GEORGE CHALMERS DE PITTENCRIEFF
Municipalité de Dunfertnline
ouvrages. En tout cas, ses ressemblances étaient assez bonnes pour être vivement recherchées et, voyant qu'il pouvait en tirer de l'argent, il commença à négliger ses devoirs d'apprenti chez Mr. Gilliland. Mais celui-ci était un homme à la fois bienveillant et fin. Il consentit bientôt que Raeburn détournât de la joaillerie le temps dont il avait besoin pour ces commandes, à condition qu'il en partagerait les profits avec son maître ; encore, Mr. Gilliland présenta son apprenti à un portraitiste à la mode, David Martin.
En ces jours d'avant la photographie, un jeune homme de famille convenable et aisée, qui faisait son apprentissage dans un métier touchant à l'art, trouvait abondance de maîtres, portraitistes à l'huile, à l'aquarelle, au crayon, au pastel, n'ayant peut-être que des visées purement commerciales, mais capables, néanmoins, de l'instruire dans les rudiments ordinaires et la technique pratique de la peinture. Il va de soi qu'une présentation à Martin devait signifier quelque chose de plus. Martin était un artiste dans son genre. Il avait travaillé en Italie et à Londres. Il était de la lignée des vieux maîtres par son maître personnel, Allan Ramsay, qui avait " diligemment étudié pendant mainte année à Rome." Rares, en effet, étaient, à cette époque, les peintres de quelque distinction qui n'avaient pas étudié à l'étranger. Si l'on considère l'école anglaise, on ne trouvera dans les œuvres de Wilson, de Reynolds, de Lawrence, de Gainsborough et des autres, aucun signe de naïveté ou de sincérité non apprise. La tradition gouvernait leur pratique, et aucun d'eux n'osait faire le rêve, souvent chéri plus tard, d'un peintre arrivant à l'art sans avoir, depuis ses premiers pas, d'autre guide que ses propres yeux. C'est un mérite propre à Raeburn, et jusqu'à un certain point à Lawrence, que d'avoir été relativement indépendants de leur siècle et de leur entourage. La leçon la plus précieuse que le passé donne à un artiste, c'est d'employer les meilleures méthodes de ce passé pour exécuter ce qu'il veut peindre, mais en même temps de vouloir peindre ce que lui-même voit et sent. Raeburn et Lawrence ont été moins maniérés que Reynolds et Gainsborough, moins personnels, peutêtre, dans leurs méthodes, mais plus près de la nature dans leurs visées. Leur art a été moins national et plus européen, et ils s'accordent avec certains vieux maîtres et certains peintres d'aujourd'hui plutôt qu'avec leurs contemporains et leurs aînés immédiats.
Martin demeurait dans St. James's Square, sur la hauteur battue des
vents qui domine Leith Walk. C'est là que Raeburn allait chercher ses conseils et ses leçons. Ils se bornèrent, semble-t-il, à la permission de copier quelques-unes de ses études. L'ancien paraît avoir cru, avec la plupart des peintres anglais, que l'art dépend de certains trucs et procédés, qu'il faut garder 'aussi jalousement que le secret de la force de Samson. Un peintre américain élevé en France me racontait, avec des expressions et une pantomime amusantes, ses impressions d'un voyage au Pays de Galles il y a vingt ou trente ans. Quand il arrivait en vue d'un peintre insulaire dans la campagne, celui-ci s'empressait furtivement de cacher sa toile derrière un rocher ou un buisson, et s'avançait en sifflant d'un art dégagé, comme s'il n'avait pas la moindre idée de peindre. En France, au contraire, quelque grand que soit un artiste, il vous donnera des conseils, vous permettra de le voir peindre, travaillera lui-même à votre toile. Il se peut que le Français ne soit pas plus bienveillant de nature que l'autre ; mais il ne croit pas, comme l'Anglais, que la peinture soit surtout une affaire de recettes traditionnelles, de procédés difficiles et de préparations secrètes. L'art apparaît au Français comme une chose qui dépend principalement de la raison et du sentiment. Martin croyait évidemment au " secret du Titien," ce mythe auquel on ajoute encore foi, et il avait, en conséquence, le même sentiment que le possesseur d'un joyau fameux menacé par les voleurs. Il se refusa à donner à Raeburn aucun enseignement positif sur la peinture, et il devint bientôt jaloux d'un soi-disant élève qui avançait, grâce à son aptitude naturelle, sans l'aide des secrets- du métier.
Quoi qu'il en soit, avant même de quitter Martin, Raeburn avait acquis assez de savoir pour aller de l'avant, et ce manque relatif de précepteur le força, heureusement sans doute, à compter sur sa vision, son bon sens et son goût personnels plus qu'on ne le jugeait désirable en ce temps-là. Il trouva des encouragements de la part d'hommes haut placés, et il put étudier certains exemples d'un art parfait, qui durent être d'un service immense à un homme intelligent et impressionnable comme lui. Parmi les nombreux amis qu'il se fit, se trouvèrent quelques patrons opulents, et il n'éprouva pas de grandes difficultés à gagner sa vie. Celles qu'il rencontra, il les aborda de belle humeur et en compagnie de bons camarades. Le jeune avocat John Clerk, plus tard Lord Eldin, fut l'ami de Raeburn dès ces jours lointains et parfois sans le sou. Mais la pauvreté disparut vite de sa route, car