‹ Sir Charles BellChapitre 3 sur 15 · ESQUISSES BIOGRAPHIQUES. — PHYSIONOMIES MÉDICALES · texte numérisé non relu

ESQUISSES BIOGRAPHIQUES. — PHYSIONOMIES MÉDICALES

Mira, que medico he sido,

non esta olvidtda

La ciencia.

Caldbbon db la Barca, El Medico de su honra.

Honora medicum^ ditTEcclésiaste. Je suis personnellement trop intéressé à ce précepte pour l'oublier. Loin de moi l'idée de trahir les mystères de Tart ou de faire la satire de ceux qui le professent. Je l'avouerai, cependant, il serait fâcheux pour la littérature satiri-

1 Ce fragment a déjà été imprimé à la date de 1834 comme prolégomène d'un conte anatomicjue dont le fameux Yésalç était le héros.

que et coiqiqu^ que \m^ \^^ m^depios auteurs eurent les mêmes scrupules. Yorick disait de uûtfe ^paiété, si fière de sa civilisation iiiveleuse, qu'elle ne ressemblait pas mal à un sac de vieilles pièces de monnaie usées par le frottement. La comparaison devient d'autant plus juste aujourd'hui, que nous avons perdu jusqu'à Tenveloppe supercutanée <lu costume, qui, 4u temps d'Yorick, différenciait au moins les classes et les états. Eh bien ! s'il est une profession où les physionomies originales soient encore un peu moins rares, c'est celle des médecins. Aucune n'offre plus d'honorables caractères, plus de nobles dévouements, plus d'esprits logiques ou élevés, mais aucune aussi n'offre plus d'individualités exceptionnelles, comme nous disons depuis quelque temps, plus d'humoristes, comme disent les Anglais. Il est vrai que pour comprendre les humeurs bizarres ou les vertus d'une caste d'initiés, il faut être initié soi-même. Je n'ai jamais vu faire au vrai la caricature d'un docteur que par un confrère. Non que je veuille insinuer qu'il suffirait d'être médecin pour refaire, par exemple, le livre intitulé : Mémoires d'un médecin, cadre heureux, mais rempli à moitié, où il fallait placer d'autres personnages que des patients, pour créer un pendant à Gil Bios, cet admirable tableau de la vie humaine, dont je re-

fripon.

Voqs qui crpye? qw'pn ne pç^t pla§ rire des enfante d'IJippocrate, ^prfes Molière, lise?;, dans le grand Dictionnaire de^ sciences mé^icalçis, l'article, AfÉpEciN, vous verrez que de varjétés encore dans le genre et l'espèce : — le médecin pédant et le médecin pctitnoaitre, le médecin brusque et le médecin galant; il n'est pas jusqu'aux classiques Purgons, qui n'aient là leurs héritiers traditionnels. L'auteur trouve même à faire toute une monograpliie d'un genre hybride ou bâtard, la monographie des charlatans, qu'il range dans une classification calquée sur celle des insectes *.

1 G'csl une classification demi-bouffon ne et demi-savante à la manière de celle de M. Ch. Fourier le phalanstérien, dans sa Théorie des analogues : « Ainsi que les insectes, les charlalans sont répandus avec une abondance vraiment prodigieuse, changent plusieurs fois d'extérieur, revêtent mille formes diverses. Les uns semblent avoir des ailes comme les phalènes : ce sont les charlatans titrés qui s'élèvent aux plus hautes dignités; les autres se traînent à Tinstar des cimeœ et se décèlent par leur manège vil et odieux, comme les cimex par rôdeur infecte qu'ils exhalent. Ceux-ci traînent obscurément leur existence, et, de même que les acarus, sont presque imperceptibles ; ceux-là brillent au grand jour, habitent les salons, et appellent les regards de l'observateur par le bruit qu'ils font et le bruit qu'ils font faire, comme les grands scarabées par leur grosseur et leur forme singulière. Enfin, tel

Quant k moi, si je me croyais le talent de peindre» au lieu de tracer ainsi des portraits de fantaisie, mémoriographe plus sentimental que critique, je préférerais esquisser, pour moi plutôt que pour mes lecteurs, quelques-unes de ces hautes renommées ou de ces physionomies originales du monde médical, qu'il m'a été donné de rencontrer dans ma vie, et dont mon imagination impressionnable oppose souvent les têtes antiques aux figures moins caractérisées de nos écoles et de nos académies actuelles^.

Gomme tous ceux de mes contemporains qui ont vécu à peu près la moitié du nombre d'années que le Psahniste assigne pour durée à la vie de Thomme, j'ai pu connaître de ces vieux prêtres d'Esculape, reliques vivantes de l'ancien régime en médecine, traditions personnifiées de je ne sais combien de systèmes ou de dogmes empiriques, dans la foi desquels moururent nos pères. Hélas ! quand nous étudions l'histoire de ces panacées, qui ont du moins immortalisé leurs inventeurs, ne semble-t-il pas que c'est de nos thèses

charlatanisme se défend par son impudence, comme les coléoptères par les étuis cornés qui les enveloppent, etc. »

* MM. Scribe et Mazéres ont peint un charmant caractère de docteur dans le Charlatanisme, Le docteur Rémy n'est autre que M. Blache.

que veut parler TEvangile en disant : Tradidit mtindum disputationibus eorum ?

La première figure de médecin qui fit impression sur mon esprit, et que j y retrouve encore distinctement gravée au milieu de mes souvenirs d'enfance, est celle du célèbre docteur Pomme, le médecin des vapeurs, plus qu'octogénaire déjà au commencement de ce siècle. La grande vogue du docteur Pomme remontait au règne de Louis XY, alors que les vapeurs, que nous nommons aujourd'hui des névralgies ou des névroses, étaient la maladie de toutes les dames de la cour et du grand monde. Tronchin seul avait plus de réputation que le docteur Pomme ; il est littéralement vrai qu'on l'appelait d'Arles k Paris, c'est-à-dire de près de deux cents lieues, ce que fit plus d'une fois, entre autres, la duchesse de Ghevreuse, ou je ne sais plus quelle duchesse, à qui chaque visite du médecin d'Arles coûtait dix mille francs. Le docteur Pomme attribuait toutes les maladies à la même cause, et n'avait qu'un remède fort simple pour toutes, la tisane de cou d'agneau. Il n'en avait pas moins trouvé matière à écrire un gros volume sur les vapeurs*. La

^ Traité des vapeurs. Je crois que la première édition était de 1760. Je n'ai que la seconde^ imprimée à Lyon chez Benoit Ouplaix, M DGG LXV, avec approbation et privilège du roi.

Révolution, qui vint si brusquement guérir les petites maîtresses de leurs maux de nerfs, diminua beaucoup la pratique du docteur Pomme, et, si je ne me trompe, le persécuta lui-même comme médecin de maladies aristocratiques. Il fut forcé de se cacher ; mais il reparut après le 9 thermidor, avec sa perruque à frimas, sa canne à pomme d'ivoire et sa tisane de cou d'agneau, toujours fidèle à ses opinions politiques et à ses opinions médicales, comme si dix ans de république n*avaient pas changé le tempérament national, pensant peut-être que la France aurait évité sa fièvre révolutionnaire, et par suite les horribles saignées de la Terreur, si elle se fût mise au régime de sa panacée rafraichissante.

La maison de mon père, dont j'ai raconté la légende*, touchait à celle du docteur Pomme, et ce voisinage me valait, lorsqu'il me rencontrait, une petite tape amicale sur mes joues d'enfant, parfois même quelques mots d'encouragement qui me rendaient tout fier. Cependant j'étais plus heureux encore, je l'avoue, de la protection spéciale de son valet de chambre, nommé Pitre, grâce auquel je jouissais de l'entrée de son jardin hors de la ville, avec deux privilèges :

i Ljp Trésor du Plafi de la cour, épisode du Dfrnier roi d'Arles^

Iç . premier , de dénicher tous les moineaux qui s'emparaient chaque année d'une étage inhabité de la maison ; le second, de grimper sur un micocoulier, dont le rameaux élégants couronnaient une vieille muraille, et d*y manger gratis autant de fruits que je voulais, tandis qu'il en coûtait un sou par tête aux autres enfants, pour les profits du jardinier^ Ces petites particularités ont contribué sans doute k conserver dans ma mémoire la figure imposante du docteur Pomme, que je crois entendre encore grondant sa servante en descendant les escaliers, ou reconduisant un malade jusqu'à sa porte, pour lui recommander une dernière fois la tisane de cou d'agneau. Cette figure s'était n^éme tellement emparée de ma jeune imagination, qu'elle y fit longtemps tort à toute espèce de renommée médicale qui m'apparaissait avec des attributs moins sérieux et moins antiques. Je n'aurais pas eu alors, par exemple, la même foi à un très-spirituel et très-savant docteur de Saiut-Remy, qui daignait aussi me taper familièrement sur la joue à la même époque, mais qui, doué de la gaieté la plus communicative, est toujours sûr de faire rire ses malades, s'il ne l'est pas toujours de les guérira

1 Hélas! pauvre Ypciçl^! A(. jMercurin n'est plus. Il était le médecin dg l'hQspÎQe dç^ ^{{énés de Saip^-P^ul, qù U ^st heu-

En Tannée 1813, où, sortant du collège, j*amvai k Montpellier pour prendre rang moi-même parmi les enfants d'Hippocrate, je ne nierai pas que quelques intermédiaires n'eussent un peu altéré le premier type de médecin qui s'était offert à moi dans la personne du docteur Pomme ; mais le jour où, empressé d'aller me faire immatriculer au registre des étudiants, je traversai les salles que décorent les portraits des vieux professeurs et docteurs régents du Ludovicée, à l'aspect de toutes ces vénérables têtes, la chaîne du passé fut tout à coup renouée dans mon esprit; plus que jamais la vraie science doctorale me sembla devoir être indispensablement couronnée d'une perruque, et armée pour sceptre d'une canne à pomme d'ivoire ou à pomme d'or. Muni de mon premier reçu d'inscription, j'allai donc m'asseoir plein d'une émotion respectueuse sur les bancs de la salle inaugurale des cours, et dès

reusement remplacé par le docteur Casimir Blain. Dans Tin- Iroduclion au Dernier roi d* Arles j'ai mentionné quelquesunes des illustrations médicales et chirurgicales de la ville d'Arles : le docteur Vauthier, le docteur Clément, qui furent des médecins de cour.

Parmi les prédécesseurs du docteur Pomme, je dois signaler le docteur Du Laurens qui^ entre autres ouvrages, avait rédigé une Anatomie en latin, où Ton remarque nnEssaisur la main^ que Charles Bell ignorait sans doute quand U écrivit le sien.

qu'un murmure d'approbation et les applaudissements d'usage m'avertirent de l'entrée du professeur, mes regards fixés sur la chaire s'attendaient à y voir monter un vieillard semblable aux portraits que je venais de saluer religieusement, paré de l'épitoge et de tous les insignes du professorat. Quelle fut ma surprise à l'aspect d'un homme en frac, au teint rosé, au toupet blond, à la démarche droite, et agitant avec grâce devant ses organes olfactifs une rose épanouie ! Toutes mes idées du type médical étaient bouleversées. Une fois dans la chaire, ce professeur élégant promena sur ses auditeurs un regard mêlé de bienveillance et d'autorité ; puis, d'une voix sonore et vibrante, d'un ton de prophète ou plutôt de tribun, il commença un admirable discours, riche d'images et de mouvement, mais toujours contenu par le goût. C'était le célèbre professeur Baumes : à sa voix puissante, le prestige . de la vieille médecine s'évanouit, et pendant tout le temps que je demeurai à Montpellier, j'aurais eu de la peine à personnifier un type de professeur sous une autre figure que celle d'un blond Apollon, avec une rose à la main. — J'en demande pardon à quelques têtes poudrées de Montpellier *, qui étaient plus en

> Entre autres celle du bienveiUant professeur Vigaroux, toujours souriant et citant volontiers feu son illustre père.

hirmonie avec h tête du docteur Pomme et avec les portraits académiques de Técole. Mais il y avait d'ailleurs à côté du professeur Baumes deux oo trois autres supériorités coiffées h la Titfis : Tincisif professeur Pages, le persuasif professeur Lordat, élève chéri deBarthez, et le professeur Belpech, dont la mort tragique vient de laisser Dupuytren sans rival. Il faut bien le dire enfin, au nom de mes condisciples, jeunesse indocile et frondeuse, ce n'étaient pas les têtes poudrées qui nous inspiraient le plus de respect et de confiance. Je pourrais citer quelques anecdotes piquantes, pour faire connaître le professeur Baumes, mais j'en ai déjà tiré parti dans un autre ouvrage, et je ne veux esquisser ici de mes types que le simple galbe. Sans autre transition, je passe à Timpression nouvelle, qui cinq ans plus tard ressuscita dans mes souvenirs la physionomie du docteur Pomme.

J'arrivai à Paris jeune docteur, et directement intéressé désormais à contredire Tancien proverbe : « jeune chirurgien et vieux médecin. » J'avais un peu oublié le docteur Pomme et sa patriarcale figure; mais une lettre de recommandation m'adressait à un ami de ma famille, chez qui te hasard me fit rencontrer, dès ma première visite, le baron Portai; — et ce fut pour moi une véritable apparition du spectre

de la vieille luédecitie. Je dis le spectre, et le mot est à peine une métaphore pour qui se rappelle ce personnage plus qu'octogénaire, ce cadavre desséché, sur lequel on eût pu démontrer facilement Tostéologie, atteint d'une aphonie qui lui laissait à peine un souffle pour communiquer avec les vivants, mais à qui son âge même, son nom et ses titres assuraient le silence général quand ses lèvres articulaient en paroles son reste de voix *. Ma qualité de confrère me valut, malgré ma jeunesse, une présentation à ce vénérable professeur ; mais j'en obtins un léger signe de tète seulement, car j'interrompais une de ces causeries que le grand archiâlre ne haïssait pas, et qu'il se hâta de reprendre, lorsque, par réflexion, il se dit sans doute que je n'étais pas tout à fait un profane. Justement, le baron Portai parlait de lui-même, et de ce siècle dont il conservait en partie le costume. J'écoutai très-dévote-

• Un de mes spirituels confrères, le docteur Réveiilé-Parise, d qui je lisais ce portrait, m'a cité une anecdote qui en prouverait au besoin Texactitude : lorsque la croix de commandeur de la Légion d'honneur fut donnée au baron Portai, ce fut avec une vraie surprise et une sorte d'agitation qu'il lut la lettre du ministre qui lui annonçait cette faveur nouvelle. (( £n vérité, dit un docteur témoin de son bonheur, M. Portai a été si ému que s'il lui restait une dernière goutte de sang dans les veines, il en aurait en une attaque d'apoplexie. r>

ment: c( C'était en 1766... » Mais comme je ne suis pas très-sûr d'avoir .retenu précisément les propres expressions du narrateur, je dirai seulement qu'il racontait son arrivée à Paris et Thistoire de sa fortune médicale. Le jeune' Portai était venu à pied de GaiU lac à Paris, plus riche d'espérances que d'argent. De Lyon à Roanne, comme il cheminait lestement avec son léger paquet au bout d'un bâton, il remarqua un jeune péripatéticien comme lui, tout aussi peu chargé de bagage, qui suivait la même route depuis quelque temps ; la conversation s'engagea entre les deux voyageurs : tous deux venaient du Midi, tous deux se rendaient à la capitale, l'un pour s'y faire un état comme chirurgien, l'autre comme ecclésiastique. Le jeune docteur et le jeune abbé se lient d'amitié pendant ce pèlerinage à frais communs. Arrivés à Paris, ils se logent dans la même mansarde et continuent à rêver ensemble le succès de leur première opération chirurgicale, et de leur premier sermon. Un jour, la Gazette leur apprend qu'une des princesses filles de Louis XV est malade dangereusement : « Âh ! si je pouvais au moins être chargé de l'ouvrir après sa mort, » dit le jeune docteur; « et moi, de prononcer son oraison funèbre, dit le jeune abbé... notre fortune serait faite I » La princesse mourut : le vieux

Ferreili» qui était le compatriote de Portai, le choisit pour faire, sous sa surveillance, l'autopsie de Tauguste défunte, et Portai s*en acquitta avec une adresse qui lui valut, Tannée d'après, la chaire d'auatomie au Collège de France, et successivement tous ses autres titres et places. Une recommandation du même genre fit désigner son ami pour prononcer l'oraison funèbre de très-haute et très-puissante princesse... j'ai oublié les noms. Â quelques années de là le panégyriste de la fille du roi prononça devant TAcadémie française le panégyrique de saint Louis, il devint grand-vicaire de Lombez, hérita du fauteuil de Lefranc de Pompignan, fut député aux états généraux, évéque de Montefiascone et cardinal... C'était l'abbé Maury. Ces deux grands dignitaires de la médecine et de TÉglise ne se sont jamais perdus de vue depuis leur point de départ dans la carrière de leurs grandeurs.

Cette anecdote historique, fort agréablement racontée, acheva de me réconcilier avec la perruque à marteau, l'habit français, la canne à pomme d'ivoire et les souliers a boucles du professeur. La date du début de son récit avait ajouté encore à sa solennité. J*ai recueilli depuis, dans les salons hospitaliers de sa fille, dans la conversation des docteurs Dalmas et Bousquet, d'autres anecdotes curieuses du docteur Portai.

Je remarquerai en passant que le Midi a foUfni h Paris plusieurs de ses célébrités médicales, entre âU^ très le professeur Alibert, type du médecin artiste et du savant aimable ; mais je ne veux parler ici que àeû morts, quelque plaisir qu'on ait à louer ses amis Vi^ vants*.

Les médecins anglais figurent en assez grand nombre sur mon album de portraits-types et de docteurs humoristes. Vhumeur anglaise est deux fois plus excentrique chez les successeurs du premier Browne et de Sydenham. Je pourrais raconter plusieurs anecdoctes d'Âstley Cooper et de Charles Bell, de Baillie et d*Abernethy, à Londres, d'Hamilton, à Edimbourg, de J. Thomson et du docteur Monro enfin, possesseur de la belle collection de pièces anatomiques de son père, dont il était si jaloux, si avare^ qu'on ne pouvait en obtenir la vue que par ruse et artifice.

' J'ai dit que ce D*était ici qu'un fragment, ce qui explique que dans mes souvenirs de Montpellier je n'ai nommé ni le professeur de Gandolle^ ce type de Télocution élégante, ni le professeur Virenque et ses calembours, ni le professeur Lafabrie et ses bons mots, ni le professeur Berthe, mou aimable compatriote^ ni le professeur Broussonet, qui fut toujours si

J*ai pu voir encore en Angleterre le fameux Jenner, et, au lieu de m'entretenir avec lui de la vaccine, je me trouvais ramené sans cesse par d'adroites transitions à lui donner une louange qui semblait le flatter bien plus que celle de sa célèbre découverte. Quelqu'un lui avait dit probablement qu'il passait en France pour un médicastre campagnard, et le vieux Jenner tenait à me persuader, à moi voyageur français, qu'il était un gentleman et un poète. Ce n'était pas tout à fait le cerf prisant ses bois plus que ses jambes, à en juger par cette pièce de vers qu'il voulut bien me donner^ et où il est impossible d'exprimer plus poétiquement tous les phénomènes naturels qui précèdent la pluie.

A UN AMI QUI M'iirvrrAIT A UNE PARTIE DE CAMPAGNE.

Les vents commencent à souffler sourdement ; les nuages noircissent ; le thermomètre descend ; la suie tombe ; les épagneuls dorment, et les araignées sortent en rampant de leurs toiles. Hier au soir^ le soleil se coucha pAle> et la lune cacha sa tête dans un cercle rouge. Le pâtre expérimenté pousse un soupir, car, voyez! un arc-en-ciel encadre Thorizon. Les murailles sont humides \ les fossés exhalent une mauvaise odeur; la pimprenelle ferme ses yeux cramoisis. Écoutez

bienveillant pour moi, ni le professeur Prunelle, dont j^éprouvai rhumeur moins gracieuse^ etc.

comme les chaises et les tables craquent ; la vieille Betty se dit à la torture tant ses articulations la font souffrir. Les canards élèvent leur voix nasillarde» les paons leurs cris ai« grès; les montagnes lointaines semblent se rapprocher de nous ; les porcs grondeurs sont inquiets ; les mouches turbulentes tourmentent les vaches ; T hirondelle rase de son aile le gazon ; le grillon chante ; le chat assis au foyer caresse ses moustaches avec le velours de ses pattes ; les poissons montent à la surface de Teau transparente et y attrapent les mouches étourdies. On a vu ce matin au point du jour les moutons brouter les prairies d'une dent avide. Quoique nous soyons au mois de juin, Pair est froid ; le merle siffleur se tait; les vers luisants, nombreux et brillants, ont illuminé tout le vallon la nuit dernière ; le sale crapaud sautait et rampait au crépuscule sur la pelouse ; la grenouille a échangé sa robe verte contre un vêtement noirâtre ; la sangsue^ troublée au fond du bocal, s^est élevée jusqu'au bord; la poussière docile au caprice du vent se joue en rapides tourbillons ; mou chien, naguère si gourmand, laisse là les os de mouton pour se gorger de chiendent; et voyez ces corneilles, comme leur vol est étrange ; elles imitent Tessor incertain du cerf-volant d'un écolier, ou semblent se précipiter comme si elles étaient atteintes par le plomb du chasseur. 11 pleuvra très-certainement. Je vois avec douleur qu'il faut remettre notre partie à un autre jour.

Dans la traduction, ces vers ne sont plus qu'une énumération de phénomènes, mais, je le répète, ils sont très-poétiques dans roriginal.

I, — Pa« 22.

a Au dehors, Tintelligence commerciale des Ecossais fonde des colonies, découvre des îles et perce des isthmes pour réunir des continents^ etc. »

Dans cette rapide énumération, j'omets des noms éminents ; mais ici j'ai surtout voulu indiquer un Ecossais remarquable auquel j'avais consacré un paragraphe dans Thistoire des rivalités de TAngleterre et de l'Ecosse, servant d'introduction à mon Histoire de Charles-Edouard : c'est William Paterson, le fondateur de la Banque d'Angleterre et le colonisateur de l'isthme de Darien. Aucun Ecossais n'excita plus que lui Tanimosité jalouse de l'Angleterre ; aucun ne fut plus livré aux traits de la satire ; si bien que lord Macaulay lui-même, se laissant entraîner à Topinion des pamphlets du temps , le représente dans sa belle histoire comme un aventurier dans la science des calculs, un spéculateift* aussi ingénieux que Law, mais moins scrupuleux encore : « Ses amis disaient qu'il avait été un missionnaire ; ses ennemis qu'il avait été un boucanier. » — W. Paterson vient enfin de trouver un compatriote pour le réhabiliter par la publica-. tion de ses œuvres, accompagnées de notices biographiques. Mais je ne connais encore ces deux volumes,

récemment édités par M. Baniiister, que par l'analyse qu'en fait la Litierary Gazette, numéro du 4 septembre 1858, p. 398.

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