SIR GEORGE - ÉTIENNE CARTIER
BARCNNET.
CE croquis n'est point parfait sous le rapport littéraire mais il a l'avantage de présenter l’homme, dégagé de la personnification du chef politique.
Sir George était de taille moyenne, un peu petite même, ce qui n'empêchait pas qu'a première vue il nous donnait l'idée d’une vigueur peu commune. Sans ètre gras, il était rondelet, potelé, si bien que nerfs et muscles étaient comme enfouis sous cette enveloppe. La main et le pied petits, d'un modèle superbe. La tète, plantée aplomb sur le cou, était d’une mobilité extrème ; en parlant, il la remuait de mille manières, qui toutes signiliaient quelque chose; aussi le mouvement qu'il lui imprimait sans relâche pendant ses discours causait-:l la surprise des étrangers. La pétulance toute française que l’on à toujours remarquée en lui n'avait rien cependant de ce cachet importun, ou encore frivole, que les Anglais veulent absolument reconnaitre dans le caractère français. Ses agissements avaient des allures de lion ; on les à confondus avec la brusquerie, mais bien à tort, Quant il voulait être brusque, il ne se ressemblait plus. Nous ajoutons qu’il se dominait assez pour s'emporter rarement, très-rarement, au-delà d’une certaine mesure calculée d'avance,
Sa physionomie était remarquable pour la vivacité que lui communiquaient les yeux, et lorsqu'il parlait, par la succession rapide des sentiments qui s'y reflétaient. Il se faisait souvent mieux comprendre par un jeu des muscles de la face que par une expression parlee, surtout en conversation intime. Dans son bureau, il était are qu'il achevât une phrase lorsqu'il s'adressait aux employés : sa tigure devançait les mots de la fin, et il savait qu'on le comprenait.
us: (ms
Nul des portraits que nous possédons ne donnent une idée exacte de sa figure, sur laquelle les impressions passaient et repassaient comme un soufHe sur l’eau, sans laisser de trace. La photographie saisit bien les traits qu'on lui présente, mais elle ne rend pas comme ie pinceau lex Xpr'ession habituelle d'une physionomie. Or, donner le portrait de sir (reorge sans ce reflet qui illuminait toute sa figure, c’est donner le portrait d’un masque, où plutôt d'un mort, car la vie n’est plus dans ces lignes rigides et dans ces traits compassés que rien n’anime et ne fait vivre.
Mangeant peu, dormant bien, mais pas longtemps, sir Creorge menait une vie réglée, selon l'expr ession populaire, comme un papier de musique. Entre deux nuits, il ne perdait pas un instant. Sa journée était d'avance distribuée de telle manière qu'il avait plutôt l'air d'obéir à sa montre qu’à la succession de ses idées. Ce qu'il a eu d’affaires en main et ce qu'il en a expédiées est presque incroyable, Il savait travailler vite et bien,—grand art que possèdent peu d'hommes publics. Néanmoins, au “milieu de ce mouvement dont il était le centre, le point d'attraction et d'inspiration, rien ne se faisait hâtivement. On courait, on se pressait, on allait à toute vitesse, mais chaque chose ayant passé par une période préparatoire, il s'ensuivait que rien re se complétait hors de sa surveillance, Lo multiplicité des genres d’affaires semblait plutôt l’aiguillonner que le dérouter, Chef attitré d'un département, il avait presque toujours deux ou trois autres ministères à diriger, soit à cause de l'absence d’un collègue ou afin d’initier un nouveau ministre à ses fonctions. Sa part de travail au ( onseil Privé dépassait souvent la moitié de toute la Done qui s’y faisait. Et avec cela, il se réservait certaines heures pour la lecture. Les livres lui passaient sous la main par douzaines. Sa méthode consistait à débarrasser le sujet de ses formes d'exposition, de son enveloppe littéraire et à “ frapper ” la pensée fondamentale de l’auteur, Un volume était lu en une heure, quelques fois en moins de temps, ce qui n'empêchait pas qu'avec sa prodigieuse mémoire il retenait et la substance et les principaux arguments de l'ouvrage. Quant aux lois il les savait par cœur, il pouvait les réciter, —il les avait fuites pour la plupart.
Ïl avait la science des détails dans les écrits de tous genres mais ilne perdait pas son temps à les compléter. Cela regardait ses secrétaires, Aussi écrivait-il rarement, Quant il dictait, les points de suspension qui indiquent le “ remplissage ” se posaient plus nombreux sur le papier que les mots essentiels, qu'il S'occupait avant tout à faire ressortir et à mettre en place. Une fois la pièce dressée dans toutes ses parties, il la scrutait minutieusement avant de signer.
oo, mm
J'ai dit qu'il écrivait rarement, On ne lira pas sans curiosité le billet suivant que lui envoya un jour M. Chauveau :
‘ Votre calligraphie, qui est cependant meilleure que la mienne, fait que ‘ je n'ai pas pu lire ce qu'il y avait dans l'enveloppe de lettre que vous m'a- ‘‘ vez adressée, J'ai trouvé cependañt que ces hiéroglyphes avaient un ‘© aspect bienveillant et je vous en remercie’?
Jamais esprit plus actif n'habita un corps mieux fait pour supporter la fatigue. C’est une observation qui peut-être n'a point eté faite en public mais qui n’en est pas moins juste : sir George était doué d’une charpente physique extraordinairement solide. Grâce aux ressources qu'il tirait de là, et aussi grâce aux habitudes tempérantes qu'il a toujours suivies, il pouvait accomplir réguliorement ses quinze ou seize heures de travail par jour sans paraître atteint par la fatigue. Nous ne disons pas qu'il fut aussi dispos à la fin de sa journée qu'au commencement, mais il n’y paraissait pas à sa figure, à sa parole et à l’activité de tout son corps. Cependant, ce régime le rumait, chacun le comprend. Ce qui lui fut le plus dommageable, ce qui lui donna le coup fatal, c'est la privation presque absolue de tout exercise de marche, Rester assis pendant quatre, cinq, ou six heures, au pupitre, à travailler de la tête et de la plume, ensuite «e lever pour prononcer de longs et fatiguants discours, et reprendre son siège et son travail pour tout repos, voilà à quoi se bornait la vie physique de cet homme plein de vie, de sang, de sève et dévoré du besoin d'agir. Sans la forte constitution dont il était doué, il serait mort encore plus tôt.
On cite les deux ou trois occasions unicues où il s'est &bsenté une heure ou deux de son siége durant les séances du parlement. Quel que füt le sujet du débat, Cartier veillait à la manœuvre. Ses collègues disparaissaient et reparaissaient tour à tour pour aller respirer l'air frais, manger un morceau sur le pouce et même dormir lorsque la séance se prolongeait outre mesure, mais Cartier restait à son poste, l'œil au guet, l'oreille tendue, la réplique sur la langue et toute sa personne prête à bondir dans l'arène à la première incartade de ses amis comme de ses adversaires. Le vide que sa mort laisse dans les Communes est tout-à-fait hors de proportion avec celui que causerait le départ d’un autre ministre, sir John A. Macdonald excepté. Que de fois, accablé en apparance par la lassitude il s’est posé la tête entre ses deux bras appuyés sur son pupitre, et la Chambre l’a cru endormi. Mais à peine un orateur de l'opposition avait-il terminé son discours ou lancé un mot qui appelait son attention, que le lutteur se redressait et relevait un à un les points de l'attaque, preuve qu'il avait tout entendu. M. Howe y fut pris une nuit. La Chambre avait siégé jusqu’à l'aurore et le ministre de la milice avait la tète posée depuis deux
heures sur son pupitre, Au moment Où M. Howe exposuit le rôle que sir George avait joné dans l'affaire en litige, il s'aperçut de l'attitude de son adversaire et se déclara courtoisement prêt à remettre cette partie de son dircours à la séance suivante, mais sir Greorge découvrant un côté de sn tigure, lança de sa voix perçante un ‘je ne dors que d'un œil ! ” qui eut l'effet d'un coup de tonnerre,
Son amour du travail était illimité, Nous l'avons vu, vers la tin de mai 1862, débarquer des chars du Grand-Trone, à Montréal, expédier son bagage à sa résidence et se diriger tout droit vers son bureau. Il entre, donne une poignée de main à ses associés et à ses clercs, dépose son pardessus, et demande le dossier en telle cause. On le lui présente, il se met à l'ouvrage, fait sa journée comme les autres, Eh bien ! peu de jours auparavant, ii était encore ministre, L'administration à laquelle il appartenait depuis quatre ans venait de rendre ses portefeuilles. Son premier soin avait été de retourner à Montréal reprendre les affaires de son bureal comme nous venons de le dire. On peut ètre sûr qu'un homme de cette trempe, un travailleur aussi déterminé. fait son chemin. Cest ce qui est arrivé. Noble et bel enseignement pour la jeunesse qui oublie trop combien le travail est nécessaire et comme il est impossible de le méconnaitre sans porter la peine amère de l'incapacité.
Lorsqu'il n'était pas trop pressé, il faisait la leçon eux jeunes secrétaires qu'il employait. Nous devons noter ici que tout en menant Îles affaires tambour battant pour ainsi dire, il était trèsaimable compagnon de travail, mais il fallait le laisser faire à sa guise, et il était très-rare qu'il se trompât pour le moindre détail.
Par exemple, il cédait de suite aux observations qu'on lui faisait en vue d'accélérer la marche d’une affaire. Bien souvent, il écoutait en souriant, puis il attaquait l’un de ses sujets favoris, à savoir :
“ Les jeunes gens ne connaissent “ien ; ils sont pleins de bonne volonté mais il n’ont point d'expérience.” Il ajoutait : Quant à moi, on ne m'a rien enseigné, j'ai dû apprendre à mes dépens, mais C'est la bonne manière.” ‘Et pourtant, il entreprenait sur le champ d'édifier ceux à qui il s'adressait, car il aimait à rendre service et il se faisait volontiers maître d'école pour enseigner une chose utile aux jeunes gens.
I y avait nombre de côtés agréables dans cet homme voué pourtant à des travaux: qui laissent si peu de place aux jouissances de la gaieté, de l'esprit jovial et du sentiment. Sa cordialité et son urbanité son devenues proverbiales,
es nt A éme
A ie or SR
oo PR TG :
rôle de | l'e- Si nte ton-
fin ex- NOT] € 4 elle hée en- IS oin bu- ‘un ON Ju et ne
ARE en
A re hr SR