisant la vingtième en concurrence avec le Collège des médecins et le Collège des chirurgiens.

ment être jugé que par luKinéme^ Nom te Muri)»».

nous étendre ici 8ur ce problème qui attend encore m solution définitive, en Angleterre comme dans d'autres pays. Charles Bell publia sur la question une lettre aux représentants d'Edimbourg dans la Chambre des communes. Dans sa correspondance privée, il rap^ pelait au docteur Ferguson qu'il avait été déjà une première fois à peu près ruiné par la concurrence faite à son école particulière de Windmill-Street, où il avait placé un capital de deux mille livres sterling (50,000 fr.), comprenant le fruit de vingt années de son travail et les petites économies de sa femme. Sa chaire à Tuniversité de Londres n'avait pu l'indemniser, et s'il était venu à Edimbourg, c'était avec l'espoir d y reprendre ses recherches scientifiques comme professeur de l'Université. Or, selon lui, le bill de sir James Graham allait détruire cette Université, son dernier asile, la détruire en réduisant les émoluments des professeurs, ce qui était quelque chose; eu les frappant dans leur considération, ce qui pour lui était plus encore. Ce qui l'irritait surtout, c'était que le promoteur du bill fût un Ecossais, un Graham 1 Déjà sa qualité de professeur n'était plus un bouclier contre ceux qui cherchaient à le mortifier. *— * Il ajoutait eu terminant ; « Taqti

91'vQe espèce de considération s'est attachée à mes travaux, je me suis résigné à une diminution de revenu; j'ai renoncé à ma voiture avec aussi peu de chagrin que j'en éprouve à jeter mes vieux souliers. Je pourrais encore réduire mes dépenses, mais non jusqu'à dégrader mes fonctions publiques. Je vous avoue même que j'ai entamé la petite réserve que j'avais apportée ici. Vous voyez avec quelle liberté je vous parle, parce que je connais vos sentiments d'ancien ami et d'ancien élève. Si ce n'était pour lady Bell, je ne serais pas embarrassé... Onn' entendrait pltis parler de mot, on ne me verrait pluSf excepté ceux qui s'égareraient dans quelque vallon des montagnes^ et qui voudraient y chercher un asile sous ma cabane * . tt

On devine à cette boutade de misanthropie combien l'imagination de Charles Bell était assombrie par la perte de ses illusions. Aussi, il lui fallut une distraction plus puissante qu'une excursion sur le bord d'un de ces torrents où il rêvait de bâtir sa cabane de pécheur solitaire. Il s'occupait de la troisième édition de son Anatomie philosophique de Vexpression; il voulut aller, à Rome même y mettre la dernière main.

Charles Bell réalisa un vrai pèlerinage d'artiste,

* Les mêmes plaintes reten lissent dans sa correspondance

àvcQ ûr BH^^^ Br9die> <)ui cherebait i H vmvim.

faisant des croquis enchemiu, résumant ses ioipressions sur les objets d'art qu'il visitait. Cependant le physiologiste ne négligea pas ses collègues des ^ndes villes du contiuent où se trouvaient soit une université, soit de grands hôpitaux^ Paris, Lyon, Marseille, Gènes, Bologne. Partout où son passage fut connu, il rencontra raccueil dû à son nom et à l'hospitalité qu'il pratiquait lui-même si gracieusement à Londres et à Edimbourg. Dans ces diverses villes, et à Paris surtout, ville où toute invention et toute découverte se perfectionnent quand la sagacité française s'est laissé devancer à l'étranger, il y eut pourTauteur in Système nerveux des prévenances qui le consolèrent quelquefois, des hommages qui l'auraient vengé de ses compatriotes s'il avait eu besoin d'être vengé, s'il ne s'était pas exagéré peut* être, oserons-nous dire, les torts de quelques-uns. U avait voulu entendre M. Roux, l'illustre gendre de l'illustre Boyer, dans une de ses leçons ; mais le professeur français, dès qu'il l'aperçut, s'interrompit en disant à ses élèves : a Messieurs, c'est assez pour aujourd'hui, vous avez vu Charles Bell ! »

Cet éloge spontané dut consoler sir Charles Bell de ne pas entendre la leçon du professeur. Esprit délicat en même temps que chirurgien habile, comme Charles Bell, M. Roux ne pouvait rien trouver de mieux pour

reconnaître la haute et cordiale estime que son confrère lui avait autrefois témoignée en Angleterre. M. Dupuytren n'avait pas mieux deviné pour charmer d'une autre manière sir Âstley Cooper, et pour le mettre en appétit le jour où il lui donna un grand déjeuner * • M. Roux, ayant été affecté lui-même d'une paralysie partielle de la face, lui en avait fourni l'historique qui figure dans les exemples justificatifs de ses Mémoires avec un commentaire explicatif que le savant malade regardait comme parfaitement conforme à ses propres idées ; car il avait admis de bonne heure la théorie de Charles Bell, pour lequel il éprouvait, m'a-t-il dit plus d'une fois, une vive sympathie.

Quelques années plus tôt, M. Dupuytren aurait pu montrer à son confrère d'Ecosse, parmi les malades de sa clinique, cette jeune fille qui, par suite d'une lésion du double nerf chargé d'entretenir le mouvement dans les muscles de la face, avait si bien confirmé l'assertion de Charles Bell que le nerf de la septième paire est un nerf respiratoire combinant dans ses fonctions

*■ Sir Âstley Gooper le raconte lui-même dans le journal publié par son neveu^ avec tout son enthousiasme auatomique : « Nous allâmes û THôtel-Dleu, où je trouvai une salle disposée exclusivement pour moi, avec un cadavre, etc. Je disséquai pendant deux heures environ avant le déjeuner. 9 (Life of sir Astley Cooper, vol. II, p. 408.)

~ if* —

les actes voloiUaifeB et itlvolonlairiB. Gettt flUt» iu lèvres béantes , agitées comme deux dra^eâtlx ptt l'air expiré et dont la gaieté bruyante contrastait dvM sa physionomie sérieuse, faisait retentir les salle» de THôtel-Dieu des éclats de son rire, mais semblait rire derrière un masque^ tant était rigide rimmobilité de ses traits, — exemple concluant à côté de celui de cet homme qui, ayant été blessé à la joue gauche, par un coup de corne, ne riait plus que de la joue droite, ou du mime de Londres dont Thémiplégie était devenue une grimace lucrative.

Je ne fis qu*entrevoir sir Charles Bell à sou passage, et, quand je Tabordai, il me provoqua en souriant à une explication au sujet d'un cas de tic historique, extrait par lui des Mémoires de Bourrienne et qui figure dans les cas pathologiques à Tappui de son système. Le voici :

« Lorsque Bonaparte, dit Tancien secrétaire dé Napoléon, se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, dans ses appartements ou dans ses jardins, il marchait un peu courbé, les mains croisées derrière le dos. U faisait un mouvement involontaire de Tépaule droite qu'il relevait un peu, et en même temps un mouvement de la bouche de gauche à droite. Si Ton n'avait

pas su que ces deux mouvements n'étaient qu'un (te

d'habitudô» o» aurait pu lei prendri pdur dei ittdtitements convulsifs* Au reste, ces inouYements étaient les indices d'une grande préoccupation et d'une sorte de congestion d'esprit^ quand il nourrissait de grandes pensées. Ce fut souvent après ces promenades qu'il rédigea ou qu'il me dicta les notes les plus impor« tantes. »

« Grâce à vous, me demanda en riant Tillustre physiologiste, aurais-je donc cité verbalement dans mes leçons, puis admis comme authentique dans mon appendice au Système nerveux une page de roman? On me dit que vous avez composé certains mémoires apocryphes, et, entre autres, ceux de M. Bonrrienne? »

Je lui avouai une collaboration dénoncée bien malgré moi dans une de ces bibliographies qui exposent au pilori typographique les anonymes et les pseudonymes de la littérature ; toutefois, relativement aux Mémoires de Bonrrienne, je pus lui déclarer que j'avais, il est vrai, rédigé les deux premiers volumes de ces mémoires, mais sans altérer aucun document et en m'abstenant même, par respect pour Taulhenticité, de toute correction de style qui m'eût substitué à l'auteur ^

^ On n*a peut-être pas été aussi scrupuleux pour les deux derniers volumes, mais du consentement de M. Bourrienne. J'ai raconté ailleurs (notes de la Ghromiiue de Charles-Quint)

Sir Charles Bell se rendit en Italie par la route de la Bourgogne jusqu'à Lyon, et de Lyon à Marseille. Son esprit observateur était en quelque sorte surexcité par TefTet naturel que produit immanquablement sur nous, en voyage, la vue des figures étrangères. Pour donner une idée de cette observation minutieuse, il faudrait raconter ses éludes plaisantes sur les moustaches des militaires français qui ^lui révélèrent une expression particulière des muscles de la bouche et des ailes du nez. Jusque-là, à en juger par la calme figure des officiers anglais, sir Charles Bell pensait que cet ornement de la lèvre supérieure ne faisait que voiler le sourire ou le dédain ; mais il changea d'idée en rencontrant, en Bourgogne, un beau soldat dont la moustache se retroussait d'elle-même comme celle d'un chat, et le même phénomène, ajoute-t-il, animait la physionomie de trois officiers avec lesquels il descendit le Bhône, de Lyon à Avignon. La barbe de nos sapeurs, dont il se permet de parler sur le ton plaisant, le prépara du moins à trouver pittoresque, à Rome, la barbe des capucins, quoiqu'il prétende s'être convaincu, par l'étude des tableaux d'église et de la

Thistoire du petit roniaD de Julio, attribué non sans preuves à Napoléon, dans les mémoires de son secrétaire et de son consentement comme le reste.

statue de Moïse, que les modèles ont bien dégénéré» de l'autre côté des Alpes, depuis Michel-Ange, le Dominicain et le Corrège.

« Dans les régiments français, on fait marcher en tête d'effrayantes figures, une hache sur l'épaule, portant un bonnet à poils, et l'on choisit des hommes dont la barbe touffue comme un buisson fait la contrepartie de la peau d'ours qui leur couvre la tête. Mais la face, vue entre ces deux masses noires, est plus burlesque que terrible... Même chez les capucins, la barbe n'a pas toujours le beau caractère qu'on admire dans les toiles des grands maîtres. Les modèles ont passé avec les temps où ils vécurent. La barbe peut servir à représenter quelque chose d'excessif et d'idéal. Michel-Ange a peut-être suivi TEcriture pour la barbe de son Moïse qui flotte au-dessous de la ceinture et dans sa fresque de la chapelle Sixtine représentant Jérémie. La plus belle peinture de barbe que j'aie vue est par le Corrége dans la Scala de albergo deipoveri à Gènes; c'est une fresque représentant le Sauveur dans les bras du Tout-Puissant et où la barbe de Dieu le père est admirable. »

Ceux qui ont vu l'Italie et vécu quelque temps de la vie italienne croiront sans peine que le caractère éminemment expressif des physionomies, la vivacité dra-

matique des gestes, la mélopée accentuée de la langue^ auraient continuellement rappelé à Charles Bell le bat essentiel de son pèlerinage, s'il eût été homme àl'oa-. blier. Naiio comœda esiy peut-on dire de toute la nation en traduisant: nation de mimes; mais ce caractère mimique est plus particulièrement celui de certaines localités : le Romain est grave — comparé surtout au Napolitain. C'était à chaque pas une note à prendre avec la plume, un croquis à dessiner avec le crayon. Enrichie des matériaux nouveaux fondus dans le cadre primitif du livre sans en altérer la conception originale, la troisième édition de Y Anatomie philosophique de V expression charme doublement le lecteur par cette alliance de la science et de Tenthousiasme, accordée si rarement à la critique. Ces chefs-d'œuvre de l'art, qui sont à la fois Timitation exacte de la nature physique et la réalisation de Tidéal, semblent s'animer d'une vie réelle pour Charles Bell sans coûter aucun effort à sa foi. Le physiologiste encourage le poëte en reconnaissant sous le marbre tous les ressorts de l'organisme, comme si, sur la nudité du héros de Tamphithéâtre et du cirque antique, par la simple étude des muscles extérieurs, la sculpture grecque et la sculpture romaine avaient deviné tous les progrès récents de Tanatomie. Sir Charles Bell ne s'égare pas

toutefois en stériles regrets, quoique désespérant de voir ressusciter les dieux et les déesses de Phidias sous le ciseau de Flaxmaun ou de Chantrey. Il croit à l'existence d'un beau moderne, tout en convenant que les boxeurs ne sauraient lutter dans l'atelier avec les athlètes des jeux olympiques. L'anecdote suivante est citée à ce propos : — Lorsque lord Elgin n'avait pas encore livré au Musée britannique la frise du Parthénon» il s'imagina qu'il devait inviter une société choisie à venir dans la cour de son hôtel de Piccadilly comparer l'art à la nature. L'élite du pugilat anglais se dépouilla de ses vêtements devant ces marbres sublimes et ce spectacle de comparaison semblait être goûlé ; mais à peine le fameux Jackson, surnommé le champion de l'Angleterre, eut-il mis à nu ses formes souples et vigoureuses, tous ces amateurs firent cercle autour du boxeur, poussant un cri d*admiration, et oubliant Phidias ainsi que Tart antique. « Que le jeune sculpteur se déBe de ses patrons classiques, » conclut Charles Bell. Milton, grâce à son amour des arts, poëte et musicien, conserva une sorte de goût catholique au milieu de la génération démocraiico-puritaine où une révolution républicaine plaça son âge mûr. Il n'avait pas été impunément en Italie. Comme Milton, sir Charles Bell n'adore pa^ seuleqieut Upuie ancienne ^ Rome

moderne a sa part de cet enthousiasme qui aurait pu scandaliser ses concitoyens les puritains d'Edimbourg : a J'espère, dit-il, que les cœurs de ceux qui remplissent le banc d'église dans nos temples du nord ressentent une dévotion plus sincère; mais, en apparence, tout y est pâle et froid.,. Quel contraste offre à Tœil du peintre les figures qu'il rencontre dans les églises de la population catholique romaine des pays méridionaux! Il aperçoit là, au jour mystérieux d'une chapelle des ailes latérales, des hommes agenouillés qui s'abandonnent à leurs sentiments avec cette expression sans contrainte caractérisant ritalien dès l'enfance ; les mendiants mêmes qui rampent sous les porches rappellent les figures familières des grandes toiles de Raphaël et de ses émules, etc. » Sir Charles Bell va jusqu'à trouver superbes le service même de l'Eglise romaine, les costumes du haut clergé et les processions de moines. Il croit enfin que l'égalité qui règne dans les temples catholiques est plus conforme à l'esprit de l'Evangile que le classement aristocratique des chapelles anglaises. Mais quelque intéressantes que soient les impressions de voyage d'un homme d'imagination tel que Charles Bell, la dernière édition de son ouvrage favori est surtout précieuse par ses observations sur les chefs-d'œuvre

qu*il ne connaissait jusque-là que par les dessins et les modèles d'école. Ce qu'il dit de l'art italien trahit peut-être parfois un peu trop le professeur d'anatomie écossais, lorsqu'il égale aux statuaires d'Athènes et de Rome païennes celui des modernes qui en approche sans doute le plus, mais dont il est permis de dire qu'il a exagéré volontiers l'expression musculaire. Michel-Ânge, lui aussi, fut un grand anatomiste. Charles Bell, après avoir admiré à Florence la statue de Laurent de Médtcis dans la capella di Principi et celle de Julien, frère de Léon X, avec les deux fameuses figures du Jour et de la Nuit, dit de ces deux dernières ;

a Dans ces statues, Michel-Ânge a montré un grand sentiment de l'art et un génie de premier ordre, la combinaison de la science anatomique et de la beauté idéale ou plutôt de la grandeur. On a souvent dit de lui qu'il étudiait le torse du Belvédère et l'avait continuellement devant les yeux. Ce beau modèle de l'art antique peut bien avoir été Tautorité sur laquelle il s'appuyait pour son grand développement des muscles humains; mais le torse n'avait pu lui enseigner l'effet qu'il produisit par les magnifiques et gigantesques membres de ces statues. C'est là que nous voyons la vigueur de son coup de ciseau et la fermeté de sa

louche aussi bien que sa sublime conception de la figure humaine. Il est facile de reconnaître qu'il ne travaillait par aucun procédé mécanique, et qu'il taillait son marbre comme un autre eût préparé sa masse d'argile dans une première ébauche. Plusieurs de ses plus beaux ouvrages sont restés inachevés. II parait que plus d'une fois le bloc se trouva trop petit sous sa main. Quant à moi, je sens que le fini et le poli du marbre s'accordent mal avec l'énergique conception de Michel- Ange, et je regretterais qu'un pareil génie eût perdu une heure h adoucir ou h polir la surface de sa matière...

<x ...Quel est l'artiste, moderne ou ancien, qui consentirait ainsi volontairement à démontrer les difficultés de l'art et à placer le corps humain dans cette position? Quel est celui qui pourrait jeter l'épaule dans cette contraction violente et conserver néanmoins avec une si savante exactitude les rapports des parties entre elles, l'harmonie des os et des muscles? Ce grand maître nous fait voir comment le génie se soumet au travail afin d'atteindre la perfection. Il fallait avoir passé par les études sévères de l'anatomiste pour acquérir cette puissance de dessin qu'il ne pouvait guère espérer qu'on appréciât ni alors ni aujourd'hui. « Sans nier la beauté ou la correction des produc-

tions authentiques du ciseau grec, il ne faudrait paà les rapprocher de celles de Michel-Ange avec la pensée qu*il perdrait h la comparaison. Il avait une not)le conception de Tauguste forme de Thomme : conception supérieure selon moi à tout ce que nous connaissons de l'antique sculpture. Visconti attribue Tinfériorité au Buonaroti, et veut nous faire comparer les anciennes statues restaurées par lui aux membres ou aux têtes qu'il y ajouta. Mais je ne conçois rien de moins conformé au génie de l'artiste que cette tâche de modeler ou d'ajouter un membre ou un fragment du corps, à la condition de préserver les proportions et le caractère de l'ensemble. Sa manière de travailler et le besoin qu'avait son génie d'un champ sans limite pour se donner carrière le rendait impropre à ce travail, et d'autant mieux qu'il est inévitable que toute copie soit inférieure à l'original.

c( Quant à ce que font devant le fils dégénéré des Médicis ces figures de la Nuit et du Jour, c'est une autre question. Elles semblent avoir été placées là comme simple ornement, dans la prodigalité du génie, pour exhiber la forme et la posture couchée de la figure humaine : Per omamento e per solo spoggio di giacitura e de forme, n

C'est de Florence que Charles Bell date le chapitre

dans lequel il apprécie les sculptures de Michel-Angé, et il le complète par ce paragraphe sur Moïse :

« A peine arrivé à Rome, j'étais impatient de me trouver devant la statue de Moïse, tant j'avais entendu parler de ses beautés extraordinaires et aussi de ses défauts.

Questo 6 Mosé^ quando scanda dol monte E gran parte del nume avea nel volto.

« C'est une noble figure, avec toute l'énergie que Buonarotti a pu y déployer. L'anatomie seule ne constitue pas sa perfection ; mais le même génie éclate dans l'attitude, les draperies et tous les accessoires que dans la vigoureuse nudité des épaules et des bras. L'artiste y a réalisé sa sublime conception de la figure humaine. Mon frère, dans ses Observations sur V Italie^ critique les bras, le droit étant seul proportionné à la taille du corps, et le gauche comparativement trop maigre; mais le Moïse, une des nombreuses figures destinées à orner le grand monument de Jules II, ne devait être vu qu'à un certain point d'optique. Dans une œuvre d'art, il faut d'ailleurs apprendre à admirer ce qui est estimé excellent plutôt qu'à chercher des imperfections. Quant aux autres critiques adressées à cette statue, n'oublions pas que c'est une figure idéale,

comme Tétait rÂpoIIon ou le Jupiter. Quel que soit le sens de cet attribut, Moïse est représenté avec des cornes de chaque côté de la tête, et c'est un accessoire qui , placé soit sur une face de Tantique, soit sur une face de la nature ordinaire, aurait été vraiment ridicule ^. »

Avant même que j'eusse lu la critique du géani Moïse par John Bell, je confesse qu'il avait besoin de cette apologie. Quel que soit celui des deux frères qui ait raison, je n'aurais aucune réserve à faire contre l'appréciation suivante du Gladiateur mourant, que je citerai pour ceux qui se rappellent les trois belles strophes de Childe Harold :

«Le Gladiateur mourant est un de ces chefs-d'œuvre de Tart antique qui montrent une profonde connaissance de Tanatomie et de la nature humaine. Il ne se repose pas, il ne tombe pas, mais il est dans la position d'un homme blessé à la poitrine, qui cherche un soulagement dans cette respiration oppressée que produit une blessure mortelle avec perte de sang. Il essaye de donner un appui à ses bras, non pour les reposer ou soutenir le corps, mais pour les fixer afin que leur action puisse être transférée à la poitrine et

* John Bell juge Ircs-sévèremeni le Moïse, qu'il trouve trop colossal^ et il critique jusqu'à rexagération de la barbe. (Observations sur Vltalie, in-4% Edirob.^ 4825.)

aider ainsi la respiration laborieuse. La nature de ses souffrances le conduit à cette attitude. Dans un homme qui expire par la perte de son sang, pendant que coule le torrent vital, le cœur et les poumons ont la même sensation pénible, le même besoin de support, qui est causé par Tobstruction de la respiration. A mesure que le sang s*épuise, le blessé est pantelant, ouvre des yeux hagards, et sa poitrine se soulève convulsivement. L'artiste ancien a donc placé le Gladiateur dans la position d'un homme qui souffre Tangoisse d'une respiration difficile. La position des épaules, pendant qu'il soutient son corps qui s'affaisse, montre que les muscles énergiques, communs aux côtes et aux bras, ont leur action concentrée vers la poitrine. C'est de la même manière qu'un homme affligé d'asthme appuie les mains ou les coudes sur une table, se penchant en avant, afin que les épaules puissent devenir des points fixes. Les muscles du bras et de l'épaule agissent alors comme muscles respiratoires et aident au mouvement de la poitrine, pendant l'anxiété pectorale qui appartient à la maladie. »

Rien n'est vrai que le beau...

On trouvera peut-être que sir Charles Bell estime surtout dans le GlMaUur le vraipathologiquâf auqfuel

Boileau certes ue pensait pas en disant du vrai quHl est beau et aimable. C'est aussi en invoquant le vrai en histoire naturelle, qu'il nous force de rabattre quelque chose de notre admiration traditionnelle pour le Laocoorif parce que le reptile qui enlace et broie une proie dans ses terribles anneaux ne songe nullement à lui déchirer le cœur, comme ferait le serpent allégorique du Remords.

Cette critique, malheureusement, frappe aussi sur Virgile, que nous voudrions défendre, en répondant pour lui que le dieu vengeur envoie contre son pontife un Python mythologique, un monstre de la fable, in* connu de Lacépède comme d'Âristote; car il est certain qu'un serpent vrai n'aurait pas eu cette sur^ abondance de venin (perfusus veneno) qui souille les bandelettes et les guirlandes de la victime, qu'il ne la mordrait pas avec une cruauté si vorace (depascilur morsu), tout en resserrant autour d'elle ses nœuds multipliés, et qu'enfin, Laocoou lui-*méme ne pourrait pousser des cris horribles (clamorea horrendos)^ dans l'étreinte qui Tétrangle et Tétouffe. Le divin Virgile traduisait littéralement la tradition populaire ^

^ Alichel-ÂDge, dans un sujet analogue, n'a pas oublié de rendre la torpeur dont sout frappés ceux qu'atteint le venin des reptiles.

Je ne puis résister au plaisir d'extraire de VAnaiomie et philosophie de V expression une dernière citation, qui ravive encore pour moi un souvenir d'Italie, une délicieuse promenade faite à Grotto-Ferrata avec mou ami Paul Balze. C'est dans le chapitre sur la souffrance physique que Charles Bell compare le possédé de la Transfiguration et celui de la fresque de Saint-Nil. « Deux des plus grands peintres, Raphaël et le Dominiquin ont représenté déjeunes démoniaques. Dans le couvent de la Grotto-Ferrata*, le Dominiquin nous montre le sien guéri miraculeusement par saint Nil. Le saint, un vieillard, est à genoux et en prières ; le jeune possédé est soulevé et soutenu par un autre vieillard, et sa mère avec un enfant est là qui attend la consommation du miracle. Les convulsions ont saisi le malade qui se renverse avec roideur en arrière, étendant les jambes spasmodiquement, de manière que les orteils seuls touchent la terre ; les yeux sont distors et les pupilles retournées sous les paupières. Ce serait la vraie position de l'espèce de contraction musculaire ou de tétanos, appelée opisthotonos, parce

* Par suite d*une peccadille, le Dominiquin s'était réfugié chez les moines de Grolto-Ferrata, qui le forcèrent de faire ses admirables fresques sous peine de le livrer à Tinquisilion.

que le corps est renversé en arrière, si les mains n'étaient pas déployées, les doigts ouverts et la mâchoire abaissée. Pour que la représentation fût tout à fait naturelle, il aurait fallu que le démoniaque grinçât les dents. Mais justement le miracle commence, puisqu'un des assistants obéit au saint en introduisant l'index de sa main gauche dans la bouche du jeune garçon et tient de l'autre main un vase plein d'une huile avec laquelle il s'apprête à toucher la langue. Dans la figure du possédé, le dessin et la couleur, dans celle des deux vieillards, la grandeur, font de cette fresque une des compositions les plus admirées de l'Italie. »

Dans son volume, Charles Bell place ici l'esquisse d*un cas i'opisthotonos traumatique, cas pathologique observé par lui chez un des blessés de la Corogne, où l'on voit tous les muscles du corps contractés, les fléchisseurs prévalant sur les extenseurs ; mais il avoue que le peintre qui reproduirait trop fidèlement tous les traits caractéristiques de cet horrible tétanos (attribué autrefois à la possession diabolique) risquerait d'exciter un sentiment par trop pénible.

Je n'hésite pas à déclarer avec Charles Bell que Raphaël doit céder la palme au Dominiquin : « On peut me trouver hardi de critiquer les œuvres de Ra«

phaél rmais J^ose dire que si oe grand mattre v^oliiti dans son earton de la Mort d'Ananiaif exciter Vh^t* reur, l'effet aurait été plus sûr^ grâce à plus de vérité dans les convulsions de la figure principale -^ au lieu d'une simple torsion du corps» Sa Transfiguration nous montre un jeune démoniaque dans Taccès eou« vulsif. J'espère n'être pas insensible aux autres beau^ tés d'un pareil chef-d'œuvre» ni présomptueux en disant que cette figure n'est pas naturelle^ Uo médeeift conclurait en le voyant que le jeune homme feint ub mal qu'il n'éprouve pas^ Jamais enfant u'eut des eoitvulsions pareilles. Dans les convulsions réelles, les muscles extenseurs cèdent aux contractions plus fort^ des muscles fléchisseurs , tandis que dans le tableau l'enfant étend les bras, et les doigts de la main gauehe sont tirés en arrière, ce qui est contre nature» Les extrémités inférieures ne sont pas plus conformes à li vérité : le possédé se tient droit et ferme. Les jreul devraient se tourner plus eu dedans et disparaître ea partie sous le front; la bouche est ouverte, ce qui est en contradiction avec l'état convulèiif et sans l'excuse qu'avait le Dominiquin. Les muscles des bras, enfin, sont exagérés à un degré que Michel- Ange n essaya jamais, et cependant ce sont encore les muscles extenseurs et les supinateurs qui soot

proé^iinçats., quand ce devrai eut élre les muscles fléchisseurs, n

Voilà encore de la critique chirurgicale» dira-ton, mais malheureusement elle est justes on ne saurait la trouver déplacée dans un ouvrage conçu originairement pour démontrer aux artistes Tutilité des connaissances anatomiques. Charles Bell n'en revint pas moins d'Italie avec tout son enthousiasme pour les œuvres de Raphaël etduDominiquin, comme pour celles de Michel-Ânge, mais avec la conviction que les artistes modernes» comparés aux anciens, sont restés inférieurs aux anciens dans la vérité anatomique. Au milieu des trésors de sculpture réunis par le cardinal Âlbani à la villa qui porte son nom , il est une statue qu'on suppose le portrait d'Esope et que Charles Bell soumet à la même analyse que TApoUon, critique piquante qui lui sert à démontrer que les bossus d'Athènes eurent aussi leur Phidias.

J'ai eu le bonheur de vivre pendant six mois à Rome» sous le même toit que mon illustre ami M. Ingres, et le paragraphe suivant de Charles Bell résume pour moi quelques-uns de nos entretiens de la villa Médici : « Si un peintre se persuade qu'il existe une beauté non définie, distincte de la nature et dont le type est dans sou propre esprit^ aes ouvrages manqueront de vérité, et

nous verrons la même figure continuellemenlreprodoite sur ses toiles. On prétend que Raphaël, ne trouvant aucun modèle digne de poser pour sa Galathée, aurait dit que rien n'était si rare que la beauté parfaite chez une femme, et qu*il substitua à la nature un certain idéal inspiré par sa propre imagination. C'est une erreur: les peintres n*ont dans leur imagination que ce qu'ils y ont mis. Il n'est en nous « aucun pouvoir de nous a dégager des choses terrestres et de nous élever dans « une sphère d'idées purement immatérielles, » en ce qui concerne surtout la figure humaine. On voit à la Farnésine des fresques de Raphaël et de ses élèves, qui me révèlent les études qui lui permirent enfin de composer, sinon de copier la belle Galathée ; il est évident pour moi quil ne se priva pas de modèles, parce qu'il sut éviter les imperfections et combiner les perfections. » Charles Bell ajoute qu'il admirait principalement à la Farnésine la beauté et la variété des têtes de femmes, l'arrangement des cheveux et la manière de les laisser flotter sur le cou et les épaules : aOù Raphaël avait-il donc trouvé tout cela? dans les rues de Rome peut-être. » Quoique né dans une ville qui a certes d'admirables types de femme, il me souvient des rencontres merveilleuses que j'ai faites, moi aussi, à travers Rome. Une fois au moins, j'ai vu et

suivi la Galathée de Raphaël, détachée de sa toile, et un jour que j'étais avec M. Ingres, entra Simart tout ému qui s'écria : « Je viens de découvrir la Yénus du Capitole, voulez-vous venir la voir, j'ai pris son adresse. ^

Burke l'avait dit le premier, M"® de Staël le répétait souvent : Les étrangers sont une postérité contemporaine. S'il y avait eu en France, pour entretenir Charles Bell, chirurgien, physiologiste et artiste, des chirurgiens et des physiologistes telsqueMM. Flourens, Roux, Marjolin, Magendie, etc., des artistes tels que Ingres, P. Delaroche, Scheffer, etc., il y avait aussi des contemporains dignes de le comprendre dans la patrie de Galvani, de Spallanzani, de Yolta, de Redi, de Scarpa, etc., ne fût-ce que le professeur Matteucci de Pise. A Rome il trouva aussi plusieurs de ses compatriotes empressés à lui faire les honneurs de la ville éternelle. Sous plus d'un rapport, le voyage d'Italie devait donc le réconcilier avec la science et les savants, en lui prouvant que ses titres étaient respectés au loin. C'était d'ailleurs pour lui une douce et glorieuse satisfaction que de rapporter ces croquis et ces notes qui allaient donner une nouvelle autorité au premier ouvrage de sa jeunesse. Cependant il semblerait qu*il revint en Ecosse avec toute sa mélanco-

lie, et peu disposé à rétracter ces paroles écrites Aws un de ses monologues de chaque jour, au retour sans doute d'une partie de pêche :

« Quiconque en sa vie s*est assis au milieu d'une eau courante sur un bloc de pierre doré par le soleil, et y a joué avec les herbes qui s'inclinent et les petites vagues qui bouillonnent autour du granit» doit> s'il a une âme, se souvenir de ce jour, vivrait-il un siècle. Qu'il revienne au même lieu, au bout de vingt ans de lutte contre ce monde tel que l'homme Ta fait, qu'il y revienne saluer la nature dans sa simplicité toujours là même, contempler la même colline sombre, les mêmes arbres toujours jeunes de verdure et les mêmes eaux limpides, — qu'il fasse ensuite un retour sûr luimême... et s'il s'estime plus qu'un liège qui flotterait au gré du courant, il a plus d'amour-propre que je n'en ai. »

Le grand Newton, peu de temps avant sa mort, écrivait cette mémorable réflexion : « Je ne sais ce que le monde pense de mes travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai pas été autre chose qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et trouvant, tantôt un caillou un peu plus poli, tantôt un coquillage plus joli que les autres, plus agréablement varié qu'oo

autre, tandis que le grand océan de la vérité s'étendait inexploré devant moi ^ »

Cette réflexion de Newton, comme celle de Charles Bell, appartient, il est vrai, au philosophe et au sage chrétien... mais, hélas! pauvre philosophie et pauvre sagesse humaines! elle peut être également la ré*flexion de l'homme malade. Depuis quelque temps, Charles Bell souffrait des premiers symptômes d'une angine du cœur. Il fit une excursion à Londres, après son cours du premier semestre de 1842, et il arriva le 27 mai k la campagne de M. Holland, près de Worcester. Les sites des bords de la Severn le ravirent ; il dessina Téglise de Hallow Park, avec le cimetière planté de beaux ifs, et, le soir, il disait h sa femme : « Ces lieux sont pleins de charme... il me semble que j'y ferais volontiers une longue halte. » Ces mots

* Je cite la phrase telle que la traduit M. fiiot, dans Tarlicle Newtoh de la Biographie Universelle. Sir David Brewster, qui la rapporte aussi dans sa Nouvelle vie de Newton^ ajoute : « Quelle leçon pour les savants vaniteux et présomptueux, — pour ceux-là surtout qui n'ont jamais trouvé ni le caillou un peu plus poli, ni le coquillage plus agréablement varié! Quelle préparation pour les dernières recherches et les dernières découvertes de rintelligence n son déclin, «pour ces doctrines inspirées qui peuvent seules jeter une clarté sur le sombre océan de la vérité inconnue ! » {Life of Sir Isaac Newton, vol. II, p. 497.)

étaient-ils l'expression d'un vague pressentiment? La soirée se passa gaiement dans la famille de M. Holland, et, seule, lady Bell, avec ce regard de T affection inquiète à laquelle rien n'échappe, s'aperçut que son mari devenait pâle par moments, quoiqu'il parlât avec son animation habituelle du beau tableau de la Cène de Léonard de Yinci, dont son hôte lui montrait une gravure. Charles Bell répéta le mot de tendre reproche que le Sauveur adresse à ses disciples, et comme les chefs-d'œuvre de Tart élèvent l'âme à Dieu aussi bien que les beautés de la nature , il se fit lire en se couchant un psaume et cette prière du culte protestant qui implore « la paix que le monde ne saurait donner *. » Après quelques heures de sommeil, il se réveilla avec un accès de spasme, pria sa fidèle compagne de le soutenir dans ses bras, et il expira !

Charles Bell fut regretté, non pas seulement de sa famille, mais encore de ses amis, car il en avait, et était ftût pour en avoir, — assez grand pour rendre ses rivauxjaloux, trop bon pour qu'ils ne lui pardonnassent pas tôt ou tard sa supériorité. S'il n'était pas parfait,

N'est-ce pas un pendant à cette dernière scène de la vie de Gharles-Qiiint, où l'auguste reclus de Yusle contemple un tableau du Titien ? — Voir ma Chronique de Charles-QuMf 2« partie.

ses imperfections étaient de celles qui ne déplaisent pas aux nobles ambitions comme la sienne. Il aimait ce qui était beau, en homme d'imagination ; il voulait que le beau même fût utile, en philanthrope pratique. L'anatomie ne fut pas pour lui la froide nomenclature des diverses parties d'un cadavre. Il écrivait, en mars 1818, dans son journal : a J*ai demandé une conférence à Rennie, l'ingénieur, pour l'entretenir de l'utilité de Tanatomie, et lui montrer comment Dieu tout-puissant fait des arches, des ponts, des câbles et tout ce qu'entreprennent les ingénieurs. » Dans l'étude de la mort, il y avait donc pour Charles Bell la science de la vie physique ; mais, élevé par une mère pieuse, mettant Fart et la science du grand architecte de l'univers au-dessus delà science et de l'art des hommes, il aurait dit volontiers, comme Galien, interrompant une autopsie : « Ce n'est pas une leçon d'anatomie que je répète, c'est un hymne en l'honneur du Créateur. »

Nous faisions allusion en commençant au petit volume dans lequel sir David Brewster a successivement raconté les vies de Galilée, de Keppler et de Tycho- Brahé, sous le titre i'Histoire des martyrs de la

science. Charles Bell pourrait figurer, disions-nous,

dans ce martyrologe; mais pour conserver à sa biographie une moralité philosophique, nous redirons aussi qu*il ne fut réellement le martyr que de son ioiaginatlon ; car il eut à lutter sans doute, mais c'est la condition de toute science comme de toute vertu ; condition à laquelle sir Isaac Newton n'avait pu se soustraire *. c( La douleur, remarque sir Charles Bell (dans son Anaiomie et Philosophie de V expression), est, dit-on, un mal inutile : je réponds qu'elle est nécessaire à notre existence. C'est elle qui réveille les facultés dormantes de rhomme quand il entre dans la vie, et qui lui donne la conscience d'être. Imaginer l'absence de douleur, . ce n'est pas seulement imaginer un nouvel état de rhomme, mais encore le changement complet de tout ce qui est sur la terre. Comme habitant du globe, et par la conséquence de la loi générale de la gravitation, le corps humain doit avoir sa pesanteur. Il doit avoir des os comme piliers de support et comme leviers pouir raclion de ses muscles. Cette structure mécanique exige une complication et une délicatesse de contexture au delà de notre conception. C'est à protéger cette

' Yoir^ dans Tarticle de la Biographie universelle^ par M. fiiot, et dans Touvrage cité de sir David Brewsler, les accusatioQS de Leibnitz cootre Newton^ ses querelles avec Hooke, Flamsleed, etc., etc. — V. aussi V Appendice, p. 224 et 276.

contexture si fine qu'est destinée la sensation de la douleur. Elle est la sauvegarde du corps ; elle nous réveille à ces atteintes périlleuses qui tendent à nous détruire ; elle nous avertit de le^s éviter. » — Ce que disait Charles Bell de la sensibilité physique ne peut-il s'appliquer à la sensibilité morale? Les contrariétés, les chagrins, les injustices sont nécessaires pour en* tretenir la surveillance et l'activité de notre âme.

Si Charles Bell ne fut que simple chevalier de l'ordre guelfe ; s'il méritait de plus insignes honneurs que ceux qui lui furent décernés, u'eut-il pas le tort d'ou« blier quelquefois pour son bonheur qu'il n'est pas d'apothéose pour le sage ni de canonisation pour le saint de ce côté-ci de la tombe?

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