L UNION LÉGISLATIVE ET LE GOUVERNEMENT RESPONSABLE
justifiables. En un langage remarquable par sa grande lucidité, la cause de la liberté coloniale était exposée. " Les pouvoirs pour lesquels l'Assemblée a combattu," faisait remarquer lord Durham, " me semblent être de ceux dont la demande était parfaitement justifiable. Il est difficile de concevoir quelle pouvait être la théorie de gouvernenement de ceux qui s'imaginaient que dans une colonie anglaise un corps législatif, revêtu du nom et du caractère d'une assemblée représentative, pût être privé des pouvoirs mêmes qui dans l'opinion des Anglais sont inhérents à une législature populaire. C'était pure illusion de s'imaginer que, par une simple limitation dans l'Acte Constitutionnel ou un système exclusif de gouvernement, un corps de législateurs, fort de la conscience où il était d'exprimer l'opinion publique de la majorité, pouvait considérer certaines parties des revenus de la province comme étant hors de son contrôle, pouvait se borner au seul privilège de faire des lois et à ne jouer ensuite qu'un rôle passif et indifférent, alors que ces lois étaient mises en vigueur ou éludées et que toutes les affaires du pays étaient conduites par des hommes en les intentions ou les capacités desquels on ne pouvait pas reposer la moindre confiance. Cependant, c'étaient là les restrictions imposées à l'autorité de l'Assemblée du Bas-Canada. Cette assemblée pouvait rejeter ou promulguer des lois, voter ou refuser des subsides, mais elle ne pouvait exercer aucune influence sur la nomination d'un seul serviteur de la Couronne .... Si énergiquement que l'Assemblée pût condamner la politique du gouvernement, ceux qui avaient conseillé cette politique gardaient leurs fonctions ainsi que le pouvoir de donner de mauvais avis. ... La sagesse d'adopter les véritables principes de gouvernement représentatif et de faciliter l'administration des affaires publiques en la confiant à des personnes qui ont la confiance des représentants du peuple n'a jamais été reconnue dans le gouvernement des colonies de l'Amérique du Nord."
" Il est difficile de comprendre," disait encore lord Durham, comment des hommes d'Etat anglais ont pu s'imaginer qu'un gouvernement représentatif et en même temps irresponsable pouvait fonctionner avec satisfaction. On semble croire, en vérité, que le caractère des institutions représentatives doit être modifié en ce sens dans les colonies, et que ce soit chose relevant de l'état colonial que les fonctionnaires du gouvernement soient nommés par la Couronne, sans en référer aux désirs de la population dont les intérêts sont confiés à leur garde. On n'a jamais bien clairement expliqué quels sont les intérêts impériaux qui demandent cet effacement complet du vemement représentatif. Si une nécessité de ce genre existe, il
est bien clair qu'un gouvernement représentatif dans une colonie doit être une absurdité et une source de confusion." 1
Lord Durham alla même jusqu'à dire que Papineau avait eu raison de s'opposer à la constitution du Conseil Législatif ; il déclara que cette constitution était défectueuse et en recommanda la revision.
En exprimant l'avis que le gouvernement responsable était le seul remède aux maux politiques dont souffrait le Canada, lord Durham fit preuve de l'esprit pénétrant et large d'un grand homme d'Etat. Il croyait que les remèdes qu'il proposait pourraient être le mieux mis à effet par une union législative des deux provinces du Haut et du Bas- Canada, et ce fut là la recommandation pratique de son rapport. Mais, si pénétrante que fût la clairvoyance de lord Durham, et quelque admirables que fussent bon nombre de ses conclusions, il ne put pas saisir l'un des côtés les plus essentiels du problème, c'est-à-dire la merveilleuse vitalité de race du peuple canadien-français qui lui avait permis de résister victorieusement à toutes les tentatives de dénationalisation. Le but que se proposait lord Durham en recommandant l'union des deux provinces était d'angliciser les Canadiens-Français, non pas en ayant recours à des mesures vexatoires ou rigoureuses, mais en se reposant sur la marche lente du temps et la prépondérance écrasante du nombre. L'union législative allait pouvoir, selon lui, réaliser cet objet par des moyens constitutionnels. Lord Durham se montrait ici parfaitement franc. Même ceux qui ont le plus violemment dénoncé l'objet qu'il avait en vue ont admis sa loyauté et sa franchise. Il n'y avait là aucune ambiguïté ni équivoque. " Je n'éprouve aucune incertitude," disait le noble lord, " en ce qui concerne le caractère national qui doit être donné au Bas-Canada ; ce doit être celui de l'empire britannique, celui de la majorité de la population de l'Amérique britannique, celui de la grande race qui devra avant longtemps prédominer sur tout le continent de l'Amérique du Nord."
" En estimant la population du Haut-Canada à 400,000, celle de la population anglaise du Bas-Canada à 150,000 et de la population française à 450,000, l'union des deux provinces donnerait non seulement une bonne majorité anglaise, mais cette majorité s'accroîtrait tous les ans par l'influence de l'émigration anglaise. Je n'ai donc pas le moindre doute que les Canadiens-Français, grâce à la marche légitime des événements et au fonctionnement des causes naturelles dans une minorité, finiront par abandonner leur vain espoir de constituer une nationalité."
Rien, en vérité, ne pouvait être plus catégorique que le langage de lord Durham. Mais il est curieux cependant de remarquer qu'un
1 Rapport de lord Durham, pages 34-35» édition canadienne publiée à Toronto en 1839, calquée sur l'édition originale publiée à Londres.
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homme d'Etat d'une telle envergure ait pu s'imaginer que les Canadiens-Français, qui avaient montré une résistance si merveilleuse de race en même temps qu'une telle téntcité pour conserver leur homogénéité nationale, abandonneraient aussi facilement leur position et se contenteraient d'une condition secondaire.
Il n'y a aucun doute que le grand mérite de lord Durham a été de reconnaître la désirabilité d'appliquer en leur intégralité les principes du gouvernement représentatif. " Sans un changement dans notre système de gouvernement," faisait-il rmarquer, " le mécontentement qui règne actuellement ne fera que s'accroître et se répandre."
Ailleurs, il dit encore: " Afin de trouver le remède qui, selon moi, ferait complètement disparaître les désordres politiques actuels, aucun changement de principes de gouvernement ne s'impose, et il n'est nul besoin non plus d'inventer une nouvelle théorie constitutionnelle. Il suffit de s'en tenir aux principes de la constitution britanique et d'introduire dans le gouvernement de ces grandes colonies ces sages dispositions par lesquelles seules le fonctionnement du système représentatif peut dans tous les pays être rendu harmonieux et efficace."
Conformément à cette déclaration, lord Durham recommandait explicitement que " la responsabilité à la législature unie de tous les fonctionnaires du gouvernement, sauf le gouverneur et son secrétaire, fût assurée par tous les moyens acceptables à la constitution britannique." Il disait encore : " Le gouverneur, en tant que représentant de la Couronne, devrait recevoir instruction d'administrer les affaires de son gouvernement au moyen de chefs de départements en lesquels la législature unie reposerait confiance, et il ne doit pas s'attendre à recevoir aucun appui de la métropole advenant un conflit quelconque avec la législature, sauf en ce qui concerne des points intéressant des intérêts strictement impériaux."
Combien différent est le langage de lord Durham de celui d'autres hommes d'Etat britanniques de la période ! Ainsi que l'a fait remarquer un homme politique qui a pris une part prépondérante à la lutte pour obtenir des réformes au Canada, l'introduction du gouvernement parlementaire dans les colonies n'était pas jugée praticable par aucun homme d'Etat anglais de l'époque.2 Whigs et torys étaient unanimes sous ce rapport. Lord John Russell, adressant la parole aux Communes anglaises, déclarait que " le gouvernement ministériel dans les colonies était incompatible avec les relations qui devaient exister entre la mère-partie et la colonie. Ces relations exigeaient que Sa Majesté fût représentée dans la colonie non pas par des ministres mais par un gouverneur envoyé par le roi et responsable au gouvernement de la
2 Sir Francis Hincks : " Réminiscences," p. 14.
Grande-Bretagne ; sans cela, la Grande-Bretagne se trouverait avoir au Canada tous les désavantages des colonies sans en retirer le moindre avantage." Le gouvernement impérial mit le sceau à cette déclaration en adoptant des résolutions répudiant l'idée du gouvernement responsable pour les colonies, et en déclarant qu'il n'était pas judicieux d'assujettir le Conseil Exécutif du Bas-Canada à la responsabilité demandée par la Chambre d'Assemblée. Des amendements en faveur de la reconnaissance du gouvernement responsable pour les colonies furent re jetés par les Communes anglaises." L'idée même de la chose était considérée par certaines personnes comme absurde et ceux qui s'en faisaient les défenseurs n'étaient pas loin de passer pour des visionnaires. " Il ne semble pas," faisait remarquer lord John Russell, à quelque temps de là, " que ceux qui s'intitulent les défenseurs de ce principe (gouvernement responsable), soient généralement d'accord pour lui donner un sens bien défini ; au contraire, le vague même de la chose est une source d'erreurs, et pour peu qu'on persiste en cette voie il ne peut en résulter que de la souffrance et du danger." 3
L'opinion de lord John Russell était partagée par plusieurs autres hommes d'Etat britanniques s'occupant de l'administration des colonies. Lord Glenelg exprima l'avis que, dans l'administration des affaires du Canada, il existait déjà une responsabilité suffisamment pratique sans qu'il fût besoin d'avoir recours à aucune " innovation hasardeuse," et tel fut aussi l'avis de tous les hommes d'Etat qui se succédèrent au Colonial Office. Il ne faut pas ici cependant s'empresser de dénoncer, ainsi que certains l'ont fait, la conduite des hommes d'Etat britanniques de cette période, car cette conduite ne s'inspirait d'aucun mauvais vouloir à l'égard des colonies. Ils n'agissaient, dans une grande mesure, que suivant ce qu'ils jugaient bon. Bien des années devaient s'écouler avant que pût se développer la politique coloniale éclairée qui devait faire des Dominions d'outre-mer autant de véritables Etats progressifs et prospères. Bien que des institutions représentatives eussent été accordées aux deux Canadas, et bien que la constitution fût supposée être l'image même de celle de la Grande-Bretagne, cette imitation, ainsi qu'un historien l'a fait remarquer avec beaucoup d'esprit, ressemblait quelque peu à l'imitation qu'un Chinois avait faite d'un bateau à vapeur, " absolument exact en tout, sauf qu'il n'y avait pas de vapeur."4 Il restait à lord Durham à reconnaître que la véritable politique était de suivre constitutionnellement les principes de la constitution britannique et d'introduire dans le gouvernement des grandes colonies les sages dispositions par lesquelles seules le fonctionnement
3 Dépêche à lord Sydenham, 14 octobre 1839.
4 Goldwin Smith : " Canada and the Canadian Question," p. 100.
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du système représentatif pouvait être rendu harmonieux et efficace. Lord Durham fut en réalité le véritable inventeur de l'autonomie coloniale.5
L'extrême acuité de vision de lord Durham fut de nouveau démontrée par sa recommandation d'une confédération finale de toutes les colonies de l'Amérique Britannique du Nord, bien que le plan qu'il ait proposé pour cette union contînt un défaut. La vision qu'il avait de l'avenir devait se réaliser, mais non pas sur la base qu'il avait proposée, et qui était celle d'une union législative avec les législatures provinciales abolies et un seul gouvernement pour tout le pays. Il était encore loin de prévoir l'union fédérale qui existe aujourd'hui, union qui tout en faisant la part la plus large possible au gouvernement central laisse la direction des affaires purement locales aux soins des provinces. La réalisation de ce résultat fut, ainsi que nous le verrons plus loin, due en grande partie au génie de George-Etienne Cartier, qui devait faire triompher l'idée de l'union fédérale sur celle de l'union législative que prônaient quelques-uns de ses collègues les plus émi^ nents.
L'union législative des deux provinces du Haut et du Bas-Canada, recommandée par lord Durham, fut inaugurée par proclamation le 10 février 1841. Avant de mettre ce projet à exécution, les autorités impériales avaient jugé bon d'obtenir la sanction formelle des corps législatifs qui étaient supposés représenter les deux provinces. En ce qui concernait le Bas-Canada, cette sanction n'était ni plus ni moins qu'une moquerie, car par suite de la suspension de la constitution, la province était pour ainsi dire à cette période privée d'institutions représentatives. La sanction du Conseil Spécial qui avait été formé à la suite de la suspension de la constitution fut aisément obtenue, car les membres de ce conseil étaient des créatures de la Couronne, et la plupart d'entre eux appartenaient au parti soi-disant britannique. Mais le Conseil Spécial ne pouvait en aucun sens être considéré comme un corps représentatif. Les résolutions relatives à l'union y furent adoptées par une majorité de douze à trois, deux des dissidents étant des Canadiens de langue anglaise et un seul Canadien-Français : John Xeilson, James Cuthbert et Joseph Quesnel. Le gouverneur-général, Poulett Thompson, qui devint dans la suite lord Sydenham, n'était guère porté à donner grande attention aux vues de ces dissidents, bien
5 Le rapport de lord Durham jeta les bases du succès et de la prospérité politique non seulement du Canada, mais de toutes les autres colonies importantes... Le succès de cette politique se trouve dans les larges principes qui furent établis, et auxquels, de même qu'au Canada, d'autres systèmes coloniaux doivent aujourd'hui leur force et leur sécurité."— Justin McCarthy : " History of Our Times," p. 62.
qu'en réalité ces derniers exprimassent véritablement en l'occurrence l'opinion publique de la province.6
A divers égards, l'Acte d'Union était manifestement injuste pour le Bas-Canada. Non seulement cet acte visait-il distinctement, ainsi que son auteur l'a franchement laissé entendre, la dénationalisation éventuelle des Canadiens-Français, mais bien que la population du Bas-Canada fût bien plus considérable que celle du Haut-Canada, cette dernière province, en vertu de l'Acte d'Union, obtenait une représentation parlementaire égale à celle du Bas-Canada. D'un autre côté, alors que la dette publique du Haut-Canada était considérable et que ses conditions financières étaient dans un état déplorable, la dette publique du Bas-Canada s'élevait à peu de chose et ses conditions financières ne laissaient rien à désirer. Le Haut-Canada avait donc tout à gagner avec l'union, et le Bas-Canada avait beaucoup à perdre. La clause de l'Acte d'Union proscrivant l'usage de la langue française dans tous les actes publics était une disposition excessivement injuste et humiliante à l'égard d'un peuple qui avait en plus d'une occasion témoigné de sa loyauté envers la Grande-Bretagne et avait au moins le droit de se réclamer du " fair play " britannique. Dans les circonstances, il n'y a guère lieu de s'étonner que l'Acte d'Union ait soulevé une indignation générale parmi la population canadienne-française.7
6 Le gouverneur avait fait prier M. Nelson de le venir voir ; il voulait le consulter sur les affaires du pays et surtout sur l'union. M. Nelson lui dit que cette mesure mécontenterait un très grand nombre de citoyens et en satisferait peu, puisqu'elle avait pour objet d'opprimer les Canadiens-Français. Le gouverneur le voyant continuer sur ce ton lui dit : " Vous êtes donc opposé à l'union ? — Oui, répondit M. Nelson. — Alors, nous ne pourrons pas nous entendre, répliqua l'agent proconsulaire." Nous tenons cela de M. Nelson lui-même.
Garneau : " Histoire du Canada," tome 3, p. 378.
7 Je ne puis résister au désir de citer ici les paroles touchantes et presque prophétiques du plus célèbre des historiens canadiens-français, écrites dans le temps que l'Union des deux Canadas était à se consommer, et alors que l'avenir se présentait pour son peuple sous les auspices les plus lugubres. Voici ce que disait alors Garneau :
" Cependant nous ne proclamerons pas encore la ruine de la société canadiennefrançaise, parce qu'elle reste toujours fortement attachée à sa nationalité et que l'avenir peut tromper les calculs de nos ennemis. En effet, l'âme de la France ne cesse point de répandre sa chaleur et sa vie sur les peuples de sa langue et de sa race qui habitent les îles de la Manche, la Suisse, la Belgique, quoiqu'ils ne reconnaissent pas sa suprématie politique; cette influence n'a point cessé non plus de s'étendre sur les descendants de ses fils établis sur les bords du Saint-Laurent. Fixés à l'extrémité septentrionale du continent américain quel mal peuvent-ils faire à la domination britannique, ou à la puissance de la république des Etats-Unis ? Au contraire, il semble que les nations trop populeuses ne peuvent pas conserver longtemps leur génie et leur force, et qu'une concurrence modérée leur soit aussi nécessaire que peut l'être la liberté pour les individus... Devant cet avenir, les Canadiens-Français doivent toujours défendre et conserver leurs lois et leur nationalité ;^ ils travailleront ainsi à leur propre bonheur et à leur gloire, tout en contribuant à l'adoption en Amérique d'un système qui a porté l'Europe à la tête de la civilisation et qui empêche ses habitants de tomber dans la funeste décadence des.
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A cette période si critique de leur histoire, les Canadiens-Français doivent se féliciter d'avoir pu posséder un chef comme Louis- Hypolite LaFontaine, si éminemment doué sous le rapport mental, moral et physique. Ce fut aussi, pour la paix et le bien-être futur du Canada, un hasard providentiel qu'il ait pu se rencontrer, en l'occurrence, un Canadien de langue anglaise d'un esprit aussi large et éclairé que Robert Baldwin pour unir ses forces avec LaFontaine dans la lutte si importante qui était sur le point de s'engager. C'est ainsi que fut inaugurée et cimentée l'union des deux grandes races du Canada, reposant sur la seule base possible, celle des intérêts communs des deux races.
LaFontaine est l'une des plus nobles figures de l'histoire du Canada. Possédant des connaissances très étendues, un caractère moral inattaquable et le plus ardent patriotisme, sa carrière est une de celles dont les Canadiens ont le plus raison d'être fiers. Physiquement, La- Fontaine était bâti en athlète. Dans sa jeunesse, il avait été renommé pour sa force corporelle. De taille moyenne et massive, son corps vigoureux était couronné d'une noble tête, rappelant par les traits ceux du grand Napoléon. La face, illuminée par le génie, avait une expression habituelle de calme et de sérénité. Son discours était grave et assuré, et tout dans ses manières portait l'empreinte de cette distinction intellectuelle qui était son trait prédominant. Porté au radicalisme dans sa jeunesse, LaFontaine s'était assagi avec l'âge et avec la dure expérience gagnée dans la lutte ayant précédé le soulèvement de 1837; et dans la suite ses actions furent toujours guidées par un jugement calme et pondéré, par une sagesse mûrie et par un dévouement à toute épreuve aux méthodes constitutionnelles. Ainsi que le plus grand nombre des jeunes gens de l'époque, LaFontaine dans sa jeunesse se laissa dominer par Papineau, qui avait vingt ans de plus que son jeune lieutenant si heureusement doué. Mais LaFontaine n'était pas de ceux qui se font durant longtemps les partisans aveugles d'un homme, si éminent soit-il. Après les jours orageux de sa jeuvastes agglomérations d'hommes que l'on voit en Asie, devenues presque ingouvernables à raison de leur masse et de leur inertie, et comme arrêtées dans une espèce de barbarie matérielle, plus vile que la barbarie sauvage qui existait autrefois dans le nouveau monde."
Depuis que ce qui précède a été écrit, le cours des événements a prouvé que Garneau avait raison quand il prédisait que l'avenir pourrait tromper les calculs de ceux qui se montraient les ennemis du peuple canadien-français. Les Canadiens- Français sont devenus depuis lors un peuple de près de trois millions, tout en ayant conservé leur religion, leurs lois, leurs coutumes et leur langue, et ils jouissent maintenant de la plus grande liberté politique. Il faut convenir cependant, que cela est en grande partie dû à George-Etienne Cartier, qui, en jetant les bases d'une union fédérale au lieu d'une union législative des provinces, a fait stipuler que les Canadiens-Français auraient non seulement voix légitime dans les affaires du Dominion, mais garderaient aussi leurs lois, coutumes et institutions, et seraient souverains dans leur sphère distinctive de la province de Québec.
nesse, en pleine possession de ses pouvoirs, et possédant lui-même à un degré éminent plusieurs des qualités auxquelles se reconnaissent les chefs de partis, LaFontaine se traça à lui-même sa ligne de conduite, et Papineau se trouvant en ce moment en exil il devint presque du jour au lendemain le chef incontesté des Canadiens-Français. Avec son esprit si bien meublé, et versé comme il était au plus haut point en histoire et en droit constitutionnel, il fit appel à la raison plutôt qu'à l'imagination, et il fut pour tout dire ce que les Anglais appellent un grand " debater " plutôt qu'un grand orateur.
Né en i8o7 près du village de Boucherville, dans le comté de Chambly, LaFontaine n'était âgé que de trente-quatre ans quand fut effectuée l'union des deux Canadas. En 1830, à l'âge de vingt-trois ans, il fut élu député de l'Assemblée de Québec pour le comté de Terrebonne, et il prit immédiatement une part prépondérante à l'agitation pour la liberté politique. De 1830 à 1837 il fut l'un des premiers lieutenants de Papineau et l'un des défenseurs les plus zélés de la cause populaire. Quand l'agitation eut atteint son point culminant par l'appel aux armes, le jeune patriote, se rendant compte des dangers auxquels le peuple s'exposait par sa résistance, alla faire un appel personnel à Québec à lord Gosford, quelques jours après les engagements de Saint-Denis et Saint-Charles, pour lui demander de convoquer le parlement. Cet appel n'ayant eu aucun résultat, LaFontaine partit pour l'Europe et ne revint que l'année suivante. Immédiatement arrêté et jeté en prison sous le prétexte le plus futil, il fut bientôt libéré, et telle était son influence que, avant la mise en vigueur de l'Acte d'Union, le gouverneur-général Poulett Thompson le pria d'accepter le poste de solliciteur-général à la condition qu'il approuverait la politique du gouverneur. Naturellement, LaFontaine refusa cette offre tentante. Il avait été dès l'origine l'un des adversaires les plus déterminés de l'Union, qu'il considérait à bon droit comme une tentative de dénationaliser ses compatriotes, et il n'était pas homme à abandonner ses principes pour l'amour du pouvoir.
LaFontaine trouva un coadjuteur habile et dévoué parmi ses compatriotes en la personne de Auguste-Norbert Morin, Tune des plus belles figures des annales politiques du Canada. Né en 1803, Morin n'avait que quelques années de plus que LaFontaine, n'étant âgé que de trente-huit ans à l'époque de l'Union. Il devint membre de l'Assemblée de Québec dans le même temps que LaFontaine, et se fit bientôt connaître comme l'un des défenseurs les plus puissants de la cause populaire. C'est Morin qui rédigea les célèbres Quatre-vingt-douze Résolutions, qui furent adoptées par l'Assemblée en 1834, et il fut l'un des délégués envoyés à Londres pour remettre la pétition de l'Assemblée aux autorités impériales. Morin fut le chevalier Bayard de la
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politique canadienne. En sa personne, les plus hautes qualités s'alliaient au plus noble caractère. Il n'était inférieur à LaFontaine que sous le rapport de l'esprit pratique et de cette énergie personnelle qui est si essentielle dans la vie publique. Sa nature sensitive et son tempérament bienveillant le disposaient mal à affronter la fournaise de l'arène politique. Il était destiné, cependant, à occuper de hautes positions, auxquelles il sut faire honneur par la noblesse de son caractère.
Le célèbre Canadien de langue anglaise, dont le nom est à jamais lié à celui de LaFontaine, était éminemment qualifié tant sous le rapport des dons naturels que du tempérament à être l'associé de La- Fontaine. Né en 1804, et n'ayant que trois ans de plus que LaFontaine, Bobert Baldwin était alors dans sa trente-septième année. Les deux grands " leaders " dans la lutte pour le gouvernement responsable étaient donc à peu près du même âge et tous deux étaient dans toute la force et la vigueur de la vie. Bien que n'étant pas doué à un degré aussi éminent que son illustre collègue, sous le rapport des qualités intellectuelles, le grand réformiste du Haut-Canada était un homme d'une grande habileté, de haut caractère, d'une intégrité reconnue et d'un partiotisme très élevé. Entré dans la vie publique en 1829 comme député de la ville de York à l'Assemblée du Haut-Canada, il devint l'un des amis les plus fermes et les plus dévoués du parti de la réforme. On a fort bien dit du programme de réforme politique de Baldwin que tout se résumait chez lui à l'introduction du gouvernement responsable.8 Son suprême mérite a été que, s'élevant audessus des questions d'intérêt local et des préjugés de races qui prédominaient dans ce temps-là, et après avoir constaté avec la clairvoyance d'un véritable homme d'Etat que le salut du pays dépendait de l'union de tous les Canadiens pour obtenir le gouvernement responsable, il se joignit à LaFontaine et rendit réalisable le résultat qu'il avait en vue.
Ni Morin ni LaFontaine n'acceptèrent l'Union, ou peut-être serait-il plus exact de dire qu'ils ne l'acceptèrent qu'en protestant. La- Fontaine s'expliqua clairement à ce sujet dans un manifeste adressé à ses électeurs du comté de Terrebonne, en s'exprimant comme suit : ■" L'Union est un acte d'injustice et de despotisme en ce qu'elle nous est imposée sans notre consentement ; en ce qu'elle prive le Bas-Canada du nombre légitime de ses représentants ; en ce qu'elle nous prive de l'usage de notre langue dans les délibérations de la législature, contre la foi des traités et la parole du gouverneur-général ; en ce qu'elle nous fait payer, sans notre consentement, une dette que nous n'avons pas contractée ; en ce qu'elle permet à l'Exécutif de s'emparer illéga-
8 Stephen Leacock : " Baldwin, LaFontaine, Hincks, Makers of Canada."
lement, sous le nom de liste civile, et sans le -vote des représentants du peuple, d'une partie énorme des revenus du pays."
L'attitude de Morin n'était pas moins catégorique : " Pour me résumer en quelques mots," disait-il, " je suis opposé à l'Union et à tout ce qui en constitue le principal caractère, ainsi que je crois que tout honnête citoyen du Bas-Canada doit le faire, Mais je ne veux cependant ni violence ni précipitation ; je ne m'attends pas à un rappel direct, du moins d'ici quelque temps, et par conséquent je ne veux pas prendre une attitude hostile qui ne ferait en l'occurrence qu'embarrasser le gouvernement. Je veux pouvoir convaincre les autorités de l'erreur où elles sont et leur donner le temps nécessaire de la réparer. Quant à faire des protestations fermes bien que modérées, on peut compter que nous nous montrerons dignes, sous ce rapport, de ceux que nous représentons. Nous ne pouvons pas sacrifier ni compromettre leurs droits essentiels, et nous avons même l'espoir que nous aurons avec nous l'appoint d'une majorité libérale pour les faire valoir. Vous ne devrez pas être surpris si nous sommes opposés à l'Union. Entachée de nombreux défauts, cette mesure a été projetée en principe, tant en Angleterre qu'au Canada, comme étant le plus sûr moyen de détruire les droits politiques et les institutions sociales d'un demi-million d'hommes. Je défie bien qui que ce soit d'en tirer un autre principe." 9
*~ Ainsi donc, comme on peut voir, l'attitude de LaFontaine et de Morin était foncièrement hostile a l'Union. Mais bien que LaFontaine se soit prononcé énergiquement contre l'injustice de l'Union, il n'alla pas aussi loin que Papineau qui demandait le rappel de cette mesure. Sur cette question si controversée, les vues de ces deux hommes éminents, qui avaient été durant bien des années amis et co-associés, étaient au plus haut point en désaccord. On le vit clairement, du reste, lors du fameux duel parlementaire de la session de 1849. De retour au Canada en 1845, après ses huit ans d'exil, Papineau avait décidé de rentrer dans la vie publique, et le prestige de son grand nom et de ses triomphes parlementaires d'autrefois lui obtint d'emblée les honneurs de la députation pour le comté de Saint-Maurice. Il s'affirma immédiatement comme irréconciliable. Il était opposé à l'Union, il ne reposait aucune foi dans le gouvernement responsable que prônaient LaFontaine et ses collègues, et il se déclarait en faveur de l'indépendance. Il demandait l'abrogation du statut de 1840 et l'indépendance du Canada, parce que les Canadiens, disait-il, " n'ont aucune justice à attendre de l'Angleterre et que, pour eux, la soumission est une flétrissure et un
9 Lettre à Francis Hincks, 8 mai 1841. Sir Francis Hincks : " Réminiscences,' PP. 50-56.
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arrêt de mort, tandis que l'indépendance au contraire, est un principe de résurrction et de vie." La dure expérience par laquelle il venait de passer avait aigri le grand tribun contre l'Angleterre et les institutions monarchiques, et les Etats-Unis lui apparaissaient comme étant à l'apogée même de la liberté. Dans les circonstances, un conflit entre Papineau et LaFontaine était devenu inévitable. C'est ce qu'on put voir à la session de 1849, alors que Papineau, durant une dizaine d'heures réparties sur quatre séances, attaqua sans merci son ancien lieutenant et ami. Son principal grief contre LaFontaine était que celui-ci avait finalement accepté l'Union de 1840, contre laquelle il s'était d'abord élevé. La dénonciation que Papineau fit alors de l'Union et de tous ceux qui s'étaient ralliés à cette mesure fut formulée en un langage extrêmement violent, où se reconnaissait le farouche tribun d'autrefois. Il accusa LaFontaine et ses collègues canadiensfrançais de s'être contredits en acceptant le pouvoir et d'avoir fait défaut à leurs protestations de 1841 contre l'Acte d'Union. " Loin de penser comme eux," déclarait-il, "je ne vois dans cette mesure que des infamies, et qu'une loi de proscription et de tyrannie contre mes compatriotes. Conçue par des hommes d'Etat d'un génie aussi étroit qu'il était malveillant, aussi insignifiants qu'étaient grands ceux qui dans des circonstances plus heureuses nous donnèrent l'Acte de 1791, cette mesure n'a eu jusqu'à présent et ne peut avoir dans l'avenir que des effets dangereux, ruineux et destructeurs. Dès l'instant où le parti libéral est arrivé au pouvoir j'ai vu ce qu'on voulait nous demander, c'était cette approbation dégradante et sans réserve de l'Acte d'Union, et dès cet instant j'ai pris la résolution de ne plus juger les hommes d'après leurs paroles mais d'après leurs actes." Il dénonçait l'attitude de LaFontaine comme étant une lâcheté, car selon lui l'Union ne pouvait conduire qu'à l'asservissement des Canadiens- Français, et il ne pouvait pas comprendre comment des libéraux de la trempe de LaFontaine avaient pu jamais accepter un semblable régime. Papineau était aussi en désaccord avec LaFontaine sur la question de la représentation. " En ce qui me concerne," disait-il, " je ne veux ni mettre en pratique ni imposer une domination injuste, et s'il arrivait que le Haut-Canada eût une population plus considérable que la nôtre et demande, comme il ne pourra manquer de le faire, une majorité de représentants, je voterai en faveur de l'application générale de ce principe essentiel du gouvernement responsable, c'està-dire la représentation d'après la population Loin d'être découragé par la perspective d'une augmentation de population bien plus rapide dans une région que dans l'autre, la seule conclusion raisonnable et patriotique à laquelle nous devons en venir est qu'il n'y a pas un jour ni une heure à perdre pour demander l'abro-
gation de l'Acte d'Union." Dans un autre passage de son discours,. Papineau déclarait que l'annexion aux Etats-Unis était inévitable, et que ce n'était là qu'une question de temps qui ne donnait lieu à aucun doute ni à aucune incertitude. Il termina son attaque en déclarant que le ministère tory dont il avait déjà pensé tant de mal et le parti libéral en lequel il avait reposé tant d'espoir avaient tous deux également désappointé son attente.
La réponse de LaFontaine fut à la fois calme, raisonnée et délibérée, bien que par endroits il témoignait qu'il avait été blessé par ce qu'il considérait apparemment être une attaque contre son honorabilité. " Ce n'est pas," dit LaFontaine, " faire injure à l'honorable député que de qualifier son système comme un système d'opposition à outrance ; c'est ainsi que lui-même l'a qualifié en plusieurs occasions. Je donne à l'honorable député tout l'avantage d'une déclaration que j'ai faite souvent, et que je répète aujourd'hui : Dans la pensée du gouverneur qui l'a suggérée, dans la pensée de celui qui en a rédigé la charte, l'Union des deux provinces devait écraser les Canadiens-Français. Ce but a-t-il été atteint? La pensée de lord Sydenham a-t-elle été réalisée? Tous mes compatriotes, à l'exception de l'honorable député, répondront d'une voix unanime : Non ! Mais ils diront aussi, et tout homme sensé le dira, que si le système d'opposition à outrance que préconise l'honorable député eût été accepté, ou aurait accompli déjà à présent le but de lord Sydenham : Les Canadiens-Français seraient écrasés ! Voilà où nous aurait conduit le système de l'honorable député, et où il nous conduirait infailliblement encore, si les représentants du peuple étaient assez peu judicieux pour le suivre."
" Le protêt de 1841 a eu une portée qu'il faut savoir apprécier aujourd'hui ; mais, à mes yeux, le refus du gouvernement et de la majorité de la législature du Haut-Canada d'accéder à ce protêt en a eu une bien plus grande encore. Ce refus a établi, en fait et en droit, que l'Union n'avait pas fait des deux Canadas une seule et même province, mais qu'elle n'avait fait que réunir, sous l'action d'une seule et même législature, deux provinces jusqu'alors distinctes et séparées et qui devaient continuer de l'être pour toutes fins quelconques ; en un mot, il y avait eu, à l'exemple de nos voisins, une confédération de deux provinces, de deux Etats. C'est d'après cette appréciation des faits, fondée sur le fonctionnement de l'Acte d'Union, tel que le Haut-Canada l'a interprété lui-même, lorsqu'il fut appelé à le faire par les députés libéraux du Bas-Canada dans leur protêt de 1841, que j'ai réglé ma conduite politique en 1842. En me basant sur le principe de ne voir dans l'Union qu'une confédération de deux provinces, comme le Haut-Canada l'a déclaré lui-
l'union législative et le gouvernement responsable 87
même en 1841, je déclare ici hautement que jamais je ne consentirai à ce que Tune des sections de la province ait, dans cette Chambre, un nombre de représentants plus considérable que celui de l'autre, quel que soit le chiffre de sa population."
On voit donc combien divergentes étaient les vues de Papineau et de LaFontaine, non seulement à l'égard de l'Union même mais à l'égard de la question irritante de la représentation d'après la population qui ne devait pas tarder à devenir un brandon de discorde politique. La Chambre écouta avec le plus grand respect le long discours de Papineau, et ce grand tribun eut alors, a dit de lui un témoin qui l'a entendu 10, dans le geste, la voix, l'attitude, quelque chose d'éminemment solennel et majestueux qui commandait l'attention ; mais cependant, d'un autre côté, la force de l'argumentation logique était avec La- Fontaine, et un amendement proposé par Papineau et exprimant ses vues ne fut appuyé que par dix-huit représentants sur soixante-six.
Parmi ceux qui prêtaient l'oreille aux éloquentes dénonciations de Papineau et au calme raisonnement de LaFontaine était un jeune homme de trente-cinq ans qui venait d'être élu pour représenter le comté de Verchères dans le parlement du Canada-Uni. C'était George- Etienne Cartier. Ce que furent ses pensées, alors qu'il écoutait le grand tribun qui avait été l'idole de sa jeunesse et l'homme d'Etat si pondéré qui conduisait les réformistes du Bas-Canada, nous laissons au lecteur à l'imaginer. Cartier était dès lors acquis, comme il le resta toujours dans la suite, à la politique de LaFontaine.
LaFontaine vit clairement que l'Acte d'Union, si injustes et arbitraires qu'en fussent bon nombre de dispositions à l'égard des Canadiens-Français, contenait un germe d'où pouvait sortir plus tard la liberté politique de son peuple. Ce germe était la responsabilité ministérielle, ou, comme on l'appelait généralement, le gouvernement responsable. " Je n'hésite pas à dire," déclarait LaFontaine dans son manifeste aux électeurs de Terrebonne, " que je suis en faveur du principe anglais du gouvernement responsable. Je vois dans le fonctionnement de ce principe la seule garantie que nous pouvons avoir d'un bon gouvernement constitutionnel."
En cette occurrence, LaFontaine trouva en Morin un concours précieux. " Nous pouvons, disait Morin, " être mécontents de l'Union ; mais c'est autre chose que de vouloir pour cela tout bouleverser. Je suis convaincu que l'Acte d'Union ne pourrait pas être immédiatement abrogé, ou bien ce ne pourrait être que pour le pire. C'est un fait bien avéré que cette loi a été promulguée à l'encontre des désirs bien connus du Bas-Canada. Mais dans les dispositions où se
10 Gérin-Lajoie : "Dix ans de régime parlementaire."
trouvent présentement les autorités métropolitaines à notre égard, soit parce qu'elles ne comprennent pas leur devoir ou bien parce qu'elles obéissent à des préjugés nationaux mal appliqués, ce n'est qu'avec le temps et avec le concours des hommes honnêtes et libéraux que nous pourrons faire pénétrer de meilleurs sentiments dans les cœurs de nos gouvernants. Essayons d'en agir ainsi, et, en attendant, que les Canadiens du Haut et du Bas-Canada apprennent à mieux se connaître et s'apprécier les uns les autres et cimentent une union qui dans tous les cas ne peut qu'être profitable aux deux."11
La politique de LaFontaine, appuyée par Morin, consistait à prendre l'Acte d'Union tel qu'il était, et de faire, de ce qui avait été destiné à être un instrument pour la subordination et la dénationalisation des Canadiens-Français, le médium de leur agrandissement politique. Papineau, d'un autre côté, était résolument et fortement opposé à la reconnaissance de l'Union et à la politique de responsabilité ministérielle préconisée par LaFontaine. Son remède aux maux politiques dont souffrait le Bas-Canada était, comme nous l'avons vu, l'application du principe électif à toutes les branches du gouvernement. Il avait lui-même refusé un siège dans le Conseil Exécutif du Bas-Canada, et quand en 1830 Dominique Mondelet accepta d'aller siéger au Conseil Papineau le dénonça sans merci et il fut subséquemment chassé de la Chambre. D'un autre côté, Cartier a prétendu dans la suite que la nomination de Mondelet avait été un pas fait dans la direction du gouvernement responsable. " En lisant les Quatre-vingt-douze Résolutions proposées par Elzéar Bédard, mais qui avaient été rédigées par Morin," disait Cartier, " nous y verrons énumérés tous les maux dont le Canada se plaignait avec beaucoup de raison. Que demandait-on? Une chose seulement; que le Conseil Législatif fût électif. Les hommes politiques d'alors ne paraissent pas avoir compris l'importance du système de responsabilité. Quand, en 1830, M. Panet fut appelé au Conseil Exécutif du Bas-Canada, on y fit peu d'attention, bien qu'il fût déjà membre de l'Assemblée Législative, Mais il en fut autrement pour Dominique Mondelet. C'était un avocat distingué, fort versé dans les lois, et à la tête d'une clientèle considérable. Il représentait à l'Assemblée le comté de Montréal et les comtés de Jacques-Cartier et d'Hochelaga. Cette nomination était l'introduction du gouvernement responsable dans le Bas-Canada. M. Mondelet, ayant un siège à l'Assemblée, y aurait défendu les mesures du gouvernement, mais il y aurait lui aussi subi l'influence de la Chambre, qui l'eût obligé d'insister auprès de ses collègues pour obtenir les
11 Lettre à Francis Hincks : "Hinck's Réminiscences.
i/UNION LÉGISLATIVE ET LE GOUVERNEMENT RESPONSABLE 89
réformes demandées. La Chambre, toutefois, n'eut pas cette vue juste des choses. Elle considéra M. Mondelet comme un espion, et dans un moment malheureux elle résolut de l'expulser. " 12
Il serait injuste, cependant, de considérer Papineau comme ne connaissant rien de la responsabilité ministérielle. L'un de ses collègues, Bédard, comme nous l'avons déjà dit, était en faveur de ce principe, et Papineau savait certainement à quoi s'en tenir à ce sujet. Mais aux yeux de Papineau, et à cette phase du conflit entre les deux branches de la Législature, la suprématie de la volonté du peuple telle que représentée par l'Assemblée Législative était de bien plus grande importance que la responsbilité ministérielle. En réalité, peu d'hommes étaient mieux versés en histoire et en constitution anglaise que le grand tribun, qui possédait l'une des bibliothèques les plus considérables du pays en littérature historique anglaise et qui était un lecteur et un travailleur assidu. Aux yeux de Papineau, la suprématie du parlement était prédominante, et il voulait l'abolition du Conseil Législatif, parce que ce corps irresponsable mettait obstacle à la volonté du peuple telle qu'exprimée par l'Assemblée. A cet égard, la position prise par Papineau au commencement de la lutte reposait sur des bases qui ne laissaient pas que d'être assez solides, mais la conduite qu'il suivit plus tard sous l'Union ne fut pas également justifiable.
L'attitude irréconciliable de Papineau s'accuse avec encore plus de relief dans un manifeste électoral publié en 1847, et dans lequel il disait : " Tout ce que j'ai demandé à la Chambre en 1836 je le demande de nouveau en 1847, et je crois qu'il est impossible que le contentement puisse régner tant qu'il n'aura pas été fait droit à ces justes demandes. Le rappel de l'Union doit être demandé parce que c'est là le désir du peuple, formulé dans ses pétitions de 1822 et 1836 ; parce que, à part l'injustice de ses dispositions, il faut considérer comme stupidement onéreux d'avoir soumis à une seule législature un territoire tellement vaste, que les représentants ne pourront jamais le connaître suffisamment pour pouvoir décider en connaissance de cause de l'importance relative des améliorations locales demandées de tous côtés et pour arrêter la conduite à tenir au milieu des allégations contradictoires du peuple dans une grande variété de mesures." Papineau terminait en disant qu'il désespérait de voir le gouvernement responsable fonctionner de façon utile, tout en gardant l'espoir que ceux de ses amis qui n'étaient pas ici de son avis ne feraient pas trop fausse route.
Bien qu'il n'ait pas montré sous ce rapport la même clairvoyance politique que LaFontaine, ce n'est pas une raison pour amoindrir les
12 George -Etienne Cartier : Discours sur les institutions provinciales prononcé le 13 juillet 1866 à l'Assemblée Législative.
grands services que Papineau a rendus à son pays. Il n'est pas nécessaire de dénigrer Papineau afin de glorifier LaFontaine. Tous deux furent de grands hommes et tous deux ont rendu des services incalculables en des conditions entièrement différentes. On fait une grave injustice à Papineau en ne le considérant que comme un agitateur, et comme un ambitieux, n'aimant à faire de l'agitation que dans ses propres intérêts. Ses convictions, quelles qu'elles fussent, étaient sincères, et il combattit pour le peuple avec un zèle infatigable parce qu'il était convaincu de la justice de ses demandes et parce qu'il était animé d'une juste indignation contre le système pernicieux de gouvernement qui régnait. Lors de la grande agitation constitutionnelle qui précéda le soulèvement de 1837 Papineau fut essentiellement l'homme de l'époque. Sa figure domine toute cette période, et on a bien dit de lui qu'il fut le colosse politique de ces temps-là. A cette période de leur histoire, alors que leurs droits et libertés étaient menacés par une minorité tyrannique, les Canadiens-Français avaient besoin d'un chef qui pouvait montrer qu'il ne le cédait à personne en éloquence, courage et dévouement à la cause du peuple. C'est ce cheflà qu'ils trouvèrent en Papineau. Bien que sa conduite sous l'Union ne puisse pas être justifiée, Papineau n'en fut pas moins le véritable pionnier dans le-grand œuvre qu'il fallait accomplir avant de réaliser le gouvernement responsable. Il fit voir à ses compatriotes quels étaient leurs droits en tant que citoyens britanniques et hommes libres. Avec un courage indomptable et une éloquence incomparable, et en restant jusqu'au bout fidèle aux principes qu'il croyait être vrais, il s'attaqua à la masse d'abus dont il fallait débarrasser le sol avant d'y jeter la semence des moissons de l'avenir. En ce sens, Papineau fut le précurseur de LaFontaine et il a rendu possible l'œuvre de LaFontaine.
Il faut bien l'avouer, à l'époque de l'Union l'œuvre à laquelle Papineau avait attaché sa vie était terminée ; la glorieuse étape de sa carrière n'était plus. Ses relations intimes durant son long séjour à Paris avec Louis Blanc, Béranger, et autres hommes avancés de ce temps-là avaient donné à son libéralisme une forte couleur radicale qui augmentait encore l'écart entre lui et ses compatriotes canadiensfrançais. Quand il revint au Canada en 1845, après son long exil, les conditions politiques étaient entièrement changées et il fallait pour le nouvel état de choses un chef d'un entraînement et d'un tempérament entièrement différents. LaFontaine arrivait ici en son temps, et c'est grâce aux efforts de ce grand homme, aidé de Robert Baldwin, que le solide édifice du gouvernement responsable put être érigé sur le terrain déjà déblayé auparavant par Papineau et ses fidèles lieutenants. Ce fut apparemment parce qu'il comprit que son œuvre était terminée que
l'union législative et le gouvernement responsable 91
Papineau se retira de la vie publique en 1854. Jusqu'à la fin il manifesta son opposition à la plupart des changements politiques qui avaient été effectués. Mais, quelles qu'aient pu être ses erreurs, on peut certainement dire de Papineau — ce qui malheureusement ne s'applique guère à tous les hommes publics — qu'il fut fidèle à ses principes, et qu'aucune considération de pouvoir ou d'émolument ne put le faire dévier de la ligne de conduite qu'il avait jugé être la bonne. Personne n'a plus aimé son pays que lui et n'a été animé d'un idéal de patriotisme plus élevé. La dernière fois qu'il parut en public, à une conférence donnée devant l'Institut Canadien de Montréal, il termina par ces paroles qui montrent avec quelle force la fibre nationale vibrait en lui : " Vous me croirez, j'espère, si je vous dis : J'aime mon pays. L'ai-je aimé sagement? l'ai-je aimé follement. Au dehors, les opinions peuvent être partagées. Néanmoins, mon cœur puis ma tête consciencieusement consultés, je crois pouvoir décider que je l'ai aimé comme il doit être aimé."
Si Papineau avait montré plus de patience ; s'il avait pu maîtriser l'impétuosité de quelques-uns de ses lieutenants, et s'il avait maintenu l'agitation dont il était le chef reconnu en des bornes strictement constitutionnelles, jusqu'à ce que la volonté du peuple eût été reconnue, ainsi qu'elle le fut éventuellement, comme la règle suprême du gouvernement, il serait aujourd'hui universellement salué comme l'un des plus grands réformistes constitutionnels. L'échec de l'appel aux armes, pour lequel il ne doit pas être tenu responsable, avec les misères et les souffrances qui en furent la suite, a terni son prestige et amoindri son influence. Mais malgré toutes ses erreurs Papineau n'en est pas moins l'une des figures les plus remarquables dans les annales politiques du Canada et sa mémoire devra rester en honneur parmi tous les Canadiens comme rappelant celle d'un des plus grands champions de leur histoire politique.13
C'est un fait historique digne de remarque que les Canadiens- Français qui furent forcés de lutter avec un tel acharnement pour obtenir la plénitude de liberté politique, ont montré leur esprit de justice et de tolérance sous le régime parlementaire en mettant toutes les sectes protestantes sur un pied d'égalité avec l'église catholique et en ayant été les premiers à supprimer les incapacités civiles et politiques des juifs. Papineau lui-même, en appuyant une loi promulguée par
13 " Et si la postérité sait échapper à ces petitesses et à ces mesquineries qui veulent rapetisser Papineau par La Fontaine ou La Fontaine par Papineau, le peuple de Montréal et le peuple canadien-français auront la mémoire assez grande et le cœur assez généreux pour élever côte à côte, non pas dans la rivalité mais dans la fraternité des principes, de la vérité et de la véritable grandeur nationale, un monument d'égale hauteur et de même durée à Papineau et à La Fontaine." Discours de Henri Bourassa, à l'occasion de la pose de la première pierre du monument La Fontaine, à Montréal, le 24 juin 1908.
l'Assemblée Législative, donnant à toutes les sectes protestantes le droit de tenir les registres de l'état civil de la même manière et avec la même sanction légale que l'église catholique et les églises d'Angleterre et d'Ecosse, déclarait dans une adresse à ses électeurs, à rencontre de la volonté arbitraire du gouverneur, sa croyance inaltérable que les hommes n'ont de comptes à rendre en matière de religion qu'à leur créateur et non pas aux pouvoirs civils.
Bien que les vues de LaFontaine et de Papineau fussent si différentes et bien que tous deux se fissent les champions de politiques adverses, le grand principe pour lequel ils luttaient était en réalité essentiellement le même : le principe de la souveraineté populaire et le contrôle du pouvoir exécutif par les représentants du peuple. Je n'ai pas dessein d'entrer ici dans tous les détails de la grande lutte qui devait se terminer par le triomphe de LaFontaine et de Baldwin ; c'est là matière à un ouvrage historique entièrement distinct. Il me suffira de dire que, si déguisée qu'ait été cette lutte sous diverses formes, le conflit engagé dès i774, et qui se poursuivit jusqu'en 1848, au milieu de péripéties acharnées et héroïques, fut en réalité, ainsi que l'a fait remarquer un éminent homme d'Etat canadien, le combat même du peuple pour obtenir le contrôle du pouvoir exécutif.14 " La constitution de i774," a dit cet homme d'Etat, en parlant des libertés acquises par les Canadiens-Français, " nous donnait la représentation, mais non pas la liberté. La constitution de i7gi assura au peuple des pouvoirs plus étendus, mais cependant nous restions toujours privés de la liberté. L'Acte d'Union nous redonna la représentation, mais cette constitution était remplie de graves périls et entachée de criantes injustices. La liberté n'était pas là, et nous ne pouvions l'obtenir qu'alors que le pouvoir exécutif serait soumis au contrôle populaire."
Durant la période de dix ans allant de 1841 à 1851, LaFontaine conduisit une lutte persistante et énergique pour la reconnaissance des droits de ses compatriotes et pour le contrôle populaire du pouvoir exécutif. Il eût été évidemment impossible à LaFontaine d'obtenir le moindre succès en ce sens sans l'aide et la coopération des réformistes du Haut-Canada. Alors que chacune des provinces avait ses griefs spéciaux et particuliers, il y en avait un qui fournissait un terrain d'action en commun, et c'était la prétention du gouverneur d'agir indépendamment de la volonté du peuple. Ce fut la demande pour la souveraineté populaire, pour le contrôle du pouvoir exécutif par les représentants du peuple, qui cimenta l'union entre Baldwin et LaFontaine. Jusqu'alors les réformistes du Bas-Canada avaient dirigé
14 F. D. Monk : Discours prononcé lors de la pose de la première pierre du monument LaFontaine, à Montréal, le 24 juin 1908.
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leurs efforts vers l'obtention d'une chambre haute élective comme étant le meilleur moyen de réaliser le gouvernement constitutionnel, tandis que les réformistes du Haut-Canada cherchaient à obtenir le contrôle du pouvoir exécutif. Des deux côtés, on était tombé d'accord que ce dernier desideratum constituait le meilleur moyen d'arriver à la liberté politique.
L'attitude de LaFontaine à l'égard de la position prise par les Canadiens-Français était tout simplement que les mêmes droits leur étaient dus qu'aux Canadiens de langue anglaise. " Le Bas- Canada," déclarait-il, " doit recevoir ce qui est accordé au Haut-Canada, rien de plus, rien de moins." 15 Ce fut là la position maintenue par le leader canadien-français, du commencement jusqu'à la fin. Comme nous l'avons déjà vu, il avait refusé d'accepter le portefeuille de solliciteur-général pour le Bas-Canada avant que l'Acte d'Union fût entré en vigueur, et il refusa toujours fermement toutes les ouvertures qui lui furent faites de faire partie d'aucune administration où les justes demandes des Canadiens-Français ne seraient pas reconnues.
Le grand chef canadien-français exposa clairement quelle était sa position à cet égard dans la fameuse correspondance Draper- Caron. 16 " Je dois d'abord vous faire remarquer," disait-il dans une lettre adressée à M. Caron, " que j'infère de la teneur de votre lettre, quoique cela ne soit pas exprimé en termes précis, que vous êtes d'opinion que, dans les circonstances où se trouve le pays, la majorité de chaque province doit gouverner respectivement, dans le sens que nous attachons à cette pensée, c'est-à-dire que le Haut-Canada doit être représenté dans l'administration du jour par des hommes possédant la confiance du parti politique de cette section de la province qui est en majorité dans la Chambre d'Assemblée, et qu'il en devrait être de même pour le Bas-Canada .... L'administration actuelle, en ce qui concerne le Haut-Canada, est formée sur ce principe, mais pour le Bas-Canada sa formation repose sur un principe contraire. Pourquoi cette distinction entre les deux sections de la province ? N'y a-t-il pas dans ce fait-là seul une pensée d'injustice, sinon même d'oppression ? "
La politique à laquelle LaFontaine voulait rallier tous ses compatriotes c'était de rester unis s'ils voulaient avancer et maintenir leurs droits politiques." Ce qu'il faut avant tout aux Canadiens-Français," disait-il, " c'est de rester unis et de se faire respecter dans le Conseil afin d'y exercer la légitime influence qui leur est due; non pas quand
15 Lettre à R. E. Caron, 10 sept. 1845 — Correspondance Draper-Caron.
16 Ces lettres historiques se trouvent au long dans les " Réminiscences " de sir Francis Hincks, pp. 148-163.
ils n'y seront représentés que par des instruments passifs du pouvoir, quel qu'en soit le nombre, mais bien quand ils y seront constitutionnellement représentés par une administration bas-canadienne formée en harmonie des principes que l'opinion publique ne désavoue pas."
Les principes élevés et l'esprit patriotique qui animaient la conduite de LaFontaine sont démontrés dans cette mémorable déclaration : 14 Si, se conformant à la doctrine d'accepter des places à tout prix, il est des personnes qui, pour un avantage personnel et momentané, ne craignent pas de détruire le seul bien qui fait notre force, c'est-à-dire l'union entre nous, je ne veux pas être et je ne serai jamais de ce nombre."
C'est le 3 septembre 1841, lors de la première session du premier parlement du Canada-Uni, que les principes du gouvernement responsable dont LaFontaine et Baldwin s'étaient faits les énergiques défenseurs furent solennellement promulgués. Baldwin avait donné sa démission le jour même où la législature s'était assemblée parce que le gouverneur-général, lord Sydenham, n'avait pas voulu accéder à sa demande que le ministère fût reconstruit de manière à donner une représentation adéquate aux Canadiens-Français. A la suite de sa résignation, Baldwin demanda des copies des dépêches de lord John Russell et d'autres documents concernant la question du gouvernement responsable, et peu après que ces documents eussent été produits le leader de la Chambre Haute proposa une série de résolutions affirmant les principes du gouvernement responsable. Le ministère Draper, qui était alors en fonction et qui était assuré d'une bonne majorité dans la législature, s'apercevant en quel sens s'orientait l'opinion publique, ne crut pas sage de laisser au parti de la réforme le crédit de ces résolutions, et c'est pourquoi une seconde série de résolutions, similaires en leur essence à celles proposées par Baldwin, furent proposées par S. B. Harrison, alors secrétaire provincial dans le gouvernement Draper.
Ces résolutions, bien que proposées par Harrison, doivent rester à tout jamais associées au nom de Baldwin, car ce fut ce grand réformiste qui en prit l'initiative. Elles furent adoptées à l'unanimité, et se lisaient comme suit :
44 Que le plus important et le plus incontestable des droits politiques du peuple de cette province est celui d'avoir un parlement provincial pour la protection de ses libertés, pour exercer une influence constitutionnelle sur les départements exécutifs de son gouvernement et pour légiférer sur toutes les matières du gouvernement intérieur."
44 Que le chef du gouvernement exécutif de la province étant, dans les limites de son gouvernement, représentant de son souverain, est responsable aux autorités impériales seules ; mais que néanmoins nos affaires locales ne peuvent être conduites par lui qu'avec l'assis-
l'union législative et le gouvernement responsable 95
tance et au moyen, par l'avis et d'après les informations d'officiers subordonnés dans la province."
" Que pour maintenir entre les différentes branches du parlement provincial l'harmonie qui est essentielle à la paix, au bien-être et au bon gouvernemnt de la province, les principaux conseillers du représentant du souverain, constituant sous lui une administration provinciale, doivent être des hommes qui possèdent la confiance des représentants du peuple, offrant ainsi une garantie que les vœux et les intérêts bien entendus du peuple, que notre gracieuse souveraine a déclarés devoir être, en toutes occasions, la règle du gouvernement provincial, seront fidèlement représentés et défendus."
" Que le peuple de cette province a, de plus, le droit d'attendre de la dite administration provinciale qu'elle emploiera tous ses efforts pour que l'autorité impériale, dans ses limites constitutionnelles, soit exercée de la manière la plus conforme à ses vœux et intérêts bien entendus."
Ces résolutions, ainsi que l'a fait remarquer une haute autorité constitutionnelle " sont en réalité les articles d'un contrat sur la grave question du gouvernement responsable entre l'autorité executive de la Couronne et le peuple canadien." 37
Nous avons appuyé sur la part prise par LaFontaine dans la grande lutte pour le gouvernement responsable parce que tout cela a eu une influence considérable sur la carrière de George-Etienne Cartier. En ce grave conflit, Cartier fut en réalité l'un des disciples les plus zélés et l'un des plus forts partisans de LaFontaine. Quand il revint d'exil, après sa dure expérience à la suite du soulèvement de 1837, le jeune Cartier s'était mis assidûment à la pratique de sa profession à Montréal et en peu de temps il s'était fait une situation enviable au barreau. Cependant, il ne perdit jamais de vue les affaires publiques. Son expérience l'avait convaincu de la folie de la résistance armée aux autorités constituées, et il s'était rendu compte que le remède aux maux dont souffrait le pays ne pouvait s'obtenir qu'en faisant de l'agitation constitutionnelle et en ayant recours à l'action législative. Il devint donc à son tour un réformiste constitutionnel et appuya chaudement la politique de LaFontaine. Telle était l'estime en laquelle LaFontaine le tenait qu'il le pria de se faire élire au parlement en 1841, lors des premières élections qui se firent sous l'Acte d'Union. Cartier refusa d'accéder à ces demandes, et il refusa de nouveau de se présenter en 1844, voulant, disait-il, acquérir une position indépendante dans sa profession avant de se lancer sur la mer orageuse de la politique. Mais, en attendant, il n'en témoignait pas moins
17Alpheus Todd : " Parliamentary Government in the British Colonies." p. 56.
le plus vif intérêt pour la discussion des grandes questions qui préoccupaient alors l'esprit public.
Le premier ministère LaFontaine-Baldwin fut formé en septembre 1842, et ainsi qu'on Ta fort justement dit, ce jour a marqué une époque dans l'histoire constitutionnelle du Canada, car c'était le premier cabinet canadien où le principe du gouvernement autonome canadien était reconnu. Dans ce gouvernement, LaFontaine avait le portefeuille de procureur-général pour le Bas-Canada, et son collègue Baldwin occupait les mêmes fonctions pour le Haut-Canada.
Cartier, qui avait pris une part proéminente pour appuyer la politique de LaFontaine, ne se tint pas de joie quand il apprit le triomphe de son chef, et afin de montrer quelles relations étroites et intimes existaient dès lors entre le grand leader canadien français et celui qui était destiné à être son successeur, nous ne pouvons mieux faire que de citer la lettre suivante adressée dans le temps par Cartier à LaFontaine :
Montréal, 18 septembre 1842.
L'hon. L. H. LaFontaine, Kingston.
Mon cher Monsieur. — Je ne m'attendais pas d'apprendre à mon arrivée hier de Saint-Charles la mille fois bonne nouvelle et si heureusement confirmée de votre nomination comme Procureur-Général. Permettez-moi de vous offrir mes félicitations sur votre promotion à une charge aussi importante. Je dois vous congratuler d'abord en qualité d'ami du pays. Certes les événements de la semaine dernière devront faire annales dans l'histoire du Canada. On ne pouvait guère s'imaginer que le pouvoir qui durant ces dernières années n'avait fait sentir son action que pour écraser et sacrifier notre trop longtemps infortuné parti viendrait de luimême de l'avant offrir à ce parti la branche d'olivier et choisirait parmi nous pour l'aider à réparer les injustices passées et effectuer le bien à venir un homme aussi digne et aussi méritant que vous sous tous les rapports. Je dois vous dire qu'ici tous vos amis et moi en particulier donnons notre approbation complète aux conditions que vous avez faites avant d'accepter votre nouvel office. Nous y avons reconnu votre indépendance, votre droiture et votre patriotisme. Votre nomination a électrisé nos cœurs et nos esprits. Nous commençons à nous raviver, à avoir de l'espoir et de la confiance, choses qui nous avaient laissés depuis si longtemps. Nous nous sentons éveillés de la torpeur et du dégoût qui nous tenaient à bas, et poussés vers la vie sociale et politique dans la défense et la conquête de nos légitimes droits. Puisse donc le char de l'Etat sous votre direction mieux rouler que par le passé ! Je viens de vous parler comme ami du pays ; il me reste encore à m'exprimer comme votre ami sur votre présente position qui me réjouit au delà de toute expression. Je suis content de voir que vos travaux, votre persévérance ont reçu une due rémunération. Je sais que dans votre vie publique vous avez été en butte à des petites et injustes calomnies que vous avez endurées avec une patience toute patriotique. Que diront à présent les langues vénéneuses ?
Il ne leur reste rien ni sur vos actes ni sur vos principes qu'elles puissent mal interpréter ou commenter en mauvaise part. L'indépendance dont vous avez toujours fait preuve et votre mérite rémunéré d'une manière aussi signalée devront " SILENCIER" à jamais es petits ennemis intestins. J'ai confiance que chaque ami du pays vous aidera dans votre action ministérielle. Vous devez vous attendre à cela, et vous pouvez compter d'être soutenu et appuyé dans vos mesures de l'influence et des actes de nos compatriotes. Je vois que dans une de vos dernières lettres à Berthelot.18 vous me mandez d'allr à Kingston. Je ne pense point que maintenant je puisse vous être utile. Toutefois si vous jugiez que ma présence au siège gouvernemental servirait à quelque chose, je vous prie de m'en écrire et je me conduirai ici en conséquence. J'ai perdu toute la semaine dernière à la Cour
i8Berthelot, plus tard juge, un ami intime de La Fontaine.
l'union législative et le gouvernement responsable 97
de District à St-Charles (qu'entre autres choses j'espère voir disparaître). Je suis bien en arrière pour le terme et je ne pourrais que difficilement quitter avant 8 à 10 jours. Je vous mets au fait de cette circonstance pour vous aider dans ce que vous voulez faire de moi. Berthelot et moi avons bu le Champagne à votre santé. Nous avons mis notre estomac en unisson avec le cœur. Je termine en vous souhaitant succès et prospérité.
Et croyez-moi, Votre très obéissant serviteur et ami,
(Signé) Geo.-Et. Cartier.
N. B. — J'ai écrit cette lettre lentement pour que vous puissiez la lire.
Cette lettre offre un vif intérêt, non seulement sous le rapport historique, mais en outre pour les détails personnels et intimes qu'elle contient. Elle montre la fidélité du sentiment qui animait Cartier pour défendre la politique de son chef et à quel point il lui était dévoué. On voit aussi là quelle confiance reposait LaFontaine en son jeune lieutenant. Elle indique en outre que Cartier avait dès lors en vue quelques-unes des grandes réformes légales qui devaient tant contribuer dans la suite à illustrer son nom. Avec la naturelle gaieté de la jeunesse, Cartier et son joyeux compagnon Berthelot vidèrent alors de grand cœur une coupe de Champagne à la santé de leur chef, afin que leurs estomacs fussent à l'unisson de leurs cœurs. Le postcriptum porte à croire que l'écriture de Cartier laissait à désirer, et en effet cette écriture était extrêmement difficile à déchiffrer. 19
L'appui donné par Cartier à LaFontaine ne lui fit jamais défaut, et nous le voyons de nouveau en 1844 entrer en lice pour défendre cette politique. Quand sir Charles Metcalfe refusa d'accepter les recommandations de ses conseillers au sujet des nominations publiques, le ministère LaFontaine-Baldwin, alléguant que l'action du gouverneur était en contravention directe du principe du gouvernement responsable, donna sa démission. Il ne se trouva qu'un seul Canadien- Français pour entrer dans le ministère Draper, qui succéda au gouvernement LaFontaine-Baldwin, et ce fut Denis-Benjamin Viger, qui avait précédemment rendu des services distingués à la cause patriote. Le 23 septembre 1844, la législature fut dissoute, et il s'ensuivit des élections générales. Viger, dont la conduite avait été généralement considérée dans le Bas-Canada comme adverse aux intérêts de ses compatriotes, chercha à se faire réélire à Saint-Hyacinthe, et c'est à cette occasion que Cartier prononça le premier discours public dont nous ayons souvenir. Ce discours fut un appel à la fois lucide et vigoureux en faveur du gouvernement responsable et de la politique de LaFontaine.
1!< L'original de cette lettre historique est dans les archives de la Société Historique de Montréal, à la bibliothèque St-Sulpice, où nous avons pu en prendre copie.
" Vous venez d'entendre le discours de M. Denis-Benjamin Viger, président du Conseil Exécutif," disait Cartier en s'adressant aux électeurs de Saint-Denis. " Je ne puis pas plus approuver ce discours que je n'approuve sa conduite en acceptant de former une administration à la demande de sir Charles Metcalfe.
" La question qui agite le pays, la voici en peu de mots : Faire triompher le principe de la responsabilité ministérielle, posé dans les résolutions de 1841, et mis en pratique sous sir Charles Bagot.
" Or, que disent ces résolutions ? Que le plus important et le plus incontestable des droits du peuple est d'avoir un parlement qui protège ses libertés, qui exerce une influence constitutionnelle sur l'exécutif, qui légifère sur toutes les matières de son ressort; que le gouverneur, tout en étant responsable aux autorités impériales seules, doit conduire nos affaires avec l'assentiment de ministres responsables et que ces ministres doivent jouir de la confiance des représentants du peuple.
" Sir Charles Bagot voulut faire un essai loyal de ces résolutions. Voilà pourquoi il appela au pouvoir notre digne et respecté chef, M. LaFontaine, qui, avec son éminent collègue M. Baldwin, représentait réellement la majorité du sentiment populaire. Son successeur sir Charles Metcalfe refusa de suivre l'avis de ses ministres en des matières qui étaient de leur ressort absolu, et je suis ici aujourd'hui pour le blâmer. Il s'est trouvé trois députés bas-canadiens pour l'approuver, et M. Viger est un de ceux-là. Non content d'avoir mal voté, il est devenu le principal conseiller du gouverneur et s'est allié à nos pires ennemis Qu'est devenu l'homme qui resta dix-neuf mois sous les verrous pour ne pas souscrire à des conditions qui n'étaient pas d'accord avec l'honneur de son pays ? Les temps sont bien changés. 20
" M. Viger cherche maintenant à nous diviser en se prêtant aux manœuvres de sir Charles Metcalfe. Mais le Bas-Canada lui dira dans quelques jours, d'une voix à peu près unanime, qu'il reste uni et inviolablement attaché au principe de la responsabilité ministérielle. Là est le salut dans les luttes du présent comme dans les luttes de l'avenir.
" Electeurs de Saint-Denis," concluait éloquemment le jeune Cartier, " vous avez fait preuve de courage le 23 novembre 1837, quand armés de quelques mauvais fusils, de lances, de fourches et de bâtons, vous battiez les troupes du colonel Gore! J'étais alors des vôtres et je crois n'avoir pas manqué de bravoure! Aujourd'hui, je
20 Viger avait été l'un des principaux chefs patriotes, et avait été emprisonné pour complicité dans le soulèvement.
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vous conjure de repousser par vos votes, arme encore plus formidable, ceux qui veulent continuer l'oppression en vous privant des avantages du gouvernement responsable. Oui, élcteurs de cette noble paroisse, faites votre devoir, donnez un exemple salutaire, et le Bas- Canada sera fier de vous." 21
Les paroles du jeune orateur allèrent au cœur de ses auditeurs, et devaient être prophétiques. Viger essuya une défaite écrasante, et le gouvernement dont il était l'un des leaders fut défait dans le Bas-Canada, bien qu'il eût pu s'assurer une majorité dans le Haut-Canada.
La lutte se continua durant quatre autres années, LaFontaine et Baldwin persistant à maintenir leurs demandes pour la pleine reconnaissance des principes du gouvernemnt responsable, à l'encontre de l'interprétation arbitraire et inconstitutionnelle du gouverneur. Le ministère Viger-Draper, le ministère Draper-Daly et le ministère Sherwood-Daly, qui se succédèrent au pouvoir à la suite de la résignation du gouvernement LaFontaine-Baldwin, eurent tous chacun une existence précaire. La dissolution du parlement par lord Elgin à la fin de 1847 fut suivie d'une lutte acharnée et les élections amenèrent le triomphe dans le Bas et dans le Haut-Canada du parti libéral ou réformiste conduit par LaFontaine et Baldwin. Le nouveau parlement se réunit le vendredi, 25 février 1848 ; le vendredi suivant, 3 mars, un amendement à l'adresse, comportant pour ainsi dire une motion de non-confiance dans le gouvernement fut adopté par un vote de cinquante-quatre contre vingt, et le lendemain le ministère Sherwood-Daly donnait sa démission. Lord Elgin, qui était déterminé à gouverner constitutionnellement, se mit immédiatement en communication avec LaFontaine, et lui confia la tâche de former une nouvelle administration. Le 10 mars, LaFontaine accepta le pouvoir comme premier ministre et procureur-général, et le 11 mars le second ministère LaFontaine-Baldwin prenait la direction des affaires. " Le jour où lord Elgin, après avoir beaucoup hésité," a dit un éminent homme d'Etat canadien, " a appelé Louis-Hippolyte LaFontaine pour lui demander s'il pouvait constituer un ministère qui aurait la confiance du parlement, le jour où LaFontaine accepta les fonctions de premier ministre et prêta serment, en stipulant que son vieil ami, Robert Baldwin, serait son collègue, ce jour-là qui fut le 11 mars 1848 fut certainement un jour de triomphe chèrement acheté. Ce fut aussi le jour béni de la naissance du gouvernement libre pour notre pays, c'est-à-dire le véritable jour de naissance de notre nation. Ce jonr-là les derniers fers, les derniers liens furent rompus et l'autonomie coloniale fut à jamais consacrée." 22
21 Discours prononcé à Saint-Denis le 24 septembre 1844.
22 F. D. Monk : Discours prononcé à Montréal, le 24 juin 1908 lors de la pose de la première pierre du monument LaFontaine.
Le long combat pour le gouvernement responsable était enfin gagné. LaFontaine et Baldwin avaient triomphé et le principe de la souveraineté populaire, du contrôle de l'exécutif par les représentants du peuple, était reconnu en son intégrité. Quand on considère les conditions qui existaient à l'origine de la lutte, le triomphe des réformistes n'en est que plus remarquable. Les réformistes de ce temps-là étaient loin d'être sur un lit de roses. Ils avaient à faire face non seulement à une opposition acharnée et puissante, mais en outre aux outrages, aux fausses représentations et aux persécutions dans l'accomplissement de leur grande tâche. Qu'ils aient pu résister dans leurs efforts en face de semblables conditions, c'est bien la preuve la plus manifeste de leur sincérité et de leur patriotisme. Comme nous l'avons déjà dit, Cartier, bien que n'étant pas encore entré dans le parlement, avait contribué à un degré éminent, par ses efforts et son influence, au triomphe de la grande cause qui lui était si chère. Nous avons déjà dit aussi que Cartier était le disciple de LaFontaine et l'un des plus fermes partisans de sa politique. Il était destiné à être encore plus que tout cela, car il devait être, durant une longue période, le successeur de La- Fontaine comme chef incontesté du peuple canadien-français. Nous avons parlé quelque peu au long des carrières de Papineau et de La- Fontaine, car ce fut en s'associant à ces deux grands hommes que Cartier prit ses premières leçons de politique. Nous avons vu comment la masse des abus avait été démolie par Papineau, et comment le solide édifice de la liberté constitutionnelle avait été érigé par LaFontaine et Baldwin sur le terrain ainsi déblayé. Nous allons voir maintenant comment de grandes réformes purent être mises à exécution, et comment des travaux publics gigantesques ont été inaugurés et un puisssant Dominon établi grâce aux efforts de Cartier et de ses illustres collègues. Pendant toute sa carrière, Cartier n'oublia jamais les leçons qu'il avait reçues de LaFontaine ; il continua toujours à être un réformiste et un constitutionnel à toute épreuve ; toute sa politique, en réalité, fut basée sur les principes dont l'avaient pénétré le grand leader réformiste canadien-français. Quand LaFontaine eut terminé sa tâche, le devoir de la continuer fut dévolu à celui qui était le plus apte par sa nature et son tempérament à faire face aux nouvelles conditions qui demandaient les plus hautes qualifications pratiques. Comme LaFontaine avait été le successeur naturel de Papineau, ainsi Cartier devint le successeur naturel de LaFontaine.
Et quand LaFontaine, qui se retira de la vie publique en 185 1, à l'âge de quarante-quatre ans, pour être ensuite durant douze ans l'honneur de la magistrature, disparut de la scène du monde en 1864, aucun tribut plus noble et plus sincère ne fut rendu à la mémoire de ce grand Canadien-Français que celui prononcé alors par Cartier devant le
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parlement du Canada-Uni. " En ce qui concerne mes relations avec l'homme éminent qui vient de s'éteindre," disait alors Cartier, u je ferai observer qu'il était mon ami dans la profession, et que je l'avais pris pour modèle. Non pas que je fusse en état de l'égaler ni même de rivaliser avec lui. Non, le juge LaFontaine possédait une vaste intelligence, et lorsqu'il pratiquait au barreau, c'était toujours avec crainte que j'entreprenais de défendre une cause combattue par celui qui n'est plus. Si j'ai pu acquérir un peu d'expérience comme avocat, je le dois dans une grande mesure au modèle que j'étais heureux d'essayer à imiter. J'ai eu la bonne fortune d'être l'ami non seulement professionnel, mais personnel de sir Louis-Hippolyte LaFontaine, qui a été mon chef politique et dont j'ai été partisan en Chambre, comme je l'avais été avant mon entrée au parlement."
" Le défunt juge en chef était un grand homme, et sa mort est une perte j'ose dire irréparable pour le pays. Il était remarquable par sa droiture, sa précision dans les débats, et sa probité. Il avait sans doute des adversaires ; mais il n'oublia jamais le respect qu'il devait à sa réputation d'honnêteté et d'habileté au milieu des plus vives agitations de la politique."
" Nous devons donc tous déplorer la perte que nous éprouvons par la mort de sir Louis-Hippolyte LaFontaine, qui faisait honneur à la magistrature et au pays. Sa nomination au poste de juge en chef du Bas-Canada avait été accueillie avec la plus grande faveur par le public, sans exception aucune ; on avait voulu le récompenser ainsi dans une certaine mesure de ses généreux services. Et quand Sa Majesté conféra à l'illustre défunt une haute marque de distinction, — le titre de baronnet — il n'y eut qu'une voix pour proclamer que personne n'en était plus digne que lui." 23
Les paroles employées par Cartier à l'égard de LaFontaine devaient également pouvoir s'appliquer dans la suite au grand successeur de La- Fontaine à la direction du peuple canadien-français. Ce que les réformistes, auxquels Cartier appartenait, ont pu accomplir devait effectuer un bien immense pour tout le pays. En réalité, ce n'était rien moins qu'une révolution, mais une révolution accomplie par des méthodes pacifiques et constitutionnelles. Cette révolution a assis sur «le larges bases les fondations des libertés politiques et de l'autonomie nationale du Canada. Cartier et ses associés utilisèrent à leur tour ces fondations pour y ériger le majestueux édifice d'une grande con-
•• 24 juin 1908, en présence d'une réunion distinguée, la première pierre d'un monument à LaFontaine fut posée dans le Parc LaFontaine, à Montréal, par sir Alphonse Pelletier, lieutenant-gouverneur de la province de Québec. Il faut espérer que l'œuvre sera reprise et qu'on rendra à LaFontaine la justice qui lui est ar l'érection d'un monument commémorant ses services, de même que le monument Cartier commémore les grandes choses accomplies par Cartier.
fédération des provinces-sœurs jouissant des mêmes droits et libertés et réunies dans une commune destinée de grandeur nationale.
Jusqu'ici nous avons vu George-Etienne Cartier dans un rôle subordonné ; sa figure va bientôt se dessiner à l'horizon politique, puis monter et s'affirmer peu à peu jusqu'à ce que le cours des événements en eût fait l'une des personnalités dominantes de l'histoire du Canada.
Depuis que ceci a été écrit, mon ami M. Montarville Boucher de LaBruère, directeur du bureau des archives nationales à Montréal, a publié dans la Revue Canadienne du mois de janvier 1916, des documents demeurés inédits jusque-là,, qui prouvent que LaFontaine avait fait une première démarche auprès de lord Gosford, avant les événements de Saint-Denis et de Saint-Charles, pour lui demander de convoquer d'urgence le parlement. Pour LaFontaine c'était le seul moyen efficace de maintenir la paix dans le pays, d'affaiblir l'indignation intense soulevée chez le peuple par le décret d'arrestation de ses représentants, décret qui provoqua indubitablement la résistance inattendue que l'on sait à Saint-Denis et à Saint-Charles.