‹ Sir Geo. Et. Cartier, baronnet [microforme]Chapitre 3 sur 3 · RS · texte numérisé non relu

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“ [ih bien ! voilà une mesure qui a de l'attrait pour un homme! Il y » des idées li-dedans. Cent victoires remportées sur l'opposition me plaisent moins que la.simple présentation d’un bill semblable ! C’est là-dedans qu'est ma jeuissance.” Ces mots étaient à peine prononcés que sir John A. Macdonald entra dans le cabinet du ministre de la milice, et de ce ton décidé qui a toujours chez lui une certaine allure de camaraderie, il s’écria “ Well, Cartier, are vou ready ? Let us have another field day !?” ce qui peut se traduire familièrement, en, tenant compte de lexpression de Ja figure de celui qui parlait : “ Allons mon vieux ! Voici une autre aubaine de gloire, allons-y gaicment, ” Ils y allèrent si bien que la Chambre retentit encore du cri de sir George : ‘“ Embarquons pour l’ouest !”

Il ne se laissait pas guider par l’opinion publique, c’est lui qui la dirigeait plutôt. Comme il le disait dans son magnifique discours sur nos institutions locales : L'opinion publique, bien entendue n'est pas le produit de la tempête populaire qui cherche à tout renverser ; il faut un gouvernail à ce vaisseau agité par les vents.” C’est lui qui bien souvent servait de gouvernail, sachant s'élever au-dessus des tempêtes populaires, et bravant avec calme et sangfroid ses fureurs.

Pas un homme public n’a plus que lui risqué ce que l’on appelle sa popularité, “ Fais ce que dois, advienne que pourru. ” Une fois une mesure d'intérêt public arrêtée, il savait surmonter tous les obstacles pour en assurer le succès Il ne s'avisa jamais de flatter les préjugés populaires ; il ne manqua, au contraire, jamais l’occasion de les attaquer en face.

Mais allons pas plus loin sur ce sujet qui nous conduirait hors de notre cadre. Disons comment Mr. Cartier supportait les revers et les échecs que lui infligeait parfois l'opinion publique.

Veut-on savoir ce «ui s'est passé à Montréal, au numéro 30 de la rue Notre-Dame, le jour de la dernière élection fédérale ? Le voici : sir George y arriva de sa maison de campagne, vers huit heures et demie du matin. Il avait son bureau dans une chambre du rezde-chaussée. Il y reçut coup sur coup une dizaine de visiteurs : c'étaient ses principaux agents d'élection qui venaient lui rendre compte de l'état des affaires, ou plutôt confirmer par uvance la nouvelle de la défaite. Depuis plusieurs mois! sa maladie empirait ; ses jambes tuméfiées refusaient de le porter. Ce matin là, il fit observer que fort heu susement il avait bien dormi

1 Dans l'automne de 1871 le mal s’'e.: manifesté par des enflures aux pieds et au bas des jambes, et dès lors il n’a cessé de gagner du terrain. Sir George a fait la session de 1872 dans cette état.

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et pourrait se tenir au bureau toute la journés, couché sur un canapé. Il était dans cette pose, et dictait un mémoire étranger aux elections lorsque, vers dix heures, on lui ai ds l'assurance que la déroute était presque générale. La rue était pleine de monde. Il se leva et se tint dix minutes dans la fenêtre, puis il retourna vers le canapé, et regardant son secrétaire qui avait suspendu son travail pour le suivre des yeux, il haussa les épaules en disant, moitié rêveur, moitié sour jant : Que voulez-vous !. .que voulez-vous !” Et il reprit la suite des explications qu'il dictait vingt minutes auparavant pour organiser l'envoi d’un nouveau corps de volontaires au nord-ouest. Le reste de la journée jusqu'à deux heures se passa ainsi, entre le travail et de rares visites de condoléance. L'un de ses amis lui exprima son étonnement de le voir s'occuper en un pareil jours des dossier de la milices. “Voilà bien comme vous êtes tous, lui réponditl de ce ton sarcastique et véhément qu'on lui connaissait, vous voudriez sans doute me voir pleurer ou tout au moins rêver de chagrin et me tracasser la tête d'une chose que l’on peut refaire : La meilleure distraction, c'est le travail. ” Il quitta le bureau un peu apré ès dix heures, sur les instances de son associé, Mr. Pominville qui ?’amena chez lui.

Ur côté du caractère de sir George n'est pas conne du publie. C'est sa délicatesse, son tact exquis, la sensibilité extrème—cela surprendre tait doué. Nous savons de lui des traits qui ne déparer aient le portrait d'aucun philantrope, des actes de cha rité suolime, sans compter la générosité et la complaisance qu'il témoignés à ses amis intimes et à ses employés. Il télég aphia ur un jour de Québec à l'un de ses principaux employés à Game ae se rendre à Montréal, par le convoi du jour et &’y attendre des ordres. A:rivé à Montre: il, l'employé reçut une. seconde dépêche qui lui demandait de descendre à Québec. Il avait imaginé cette station à Montréal pour faire reposer en route l'employé qu'il savait être dans un états de santé affaiblie. On a dit de lui que c'était un diamant brut. Un diamant, oui, mais brut, non! Il fallait ne le connaître que pour oui dire pour s'exprimer ainsi. Malheureuscment, cette matière n'est pas facile à traiter sans toucher à des détails restés dans le domaine de la vie privée, et nous l’abandonnons volontiers parce que sir George tout le premier n'aurait voulu s'en faire un mérite qu'aux yeux de Celui qui récompense les cœurs droits, bons et compatissants.

Ceci nous amène naturellement à parler d’un autre point délicat : ses sentiment religieux. Nous n'hésitons pas à affirmer qu'il fut toujours un ferme croyant, et que l’église du Canada doit à ses bons office cumme tel, des avantages considérables, Entrainé sans relâche dans le tourbillon de la politique, il n'a peut-être pas toujours suivi à la lettre la pratique de tous ses devoirs religieux,

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mais nous sommes certain qu'il a toujours été lié de cœur avec l'Eglise. Il n’a pas attendu, comme tant d’autres, la dernière heure, pour mettre en ordre les affaires de sa conscience, il a voulu y voir longtemps avant de se sentir atteint par le coup fatal. Nous aimons à constater cela parce que des rumeurs mal fondées, sinon malaillantes, se sont répandues à ce sujet. Le chef des Canadiens- Français ne pouvait pas être un indifférent, encore moins un incrédule. La foi de sir George-Etienne Cartier était pleine, vivace et entière, Celui qui écrit ces lignes le sait d’antorité.

Il avait donné à sa maison de campagne, située à Hochelaga, le nom de ZLimoilou qui fut celui de la maison de Jacques Cartier près Saint-Malo. C'est là qu'il a passé les derniers jours de sa vie en Canada, débarrassé des affaires publiques jusqu’à un certain point, et sérieusement engagé dans les plantations d'embellissement qui se faisaient là sous ses yeux. Sa réponse aux électeurs de la division Provencher, le dernier document public que l’on connaisse de lui, fut dictée sur une table où il arrangeait une collection de feuilles d'arbres fruitiers prises dans son jardin.

Il envisageait {a possibilité de sa mort prochaine mais en même temps il agissait comme sans tenir compte de cette évantualité.

Dans les derniers jours, à Limoilou, ses forces s’en allaient et il était sujet à des abattements dont il ne paraissait se tirer que par le sommeil.

Nous l'avons vu à Lévis, au moment d'embarquer pour l'Europe, pleurer stne pouvoir répondre que d'fficilement quelques mots aux Adresses qu’on lui présentait. IL’émotion devait être pour beaucoup dans cette faiblesse, mais la maladie l'avait réduit à ce point qu'il ressentait les moindres chocs comme une sensitive.

Il a passé la fin de l'automne et l'hiver dans l’expectative d'un mieux qui tardait toujours à se faire sentir. Les personne qui l'ont vu à Londres l’on cru en voie de se rétablir, à cause de la vivacité de l'œil et de l’ensemble rassurant de la figure, et les journaux ont dit qu’il se rétablissait rapidement.

Sur la foi de bonnes informations, son retour était annoncé pour le commencement de juin. Il paraît qu'il se préparait en effet à revoir le Canada... .pour y mourir. Sa faitlesse, sa maigreur, et la persistance du mal dont il était atteint ne lui laissaient pas d'espoir. Il souffrait peu, il est vrai, mais sa santé était minée. Il avait dit en partant: Si les médecins me condamnent, je reviendrai mourir ici, parmi les miens.” C'était cette résolution qu'il tenait à

exécuter, mais une crise soudaine l’a enlevé au moment où il se préparait à partir,

À Ottawa la nouvelle s'est RARTRe ARR les bureaux publics le ur même, 20 mai, versdeux heures de l'après-midi. Les députés l'apprirent en arrivant à la séance qui s'ouvrit à trois heures. Des groupes silencieux se formèrent aussitôt dans les corridors, le vestibule et sur la place du parlement. On se montrait les pavillons hissés à mi-mât et on échangeait quelques brèves paroles, qui en disaient plus que des commentaires. “ C’est bien vrai !...Cartier est mort [7 Et les groupes se dispersaient pour aller se reformer ailleurs. Le saisissement étuit général. Ceux qui ont assisté au spectacle qu'offrait la rue Sparks le matin de l'assassinat de M, McGee peuvent seuls se l'imaginer.

Les Communes, à l'ouverture de la séance, offraient un coup d'œil peu ordinaire. Les députés ne paraiss aient nullement s'occuper des papiers placés sur leurs pupitres. Un silence parfait, Nulle conversation particulière. Des figures empreintes de tristesse, Toutes les tètes découvertes.

Sir John A. Macdonald se lève et lit un télégramme de sir John Rose, conçu à peu près dans ces termes : “C artier a eu une attaque il y a huit jours ; depuis lors il n'a fait qu'empirer, et ce matin à 6 Re il est mort tranquillement ; son corps sera envoyé en Canada par le steamer du 29.”

Le premier ministre ajoute : “ Monsieur le président, je me sens incapable d'en dire plus long ” et il fond en larmes. Il se laisse tomber sur a fauteuil et pleure abondamment, la tète penchée sur l'épaule, la main droite placée sur le siége vide de sir (reorge.…. Quelques minutes s'écoulent au milieu du plus profond silence.

Vinrent ensuite quelques paroles prononcées par les honorables messieurs Langevin, Mackenzie, Cauchonet Dorion. La brièveté de ces discours et le ton des orateurs disaient éloquemment que les cœurs étaient pleins et que tous débordaient. Depuis dix ans que nous suivons les séances du parlement, nous n ‘avons pas Vu une douleur exprimée aussi fraternellement. Ce n’était pas la Chambre, c'était un cercle d'amis qui pleuraient la mort du plus aimé d’ entre eux.

L'histoire dira ce qu'a fait sir George. Son œuvre politique, sembleble à ces grands monuments dont la hauteur et l'importance se font sentir à mesure que l’on s'éloigne de leur base, restera pour attester sa valeur intellectuelle, son patriotisme et l’habileté de ses conceptions.

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Nous croyons que l’on ne lira pas sans intérêt notre humble croquis, lequel pour ètre d’un caractère intime n'eu est pas moins enseignant vu qu'il retrace une partie des traits de lun de nos hommes les plus remarquables.

[l fut un temps dont le souvenir reste dans la mémoire des Canadiens-français comme une époque de persécution et de douleur nationales. C’est le temps où l'Angleterre, qui gouvernait le Canada sans consulter ses besoins, se montrait surtout insensible à l'égard de notre race. Disons la vérité : on ne cherchait qu'à nous amoindrir, nous étouffer politiquement, nous faire disparaitre comme nation. Pendant trois quarts de siècle que dura ce régime, quelle figure pensez-vous que faisaient en Angleterre les Canadiens assez courageux que de porter “aux pieds du trône ” les plaintes et les griefs, de leurs compatriotes 7 Hélas ! la plus humble comme la moins bien reçue des figures, Un homme parti des bords du Saint-Laurent pour aller demander à l'administration impériale de respecter la foi de traités solennels, de rendre justice à des sujets soumis et respectueux, de ne point permettre qu'on les foule au pie; un homme qui proposait la reconnaissance des libertés coloniales en tant que leur mise en pratique n’affecterait point les rouages du gouvernement de la mèrepatrie, un Canadien-français, en un mot, qui osait se présenter . aux portes des bureaux de Downing street, n'attirait pas même l’attention des employés de troisième et quatrième ordres. Pour arriver, non pas à un ministre, mais à un simple secrétaire, Îles pauvres Canadiens écrivaient des lettres, sollicitaient par toutes les entremises auxquelles il pouvaient s'accrocher, et c’est à peine si on leur accordait quelques minutes d'audience, après les avoir fait suer dans les antichambres au milieu des plus vulgaires pétitionnaires, lesquels fréquemment, passaient avant eux.

Mais un jour tout cela fut changé. Mr. Cartier arriva à Londres, précédé de la réputation qu'il s'était acquise dans son pays. Il représentait une idée destinée à devenir victorieuse, et au lieu d’être repoussé des ministres, au lieu de se retirer dans la grande métropole chez un hôtelier ordinaire, il vit les dépositaires de l'autorité accourir au devant de lui, et, chose inouïe, la reine voulu lui donner un appartement dans son propre château de Windsor, où il vécut, en rapport intime avec la famille royale. Cette marque de distinction s'est répétée depuis.

L'historien Garneau, autre grand paüriote, ne partagea pas la politique de sir George. Cependant, à la nouvelle que notre envoyé avait été reçu de cette manière, il manifesta .une joie immense. Il ne cessait d'en parler et de se féliciter comme Canadien-français du changement de fortune qui nous survenait. Son enthon-

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siasme à ce sujet allait jusqu'à l’attendrissement. Il disait en pleurant à son fils Alfred : “ Ceux qui n’ont pas vu cornme moi le mépris que l'Angleterre professait il y a trente ans pour tout ce qui était Canadien-Français, ne comprendront pas mon émotion. Je me rappelle comment fut traité en 1831 Mr. Viger dont j'étais alors le secrétaire. Je me rappelle aussi bien d’autres faits qui remplissent mon cœur et ma pensée Le changement qui s'opère aujourd'hui est de ceux que les inforuunés et les lutteurs malheureux n’espèrent plus voir, et pourtant j'ai ce bonheur.”

Reportons-nous avec notre mstorien national aux jours sombres des oppressions et des dénis de justice, et en face du tempes présent nous frouverons comme lui des larmes pour manifester notre joie.

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