‹ Sir Henry RaeburnChapitre 5 sur 71 · SIR JOHN ET LADY CLERK · texte numérisé non relu

SIR JOHN ET LADY CLERK

Sir George Douglas Clerk, Banmel

U temps d'avant les chemins de fer et la " Disruption," l'Ecosse était quelque chose de plus qu'une division de l'Angleterre. Assurément des hommes de loisir, de savoir, de qualité, habitent encore la capitale du Nord, et peut-être Edimbourg diffère-t-il, même aujourd'hui, de Londres dans ses idées sur l'art, les lettres, les mœurs et la religion. Mais au temps de nos grands-pères, où un voyage à Londres impliquait un déplacement aussi considérable que, de nos jours, une visite à Madrid, l'Ecosse était un pays non pas seulement de nom, mais de fait. Elle parlait sa propre langue ; elle coulait dans son moule et marquait à son coin ses grands hommes, à elle ; elle admirait et suivait leur direction, acceptait et soutenait leurs opinions sur le bien et le mal, le convenable et l'inconvenant, le beau et le laid. Aujourd'hui encore.

direz-vous, l'Ecosse, et particulièrement Glasgow, défend jusqu'à un certain point les vues qu'une secte d'artistes indigènes entretient sur l'art. Que ces peintres contemporains aient fait leur éducation à l'étranger, cela importe peu, puisque nos Iles ont toujours, en ce qui concerne les beaux-arts, été des écolières; et pour ce qui est de l'Ecosse même, alors qu'elle n'empruntait rien à l'Angleterre, ses peintres, tels que Jameson, Ramsay et Raeburn, n'en étudiaient pas moins leur métier dans d'autres pays, ou du moins suivaient des exemples étrangers. Il suffit de bien comprendre que Raeburn, qui vécut de 1756 à 1823, vint au monde dans un pays encore étroit et pauvre, encore divisé par le souvenir d'inimitiés légendaires, d'un esprit de parti, encore peuplé, comme la Grèce ou les Flandres, par des races vigoureuses unies en une nationalité qui faisait partout reconnaître ses fils pour des Ecossais, c'est-à-dire pour des hommes héritiers d'un tempérament qui s'élevait jusqu'au génie chez les natures les plus favorisées, et qui, chez celles qui l'étaient moins, n'aboutissait qu'à une excentricité sauvage ou à une redoutable bigoterie. L'Ecossais était généralement marqué d'une empreinte d'individualité qui le signalait comme venant d'un pays riche en hommes de caractère. Et en effet le caractère était estimé dans toute l'Ecosse comme le moule naturel du génie. Si fort était ce goût de l'individualité que la moitié des anecdotes et la moitié de la conversation du temps roulaient sur les "caractères," comme on appelait communément les personnages excentriques plus fous, plus futiles, ou moins bien équippés intellectuellement, que les autres. Sans doute cet intérêt était souvent superficiel ; mais c'était tout aussi souvent un amour sincère de l'originalité.

Or, Raeburn était organisé pour sentir le "caractère," et il acquit l'art d'en montrer les signes physiques avec une simplicité et une énergie rares. L'Ecosse lui offrait des sujets de quoi le rassasier jusqu'à l'assouvissement, et comme ce pays renfermait alors quelques-unes des têtes les plus illustres de l'époque, l'œuvre de Raeburn, tout en ayant surtout un intérêt national, acquiert une importance aussi large que la réputation de Scott, de Burns, de Hume, de Wilson et de Dugald Stewart.

On a parfois, pour Raeburn comme pour Rubens et d'autres artistes, revendiqué une origine noble. La race des nobles nous a donné assez de grands hommes en proportion du nombre de ses membres pour ôter toute envie de dérober à la foule des bourgeois et des paysans leurs noms illustres,

(a) DAVID DEUCHAR

iWr. Patrick B. Deuchar

(b) ANDREW WOOD. CHIRURGIEN

Miss EdmonstouJie

peu abondants en comparaison. D'un autre côté, le noble normand, tout grand qu'il fût dans la guerre et l'administration, ne se montre pas si remarquable dans les beaux-arts. Son sang fut un véhicule utile de courage, de bon sens, de gouvernement de soi-même. Cette sève de calme force, Raeburn peut l'avoir reçue de quelque souche ancestrale inconnue, mais il naquit réellement dans la classe moyenne, étant fils d'un meunier de Stockbridge, sur la rivière de Leith. Ce meunier venait d'une famille du " Border," ou frontière écossaise, propriétaire d'une ferme portant son nom de Raeburn, et située quelque part dans la vallée de l'Annan {Annandale). \^2l ferme, évidemment bois sacré mtx Mttses,^ passa de ses possesseurs momentanés aux mains de la famille Scott, qui produisit Sir Walter. Les Raeburn étaient donc originellement de la petite "gentry" de province, des "lairds" faisant valoir leurs terres, et le peintre avait coutume de dire qu'il aurait pu avoir le droit de s'appeler Raeburn of that ilk, c'est-à-dire Raeburn de la maison de ce nom. Ce fut son père, Robert, qui se mit dans l'industrie et devint meunier par son mariage avec Ann Elder, laquelle possédait les moulins de Stockbridge. Il eut d'elle deux fils: William, né en 1744, et le peintre Henry, né le 4 mars 1756,

Robert Raeburn et sa femme moururent avant que leurs enfants fussent des hommes faits. William, encore tout jeune et à ses débuts dans la vie, continua les affaires à Stockbridge et prit soin de son petit frère Henry. On choisit pour l'enfant l'école de Heriot's Hospital, et il y resta jusqu'à ce qu'il eût quinze ans. Naturellement on raconte — de qui ne le raconte-t-on pas? — qu'à l'école il montra une disposition marquée pour l'art qu'il pratiqua dans la suite. Cela veut dire qu'il aimait mieux griffonner des caricatures de ses camarades que de travailler à la triste routine de la classe, routine aussi ennuyeuse que de guetter la balle au cricket, car dans les deux cas il faut de l'attention, bien que la balle ou la question ne vienne de votre côté qu'une fois sur cent. On raconte que ses camarades aimaient les dessins de Henry plus que tous ceux qui se faisaient à l'école. Combien d'enfants font des dessins très admirés à l'école, qui ne montrent dans la suite aucun talent pour la peinture, aucune faculté de voir la nature, aucun intérêt pour la vérité, aucune aptitude à faire des progrès ! Le dessin, dans le jeune âge, n'est basé sur rien ; d'ordinaire il ne signifie rien, si ce n'est que l'occasion

* En français dans le texte anglais. — N. d. T.

a enseigné quelques trucs au jeune drôle. Assurément un enfant absolument incapable de dessiner, — ce qui est rare, — n'apprendra pas ces trucs ; mais les apprendre avant d'avoir acquis la faculté de réfléchir et d'observer ne prouve que la possession des moindres dons parmi tous ceux qui contribuent à faire un artiste original. Les nègres montrent souvent une promptitude peu commune à saisir les choses faciles lorsqu'ils sont jeunes, de même que les animaux apprennent à marcher et à trouver leur nourriture ; mais ils n'apportent pas en naissant le pouvoir héréditaire d'un plus haut développement, et ils ont bientôt atteint la limite de leurs progrès.

Henry Raeburn commença réellement son travail d'artiste lorsqu'il eut quitté l'école et qu'il fut entré comme apprenti chez Mr. Gilliland, joaillier et orfèvre. Ce métier étant alors plus du domaine du goût et moins mécanique qu'il ne l'est devenu depuis, on le tenait en quelque estime à Edimbourg. Pendant son apprentissage, Raeburn fît de l'ornement. W. Raeburn Andrew, l'arrière-petit-fils de l'artiste et son biographe, mentionne particulièrement un certain dessin, fait, il est vrai, lorsque Raeburn avait cessé d'être apprenti. Il fut exécuté pour le professeur Duncan, en mémoire d'un de ses meilleurs élèves, Charles Darwin, qui mourut en 1778. Néanmoins le fait seul de l'avoir composé montre que Raeburn devait avoir acquis quelque connaissance de l'ornement, et qu'il n'en avait pas perdu complètement l'amour après s'être tourné vers la peinture. Bien que l'art de l'orfèvre eût considérablement décliné depuis les jours où il occupait tant de grands artistes florentins, il exigeait encore, au XVI IP siècle, des efforts d'habileté, de goût et d'imagination de la part des dessinateurs. Il n'était pas tombé aux pénibles monstruosités mécaniques du XIX" siècle. A cette école Raeburn commença à prendre quelque idée de la simplicité et de la proportion dans le dessin. J'ai vu des modèles et des moulages de cette époque où règne une certaine sévérité de goût, non sans élégance. Je ne sais pas toutefois quelles traditions de travail existaient alors parmi ces dessinateurs, comment ils étudiaient, et quelles facilités leur étaient offertes pour leur perfectionnement. Probablement les plus jeunes copiaient des esquisses et des dessins sous la direction d'apprentis plus âgés. Il est certain qu'à partir de cette époque — il avait environ seize ans — Raeburn commença à peindre en miniature les portraits de ses amis. Peut-être avait-il dessiné des encadrements spéciaux pour miniatures, et s'était-il ainsi familiarisé avec de bons

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