CHAPITRE III
Insurrection de 1837
" Le mécontentement est général dans la colonie ; nous avons demandé des réformes et nous n'avons rien obtenu ; le temps est venu d'agir, " s'écriait LaFontaine au commencement de 1837. " On nous méprise, on veut nous opprimer, nous anéantir. Il n'y a plus de liberté pour nous. L'esclavage va devenir notre partage. Cet état de choses ne doit durer que tant que nous ne pourrons pas le repousser," disait de son côté le doux et affable Morin. Ces déclarations de deux d'entre les principaux hommes publics du Bas-Canada exprimaient le sentiment général du peuple. Bon nombre, il est vrai, espéraient toujours un redressement paisible et constitutionnel des abus existants par l'entremise des autorités impériales ; mais les autres, rendus impatients par la lutte se poursuivant depuis si longtemps et toujours apparemment si futile, ne voyaient de remède que dans des mesures extrêmes. Les avis des gens prudents qui conseillaient la patience, la modération et la conciliation ne furent plus écoutés, au point d'agitation et d'excitation politique intense où on en était arrivé.
Le mécontentement était surtout apparent dans la ville et le district de Montréal, alors comme aujourd'hui le centre principal du pays, et dans les six comtés du district de Richelieu, qui avait été le théâtre du progrès triomphal de Papineau et des grandes assemblées populaires. A la suite de la proclamation de lord Gosford et de la prorogation sommaire de la Législature, quelques-uns des esprits les plus ardents parmi les jeunes patriotes avaient décidé de former une organisation qui constituerait un point de ralliement pour leurs forces. L'idée de la chose semble avoir été suggérée en premier lieu par Pierre Jodoin, au mois de juin, alors que l'excitation publique au sujet de la proclamation de lord Gosford était à son comble. La proposition fut reçue avec enthousiasme, et le 5 septembre 1837 l'association, à laquelle on donna le nom de " Fils de la Liberté," fut organisée en grande pompe à une assemblée tenue à Montréal, à l'Hôtel Nelson, place Jacques-Cartier. La démonstration fut marquée par de violents discours prononcés par Robert Nelson, frère de Wolfred Nelson, André Ouimet et Edouard Rodier, avocat et orateur populaire dans le cabinet duquel Cartier avait fait son droit. Alternant avec les discours, une fanfare, jouant des airs patriotiques, donnait à toute la
circonstance un caractère quelque peu guerrier. Avant de se disperser, les manifestants, au nombre de plusieurs centaines, se rendirent musique en tête aux domiciles de deux de leurs chefs populaires, Papineau et Benjamin Viger, qui les félicitèrent chaudement d'avoir répondu si patriotiquement à l'appel de leurs chefs.
Les Fils de la Liberté constituaient une organisation semi-politique, semi-militaire, formant deux divisions, dont Tune avait pour objet de faire de l'agitation politique au moyen de la tribune, et dont l'autre avait charge d'effectuer, au besoin par la force des armes, le triomphe de la cause populaire. La devise choisie pour l'organisation était "En Avant." André Ouimet fut nommé président politique, avec J.-L. Beaudry et Joseph Martel comme vice-présidents. Thomas Storrow Brown, citoyen des Etats-Unis, fixé depuis quelques années à Montréal, fut nommé " général " de la section militaire, ayant sous ses ordres six chefs de sections, représentant autant de divisions militaires de la ville. Les sections tinrent plusieurs réunions ; les hommes reçurent un commencement d'instruction militaire, et plusieurs parades eurent lieu, ce qui porta à son comble l'enthousiasme des patriotes. Les armes, cependant, faisaient défaut, les seuls moyens de défense se bornant à de lourds gourdins et à quelques fusils de chasse. Quelquesuns des membres les plus enthousiastes étaient en faveur de faire venir des armes des Etats-Unis, mais cette idée fut vivement combattue par les chefs et enfin abandonnée sur l'avis de Papineau lui-même. Quelques-unes des réunions de l'association avaient attiré de grandes foules ; ainsi, par exemple, à la veille de la grande assemblée de Saint- Charles, plus de mille hommes défilèrent en procession à la Côte à Barron, faubourg de Montréal.
George-Etienne Cartier, qui était alors dans sa vingt-troisième année, se jeta dans la lutte politique avec toute l'ardeur et l'impétuosité de la jeunesse. Sa première apparition dans l'arène politique avait eu lieu dès 1834, alors qu'à peine âgé de vingt ans il prit part aux élections, pour appuyer la candidature de Papineau et de Robert Nelson contre Walker et Donallen, qui étaient les candidats des " Bureaucrates." 1 Même à cette première période de sa vie, Cartier n'avait pas tardé à se faire remarquer par son activité et son intelligence. Il était l'un des disciples les plus fervents de Papineau. Bien des fois il avait écouté le grand tribun lancer ses diatribes enflammées du haut des hustings, et il revenait chaque fois conquis par son éloquence magnétique. D'autres influences avaient aussi milité afin de faire de lui l'un des partisans les plus zélés de la cause populaire.
1 Les partisans de la cause populaire étaient généralement connus sous le nom de " Patriotes," et les partisans du système de gouvernement de l'époque portaient le nom de " Bureaucrates," pour bien marquer leur affiliation avec le pouvoir.
Admis au barreau en 1835, il avait passé quelque temps dans le bureau de Edouard Rodier, éminent avocat de Montréal, qui, bien qu'âgé seulement de trente-deux ans, était à cette époque l'un des champions les plus populaires de la cause du peuple, et l'un des chefs et orateurs les plus aimés des Fils de la Liberté. Rodier faisait partie de l'Assemblée Législative, et était l'un des plus puissants en même temps que l'un des plus violents adversaires de l'ordre de choses existant. Son éloquence était d'un caractère tout particulièrement enflammé. " Us nous attaquent maintenant," s'écriait-il en une certaine occasion où un conflit s'était produit entre les Fils de la Liberté et les Constitutionnels : " très bien ; avant peu ils ne nous appelleront plus les Fils de la Liberté, mais les Fils de la Victoire." Le milieu jouant un grand rôle dans la formation du caractère, c'est sans doute à Rodier, avec qui il avait été durant longtemps presque chaque jour en contact, que Cartier fut redevable de l'inspiration qui, du paisible et docile élève des bons prêtres de Saint-Sulpice, devait faire en peu de temps de lui un zélateur politique fervent en même temps qu'un des fils les plus belliqueux de la cause de la liberté. Il devint l'un des membres les plus actifs de l'organisation, et prit une part considérable à toutes ses délibérations. Sous le nom populaire de " petit George," que lui avait valu sa petite stature, il était une figure familière à toutes les réunions de l'association ; il fut aussi le barde du mouvement, et une chanson qu'il composa sous le titre " Avant tout je suis Canadien " était invariablement chantée dans toutes les parades des Fils de la Liberté. Cette production, bien que ne possédant pas grand mérite littéraire, était d'un caractère entraînant et rédigée de façon à soulever l'enthousiasme des jeunes agitateurs alors qu'ils défilaient, dans leurs parades, aux accents des mots suivants :
Souvent de la Grande-Bretagne On vante et les mœurs et les lois ; Par leurs vins la France et l'Espagne A nos éloges ont des droits. Admirez le ciel d'Italie, Louez l'Europe, c'est fort bien; Moi, je préfère ma patrie :
Avant tout, je suis Canadien.
L'activité de Cartier ne se bornait pas aux Fils de la Liberté. Il fut aussi secrétaire, conjointement avec l'infortuné chevalier Delorimier, du comité central et général de Montréal.
Si les démonstrations des Fils de la Liberté augmentaient la ferveur patriotique du peuple, elles avaient aussi, comme bien l'on pense, le don d'exaspérer les Constitutionnels ou Loyalistes, ainsi qu'on désignait les adhérents du parti de l'autorité. Les constitutionnels de Montréal avaient une organisation portant le nom de Doric-Club, dont
les membres se recrutaient en grande partie parmi la jeunesse de langue anglaise de la ville. Entre les Fils de la Liberté et le Doric-Club il y avait une haine à mort, et les passions et préjugés enflammaient encore chaque jour davantage cette animosité. Les Fils de la Liberté se faisant de plus en plus actifs, des appels firent enfin leur apparition dans les journaux anglais demandant que des mesures rigoureuses fussent prises contre les membres de l'organisation : " Où sont les fusils," lisait-on dans un de ces appels,. " Où est la garde aux manches de hache ! Où est ce Doric-Club qu'on avait l'habitude de voir chaque fois qu'il s'agissait de défendre la constitution et l'honneur britannique ? Jusqu'à quel point allons-nous permettre à ces misérables révolutionnaires d'aller ? "
Les passions soulevées des deux côtés en étaient arrivées à un tel degré d'intensité qu'un conflit était devenu inévitable. Les rixes, de part et d'autre, étaient fréquentes, mais ce ne fut que le 6 novembre que se produisit ce qui a été décrit dans le temps comme " le premier conflit dans la province entre des sujets britanniques d'origine anglaise et française à raison d'opinions politiques qui les tenaient depuis si longtemps à l'écart les uns des autres, et en tant que partis luttant pour différentes formes de gouvernement." Ce fut une date à jamais mémorable dans les annales de Montréal. Quelques jours auparavant, le bruit avait couru que les Fils de la Liberté se préparaient à faire une démonstration sur la Place d'Armes pour y ériger l'arbre de la Liberté surmonté du bonnet phrygien. Il semble que cette rumeur ne reposait sur aucun fondement, mais elle n'en eut pas moins pour effet de soulever l'excitation publique, et cette excitation s'accrut encore davantage à la nouvelle qu'une proclamation avait été lancée par les magistrats déclarant qu'avis leur avait été donné que de nombreux corps d'hommes portant des insignes distinctifs et influencés par des opinions politiques adverses se préparaient à parader dans les rues, et qu'il y avait lieu d'appréhender des émeutes et du tumulte. Le public était prévenu d'avoir à s'abstenir de se joindre à ces processions ou d'en former partie, afin que la tranquillité ne fût pas troublée. Dans la matinée du 6 novembre, une notice affichée un peu partout convoquait pour midi, sur la Place d'Armes, les différentes sections " loyales " et ' 'constitutionnelles," afin d'aider à " écraser la révolte dans l'œuf." Il s'ensuivit une excitation intense par toute la ville, de grandes foules se rassemblèrent dans les rues, et l'on attendit avec anxiété les développements de la journée.
Ce ne fut qu'à deux heures de l'après-midi que les Fils de la Liberté commencèrent à se rassembler à leur endroit ordinaire de réunion, dans une cour d'auberge située en face de l'ancienne église presbytérienne, sur la rue Saint-Jacques. Ce rassemblement attira l'at-
tention des constitutionnels ou membres du Doric-Club, qui furent bientôt sur les lieux en nombre considérable. Quels furent alors les agresseurs? Les constitutionnels prétendirent que des patriotes réunis dans la cour de l'auberge en sortirent en foule et dirigèrent contre eux une attaque générale avec des bâtons et des pierres. De leur côté, les patriotes soutinrent qu'alors qu'ils étaient réunis paisiblement les constitutionnels firent pleuvoir sur eux une grêle de pierres, dans la cour ayant son entrée sur la rue Saint- Jacques, tout en appliquant aux Fils de la Liberté des épithètes insultantes, et les traitant de lâches, et qu'alors qu'ils sortaient en colonne serrée ils furent immédiatement assaillis par une nouvelle volée de pierres. Le conflit dura quelques heures, passant d'une partie de la ville à l'autre. Les deux côtés réclamèrent la victoire, mais dans ces sortes de batailles de rues il est fort difficile de dire qui pouvait avoir raison, l'avantage variant de ci de là suivant le nombre des groupes respectifs aux prises. Durant le conflit, Brown, " général " de la section militaire des Fils de la Liberté et l'un des patriotes les plus en vue, fut personnellement pris à partie par une bande de constitutionnels, et tellement maltraité qu'il devait dans la suite en perdre l'œil droit. 2 Dès le début, le conflit assuma des proportions tellement graves qu'il fallut lire le Riot Act et que le Régiment Royal, appuyé de pièces d'artillerie, reçut l'ordre de prendre position dans les rues. Dans la soirée, et après que les Fils de la Liberté se fussent dispersés, les constitutionnels se réunirent en nombre considérable et remontant la rue Bonsecours s'attaquèrent à la résidence de Papineau, dont toutes les jalousies furent brisées à coups de pierres. Les bureaux du journal " Vindicator," que dirigeait O'Callaghan, l'un des chefs patriotes, furent aussi mis à sac, la populace enfonçant les portes et se frayant un chemin jusqu'à l'atelier, brisant ce qui lui tombait sous la main, et jetant par les fenêtres caractères d'imprimerie, papier et machines. Ces violences, qui furent condamnées, même par les constitutionnels, eurent pour effet d'accroître encore l'animosité.
Où était Cartier durant ce bref mais acharné conflit, prélude des engagements sérieux qui ne devaient pas tarder à éclater entre les patriotes et les troupes anglaises sur les bords du Richelieu ? On ignore ce qu'il fit au juste en cette journée fatidique, mais il y a lieu de croire qu'il était présent à l'assemblée des Fils de la
2 Brown vécut durant plusieurs années à Montréal après l'insurrection de 1837, et y mourut à un âge avancé. C'était une figure familière dans les rues et à toutes les assemblées publiques. Je me rappelle avoir eu, alors que j'étais tout jeune homme, une conversation avec le vieux patriote, au cours de laquelle il maintint que les membres du Doric-Club avaient été manifestement les agresseurs le 6 novembre 1837, car ils avaient résolu de dissoudre coûte que coûte l'assemblée des Fils de la Liberté.
Liberté qui précéda le conflit et qu'il en fut l'un des participants ou spectateurs. Après avoir montré tant de zèle pour l'organisation de cette société, et connaissant les sentiments qu'il témoignait à la cause populaire, il n'était pas vraisemblable qu'il pût s'être dérobé au moment du danger. Nous le verrons bientôt au plus fort de la mêlée.
Le conflit de Montréal fut le signal de mesures rigoureuses contre les chefs populaires. Il y eut des arrestations à Montréal et à Québec, des proclamations furent lancées interdisant toutes les assemblées publiques et processions de nature à troubler la paix publique, et les magistrats reçurent des copies imprimées de la proclamation dont la lecture était exigée par le Riot Act pour la dispersion des attroupements tumultueux. Une nouvelle commission de la Paix pour le district de Montréal, constituée vers ce temps-là, venait de révoquer soixante et un magistrats, dont plusieurs comptaient parmi les principaux citoyens, suspects d'être sympathiques à la cause populaire. Ces mesures, loin d'apaiser le mécontentement, ne firent au contraire que l'accroître, et des signes avant-coureurs de troubles imminents devinrent partout apparents. Le 9 novembre, sir John Colborne quitta Sorel, ou le fort William Henry comme on désignait l'endroit en ce temps-là, et vint prendre ses quartiers d'hiver à Montréal. Des corps d'infanterie volontaire, y compris des fusiliers avec de l'artillerie et de la cavalerie, se constituèrent à Montréal sous l'autorité du gouvernement, et les rangs en furent rapidement remplis. En outre, toutes les forces militaires des deux Canadas furent concentrées dans le district de Montréal, et Colborne fit venir aussi des renforts de réguliers du Xouveau-Brunswick.
Les mesures prises par sir John Colborne étaient assez significatives, mais le mécontentement général tourna à la fureur quand, le 16 novembre, on apprit que des mandats avaient été lancés pour l'arrestation de plusieurs chefs patriotes, y compris Papineau, Morin, O'Callaghan et Wolfred Nelson, décrétés de haute trahison. Des mandats furent aussi lancés contre plusieurs d'entre les patriotes les plus actifs de la ville de Montréal, et tous ceux qui purent être trouvés furent immédiatement arrêtés et jetés en prison. Dans le nombre se trouvait André Ouimet, le zélé président des Fils de la Liberté. Papineau, O'Callaghan, Brown et quelques autres avaient été apparemment prévenus par des amis de ce qui les menaçait, car ils purent déjouer la vigilance du Haut Connétable Delisle, chargé de l'exécution des mandats, et s'échapper de la ville en se dirigeant vers la rivière Richelieu, où ils étaient sûrs de trouver un accueil empressé et d'être en sûreté parmi leurs nombreux amis et partisans. Vers le même temps Cartier, qui avait pris une part active à l'agitation à Montréal, quitta aussi la ville et se rendit chez son père à Saint-Antoine du Richelieu.
56 sir George: cartier, sa vie et son temps
Les événements commençaient maintenant à tendre rapidement vers le dénouement sanglant des rives du Richelieu. Peu de jours après le départ de Papineau et des autres chefs patriotes, un parti de dix-huit hommes de la "Montréal Volunteer Cavalry," sous le commandement du lieutenant Ermatinger, fut envoyé à Saint- Jean, accompagné d'un connétable, pour y arrêter deux des principaux citoyens, MM. Davignon et Desmaray, décrétés de trahison pour avoir assisté à l'assemblée de Saint-Charles. Les maisons des deux accusés furent ouvertes de force au milieu de la nuit, et les prévenus furent mis aux arrêts. L'alarme fut immédiatement donnée par quelques patriotes vigilants, et toute la région d'alentour fut sur pied. Les prisonniers, solidement liés, furent mis en voiture sous les soins du connétable, puis escortés à Chambly et de là dirigés sur Montréal par le chemin de Longueuil, à travers un district où il n'y avait pas pour ainsi dire un seul homme qui ne fût un adhérent de la cause des Patriotes. Le détachement n'était pas destiné à arriver à Montréal avec ses prisonniers. Quelques patriotes, conduits par Bonaventure Viger, de Boucherville, qui avaient eu vent des arrestations, avaient pris position sur la route avec l'objet de délivrer les prisonniers. Quand l'escorte de cavalerie fut en vue, Viger s'élança hardiment en avant, en criant " Halte ! Au nom du peuple, je vous ordonne de délivrer vos prisonniers."
" Attention !" cria à son tour Ermatinger, en s'adressant à ses hommes. Puis, tout aussitôt, il commanda: " En joue, feu! " Il s'ensuivit un échange de coups de fusil, les balles blessant les deux chefs ainsi que plusieurs hommes des deux côtés. Viger avait disposé ses patriotes avec beaucoup d'habileté en différentes parties d'un bois, et les ordres qu'il lançait à haute voix laissaient entendre, par une feinte voulue, qu'il avait une force considérable à sa disposition. Le lieutenant Ermatinger ordonna donc à ses hommes de battre en retraite, abandonnant la voiture avec le connétable et ses deux prisonniers, qui, ayant été détachés et mis en liberté par Viger, furent escortés en triomphe à la maison du capitaine Vincent, de Longueuil, où la première victoire des patriotes fut célébrée avec beaucoup d'enthousiasme.
Sir John Colborne se détermina alors à redoubler de mesures rigoureuses pour se saisir des chefs populaires contre lesquels des mandats avaient été émis, et pour frapper de terreur tous ceux qui sympathisaient avec eux. Afin de déloger les patriotes de deux de leurs châteaux-forts, Saint-Charles et Saint-Denis sur le Richelieu, il fut décidé de tenter un mouvement combiné, par deux routes différentes. Pour cela, deux brigades furent formées, l'une consistant de compagnies des 24e, 32e et 66e régiments avec une pièce de campagne sous le commandement du colonel Gore ; l'autre composée de quatre compagnies des Royals, deux compagnies du 60e, un détachement d'ar-
tillerie avec deux pièces et un peloton de la Montréal Cavalry, sous le commandement du colonel Wetherall. Un substitut du shérif, Juchereau Duchesnay, et deux magistrats, P. E. Leblanc et Sydney Bellingham, accompagnaient l'expédition pour exécuter les mandats. La brigade du colonel Gore, formée de deux compagnies du 24e sous le lieutenant-colonel Hughes, de la compagnie légère du 32e sous le capitaine Markham, et d'un détachement d'artillerie avec quelques hommes de cavalerie volontaire, quitta Montréal par steamer dans la matinée du 22 novembre, pour Sorel où elle arriva le même soir. A Sorel deux compagnies du 66e renforcèrent la brigade, qui sous le commandement personnel du colonel Gore se mit en route à dix heures du soir et marcha sur Saint-Denis, distant de vingt-quatre milles, en passant par Saint-Ours. Malgré le mauvais temps et des chemins presque impraticables, la brigade était en vue de Saint-Denis le lendemain matin. Par un pur hasard, et qui malheureusement devait donner lieu à l'un des incidents les plus tragiques de tout le soulèvement, les patriotes avaient été prévenus de l'arrivée des troupes anglaises. Dès les premières heures du matin, le 22 novembre, le lieutenant Weir, jeune officier du 32e régiment, était parti de Montréal pour Sorel par la voie de terre, porteur de dépêches pour l'officier commandant le poste de Sorel, lui enjoignant de tenir prêtes deux compagnies du 66e régiment pour les adjoindre à la brigade du colonel Gore qui s'en venait par steamer. Les chemins étaient si affreux que le lieutenant Weir, qui voyageait en calèche, n'arriva à Sorel qu'alors que le colonel Gore en était déjà parti depuis une demi-heure, en marche sur Saint- Denis. Le jeune officier se procura alors une autre voiture, et se remit en route pour rejoindre les troupes. Il y a deux chemins conduisant de Sorel à Saint-Denis, et au lieu de prendre celui par lequel les troupes étaient parties, il prit l'autre et arriva à Saint-Denis vers une heure du matin, bien en avant des troupes. Il croyait qu'il trouverait tous ses camarades cantonnés dans le village, et l'on s'imagine la surprise qu'il éprouva en ne voyant aucun signe d'eux. Les patriotes s'emparèrent immédiatement de lui, et l'amenèrent devant le docteur Wolfred Nelson, qui le fit prisonnier tout en ordonnant qu'il fut traité avec toute la considération possible. La suite, comme on verra, devait avoir un caractère des plus tragiques. La soudaine apparition de Weir et la surprise qu'il en témoigna en ne voyant pas les soldats rendus à Saint-Denis furent le premier avis donné au chef patriote que des troupes étaient parties de Sorel pour l'arrêter et jeter la terreur parmi ses hommes. Nelson prit alors immédiatement la résolution de résister par la force.
C'est un fait à la fois curieux et intéressant à relever que les deux chefs actifs des forces canadiennes-françaises en 1837, c'est-à-dire
Wolfred Nelson, qui commandait à Saint-Denis, et Thomas Storrow Brown, qui conduisait les opérations à Saint-Charles, étaient d'origine anglaise, et qu'en conseillant d'avoir recours à des mesures extrêmes pour résister à ce qu'ils considéraient être une oppression tyrannique ils se montrèrent bien plus véhéments que même les plus violents des patriotes canadiens-français. Wolfred Nelson, en l'année de la bataille de Saint-Denis, était un homme de quarante-cinq ans, de stature imposante — il avait six pieds et quatre pouces — et de manières qui commandaient le respect. De descendance anglaise, et se rattachant même à l'immortel vainqueur de Trafalgar, il était né à Montréal en 1792. Dès l'âge de quatorze ans, il commença à étudier la médecine à Sorel, et en recevant son diplôme en 181 1, alors qu'il n'avait encore que dix-neuf ans, il alla se fixer parmi les gens hospitaliers du joli village de Saint-Denis. Bien que toute la population du village fût canadienne-française, le jeune médecin anglais acquit bientôt une grande popularité et en peu de temps il s'était fait une clientèle considérable dans le district. Il était connu familièrement sous le nom de l'Anglais francisé. Dès le début, Nelson épousa la cause populaire, et dans les élections de 1827 il était le candidat patriote de Sorel contre le procureur-général de la province, James Stuart, qu'il défit après une lutte acharnée par une majorité de seulement deux voix. Bien qu'il ne chercha pas à se faire réélire aux élections suivantes, il n'en continua pas moins à appuyer chaudement la cause populaire, et il était devenu une figure familière aux grandes assemblées politiques qui précédèrent le soulèvement, alors qu'il se montrait toujours l'un des plus énergiques à dénoncer le gouvernement impérial et les autorités provinciales. En outre de la pratique de sa profession, Nelson avait des intérêts considérables à Saint-Denis, étant propriétaire d'une grande distillerie et d'autres établissements, et sa vie en même temps que sa fortune allaient être mises en jeu pour la cause populaire. Le commandant des forces patriotes n'était pas sans avoir une certaine expérience militaire. Il avait déjà fait du service comme chirurgien d'un bataillon levé dans le district durant la guerre de 18 12 et s'était ainsi familiarisé avec les opérations militaires. C'est à cette circonstance ainsi qu'à la bravoure témoignée par ses hommes que le succès des patriotes dans l'engagement initial du soulèvement a été en grande partie dû. Homme d'honneur dans toute la force du mot, possédant des sentiments élevés et une grande détermination, jointe à l'amour de l'Anglais pour la liberté, il était persuadé que les Canadiens-Français, qu'il considérait comme ses compatriotes, étaient injustement traités, et cela avait soulevé son indignation au plus haut point.
Quand Nelson apprit du jeune Weir l'approche des troupes britanniques, il mit immédiatement son fils Horace, et son élève, un jeune
homme du nom de Dansereau, à fondre des balles. Après une conférence avec Papineau et O'Callaghan, qui étaient ses hôtes depuis quelques jours, il monta à cheval pour aller observer sur la grande route le mouvement des troupes. Il était alors environ six heures du matin, le temps était menaçant, et l'on y voyait si peu que le commandant patriote se jeta presque dans l'avant-garde anglaise avant qu'il pût savoir où il était, et il eut tout juste le temps de revenir en arrière. Galopant bride abattue vers le village, il donna des ordres pour la destruction de tous les ponts dans le voisinage et pour que les patriotes des districts avoisinants fussent immédiatement appelés. Les cloches de l'ancienne église du village sonnèrent ensuite le tocsin, et bientôt une force de cinq cents hommes venait se mettre sous les ordres de Nelson. Très peu de patriotes, relativement, avaient des fusils, les munitions étaient rares, et les armes aux mains du plus grand nombre étaient des piques, des fourches et des bâtons ou gourdins. C'était là l'effectif qui allait se mesurer avec des vétérans de Waterloo et autres campagnes. Mais les patriotes suppléèrent au manque d'armes et de munitions par la détermination de leur chef et par la bravoure intrépide avec laquelle ils essuyèrent le feu des troupes. Le plus grand nombre des patriotes croyaient sincèrement qu'ils combattaient pour leur liberté politique, et c'était cela qui donnait de la force à leurs bras et à leur résistance.
Le chef patriote disposa habilement les hommes qu'il avait à sa disposition. Le plus grand nombre de ceux qui étaient armés de fusils reçurent l'ordre de prendre possession d'une grande maison de pierre, connue sous le nom de Maison Saint-Germain, et située sur la grande route par laquelle les troupes devaient passer pour gagner le village. Ils s'y barricadèrent au second étage. Un autre parti d'une trentaine d'hommes armés prit position dans la distillerie du docteur Nelson, située tout près de la maison Saint-Germain. Plusieurs autres petits groupes furent détachés dans quelques maisons du voisinage. Ceux qui étaient sans armes allèrent se réfugier sous le couvert des murs de l'église, avec ordre de s'élancer sur les troupes dès qu'une occasion favorable se présenterait.
Le commandant anglais, s'apercevant qu'il aurait à faire face à une résistance déterminée, divisa sa brigade en trois colonnes, dont l'une marcha vers un bois à l'est du village, tandis qu'une autre s'avançait le long des rives de la rivière, qui était tout près de la scène du conflit. La troisième colonne, formée du gros des troupes avec le canon, se tint sur la grande route afin de faire le siège de la maison Saint-Germain où se trouvaient cantonnés le plus grand nombre des patriotes.
Il était maintenant neuf ou dix heures du matin. Le temps continuait à être sombre et menaçant, et il commençait à faire très froid. Nelson était partout à la fois, exhortant les patriotes à tenir ferme. En entrant dans la maison Saint-Germain, après une reconnaissance faite au dehors pour aviser aux derniers préparatifs, il dit aux patriotes : " Mes amis, je ne veux forcer personne à rester avec moi, mais j'espère que ceux qui resteront feront leur devoir bravement. Je n'ai rien à me reprocher dans ma conduite politique, et je suis prêt à faire face à toutes les accusations qui seront légalement et justement portées contre moi. Si on me somme de me remettre entre les mains des autorités, conformément à la loi et aux usages, je me rendrai ; mais je ne permettrai par qu'un m'arrête contre un malfaiteur, et qu'on me traite comme on vient de traiter Demaray et Davignon." Il avait à peine fini de parler qu'un boulet abattit deux Canadiens qui se trouvaient à côté de lui. " Vous voyez, mes amis," s'écria-t-il, " qu'il faut se battre ; soyez fermes, visez bien, ne vous exposez pas inutilement, et que chaque coup porte."
On a prétendu dans la suite que les premiers coups de fusil furent tirés par les petits groupes de patriotes postés au dehors, tuant deux soldats de Gore qui s'avançaient en éclaireurs. Dans tous les cas, le canon ne tarda pas à se faire entendre et l'intérieur de la maison Saint-Germain fut balayé par une décharge de mitraille qui tua quatre des défenseurs. La trouée faite par le canon s'élargissant de plus en plus, Nelson ordonna à ses hommes de descendre au rez-de-chaussée, dont les murs épais constituaient un rempart presque impénétrable, à l'abri duquel les patriotes purent s'embusquer pour abattre les soldats ennemis. Quelqus-uns des patriotes étaient des tireurs de première force, entre autres David Bourdages, fils du célèbre patriote dans l'ancienne Assemblée. Après avoir tiré presque sans interruption pendant deux heures, il alluma tranquillement sa pipe vers midi et recommença à tirer en fumant. Plusieurs soldats tombèrent sous le feu meurtrier de Bourdages et de ses compagnons. Il y avait déjà quelque temps que le combat durait et se faisait de plus en plus furieux quand Nelson, apercevant de la maison Saint-Germain des patriotes qui s'exposaient inutilement au feu des troupes, ordonna à son aide-decamp, Charles-Ovide Perrault, jeune avocat brillant de Montréal et membre de la Législature, d'aller les avertir du danger qu'ils couraient. Perrault partit aussitôt, mais en traversant le chemin il fut atteint de deux balles dont l'une le blessa mortellement. Transporté dans une maison du voisinage pour y recevoir les premiers soins, il y mourut presque aussitôt.
Vers midi, et après plusieurs tentatives infructueuses pour réduire la forteresse, les soldats cherchèrent un abri contre le feu meurtrier
des patriotes, en s 'embusquant derrière des clôtures et des tas de planches, ainsi que derrière une grange, d'où ils faisaient pleuvoir un feu incessant sur la maison Saint-Germain. Mais chaque fois, cependant, qu'un habit rouge paraissait il recevait une balle. Après que le combat eut ainsi duré quatre ou cinq heures, le commandant anglais, stupéfait de la détermination montrée par les patriotes, ordonna au capitaine Markham de tourner la position. Par trois fois le brave capitaine, avec un détachement d'hommes choisis, essaya de passer, mais chaque fois il fut forcé de reculer avec de lourdes pertes. Il allait peut-être, dans une quatrième tentative, réussir à passer, lorsqu'il fut blessé sérieusement et tomba à bas de son cheval. Ses hommes le relevèrent et le transportèrent plus loin dans un lieu de sûreté.
A cette période critique du combat, les combattants reçurent des renforts considérables, nombre de patriotes de Saint-Antoine, Saint- Ours et Contrecœur ayant traversé le Richelieu en bateau et accourant au secours de leurs frères de Saint-Denis. Encouragés par l'arrivée de ces renforts, les patriotes redoublèrent d'efforts pour repousser les troupes. Le colonel Gore, craignant une déroute générale, par suite du manque de munitions et de la condition épuisée de ses hommes, donna l'ordre de battre en retraite dans la direction de Sorel. Après avoir suivi sur une courte distance le chemin par lequel ils étaient venus, les soldats de Gore traversèrent un pont à gauche afin de prendre l'autre route, serrés de près par les patriotes triomphants. Après que les troupes eurent réussi à traverser le pont avec leur canon les chevaux s'abattirent et le canon resta enfoncé dans la boue du chemin. Ce qui restait de munitions fut alors jeté à la rivière et le canon fut encloué et abandonné. Les patriotes réussirent à capturer plusieurs soldats, avec lesquels ils revinrent en triomphe à Saint-Denis.
Les pertes des patriotes dans l'engagement avaient été de douze tués, la victime la plus connue étant le jeune Perrault, dont la mort fut universellement déplorée. Les pertes des troupes n'ont jamais été déterminées au juste. Les officiers prétendirent qu'il n'y eut que six hommes tués, mais de leur côté les patriotes soutinrent que centsix manquaient à l'appel ce soir-là à Sorel. Sur ce nombre, ils prétendaient que trente avaient été tués et qu'il était resté six blessés sur le champ de bataille. Ces derniers, sur les ordres du docteur Nelson, furent transportés chez les demoiselles Darnicourt, où ces nobles filles, aidées de quelques amies, les traitèrent et pansèrent leurs blessures avec le plus grand dévouement. Le docteur Nelson ordonna que la plus grande considération fût témoignée aux blessés, et sa conduite si humaine contribua beaucoup dans la suite à apaiser l'opinion publique contre lui.
Dans ce mémorable engagement le jeune Cartier prit une part importante, et il déploya alors à un degré remarquable le sang-froid, le courage et la détermination qui l'ont caractérisé durant toute sa carrière. Ainsi que nous l'avons déjà dit, quand des mandats furent émis pour l'arrestation des chefs patriotes, Cartier était revenu à son village natal. Il prit alors une part active aux dispositions qui furent prises pour protéger les personnes des chefs contre l'arrestation qui les menaçait. Le jour du combat, il fut l'un des premiers sur les lieux et durant l'engagement il se montra l'un des plus acharnés combattants, et s'efforça de communiquer son ardeur et son courage à ses camarades. Il rendit alors de grands services au chef patriote, et celuici montra la confiance qu'il avait en lui en l'envoyant vers deux heures de l'après-midi, alors que la bataille battait son plein, à Saint-Antoine pour chercher des renforts et des munitions. Le jeune Cartier accomplit heureusement cette mission difficile et dangereuse, traversant le Richelieu sous le feu bien nourri des troupes et revenant au bout d'une demi-heure avec une force considérable d'hommes de Saint-Antoine et des paroisses avoisinantes. Ce furent ces renforts qui assurèrent le succès des patriotes au combat de Saint-Denis et qui forcèrent éventuellement le colonel Gore à ordonner la retraite. Nelson lui-même, dans une déclaration faite quelque temps après en public, rendit témoignage au courage et au dévouement si remarquable montré par le jeune Cartier en ce jour mémorable. " Il est vrai," déclara le chef patriote, " que Henri Cartier (cousin de Georges Cartier) avait fait observer qu'il serait préférable de battre en retraite à cause des ravages causés par l'ennemi, ainsi que du manque de munitions et de la fuite de quelques-uns des nôtres qui en avait été le résultat. Je m'opposai fortement à cet avis, et Henri Cartier m'encouragea ensuite énergiquement à résister durant tout le temps que dura le combat. George Cartier ne parla jamais de battre en retraite, et ainsi que son cousin il contribua vaillamment et efficacement au succès du combat. En outre, tous deux ne me quittèrent que neuf jours après, lors de la seconde expédition contre Saint-Denis, et alors que toute résistance était devenue impossible. Je déclare aussi que j'envoyai George Cartier vers deux heures de l'après-midi pour chercher des munitions à Saint-Antoine, et qu'il revint promptement au bout d'une heure avec des secours. George Cartier ne portait pas, le jour de la bataille, la tuque bleue qui était la coiffure de l'habitant."
Le témoignage de Nelson, qui présente une valeur et un intérêt historique considérable, est concluant en ce qui concerne les grands services rendus par Cartier à la cause patriote à la phase la plus critique de l'engagement de Saint-Denis, et en ce qui a trait au calme et au courage avec lesquels il exécuta les ordres de son chef. Il importe de
remarquer que même à cette période précoce de sa carrière Cartier a donné des preuves frappantes de ces qualités mêmes de dévouement dont il devait si souvent dans la suite témoigner pour la défense des causes avec lesquelles il s'est identifié.
Le combat de Saint-Denis, où les patriotes montrèrent tant de bravoure et d'esprit de ressources, fut malheureusement accompagné de l'assassinat du lieutenant Weir, dont l'arrivée à Saint-Denis avait été le premier indice donné aux patriotes de l'arrivée prochaine des troupes anglaises. Comme nous l'avons vu, le docteur Nelson avait alors fait mettre le jeune officier sous bonne garde et ordonné qu'il fût traité avec toute la considération possible. Au début du combat entre les patriotes et les troupes, le jeune Weir fut mis dans une voiture appartenant au docteur Nelson, et dirigé sur le village de Saint- Charles sous la conduite de deux hommes commandés par le capitaine Jalbert. En sortant du village de Saint-Denis, le jeune officier se plaignit que les liens qui l'attachaient étaient trop serrés et il demanda qu'ils fussent relâchés, mais ses gardiens n'eurent pas plutôt commencé à obtempérer à son désir qu'il sauta en bas de la voiture et essaya de s'échapper. On se jeta alors sur lui, et il fut tué à coups de sabre.4
Dans le temps que les patriotes remportaient la victoire à Saint- Denis, les événements prenaient une tournure différente aux environs de Saint-Charles. Comme les deux combats se tiennent de près, et comme celui de Saint-Charles a influé sur la destinée de Cartier, il est essentiel d'en dire quelques mots. A Saint-Charles, qui n'est qu'à six milles de Saint-Denis, bon nombre de patriotes conduits par Thomas Storrow Brown avaient pris possession du manoir que le seigneur Debartzch avait abandonné, et après s'y être solidement barricadés ils attendaient l'arrivée des troupes envoyées pour les déloger.5 Les
4 Bien que le jeune Weir eût donné sa parole qu'il n'essaierait pas de s'enfuir, et bien qu'en essayant de le faire il ait fait preuve d'une extrême témérité, il n'y avait pas la moindre justification pour ce meurtre, qui dans les circonstances méritait justement une réprobation générale. Quand le docteur Nelson apprit cet incident tragique, il en exprima toute l'horreur qu'il ressentait, et il fit alors des reproches amers aux trois hommes qui y avaient pris part, leur faisant remarquer qu'à eux trois ils auraient pu facilement maîtriser leur prisonnier.
5 Le seigneur Debartzch, qui avait excité l'animadversion des patriotes, en raison de l'appui qu'il donnait au gouvernement, et qu'ils avaient juré de punir, s'était avant cela enfui de son manoir avec sa famille et s'était rendu à Montréal. M. Debartzch avait quatre filles d'une grande beauté, dont l'une devint la femme de Cornwallis Monk, créé juge dans la suite, et fut la mère de Frederick Debartzch Monk. C'est une circonstance intéressante que Cartier fut un ami personnel intime du juge Monk, et que ce fut grâce à l'entremise de Cartier que ce magistrat devint successivement juge-adjoint, juge de la Cour Supérieure ,et finalement juge de la Cour d'Appel. M. F. D. Monk m'a raconté que Cartier venait souvent en visite chez son père, et qu'il avait connu le grand homme d'Etat aussi bien qu'un jeune homme de son âge pouvait connaître un homme d'âge bien plus avancé. Toute la famille Monk aimait beaucoup Cartier. La première entrée de M. Monk dans la politique, où il devait suivre une carrière si distinguée, date de 1871, alors qu'il fit tous ses efforts pour faire triompher la candidature de Cartier dans Montréal-Est.
troupes du colonel Wetherall, parties de Montréal le 18 novembre, étaient arrivées à Rouville le 22, après avoir passé la rivière en bateaux. C'est alors que la nouvelle fut reçue de l'échec du colonel Gore à Saint-Denis. Malgré cela, le colonel Wetherall décida de marcher quand même. Après avoir opéré sa jonction avec le major Warde et avec la compagnie des Grenadiers Royaux de Chambly, le colonel Wetherall se mit en route vers Saint-Charles le 25 novembre à dix heures du matin. Tous les ponts sur les petits cours d'eau tributaires du Richelieu avaient été détruits, et il devint nécessaire d'aménager des gués temporaires. Afin que les troupes ne fussent harassées que le moins possible, le colonel en marchant vers Saint-Charles évita la grande route et fit faire un détour à ses hommes à travers les champs. Durant l'engagement avec les éclaireurs des patriotes, embusqués dans quelques granges aux approches du village, on fit un prisonnier qui fut envoyé au village porteur d'une sommation de se rendre. La réponse à la sommation du commandant anglais fut une tempête assourdissante de hourrahs qui indiquaient que les patriotes étaient prêts à offrir une résistance déterminée. Le colonel Wetherall, se décidant à attaquer la place, fit avancer sa brigade en colonne serrée, avec quelques compagnies d'infanterie légère déployées sur chaque flanc. En face de la brigade s'étendait une surface unie de champs labourés, tandis qu'à droite étaient des terres boisées et à gauche se déroulait la rivière Richelieu, large en cet endroit d'environ mille pieds et suivant un cours parallèle au village, dont les maisons s'éparpillaient en longueur. Le commandant anglais espérait que le déploiement de ces forces engagerait les patriotes à céder, mais en cela il était dans l'erreur. Du côté ouest de la rivière, les patriotes ouvrirent immédiatement un feu bien nourri, qui en dépit de la distance fit quelques ravages parmi les troupes. Dans le même temps, une attaque venant des bois s'annonçait comme devant être d'un caractère si désespéré qu'une compagnie de Grenadiers Royaux fut envoyée au secours des soldats exténués. L'artillerie reçut l'ordre d'avancer jusqu'à cent verges des palissades et commença à diriger un terrible feu avec des obus, des boulets et de la mitraille.
Des palissades, un feu continu était dirigé contre le centre des lignes britanniques, qui reçurent en conséquence l'ordre de s'étendre par terre. Mais vu leur situation exposée elles souffrirent cependant beaucoup. A cette période du combat, les trois compagnies du centre, conduites par le colonel Wetherall en personne, mirent baïonnette au fusil et chargèrent les palissades, pendant que les patriotes redoublaient d'efforts pour repousser les troupes. En dépit d'un feu meurtrier qui rasait le sol dans toutes les directions, quelques maisons à la droite des palissades furent emportées par les troupes. La place, cependant,
était encore loin d'être prise ; les granges et dépendances qui se flanquaient les unes et les autres étaient si bien fortifiées et si obstinément défendues qu'il fallut durant assez longtemps un feu très vif pour les réduire. Les défenseurs combattirent avec la plus grande bravoure, bon nombre restant à leur poste jusqu'à ce que balles et baïonnettes les missent hors de combat. Dans le même temps, les canons s'étaient avancés, appuyés par une sous-division des Royals et tiraient à mitraille sur les têtes qui paraissaient en avant. Le combat était maintenant à son plus haut point d'intensité, et tant à gauche qu'à droite les troupes donnaient leur plein. A la droite, des décharges continues de mousqueterie étaient dirigées contre les palissades, alors qu'à gauche des tirailleurs cherchaient à couper la retraite aux patriotes qui essayaient de se réfugier dans les bois. Le feu de l'artillerie ayant dans une grande mesure découragé les patriotes, les palissades furent enfin emportées d'assaut ; la plupart des défenseurs s'enfuirent, mais un bon nombre restèrent quand même jusqu'à la fin, tirant sur les soldats presque à bout portant. Tous ces braves furent abattus sans merci par les troupes. Nombre de patriotes, afin d'échapper à la furie des soldats, se jetèrent dans la rivière, préférant y trouver la mort que de céder aux troupes enragées. Brown, le chef patriote, avait pu s'échapper dès le début du combat, et il put réussir dans la suite à atteindre en sûreté la frontière des Etats-Unis.
Une soixantaine de patriotes furent faits prisonniers, et l'on estime à cent cinquante ceux qui furent tués ou blessés à l'intérieur des palissades, ce qui montre quelle résistance acharnée avait été faite. Les pertes totales des patriotes s'élevèrent à plus de trois cents, bon nombre ayant péri par le feu ou s'étant noyés. Du côté des troupes les pertes furent aussi assez considérables. Quantité d'armes trouvées dans les lignes de défense des patriotes furent détruites et deux petits canons de six qui avaient été montés derrière les palissades furent encloués et jetés dans le Richelieu.
Les troupes britanniques, qui savent toujours reconnaître la valeur d'un ennemi, ont rendu témoignage au courage et au dévouement montrés par les patriotes pour la défense de leur village. En réalité, le feu des patriotes avait été si meurtrier qu'il s'en était fallu de peu que le commandant anglais lui-même perdit la vie, son cheval ayant été tué sous lui, et les chevaux de plusieurs officiers britanniques ayant été aussi abattus. Quoi qu'on puisse dire de ce combat, il ne saurait y avoir aucun doute que les habitants montrèrent en cette occasion un courage à toute épreuve. " En entrant dans le village," raconte un officier anglais qui prit part au combat, " nous fîmes peu de quartier, chaque homme, pour ainsi dire, étant mis à mort ; en réalité, ils combattirent trop longtemps avant de pouvoir songer à se sauver. Bon
nombre furent brûlés vifs dans les granges et maisons auxquelles il fallut mettre le feu quand nous vîmes qu'ils ne voulaient pas se rendre. .... Les pertes des rebelles furent considérables ; ils occupaient une forte position et ils la défendirent avec le courage du désespoir." 6
A la suite de ce sanglant combat , les canons anglais furent mis en position pour garder le chemin en cas d'attaque, et officiers et soldats allèrent prendre un peu de repos, tandis que les prisonniers étaient enfermés sous bonne garde dans l'église du village pour y passer la nuit. Dans ces moments de désolation et de désespoir les braves Canadiens cherchaient les consolations de leur religion, et lord Charles Beauclerk, l'un des officiers britanniques, nous a laissé un tableau frappant de cette scène pathétique. " Dans la grande allée de l'église," dit-il, " on avait allumé un grand feu, autour duquel des groupes de soldats se régalaient. Dans l'épaisseur des ténèbres environnantes une seule chandelle jetait une faible lueur. Devant l'autel étaient étendus les cadavres des soldats, et dans la sacristie étaient les prisonniers, pour la plupart agenouillés et plongés apparemment dans une prière solennelle et silencieuse. Tout cela fit sur moi une impression que je n'oublierai pas de sitôt."
Après avoir inhumé les morts et incendié une partie du village, le colonel Wetherall se mit en route avec tous ses hommes pour revenir à Montréal, où il arriva le 30 novembre, et où le détachement fut reçu avec d'autant plus d'enthousiasme que le bruit avait couru qu'il avait été défait.
Bien qu'il soit difficile de voir comment les patriotes aient pu jamais espérer faire triompher leur cause dans cette campagne, il s'en est fallu cependant de bien peu que le hasard, qui joue un rôle parfois si important dans la marche des événements, ne donnât à l'insurrection de 1837 une tournure entièrement différente. Quelques heures avant l'engagemnt de Saint-Charles, des courriers envoyés par sir John Colborne avec ordre au colonel Wetherall de retraiter immédiatement vers Montréal, furent arrêtés par des éclaireurs patriotes à quelques milles du village. " Si les courriers," dit un historien, " n'avaient pas été arrêtés, la bataille du 25 novembre n'aurait pas eu lieu ; les paroisses du sud, électrisées par la victoire de Saint-Denis, se seraient levées ; les armes qu'on attendait des Etats-Unis, seraient peut-être arrivées, et qui sait ce qui serait advenu? L'Angleterre ne pouvant envoyer de nouvelles troupes avant le printemps, les patriotes auraient été maîtres jusqu'alors de la situation. Et qui dit que, dans l'intervalle, ils n'auraient pas obtenu l'aide de£ Etats-Unis?"
6 Extrait d'un récit du combat de Saint-Charles par le lieutenant-général sir George Bell, qui avait pris part à l'engagement.
7 L. O. David : " Les Patriotes de 1837-38."
Un vieux moulin seigneurial dans ea région du Richelieu.
Tout cela, évidemment, et si intéressant que ce soit, n'est que pure conjecture. La destinée avait déterminé que les patriotes seraient vaincus sur les champs de bataille, mais que les principes pour lesquels ils avaient combattu remporteraient ultérieurement la victoire dans l'arène politique, et que le Bas-Canada deviendrait, grâce aux efforts d'un des combattants de Saint-Denis, une importante province d'un grand Dominion canadien.
Pendant que le combat de Saint-Charles faisait rage les patriotes de Saint-Denis n'étaient pas restés oisifs, et le jeune Cartier comptait parmi les plus actifs et les plus énergiques des vainqueurs. Après la retraite des troupes britanniques, une réunion à laquelle Cartier était présent eut lieu chez le docteur Nelson afin d'arrêter une future ligne de conduite. Les patriotes avaient à faire face à une situation critique. Ils avaient, il est vrai, forcé le colonel Gore à battre en retraite, mais il y avait gros à parier que le commandant britannique reviendrait avec des forces plus considérables et que, dans l'éventualité d'une victoire du colonel Wetherall, les patriotes de Saint-Denis se trouveraient pris entre deux feux. Que fallait-il faire, dans les circonstances? C'est ici que le jeune Cartier donna la preuve de ce sangfroid et de cet esprit de ressources dans les difficultés qui devaient lui être d'une si grande utilité en plus d'une circonstance critique durant sa carrière publique. Quelques-uns de ceux qui étaient présents à ce conseil improvisé conseillaient l'abandon immédiat de la campagne entreprise. Tel ne fut pas l'avis du jeune Cartier, qui au contraire soutint qu'il fallait se mettre immédiatement à l'œuvre pour fortifier la place. Finalement, la majorité du conseil, se rangeant à l'avis de Cartier, décida de mettre le village en état de défense. Il fut décidé de garder comme forteresse la maison Saint-Germain, dont on s'était si bien trouvé durant le combat, et d'ériger au nord de la maison des palissades pour se protéger davantage. Les arbres furent abattus et tous les chemins conduisant au village furent barricadés. Puis les ponts furent détruits et des sentinelles allèrent occuper des postes avancés afin d'avertir les défenseurs de l'approche des troupes. Une grange qui commandait la grande route fut percée de meurtrières et transformée en une sorte de forteresse. Durant tout le temps que durèrent ces préparatifs, le jeune Cartier allait de l'un à l'autre, se multipliant, et cherchant à communiquer son courage et son énergie à ses camarades. Il se montra alors infatigable, travaillant sans relâche jusqu'à ce qu'il se fût rendu compte que tout ce qui était possible avait été fait. Il ne restait plus ensuite qu'à attendre le cours des événements.
Le jour même où les victimes du combat de Saint-Denis étaient inhumées les forces des patriotes à Saint-Charles étaient écrasées, et la nouvelle de ce désastre parvint bientôt à Saint-Denis. Ce fut un coup
cruel pour les espérances de Nelson, de Cartier et des autres membres les plus actifs des forces patriotes, qui se virent alors désertés par le plus grand nombre de leurs partisans. Le curé Demers, de Saint-Denis, dans l'attente où il était que les troupes anglaises victorieuses marcheraient directement de Saint-Charles à Saint-Denis et détruiraient le village, mit tout en œuvre pour engager les patriotes, dans l'intérêt de l'humanité et afin de sauver le village de la destruction, à mettre bas les armes et à retourner dans leurs foyers 8. Ces paroles eurent l'effet désiré : les sentinelles désertèrent, les armes furent mises en faisceaux, les ponts furent réparés et les barricades furent abandonnées.
Nelson put réussir à garder intacte une petite partie de ses forces jusqu'au 2 décembre, alors que jugeant qu'il n'y avait plus aucune chance de succès il se décida d'abandonner la place. Il s'efforça du mieux qu'il put d'encourager ses amis abattus. " Courage, mes amis !" disait-il à tous ceux qu'il rencontrait sur son chemin d'exil. Il disait encore que s'il était sûr de pouvoir garder seulement vingt hommes autour de lui il n'abandonnerait jamais la partie. Le jeune Cartier et plusieurs autres fidèles accompagnèrent le chef patriote jusqu'à une bonne distance de Saint-Denis, mais il arriva un moment où le groupe dut se séparer et prendre diverses routes pour essayer de gagner la frontière. Après avoir marché durant quelque temps, Cartier et son cousin Henri Cartier qui l'accompagnait, croyant qu'ils seraient plus en sûreté parmi leurs amis, décidèrent de revenir sur leurs pas, et après avoir erré de ci de là durant quelques jours ils trouvèrent enfin refuge dans la maison de Louis Chagnon dit LaRose, riche cultivateur de la paroisse de Verchères, à quelques milles du village natal de Cartier.
Pendant ce temps-là le bruit avait couru qu'en cherchant à s'échapper le jeune Cartier et ses compagnons étaient morts de froid et de faim dans les bois. On a dit dans la suite que c'était Cartier lui-même qui avait fait courir ce bruit afin de dépister ceux qui le poursuivaient, et quand il lut le rapport de la chose dans un journal, il dit à son cousin : " Maintenant, mon cher Henri, nous pouvons dormir en paix." Quoi qu'il en soit, on ajouta généralement foi à la rumeur et en annonçant la mort de Cartier " Le Canadien " de Québec, publié par le distingué Etienne Parent, faisait suivre la nouvelle des observations suivantes : " C'était un jeune homme doué au plus haut degré de toutes les qualités du cœur et de l'esprit et devant qui s'ouvrait une carrière brillante." Paroles prophétiques qui devaient heureusement se réaliser.
Cartier et son cousin passèrent en sûreté la plus grande partie de l'hiver dans la maison du cultivateur hospitalier qui les avait accueillis,
Abbé Allaire : " Histoire de la paroisse de Saint-Denis sur Richelieu.
et ils y seraient demeurés plus longtemps si leur présence en cet endroit n'avait pas été révélée de façon plutôt curieuse. La servante de la maison était en ce temps-là courtisée par l'un des jeunes gens du voisinage, et chaque fois que celui-ci allait rendre visite à sa belle les deux réfugiés avaient l'habitude de se cacher jusqu'à son départ. Or, il arriva qu'un certain soir le galant aperçut par dessous le poêle, dans la chambre voisine, deux paires de jambes qui eurent le don de l'intriguer fort. C'en était fait, le secret n'en était plus un, et la jeune fille fut forcée de tout avouer au galant en lui enjoignant le plus strict silence. Après avoir gardé sa langue durant quelques jours, le galant, qui était d'un naturel jaloux, fit un soir une scène à sa belle, l'accusant de lui préférer les deux réfugiés, et la menaçant non seulement de divulguer leur cachette mais aussi de dénoncer LaRose aux autorités. Cartier et son cousin furent donc en conséquence forcés de partir immédiatement. Ils passèrent sans accident aux Etats-Unis, se fixant tout d'abord à Plattsburg, N.-Y., puis ensuite à Burlington, Vt., où bon nombre de réfugiés patriotes, y compris Ludger Duvernay, fondateur de l'Association Saint Jean-Baptiste, avaient trouvé un asile sûr. Cartier demeura à Burlington jusqu'au mois d'août suivant (1838), alors que, grâce à l'amnistie acordée par lord Gosford, il put revenir à Montréal, riche d'expérience et de sagesse, après les scènes tumultueuses par lesquelles il était passé.
L'insurrection de 1837 a-t-elle été une révolte préméditée ou un soulèvement spontané du peuple contre ce qu'il considérait être des mesures arbitraires et tyranniques ? Tout porte à croire que c'est cette dernière opinion qui doit prévaloir. S'il fallait en juger par les déclamations des Fils de la Liberté, et par certains discours violents prononcés aux réunions populaires qui précédèrent l'insurrection, on pourrait croire que quelques-uns des agitateurs avaient certainement alors en vue de proclamer la révolte ouverte. Mais il ne faut pas attacher trop d'importance à des sentiments exprimés dans la chaleur et la passion des discussions de ce temps-là. Plusieurs des orateurs, ressentant vivement ce qu'ils considéraient être la conduite injuste et tyrannique de la classe dominante, laissèrent alors leurs sentiments l'emporter sur la froide raison et employèrent des expressions dont ils ne se seraient certainement pas servis en des moments plus calmes. Eventuellement, bon nombre de gens, gagnés par l'exemple et déséquilibrés par une longue agitation, coururent spontanément au secours de leurs chefs populaires, quand ceux qu'ils considéraient comme les défenseurs de leurs droits furent menacés d'arrestation. Ce serait, cependant, une erreur de croire que la grande masse du Bas-Canada fleurait la révolte. En réalité, le soulèvement se borna à une région relativement peu considérable du pays, les six comtés du district de
70 SrR GEORGE CARTIER, SA VIE ET SON TEMPS
Richelieu ayant été comme nous l'avons vu le foyer du mécontentement. Dans l'arène parlementaire, les partisans mêmes de Papineau étaient divisés quant à la sagesse de sa conduite dans les dernières phases de l'agitation, et il en résulta une scission dans les rangs des réformistes. Tandis que Papineau continuait à avoir l'appui de La- Fontaine, Morin, Girouard, Viger et quelques autres, bon nombre de ses partisans avaient formé ce qui était connu comme le groupe modéré, composé presque exclusivement de membres du district de Québec et comprenant des hommes comme Bédard, proposeur des " Quatre-vingt-douze résolutions " ; Caron, qui devint dans la suite lieutenant-gouverneur de la province; Vanfelson, Huot et J.-B. Taché. Ces modérés désiraient éviter une collision entre les diverses branches de la Législature, et espéraient obtenir les réformes demandées par des moyens constitutionnels, Ils étaient secondés dans la presse par un journaliste de grand talent, Etienne Parent, qui dirigeait alors " Le Canadien," dont il avait fait depuis longtemps l'énergique défenseur des droits populaires. Bien qu'en minorité dans l'Assemblée, les modérés n'étaient pas sans influence dans le pays. Les paroles violentes de quelques hommes marquants de cette époque, qui se firent ensuite remarquer par leur prudence et leur modération, peuvent être mises au compte de leur jeunesse et de leur inexpérience et s'expliquer aussi par l'indignation naturelle qu'ils ressentaient contre un gouvernement pernicieux et tyrannique.
L'Eglise catholique, toujours prête à prendre la défense de la loi et de l'ordre, usa de toute son influence pour restreindre l'agitation en des bornes constitutionnelles. Les évêques et le clergé, dont l'influence avait contribué dans une grande mesure à garder le Canada à la couronne britannique durant la révolution américaine, n'étaient pas restés indifférents à la lutte du peuple pour ses droits politiques. Le saint évêque Plessis, non content d'exiger la pleine reconnaissance des prérogatives ecclésiastiques et de la liberté accordées à l'Eglise par traité, éleva aussi sa voix puissante en faveur de la justice pour ses compatriotes. Il fut l'un des adversaires les plus résolus du projet d'union de 1822, dont l'objet mal déguisé était la subordination des Canadiens-Français, et jusqu'à sa mort survenue en 1825 il appuya Papineau de tout son pouvoir dans ses demandes pour des réformes constitutionnelles. Mais quand, dans la suite, l'agitation menaça de dépasser les bornes constitutionnelles, les évêques et le clergé presque sans exception élevèrent leurs voix en faveur de la loi et de l'ordre. Mgr Lartigue, évêque de Montréal, adressa une lettre pastorale au clergé et à tous les fidèles de son diocèse, les mettant solennellement en garde contre l'opposition aux autorités constituées, et son exemple fut suivi par les autres évêques. En cette occurrence, les chefs spirî-
tuels du peuple, ainsi que Cartier la lui-même reconnu dans la suite, montrèrent plus de prudence et de prévoyance que quelques-uns des chefs populaires dont les paroles enflammées avaient pour objet de soulever au plus haut point les passions déjà montées à un si haut degré d'ébullition.9
Papineau, Nelson et les autres chefs patriotes nièrent dans la suite, de la façon la plus formelle, qu'ils avaient jamais eu l'intention de fomenter une révolte, et ils déclarèrent que le soulèvement avait été dû à l'action spontanée d'une partie de la population.10 Dans un récit de la participation prise aux troubles par Nelson, récit publié en 185 1 et inspiré par l'ex-chef patriote lui-même, il était déclaré catégoriquement que bien que les chefs s'étaient donné pour objet d'user de remontrances dans les termes les moins équivoques, ce n'était pas leur intention de dépasser les bornes d'une discussion et d'une désapprobation légitime, car ils savaient fort bien que tous leurs actes seraient interprétés aussi mal qu'il serait possible ; ils savaient bien aussi que des accusations de sédition pourraient être fabriquées afin de pouvoir tourmenter, sinon même punir rigoureusement, certains hommes audacieux pour leur trahison, non pas à l'égard de la métropole, non plus qu'à l'égard des lois du pays — car il était patent que cela n'avait jamais été projeté — mais tout simplement pour leur opposition à la misérable coterie de chercheurs de place, constituant l'oligarchie la plus odieuse qui eût jamais opprimé un pays et l'eût forcé à prendre une attitude de défense."
Nous lisons aussi ce qui suit dans une lettre écrite par Robert Bouchette, qui prit une part active au soulèvement : " En vérité, et en donnant à ce mot un sens véritable il n'y eut pas de révolte ; le tout se résuma en une résistance à l'arrestation. Le peuple, spontanément, et sans entente préalable, résolut de protéger ses chefs. De là des réunions d'hommes armés, qui pouvaient produire l'illusion d'un mouvement de révolte préconçue. Mais il n'y eut rien de tel, et
9 " Sir George-Etienne Cartier fut le premier à reconnaître que la ligne de conduite suivie par le clergé dans l'échauffourée de 1837 — c'est bien le mot dont il se servit en ma présence — était la seule qui offrait quelques chances de salut pour les Canadiens. Il est facile de le prouver." — Laçasse : " Le Prêtre et ses Détracteurs."
10 Papineau n'était pas présent au combat de Saint-Denis, ayant quitté le village à la veille de l'engagement. Il déclara dans la suite qu'il n'était parti qu'à la demande expresse du docteur Nelson, qui l'avait supplié de ne pas s'exposer au danger, car il pourrait rendre plus de services après le combat. Comme Papineau ne connaissait absolument rien des choses militaires ses services ne pouvaient à cet égard offrir que peu d'utilité à la cause des patriotes. Plus tard, les événements politiques ayant séparé Nelson et Papineau, Nelson nia avoir jamais prié Papineau de quitter Saint-Denis, et il s'ensuivit une discussion acrimonieuse. En partant de Saint-Denis, Papineau se rendit à Saint-Hyacinthe, et de là à Albany, puis passa en Europe, se rendant à Paris où il résida jusqu'en 1845.
s'il en fallait une preuve, on la trouverait irréfutable dans le défaut absolu d'armements sérieux. Dans ces rassemblements on comptait généralement deux ou trois fourches et autant de faulx et de fléaux contre un seul fusil de chasse, la plupart du temps de fabrication inférieure. Le but immédiat du pays n'était pas de renverser la domination britannique; on voulait tout simplement se protéger contre l'exercice arbitraire du pouvoir ministériel et judiciaire." M
Dans la mesure où Cartier était concerné, il n'avait aucune raison d'avoir honte de la part qu'il prit au soulèvement, et il n'eut jamais d'excuses à faire pour sa conduite durant cette période de sa carrière. Dans un discours prononcé à Saint-Denis en 1844, il parla de cette époque en des termes qui montraient que la cause pour laquelle les patriotes avaient combattu était juste, bien qu'il fût porté à blâmer la conduite politique de ceux qui dirigeaient alors l'opinion publique. " Il n'y a plus à craindre," disait-il, en cette occasion, " le retour des événements de 1837, causés par les agissements d'une minorité qui voulait dominer et exploiter le gouvernement dans son intérêt. Les événements de 1837 ont été mal interprétés. Le peuple avait plutôt pour but de réduire au néant cette minorité oppressive, que d'amener une séparation de la province d'avec la mère-patrie. Mais, heureusement, nous pouvons espérer d'avoir franc jeu depuis la concession du gouvernement responsable, qui oblige le chef de l'administration de s'entourer de conseilers jouissant de la confiance de la majorité, La minorité se trouve aujourd'hui dans l'impuissance de faire le mal. C'est en vain qu'elle cherche à relever la tête pour dominer encore, elle se brisera à ce jeu. . . . La responsabilité des malheureux événements de 1837 incombe à ceux qui dirigeaient l'opinion publique de cette époque, M. Viger était un de ceux-là, et avec l'influence dont il disposait il aurait dû mieux conseiller ses compatriotes ; lui et ses amis, je le répète, auraient dû agir de manière plus éclairée et de façon plus prévoyante."
Le soulèvement de 1837, ainsi que l'a fait remarquer Cartier, n'était pas dirigé contre l'autorité ou la domination britannique, mais contre le système vicieux de gouvernement qui régnait alors au Canada. Bien que ce soulèvement fût destiné dès l'origine à échouer, les principes pour lesquels combattirent les patriotes et qu'ils s'empressèrent de sceller de leur sang, reposaient sur la justice et la liberté, et ils devaient avant peu d'années recevoir la pleine reconnaissance de leurs efforts par la concession du gouvernement responsable.
11 Extrait d'une lettre de Robert S. M. Bouchette, nommé plus tard commissaire des douanes à Ottawa, au colonel Dundas.
Les récits des engagements de Saint-Denis et de Saint-Charles, contenus dans ce chapitre, sont empruntés à des rapports obtenus de sources originales, tels que les rapports d'officiers britanniques ayant participé à ces combats, le récit du docteur Wolfred Nelson, commandant patriote à Saint-Denis, etc.
Un rapport très intéressant des mouvements militaires de 1837 apparaît dans un ouvrage du lieutenant-général sir George Bell, intitulé : " Rough Notes by an Old Soldier during Fifty Years' Service." Un exemplaire de cet ouvrage, qui est maintenant devenu très rare, se trouve au McCord National Muséum, et j'ai eu la bonne fortune de pouvoir le consulter grâce à la bienveillance de M. David Ross McCord. Le général Bell, qui eut une carrière distinguée dans l'armée britannique, était en 1837 capitaine du 34e régiment et il fit service au Canada.
Grâce aux bons offices de M. P. B. de Crèvecœur, bibliothécaire du Fraser Institute de Montréal, j'ai pu aussi consulter un autre ouvrage très rare : "Lithographie Views of Military Opérations in Canada during the Late Insurrection," par lord Charles Beauclerk, capitaine du régiment Royal. Cet ouvrage contient des lithographies excessivement intéressantes et remarquables, montrant le passage du Richelieu par les troupes britanniques, les engagements avec les patriotes, etc.
Un autre officier anglais, le colonel Lysons, qui était lieutenant dans le détachement du colonel Gore, a laissé un récit du combat de Saint-Denis, et des récits détaillés bien que divergents des engagements se trouvent aussi dans " Les Patriotes de 1837-38," par L. O. David, et dans l'ouvrage de l'abbé Allaire : " Histoire de la Paroisse de Saint-Denis sur Richelieu."
La valeur témoignée par les patriotes à Saint-Denis a été commémorée par un monument remarquable érigé sur la place publique de Saint-Denis, en face de l'église historique, du clocher de laquelle le tocsin s'était fait entendre en ce mémorable matin du 23 novembre 1837 pour appeler les patriotes aux armes. Sur un superbe piédestal en granit rouge se dresse la figure grandeur naturelle d'un " habitant " en bronze, ouvrage d'un sculpteur canadien-français de talent, A. Brunet. L'habitant, représenté dans son costume distinctif et avec la tuque bien connue, est montré dans l'attitude de l'attente, tenant un fusil dans ses mains. Le monument porte l'inscription suivante :
Honneur aux Patriotes — Honour to the Patriots of 1837.
" A St. Denis, le 23 nov. 1837, 250 patriotes, commandés par le Dr Wolfred Nelson repoussent une troupe anglaise de 500 hommes."
Le monument porte aussi les noms de ceux qui furent tués dans l'engagement.