LES DÉFAUTS
tandis que le faire a l'air inspiré par le désir d'être rapide et net, plutôt que par une incapacité naturelle d'être autre chose. Il est assez curieux que ces défauts, au lieu de perdre de leur empire, n'aient fait, pendant un certain temps, que croître chez Raeburn. Ils ne sont nulle part plus visibles que dans quelques uns des tableaux qui suivirent immédiatement ceux que nous venons de discuter. En nous bornant pour l'instant aux œuvres reproduites ici, nous pouvons prendre " Mrs. Newbigging," les " Enfants Paterson " de Castle Huntly, et " Lady Perth et sa Fille" comme échantillons de la moyenne de ce qu'il faisait au commencement des dix dernières années du XVI IP siècle. " Mrs. Newbigging " est un exemple typique de ce qu'un modèle assidu pouvait espérer obtenir de lui. Le mouvement est agréable ; la composition se tient bien, même dans ses détails ; les mains sont cachées sans effort trop visible, et la tête a une individualité suffisante. Le tableau de " Lady Perth et sa Fille " est moins réussi, surtout parce que la mère et l'enfant sont trop indépendantes l'une de l'autre. Le peintre semble avoir visé à être naturel, mais il n'a réussi qu'à rompre sa composition, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Le troisième tableau pèche dans le sens opposé. Le motif en est trop complexe et cherché trop loin. C'est un des tableaux auxquels je pensais en disant, dans un précédent chapitre, que Raeburn se rappela parfois le conseil de Sir Joshua à propos de Michel-Ange alors qu'il aurait mieux fait de le chasser de son esprit. Ces trois figures d'enfants, violemment disposées en pyramide, avec leurs mains portées à la fois vers un même but, sans que ce but apparaisse bien clairement, rappellent, au point de vue artistique, quelquesunes des moins heureuses conceptions de Michel-Ange, d'une façon tout-àfait curieuse.*
Dans tous ces tableaux, et dans nombre d'autres du même temps et du même ordre, la couleur est facilement criarde et froide, les demi-teintes se font remarquer par leur absence, les lumières hautes sont blanches et crayeuses, le faire ne se rapporte que superficiellement aux formes qu'il traite, et la pâte est mince et sèche. Cependant, pour que cette critique ne paraisse pas trop sévère, il faut nous hâter d'ajouter qu'au cours de ces mêmes années Raeburn
* Il se peut que Raeburn ait vu le tableau inachevé de " La Mise au Tombeau," de Michel-Ange, aujourd'hui dans la Galerie Nationale. On ignore l'histoire de ce tableau avant qu'il arrivât dans les mains du Cardinal Fesch, mais, suivant toute probabilité, il était à Rome en 1783-85. L'arrangement des jambes du Christ mort et des deux porteurs a son écho dans celui des bras des enfants du groupe Paterson.
exécuta quelques-uns de ses plus beaux portraits, des morceaux sur lesquels on peut faire reposer sa réputation aussi sûrement que sur les meilleures œuvres de sa maturité triomphante. Le plus connu est peut-être celui du Dr. Nathaniel Spens, à Archers Hall, ou Salle de l'Archer, à Edimbourg {voy. la Planche).
La vogue actuelle de Raeburn date de l'apparition de ce portrait à Burlington House en 1877. Il avait autour de lui maints dignes compagnons, mais aucun où la grandeur du maître écossais se déployât aussi pleinement. Il étonna ceux qui, comme les Redgrave, s'étaient formé une opinion du talent de Raeburn sans prendre la peine de l'étudier ; * encore ne peut-on guère le considérer, quelque beau qu'il soit, comme le chef-d'œuvre de cette période de jeunesse à laquelle il appartient. Nous verrons dans le chapitre suivant que presque avant que la couleur eût séché sur le " Dr. Spens," les fortes qualités de celui-ci étaient répétées et développées dans le grand portrait de Sir John Sinclair d'Ulbster.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans le " Spens," c'est qu'il est à la fois contenu et complet. Pour employer un terme du jeu de golf que tout le monde comprendra aujourd'hui, il n'y a rien de pressing, rien de forcé, nulle part. Tout est fait avec aisance et noblesse, et pourtant, pour continuer la métaphore, la balle est à la fois "longue et droite." Rien n'est escamoté. Le vêtement de tartan, par exemple, doit avoir suggéré la tentation d'un traitement sommaire, mais on a résisté à la tentation. On lui a accordé sans compromission tous ses détails, et pourtant il n'occupe que sa place stricte dans la peinture.f Le bras gauche, comme celui de Sir Ronald Ferguson, n'est pas tout à fait assez ferme pour ce qu'il a à faire, ce qui diminue l'impression
* Dans leur Century of Painters ils déclarent tranquillement: "En caractérisant le talent de Raeburn, nous nous trouvons devant certaines difficultés, parce que sa pratique fut limitée presque entièrement à l'Ecosse. Nous avons eu ainsi peu d'occasions de voir beaucoup de ses œuvres " (vol. ii, P- 45. édit. de 1866). Figurez-vous un critique entreprenant d'écrire sur Vélasquez et commençant par invoquer froidement ce fait, qu'il s'est trouvé en face de certaines difficultés, parce que presque tous les meilleurs tableaux du maître sont en Espagne ! L'académicien et son frère paraissent avoir borné leurs recherches à une visite à la Galerie Nationale d'Ecosse, où il n'y avait en 1866 qu'un vraiment bon tableau de Raeburn, le portrait de Mrs. Scott-Moncrieff, œuvre qui fut belle, mais qui est aujourd'hui presque invisible.
t A Dalmahoy, Midlothian, il y a un portrait en pied du seizième Comte de Morton dans le même costume, par Sir William Beechey. Il est intéressant de le comparer avec le " Spens," et de voir combien furent fatales à Beechey les difficultés si aisément surmontées par Raeburn.