CHAPITRE V
C'est en 1848 que George-Etienne Cartier a commencé la carrière politique qui devait être si féconde en résultats et d'un tel avantage pour son pays. Ainsi que nous l'avons déjà vu, en 1841 et en 1844, il avait refusé d'accéder aux sollicitations de son chef qui le pressait d'entrer dans l'arène politique. En 1848, les conditions étaient beaucoup changées. Par son travail assidu et l'attention qu'il avait donnée à ses devoirs professionnels, Cartier s'était acquis une influence considérable au barreau, et la clientèle très étendue qu'il avait recrutée lui assurait, jusqu'à un certain point, l'indépendance financière qu'il jugeait nécessaire avant de se lancer dans la politique. Quand donc, en 1848, le siège de Verchères au parlement du Canada-Uni devint vacant par la nomination du titulaire, James Leslie, au Conseil Législatif, George-Etienne Cartier, à la demande d'un grand nombre de ses amis, accepta la candidature dans les intérêts du ministère LaFontaine-Baldwin. Son adversaire était M. Marion, citoyen bien connu du comté, mais la popularité de Cartier était telle que la votation qui eut lieu le 3 et le 4 avril lui donna la victoire par une majorité de 248 voix. Dans la principale paroisse, celle de Varennes, Cartier reçut 374 voix alors que son adversaire n'en avait eu que quatre. La victoire du jeune enfant du comté, qui avait déjà fait son chemin dans le monde, fut saluée avec le plus grand enthousiasme et le nouveau député fut l'objet de toute une série d'ovations. Parti de Verchères le 5 avril pour Varennes, il fut accueilli en triomphateur le long de la route par plusieurs des principaux citoyens du comté, qui l'accompagnèrent à cheval jusqu'à Varennes, où il fut l'hôte du seigneur, Paul Lussier, à un grand banquet auquel prirent part plusieurs notables de la paroisse. A quelques jours de là, le jeune député revint à Verchères, chef -lieu du comté, pour la proclamation de son élection, et ses électeurs réunis en cet endroit de toutes les parties du comté lui firent en cette occasion une magnifique ovation. Une foule considérable l'accompagna jusqu'à Varennes, après la proclamation, et tout le long de la route l'apparition du cortège fut le signal de grandes manifestations de joie. Même à Varennes, et quand Cartier se préparait à prendre congé, on insista pour l'accompagner jusqu'à la limite extrême séparant le comté de Verchères de celui de Chambly.
Dans un manifeste à ses électeurs publié un peu plus tard, le jeune Cartier exprima modestement ses remerciements pour l'honneur qui lui avait été conféré et les craintes qu'il éprouvait de ne pas être à la hauteur de la tâche qu'on attendait de lui. " Le résultat de l'élection," disait-il, " a fait pencher la balance en ma faveur, et m'a conféré le mandat le plus important et le plus sacré qu'il soit possible de confier à un homme: celui de prendre part en votre nom à la législation du pays. Tout en vous offrant mes remerciements les plus sincères pour cet honneur insigne et pour la confiance dont vous m'avez honoré en me choisissant pour vous représenter, j'avoue que j'appréhende que mes faibles capacités ne soient pas toujours à la hauteur des devoirs que j'aurai à remplir comme membre du parlement. Néanmoins, je puis vous assurer que je n'épargnerai aucun effort pour m'acquitter de mon mieux de mes nouvelles et importantes fonctions, comptant aussi beaucoup, pour m'aider à atteindre ce but, sur le concours que je dois attendre du patriotisme, des lumières et de l'intelligence qui distinguent à un haut degré les électeurs du comté de Verchères." C'est en évaluant avec une telle modestie ses propres mérites et avec ce sens élevé qu'il témoignait de ses responsabilités que Cartier commença une carrière publique qui devait être l'une des plus notables de l'histoire du Canada.
Ce fut en 1849 Que Cartier, alors dans sa trente-cinquième année, prit son siège dans le parlement dont il devait être durant tant d'années l'une des figures les plus proéminentes. La session de 1849 ^ut une des plus mémorables de nos annales parlementaires. Grâce aux efforts réunis de LaFontaine et de Baldwin, le long combat pour le gouvernement responsable avait été couronné d'une victoire éclatante et désormais la volonté du peuple allait être suprême. Le parlement s'assembla à Montréal le 18 janvier. C'était la dernière fois que Montréal allait jouir du privilège d'être le lieu de réunion des repré— tants du peuple. Avant que la session eût été prorogée, et par suite de la conduite indigne d'une populace incendiaire, le parlement n'était plus qu'un amas de ruines et Montréal avait perdu à jamais la distinction d'être restée la capitale du pays, quoiqu'elle devait garder pour toujours le titre magnifique de métropole commerciale du Canada.
Dans le parlement de 1849, ^e ministère LaFontaine-Baldwin avait une majorité considérable. Les élections générales de 1847 avaient résulté en un triomphe écrasant pour le parti de la réforme, tant dans le Haut que dans le Bas-Canada, et quand la première session du nouveau parlement s'ouvrit à Montréal le 25 février 1848, le vote pour le choix du président montra quelle était la puissance des réformistes, leur candidat, Morin, l'emportant sur sir Allan McNab par cinquante-quatre contre dix-neuf voix. Un amendement au discours du Trône rédigé par Robert Baldwin, et statuant que le gou-
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vernement — le ministère Sherwood-Daly qui avait succédé au ministère Draper peu de temps avant l'élection — ne jouissait pas de la confiance du pays, fut adopté le 3 mars par un vote de cinquante-quatre contre vingt. Dans les circonstances, le gouvernement n'avait plus qu'une chose à faire: c'était de donner sa démission, et c'est ce qu'il fit immédiatement. Sans tarder un instant, lord Elgin fit alors appeler LaFontaine, et celui-ci s'associant à Baldwin forma un ministère qui entra en fonction le 11 mars 1848, et qui ne cessa d'exister qu'avec la retraite de LaFontaine et de Baldwin de la vie publique en 185 1.
Quand Cartier prit son siège au parlement au commencement de la session de 1849, H se trouva mêlé de près à des hommes dont les noms sont maintenant célèbres dans l'histoire du Canada. Dans la liste des députés de ce parlement se trouvent les noms de Louis-Hippolyte LaFontaine, Robert Baldwin, Louis-Joseph Papineau, Auguste- Norbert Morin, John A. Macdonald, Alexander Tilloch Galt, Joseph Cauchon, T. C. Aylwin, P.-J.-O. Chauveau, Wolfred Nelson, L. T. Drummond, Henry Sherwood, J. H. Cameron, John Sanfield Macdonald, Allan MacNab, William Cayley, Malcolm Cameron, Francis Hincks et William Hume Blake. Plusieurs de ces hommes renommés devaient devenir les collègues de Cartier, et l'un, entre autres était destiné à être l'ami et l'associé de toute sa vie.
Le leader de l'opposition dans l'Assemblée était sir Allan Mac- Nab, qui était alors âgé de cinquante-trois ans. L'une des figures les plus pittoresques de nos annales politiques, sir Allan avait eu une carrière assez accidentée. Fils du principal aide-de-camp du général Simcoe, il était né à Niagara en 1798. Entré comme cadet dans la marine en 18 13, alors qu'il n'était âgé que de quinze ans, il avait servi quelque temps dans la flotte anglaise sur le lac Ontario, puis passa ensuite dans l'armée et prit part à plusieurs engagements, notamment à la bataille de Plattsburg. La guerre terminée, il commença à étudier le droit et fut admis au barreau du Haut-Canada. D'abord élu à la Chambre du Haut-Canada dans les intérêts du parti tory par le comté de Wentworth, il devint président de cette Chambre en 1837. Durant l'insurrection du Haut-Canada il eut le commandement de la milice provinciale, et ce fut lui qui ordonna de détacher le steamer " Caroline " de la rive américaine de la rivière Niagara et le fit aller à la dérive et s'engouffrer dans les cataractes quelques milles plus bas. Ce fut surtout en reconnaissance des services qu'il rendit alors qu'il fut subséquemment créé chevalier. Lors de la première élection pour le parlement du Canada-Uni, MacNab fut choisi pour représenter Hamilton et il prit son siège dans l'Assemblée comme leader reconnu des torys les plus avancés, position qu'il était destiné à occuper durant
nombre d'années, jusqu'à ce qu'un esprit plus moderne et plus éclairé eût enfin pénétré les rangs torys. Durant quelque temps, sir Allan MacNab fut aussi président de l'Assemblée. Bien qu'on ne puisse pas dire qu'il ait été un homme d'Etat, ses principes torys bien connus, et auxquels il resta résolument fidèle, et le prestige que lui avaient valu ses exploits militaires, avaient fait de lui un leader très acceptable pour la grande masse du parti tory, aux yeux duquel le libéralisme sous quelque forme qu'il fût était anathème, c'est-à-dire quelque chose qu'il fallait supprimer coûte que coûte. Possédant un extérieur imposant, un esprit cultivé et des manières aimables, le vaillant chevalier était personnellement populaire en dépit de ses multiples excentricités. Sa demeure, maintenant transformée en un musée historique sur les bords de la superbe baie Burlington aux environs de Hamilton, nous donne une idée de ses goûts extravagants et de la magnificence vraiment princière de son genre de vie, Tel était l'homme qui devait rester à la tête des vieux torys, lors de la dernière défense qu'ils opposèrent aux forces irrésistibles du libéralisme.
Dès le début de son administration, le second ministère LaFontaine-Baldwin se mit vigoureusement à l'œuvre pour élaborer le programme de réforme législative et de progrès qui devait lui mériter le titre glorieux de Grand Ministère. L'ouverture de la session de 1849 fut marquée par la déclaration, tout particulièrement agréable pour le Bas-Canada, que le gouvernement impérial avait promulgué une loi révoquant la clause de l'Acte d'Union stipulant que l'anglais serait la seule langue officielle de la législature, et le gouverneur-général, lord Elgin, donna une sanction pratique à cette déclaration en lisant le discours du Trône dans les deux langues. Une autre déclaration faite par le gouverneur-général indiquait bien quels changements s'étaient produits depuis le soulèvement de 1837. " Je suis autorisé à vous informer," disait lord Elgin, " que c'est le dessein de Sa Majesté d'exercer la prérogative de grâce en faveur de tous ceux qui sont encore passibles de peines pour crimes politiques se rapportant aux malheureux événements de 1837- 1838, et j'ai reçu ordre de la Reine de vous inviter à conférer avec moi pour promulguer une loi donnant effet aux très gracieuses intentions de Sa Majesté." L'adoption d'une loi d'indemnité par le parlement provincial, dont le discours du Trône disait aussi quelques mots, fut le prélude de l'un des épisodes les plus orageux dont fassent mention nos annales parlementaires. Après un débat animé, l'adresse en réponse au discours du Trône fut adoptée par un vote de quarante-huit contre dix-huit. Ce fut à l'occasion de cette discussion que se produisit le fameux duel parlementaire entre LaFontaine et Papineau, dont nous avons déjà dit quelques mots. Avant l'adoption finale de l'adresse, Papineau proposa plusieurs amen-
déments qui furent tous rejetés à de fortes majorités. Un bill d'amnistie en faveur de tous ceux qui restaient impliqués dans le soulèvement de 1837-38 fut déposé par LaFontaine, adopté par la Législature et sanctionné le i février par le gouverneur-général.
La vigueur et l'activité témoignées par le gouvernement furent telles que près de deux cents mesures furent adoptées avant la clôture de la session. Des réformes législatives, judiciaires et domestiques du caractère le plus important furent inaugurées, et à cette session se firent aussi les premiers pas dans la grande politique de développement domestique qui devait avoir pour résultat d'ouvrir une ère de construction de chemins de fer et de canaux, d'inauguration de grands travaux publics et d'énorme développement matériel en général. C'est en cette occasion que George-Etienne Cartier se fit entendre pour la première fois dans le parlement, le premier discours de sa carrière parlementaire ayant été prononcé le 15 février 1849, alors qu'il présenta une pétition au nom de la compagnie de chemin de fer Saint-Laurent et Atlantique pour demander l'aide du Trésor afin de terminer ce chemin de fer. L'activité témoignée par Cartier en matière de chemins de fer et autres grandes entreprises publiques sera dûment considérée dans une autre partie de cet ouvrage, mais il importe ici de faire ressortir le fait que le jeune député de Verchères, dès le début de sa carrière publique, a témoigné l'intérêt le plus vif pour les projets mêmes auxquels il devait surtout consacrer sa vie, c'est-à-dire ceux ayant pour objet le développement du pays.
Si considérables et importants que fussent bon nombre des projets de lois de la première session du parlement où a figuré Cartier, en nous plaçant au point de vue de l'intérêt historique toutes les autres questions sont jetées dans l'ombre par le fameux bill d'indemnité des victimes de 1837. Dès les premirs jours de la session, LaFontaine avait proposé, avec l'appui de Baldwin, une série de résolutions en faveur de la nomination de commissions chargées de considérer les demandes d'indemnités pour pertes subies durant le soulèvement du Bas-Canada, et pour aviser au remboursement de ces pertes. Ces résolutions furent adoptées à de grandes majorités, et le 2.7 février La- Fontaine présenta un bill basé sur ces résolutions et intitulé : " Loi ayant pour objet d'indemniser les personnes du Bas-Canada dont les biens ont été détruits durant l'insurrection de 1837-1838." Ce bill, adopté le 9 mars par un vote de quarante-sept contre dix-huit, stipulait que le gouverneur-général désignerait cinq commissaires chargés 94 de s'enquérir fidèlement et impartialement au sujet des pertes subies durant l'insurrection et de fixer le chiffre de ces pertes." Ces commissaires étaient autorisés à assigner des témoins et à les interroger sous serment. Le bill stipulait aussi que le montant maximum ne devait pas
dépasser £100,000, et que si les commissaires dépassaient ce chiffre, la distribution se ferait d'après une base proportionnée. Enfin le bill stipulait expressément qu'aucune réclamation ne serait reconnue de la part de " personnes condamnées pour trahison durant la révolte, ou qui, après avoir été arrêtées, avaient fait leur soumission à Sa Majesté et avaient été exilées aux Bermudes."
Il est difficile de comprendre, aujourd'hui, comment une semblable mesure a pu soulever dans le temps une telle tempête de récriminations. Cette loi, qui était basée sur les principes les plus simples de l'équité et de la justice, avait seulement pour objet, ainsi que le fit remarquer Baldwin, de faire pour le Bas-Canada ce qui avait déjà été fait pour le Haut-Canada. Une loi avait été promulguée par l'Assemblée du Haut-Canada dans les derniers jours de son existence (22 octobre 1840), accordant des compensations à ceux qui avaient subi des dommages dans cette province, soit par le passage des troupes ou par suite d'autres causes, et cette loi avait été mise en vigueur par une autre loi promulguée en 1845 Par Ie gouvernement Draper. Ce que demandait LaFontaine était tout simplement d'étendre au Bas-Canada un privilège qui avait été accordé au Haut-Canada. Il ne faut pas oublier, cependant, que quelques années à peine s'étaient écoulées depuis le soulèvement de 1837, que les préjugés et passions de races, bien que jusqu'à un certain point apaisés, n'étaient pas encore entièrement disparus, et qu'il y avait des fanatiques, comme il s'en trouve du reste toujours, qui étaient prêts à saisir l'occasion d'attiser le feu de la discorde pour amener un embrasement général. C'est là exactement ce qui se produisit. Il n'y a aucun doute, aussi, que certaines gens s'empressèrent alors de tirer avantage de l'excitation populaire pour des fins de partis politiques. Le bill d'indemnité fut dénoncé par des orateurs torys comme une mesure destinée à récompenser des rebelles, et l'opposition reçut pour mot d'ordre le cri de guerre : " Pas d'argent pour les rebelles !" L'adoption du bill donna lieu, au parlement, à des discours enflammés et à des scènes d'une extrême violence, et la discussion commencée le 2! février ne se termina que le 9 mars.
Il ne semble pas que George-Etienne Cartier ait pris aucune part à ce débat historique, bien qu'il n'y ait aucun doute qu'il était alors présent et qu'il ait voté en faveur de la mesure. Dès le premier jour où il avait pris son siège, le jeune Cartier s'était mis assidûment à ses devoirs parlementaires. Ce qu'il avait alors en vue n'était pas tant de briller dans les débats comme de se rendre parfaitement maître de la pratique et de la procédure parlementaire. Il fit partie de plusieurs comités permanents de la Chambre et se fit remarquer dès les premiers mois par l'attention scrupuleuse qu'il donnait aux questions qui lui étaient soumises, ainsi que par la facilité merveilleuse qu'il pos-
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sédait de saisir tous les détails. Absorbé dans ses études et par les devoirs qui lui étaient assignés comme nouveau membre de la Chambre, il ne prit que peu de part aux débats dans les commencements de sa carrière.
Mais bien que Cartier n'ait pas élevé la voix durant la discussion du bill d'indemnité, on peut être sûr qu'il n'en était pas moins un spectateur intéressé au plus haut point de tout ce qui se passait. Nous pouvons imaginer surtout quels durent être ses sentiments quand son ancien chef du combat de Saint-Denis, Wolfred Nelson, alors siégeant pour le comté de Richelieu, soulevé de fureur par les termes de " rebelles " et de " traîtres " qui étaient lancés de tous côtés, se leva et d'une voix tremblante de rage et d'émotion s'écria : " Je déclare à ceux qui nous appellent, mes amis et moi, des traîtres, qu'ils en ont menti par la gorge, et je suis prêt à prendre ici ou ailleurs la responsabilité de ce que je dis. M. le président, si l'amour que je porte à mon pays, si l'attachement que j'ai pour la couronne anglaise et notre gracieuse Souveraine, constituent un crime de haute trahison, oh! alors, vraiment, je suis un rebelle. Mais je dis à ces messieurs, à leur face, que ce sont eux et leurs pareils qui font les révolutions, renversent les trônes, foulent aux pieds dans la poussière les couronnes et brisent les dynasties. Ce sont leurs iniquités qui soulèvent les peuples et les jettent dans le désespoir. Je renonce volontiers à toute réclamation pour les pertes considérables qu'on m'a si cruellement infligées, car j'espère, avec la grâce de la divine Providence, que je pourrai, à force de travail et malgré mon âge avancé, m'acquitter de mes obligations et payer ce que je dois. Mais indemnisez ceux dont on a détruit les biens à cause de moi. Il y a des centaines de braves gens aujourd'hui réduits à la misère, dont le seul crime fut d'avoir eu confiance en l'homme qu'ils estimaient. Rendez à ces infortunés ce qu'ils ont perdu, indemnisez-les, je ne demande rien de plus."
Combien aussi Cartier dut être remué, ainsi que les autres membres de la Chambre, par les accents éclatants de William Hume Blake, alors que, dans un des discours les plus éloquents et les plus passionnés dont nos annales parlementaires fassent mention, cet homme d'Etat, qui était destiné à être le père d'un fils encore plus illustre, s'écria, en réponse aux accusations de sir Allan MacNab, qui avait toujours stigmatisé les Canadiens-Français comme rebelles et comme des hôtes étrangers : " Je ne suis pas venu ici pour prendre des leçons de loyauté de ces honorables messieurs du parti tory, lequel, tout en affectant en tout temps un zèle particulier pour les prérogatives de la Couronne, est toujours prêt à sacrifier la liberté du sujet. Ce n'est pas là de la loyauté britannique ; c'est une loyauté bâtarde qui à toutes les époques de l'histoire du monde n'a pu que pousser l'humanité dans les voies de
la rébellion. . . . L'épithète de " rebelle " a été appliquée par le vaillant chevalier (sir Allan MacNab), à certains membres de la droite, mais je puis assurer à ces messieurs que leur conduite publique a démontré que ce sont eux qui sont rebelles à la constitution et au pays."
La scène qui s'ensuivit a dû faire une impression inoubliable sur Cartier ainsi que sur tous ceux qui en furent les témoins. " Si l'honorable député," s'écria sir Allan MacNab, pourpre de rage, " entend m'appliquer l'épithète de rebelle, je dois lui dire qu'il ment effrontément." Un tumulte épouvantable éclata alors dans la Chambre, et une prise de corps entre Blake et MacNab ne fut empêchée que par l'intervention opportune du sergent d'armes. L'excitation était à son comble, excitation qu'accentuaient encore les cris et sifflements venant des galeries regorgeant de spectateurs. Tout ce joli tapage ne put être apaisé qu'après que Blake et MacNab eurent été confiés aux soins particuliers du sergent d'armes et après que quelques-uns des principaux meneurs dans les galeries eurent été arrêtés.
Avec quelle sympathie Cartier dut aussi écouter Papineau quand le grand tribun, prenant la parole après William Hume Blake, termina son discours en rendant ce tribut d'hommages aux patriotes de 1837 : " Leur mémoire," s'écria-t-il, " est et sera toujours chère au peuple canadien. Ils sont morts comme ils avaient vécu, c'est-à-dire en braves, et en ayant sur les lèvres ces mots : Dieu, ma patrie et la liberté ! C'est vraiment montrer peu de courage moral ou civique que de ne pas applaudir le patriotisme constant dont ils ont donné des preuves si éclatantes."
On peut se faire une idée, par ces scènes violentes en pleine Chambre, de ce que devait être au dehors l'état des esprits sur cette mesure. Mais le gouvernement convaincu de la justice de sa cause, entendait bien ne pas s'en laisser imposer par la populace, et la Chambre adopta finalement la mesure par un vote de quarante-sept contre dix-huit. Il y eut une majorité en faveur du bill dans les deux provinces. Sur trente et un députés du Haut-Canada, qui votèrent à la troisième lecture, dix-sept se déclarèrent en faveur du bill et quatorze contre. Parmi les députés du Bas-Canada, et à part la délégation entière de langue française, six députés de langue anglaise votèrent en faveur de la mesure.
Bien qu'il n'ait pris aucune part au débat, Cartier appuya le programme de LaFontaine, et son nom figure parmi ceux qui votèrent en faveur des résolutions et du bill. Parmi les votes adverses, il convient de noter ici celui de John A. Macdonald. 1
1 John A. Macdonald, qui était alors un tory zélé, obéissant au mot d'ordre de sir Allan MacNab, dénonça la mesure comme étant une chose " on ne peut plus honteuse." — Pope's " Memoirs of Sir John A. Macdonald," Vol. I, p. 67.
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L'appel aux voix, pour l'adoption de la principale clause où figurent les noms de Cartier et de Macdonald, donna le résultat suivant :
Pour : — Armstrong, Baldwin, Blake, Beaubien, Boulton, Boutillier, Cameron, Cartier, Cauchon, Chabot, Chauveau, Davignon, De- Witt, Drummond, Duchesnay, Dumas, Egan, Ferguson, Flint, Fortier, Fournier, Fourquin, Guillet, Hall, Holmes, LaFontaine, La Terrière, Laurin, Lemieux, Macdonald (Glengarry), McFarland, Merritt, Méthot, Mongenais, Morrison, Nelson, Notman, Papineau, Polette, Price, Sauvageau, Scott (Bytown), Scott (Deux-Montagnes), Smith (Wentworth), Taché, Thompson, Viger, Watts — 48.
Contre : — Badgley, Brooks, Cayley, Christie, Chrysler, Dickson, Gugy, Johnson, Lyon, Macdonald (Kingston), MacNab, Mulloch, McConnell, McLean, Meyer, Prince, Robinson, Seymour, Sherwood, Smith (Dunham), Smith (Frontenac), Stevenson, Wilson — 2$.
L'émeute qui grondait de toute part ne se déchaîna cependant que le 25 avril, qui fut le jour où le gouverneur-général lord Elgin donna sa sanction formelle au bill. Ce jour-là, la foule énorme qui était réunie près du parlement accueillit le départ du représentant de la Reine, après qu'il eût signé le bill, par une tempête de huées, et les furieux qui suivaient sa voiture dans les rues lui jetèrent des pierres et des œufs pourris. Toute la ville fut bientôt en émoi. Dans la soirée, une réunion monstre fut tenue sur le Champ de Mars, et tout à coup, au milieu des harangues incendiaires, on entendit le cri : " Au Parlement !" La populace, soulevée d'une furie indescriptible, se répandit dans les rues, saccageant en passant les bureaux du " Pilot," qui appuyait le gouvernement. Arrivés au parlement, les émeutiers commencèrent par faire pleuvoir une grêle de pierres à travers les fenêtres. La Chambre était alors en séance, et les députés se hâtèrent d'en sortir, cherchant refuge dans les corridors et les salles de comités. Le temps de le dire, la populace avait envahi la Chambre même et exhalait sa fureur en s'attaquant aux meubles et aux ornements, qu'elle mettait en morceaux. L'un des émeutiers, qui voulait faire son Cromwell, alla occuper le fauteuil du président et annonça que la législature était dissoute. Au beau milieu de toute cette œuvre de destruction, des cris retentirent: " Au feu! Au feu! ", et l'instant d'après tout le parlement était en flammes. En quelques heures l'édifice n'était plus qu'une masse de ruines, et une perte irréparable avait été subie par la destruction de la précieuse bibliothèque, qui contenait nombre d'ouvrages très rares et des documents publics d'une valeur inestimable.
On ne mentionne pas ce que fit Cartier durant cette nuit mémorable ; mais il se trouvait certainement au parlement quand la populace fit irruption dans l'édifice, car l'Assemblée siégeait alors en comité pour la discussion du bill de réforme judiciaire du Bas-Canada, mesure à
laquelle Cartier prenait le plus vif intérêt et à laquelle il devait donner la plus grande attention.
Il n'est pas nécessaire d'entrer en plus de détails sur les autres scènes regrettables qui déshonorèrent la métropole. Lord Elgin, en face de la violence et de l'insolence de la populace, refusa pertinemment de dévier de la ligne de conduite qu'il s'était tracée. La majorité des représentants du peuple avait voté en faveur de la mesure. Que cette mesure fût ou non vicieuse, elle n'en avait pas moins été adoptée par une majorité incontestable, et lord Elgin prit la seule attitude qu'il pouvait prendre, c'est-à-dire que sous un gouvernement responsable la majorité doit gouverner. Bien que sa conduite, dans le temps, lui ait attiré bien des désagréments personnels, il a assuré par là même le fonctionnement du gouvernement responsable, et il a ainsi rendu au pays un service incalculable dont le souvenir reconnaissant s'attachera à jamais à sa mémoire. Nous avons dû nous arrêter ici en passant sur ces scènes orageuses parce que, en un sens, elles servent d'introduction à la carrière parlementaire de Cartier.
C'est à cette période de sa carrière que Cartier donna une preuve frappante de sa confiance dens les destinées du Canada comme entité politique distincte. Nous voulons parler de l'opposition qu'il manifesta, en cette même année 1849, à l'égard du mouvement tenté pour l'annexion du Canada aux Etats-Unis. On a fort bien dit que ce mouvement avait plutôt un caractère commercial que politique. A cette époque, le Canada passait par une période rigoureuse de dépression. L'adoption par la Grande-Bretagne, en 1846, d'une politique de libre-échange, et la disparition de la préférence britannique en faveur du Canada qui en fut la conséquence, portèrent un coup désastreux aux intérêts commerciaux du pays, et le mécontentement trouva son expression par la publication d'un manifeste demandant la séparation à l'amiable d'avec la Grande-Bretagne et une " union basée sur des termes équitables avec la Grande Confédération des Etats Souverains de l'Amérique du Nord." A une réunion tenue à Montréal le 12 décembre 1849, l'annexion du Canada aux Etat-Unis fut résolument invoquée par des citoyens éminents, et une association fut formée afin de réaliser ce projet. 2 Ce mouvement annexionniste ne trouva au-
2 John Redpath était le président de cette assemblée, et John Glass et J. B. E. Dorion (l'Enfant Terrible) en étaient les secrétaires. Le conseil d'administration de l'Association Annexionniste de Montréal fut constitué comme suit : Président, John Redpath; vice-présidents, Benjamin Holmes, Jacob DeWitt, William Workman, L. H. Holton, Y. B. Anderson, D. E. Papineau, P. Drumgoole et John Donegani ; conseillers, David Kinnear, H. Stephens, William M oison, John Rose, Joseph Papin, R. Laflamme, John Bell et John Ostell; trésorier, David Torrance; secrétaires, Robert Mackay et A. A. Dorion.
Parmi les noms les plus éminents figurant sur le manifeste annexionniste, dont une copie est en notre possession, sont les suivants : John J. C. Abbott, Jacob
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cnne faveur auprès de Cartier, qui, dès le début, s'opposa résolument à la chose et s'entremit avec beaucoup d'activité pour faire rédiger une protestation qui fut signée par bon nombre des principaux membres du parlement. Cette protestation, dont nous donnons ici le texte au long, exprime bien quelle était alors l'attitude de Cartier sur cette question :
" Nous soussignés, membres de la législature provinciale, résidant dans la ville de Montréal et ses environs, avons vu avec surprise et regret une certaine circulaire au peuple du Canada, récemment publiée par nombre de personnes, dans le but avoué de susciter au sein de notre population un mouvement en faveur d'une séparation d'avec la Grande-Bretagne et d'une annexion aux Etats-Unis d'Amérique.
Sincèrement attachés aux institutions que la mère-patrie a depuis peu reconnues, et convaincus que ces institutions sont suffisantes pour nous assurer, au moyen d'une législation sage et judicieuse, un remède prompt et efficace à tous les maux dont la province puisse se plaindre, nous croyons devoir nous empresser de protester d'une manière publique et solennelle contre les opinions énoncées dans ce document. Nous croyons devoir en même temps, et sans attendre le concours des autres membres de la législature, lequel, à peu d'exceptions près, nous est d'ailleurs assuré, en appeler à la sagesse, à l'amour de l'ordre et à l'honneur des habitants de ce pays, pour les engager à s'opposer par tous les moyens en leur pouvoir, à une agitation qui a pour but de saper cette constitution si longtemps désirée et dont l'octroi a été accueilli par des sentiments de vive reconnaissance envers la métropole, agitation qui enfin ne peut avoir pour résultat que la continuation des scènes dont cette ville a déjà tant souffert, le renversement de l'ordre social et le renouvellement des troubles et commotions dont nous avons eu jadis à déplorer les suites désastreuses."
Montréal, le 15 octobre 1849.
J. Lesue, M.CX.
R. E. Caron, M.C.L.