Un redressement de griefs en général
Ces résolutions furent incorporées dans des adresses au parlement impérial que le Gouverneur, à la demande de l'Assemblée, transmit à Londres. L'Assemblée en était arrivée à la décision qu'en aucun cas elle ne se relâcherait de sa détermination de prendre le contrôle absolu de toutes les recettes financières et dépenses publiques ; que le parlement impérial, où le Canada n'était pas représenté, n'avait pas le droit d'intervenir pour la rénovation de lois que les Canadiens considéraient nécessaires pour le maintien de leurs droits. Dans le même temps les représentants du peuple donnaient à entendre que toute intervention quelconque dans la législation locale du Canada, de la part de législatures britanniques, ne ferait qu'aggraver les maux existants.
A la lumière de l'idée que nous nous faisons maintenant d'un gouvernement libre, la plupart des demandes faites alors par les représentants du peuple nous paraissent on ne peut plus raisonnables. Ces demandes, cependant, n'eurent aucun écho. Les hommes d'Etat britanniques qui alors se succédaient au Colonial Office n'étaient pas des hommes animés des principes libéraux de politique coloniale qui devaient plus tard guider dans la suite leurs successeurs. A la suite de l'adoption des Quatre-vingt-douze Résolutions et du refus des autorités de faire droit aux demandes des réformistes, les conditions politiques dans la province ne firent qu'empirer. Depuis 1833, l'Assemblée refusait avec persistance de voter les subsides, et le Gouverneur en était éventuellement arrivé à l'extrémité de prélever les traitements sur les fonds de guerre. En 1835, le gouvernement était pour ainsi dire acculé au " deadlock," et ce fut dans ces circonstances qu'une commission spéciale présidée par lord Gosford fut déléguée par les autorités
ecuse historique de satnt-antoine dans laqxjtum fut baptisé George- Etienne Cartier.
AGITATION TOUTIQUE 45
impériales pour s'enquérir des conditions. Lord Gosford, qui était un homme aux vues larges et éclairées, se déclara en faveur d'une politique de conciliation et de réforme, mais il fut débordé par ses collègues, et son rapport fut un rude coup pour ceux qui avaient espéré que le redressement des griefs du peuple se ferait de façon constitutionnelle. Ce rapport concluait en substance au rejet du principe d'une Chambre Haute élective, énonçait que la responsabilité ministérielle était inadmissible et conseillait de prendre les moyens d'élire une majorité anglaise à la législature par un changement dans la loi électorale. En dernier ressort on recommandait d'avoir recours à la coercition. Le 6 mars 1837, lord John Russell soumettait au parlement britannique une série de résolutions concernant le Bas-Canada qui étaient destinées à précipiter les choses. Ces résolutions énonçaient en substance, qu'aucun subside n'avait été voté depuis le 30 avril 1832, que les subsides à venir à l'année courante (1837) s'élevaient à £142,160, que la Chambre d'Assemblée demandait un Conseil Législatif électif et autres concessions, que dans l'état actuel de la province il n'était pas à propos d'accéder à ces demandes, et que pour défrayer les arrérages dûs et faire face aux obligations habituelles du gouvernement il fallait autoriser le Gouverneur à appliquer à ces objets le revenu héréditaire domanial et casuel de la Couronne15. En dépit de l'opposition acharnée de quelques-uns des membres les plus éminents des Communes Britanniques, la série entière des résolutions fut, après un long débat, adoptée le 24 avril.
Il s'ensuivit dans tout le Bas-Canada une véritable tempête d'indignation et de protestation. Le gouvernement impérial savait bien alors cependant que toute proposition de défrayer la dépense du gouvernement sans la sanction des représentants du peuple serait considérée comme un acte arbitraire et inconstitutionnel, et même il n'était pas loin d'appréhender qu'il pourrait en résulter des troubles, car le sesecrétaire des colonies, lord Glenelg, autorisa lord Gosford à faire venir de la Nouvelle-Ecosse toutes les troupes dont il pourrait avoir besoin. Le mécontentement dans diverses parties de la province en arriva graduellement à un tel point qu'au mois de juin le Gouverneur- Général lança une proclamation mettant le peuple en garde contre toute agitation. Malgré cela, Papineau, Morin, LaFontaine et autres chefs populaires convoquèrent plusieurs assemblées publiques où ils dénoncèrent violemment les actes du gouvernement impérial. Vers la fin de
15 Le "revenu casuel et domanial" provenait de la vente du bois sur les terres de la Couronne et d'autres sources. Durant longtemps, ce revenu fut retenu et approprié par le Lieutenant-Gouverneur et ses fonctionnaires. L'Assemblée prétendait naturellement qu'elle devait avoir le contrôle de ce revenu aussi bien que de tous les autres fonds publics, ce qui donnait lieu à des débats continuels et acrimonieux.
juin, lord John Russell annonça dans les Communes Britanniques qu'il était disposé à laisser en suspens le bill basé sur ses résolutions, et qui avait été adopté avec l'espoir que l'Assemblée du Bas-Canada en arriverait à la conviction que ses demandes étaient incompatibles avec la situation du pays, en tant que colonie. Lord John Russell admettait franchement que la mesure comportait un caractère dur et coercitif, mais tout de même il désirait qu'il fût bien compris qu'il ne concédait rien aux Canadiens, quant à leurs propositions pour changements organiques, et il conservait l'espoir que l'Assemblée, à sa prochaine session, montrerait de meilleurs sentiments. La déclaration catégorique de lord John Russell laissait clairement entendre aux représentants du peuple qu'il n'y avait pas lieu de rien espérer de lui en ce qui concernait les réformes qu'ils avaient demandées. La Législature du Bas-Canada fut convoquée par lord Gosford pour le 18 août ; et le Gouverneur, en ouvrant le parlement, recommanda à l'Assemblée de prendre les arrangements nécessaires pour l'emploi du revenu, en lui laissant entendre qu'à défaut le gouvernement impérial ordonnerait que cela fût fait en son nom, c'est-à-dire au nom de l'Assemblée. La réponse de l'Assemblée fut l'adoption d'une adresse où les représentants protestaient contre les recommandations faites par le rapport des commissaires. Quand cette adresse fut présentée au Gouverneur, le 18 août, il prorogea immédiatement la Législature. Il devait s'écouler ensuite plusieurs années avant que le peuple du Bas-Canada pût avoir de nouveau sa propre législature.
La prorogation sommaire de la Législature fut le signal d'autres protestations populaires. Le district de Richelieu, qui contenait les six comtés populeux de Richelieu, Saint-Hyacinthe, Rouville, Chambly, Verchères et l'Acadie, était le foyer où se concentrait le mécontentement populaire. Il se forma une sorte de pacte politique, portant le nom de Confédération des Six Comtés, avec l'appui d'une douzaine de représentants de l'Assemblée et de quelques militaires conduits par des officiers qui s'étaient vus déchus de leurs grades à la suite de la part qu'ils avaient prise à l'agitation. L'excitation politique en arriva à un haut degré par tout le district. Aux assemblées successives qui furent convoquées, de nombreuses bannières furent déployées où l'on pouvait lire les inscriptions suivantes : " Papineau et le système électif ; Honneur à ceux qui ont résigné leur commission, et ont été congédiés ; Honte à leurs successeurs : Nos amis du Haut-Canada ; Honneur aux braves soldats de 1813, la colonie a besoin de leurs services; Indépendance !" Le Conseil Législatif était représenté sur les drapeaux par une tête de mort et les deux tibias de rigueur.
La première des grandes séries des démonstrations populaires qui devaient précipiter le soulèvement eut lieu à Saint-Ours, district de
Richelieu, le 7 mai 1837. La réunion, qui était présidée par Séraphin Cherrier, l'un des principaux patriotes, avait attiré une foule considérable. Le principal orateur fut le docteur Wolfred Nelson, de Saint- Denis, qui s'était fait une situation proéminente dans les rangs des patriotes et qui était aussi destiné à prendre une part considérable dans le conflit imminent. Plusieurs résolutions furent adoptées, dénonçant fortement les résolutions Russell comme étant une violation des conditions du traité de la capitulation, et des lois constitutionnelles accordées à la province, et refusant d'admettre que le gouvernement britannique pût s'arroger le droit de faire des lois pour les affaires intérieures de la colonie à l'encontre de son consentement et sans sa participation et demande. Les résolutions énonçaient aussi que le peuple s'abstiendrait le plus possible d'employer et de consommer des articles importés, et afin de rendre cette mesure plus efficace, il fut décidé de constituer une association patriotique se donnant pour objet de n'employer que des articles fabriqués dans la colonie. Enfin, on recommanda au peuple de se rallier autour de Papineau, qui fut salué comme le " régénérateur de la nation."
L'assemblée de Saint-Ours fut suivie de quelques autres, où les mêmes résolutions furent adoptées. Le 15 juin, lord Gosford lança une proclamation, interdisant ces réunions, ce qui fut considéré comme une nouvelle attaque contre le droit du peuple à tenir des assemblées d'hommes libres. Les réunions et démonstrations publiques n'en continuèrent qu'avec plus d'enthousiasme, aux cris de ralliement de " Vive Papineau, Vive la Liberté, Point de despotisme, A bas la Proclamation, Hourra pour les Anglais qui sont nos amis, A bas tous ceux qui nous veulent du mal ! " Dans l'un de ses discours, Papineau dénonça la proclamation comme étant attentatoire aux droits du peuple, et en plusieurs endroits où elle avait été affichée elle fut déchirée et foulée aux pieds par la populace enragée. Durant les mois de juin et juillet, Papineau visita la rive sud du Saint-Laurent jusqu'à Kamouraska, adressant la parole devant plusieurs assemblées considérables, tandis que LaFontaine et quelques autres orateurs procédaient de la même manière le long de la rive nord du fleuve. De leur côté, les partisans du gouvernement, ou, comme on les appelait, les Constitutionnels, n'étaient pas inactifs, et plusieurs réunions importantes eurent lieu sous leur direction. Ces diverses réunions ainsi que les discours qui y étaient prononcés aidaient à maintenir l'excitation publique à son plus haut point de tension.
L'agitation devait en arriver à son comble le 23 octobre, alors que ce jour-là fut tenue la grande et mémorable assemblée de Saint- Charles, sur les lieux mêmes qui devaient bientôt être le théâtre d'un sanglant conflit entre les patriotes et les troupes anglaises. L'assem-
blée de Saint-Charles a été justement appelée la plus importante de toutes les réunions publiques qui précédèrent le soulèvement de 1837, car elle précipita le dénouement en forçant les autorités à intervenir. Des délégués des six comtés confédérés étaient présents, et il y avait là plus de six mille patriotes. Papineau et O'Callaghan, l'un de ses premiers lieutenants, furent les principaux orateurs, et ils étaient accompagnés de treize membres de l'Assemblée. Une colonne fut érigée, surmontée du bonnet de la Liberté, et portant l'inscription : " A Papineau, Ses Compatriotes Reconnaissants, 1837." En présentant Papineau à l'assemblée comme l'orateur du jour, le docteur Wolfred Nelson, qui avait été choisi comme président, déclara que l'action de lord John Russell et la proclamation de lord Gosford ne pouvaient avoir qu'un seul résultat, qui était d'engager le peuple à s'organiser pour répondre à la violence par la violence. Les patriotes, toujours sensibles à la puissante éloquence de Papineau, lui firent en cette occasion une magnifique ovation. Cependant Papineau, tout en exposant les griefs du pays et en protestant avec la plus grande force contre l'action du gouvernement impérial et la conduite de lord Gosford, conseilla au peuple de se restreindre à une agitation constitutionnelle. C'est à ce moment du discours de Papineau qu'on rapporte que le docteur Nelson, qui devait bientôt prendre la direction des patriotes au combat de Saint-Denis, s'écria: "Eh bien, je diffère ici d'avis avec M. Papineau. Je maintiens plutôt que le temps est arrivé où il nous faut convertir nos cuillers en balles." En dépit des déclarations pacifiques de Papineau, plusieurs orateurs s'exprimèrent d'une manière extrêmement violente, l'un des plus hardis, le docteur Côté, terminant son allocution par ces paroles : " Le temps des discours est passé, et c'est avec des fusils qu'il faut maintenant répondre à nos ennemis."
Avant que l'assemblée de Saint-Charles se dispersât, une série de treize résolutions fut adoptée, affirmant les droits de l'homme ainsi que le droit et la nécessité de résister à un gouvernement tyrannique, engageant les soldats anglais à déserter l'armée, encourageant le peuple à refuser obéissance aux magistrats et aux officiers militaires nomniés par le gouvernement, et enfin poussant à l'organisation générale du mouvement.16 La présence d'une compagnie de miliciens congédiés ne contribuait pas peu à donner à la circonstance un certain air martial. Ces miliciens, commandés par les captaines Laçasse et Jalbert, entouraient la colonne de la Liberté, et avant de se disperser plusieurs enthousiastes jurèrent fidélité à la patrie, et de vaincre ou mourir.
16 " Ces résolutions, il faut l'admettre, concordaient fort peu avec les déclarations pacifiques de M. Papineau et de quelques autres chefs patriotes, qui désiraient rester sur le terrain constitutionnel."— L. O. David : " Les Patriotes de 1837," p. 24.
L'une des résolutions fut présentée par Antoine Côme Cartier, frère aîné de George-Etienne Cartier.
Ce fut l'assemblée de Saint-Charles, suivie de près par quelques autres réunions du même caractère, qui engagea les autorités à considérer Tà-propos de prendre des mesures rigoureuses contre les chefs du mouvement. Le bruit ayant couru que des mandats d'arrestation contre les chefs patriotes étaient sur le point d'être lancés, ce fut là l'étincelle qui devait servir à allumer le feu de la révolte. L'orage, depuis si longtemps menaçant, était sur le point d'éclater.