SA DERNIÈRE MANIÈRE
pas solliciter, et préférait se reposer entièrement sur les mérites de son œuvre. On ne peut douter, je crois, que s'il avait envoyé de façon suivie ses meilleurs ouvrages à Somerset House, il n'eût été Académicien bien avant 18 15. En ce temps-là la compétition n'était pas rude, et les artistes anglais ont toujours été honorablement exempts de la jalousie qui rejette les gens à cause de leur nationalité. Mais le fait étrange, c'est qu'aucune des vraiment grandes productions de Raeburn n'ait été présentées au public, du moins à Londres. Son pouvoir réel resta ignoré de ses confrères anglais, et ne commença même à être connu que plus d'un demi-siècle après qu'il fût couché dans la tombe.
Raeburn fut donc élu sur des créations relativement ternes. Après son élection il vint à Londres pour lier connaissance avec ses collègues, et c'est alors qu'il modifia sa manière pour la dernière fois. Hoppner était mort, mais Lawrence était au zénith de sa gloire. Ses tableaux semblent avoir exercé sur Raeburn une attraction étrange. Ses défauts* de couleur devaient paraître péchés véniels à un homme qui n'était guère coloriste lui-même, tandis que sa puissance de dessinateur, sa facilité comme peintre, et son sentiment de la mode devaient avoir leur influence. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas à mettre en doute que, depuis environ 1815 jusqu'à la fin, il ne mêlât un peu du style de Lawrence au sien propre. Les dernières signes du modelage à la hache de sa jeunesse disparaissent, si bien que, dans quelques-uns des meilleurs ouvrages de ces dix années de sa vie, son faire est presque aussi fondu que celui d'un Vélasquez des derniers temps.
Regardez, par exemple, le "John Wauchope," dans la Galerie Nationale d'Ecosse {voy. la Planche). Les résultats de trente années de peinture carrée et du modelé le plus large sont là. Les plans sont fortement visibles, et l'exécution, avec tout son fondu, ne donne pas la moindre impression de légèreté. Mais les facettes ont disparu, et les courbes sont aussi infinies que celles de la nature. Ce tableau est à Raeburn ce que le "Philippe IV" de la Galerie Nationale, — le buste, — est à Vélasquez. Il connaît tellement, il a, dans son temps, si souvent peint la structure humaine et vu les larges dessins que forme la lumière, qu'ici enfin il exécute une toile qui repousse l'analyse, l'imitation et toute discussion sur la façon dont elle a été faite. Le " James Wardrop de Torbanhill," est d'un an ou deux plus vieux que le " Wauchope," mais on peut le mettre avec ce dernier comme exemple suprême de ce que pouvait Raeburn dans les cinq ans qui précédèrent sa mort. Sa veine plus
légère, celle où se montre plus clairement l'effet de son dernier voyage à Londres, apparaît dans un certain nombre de portraits de femmes faits entre 1816 et 1823. Parmi les meilleurs, deux sont reproduits dans ces pages : "Miss Janet Suttie," peint en 1820, et "Mrs. Lee Harvey et son Enfant," laissé inachevé dans son atelier à sa mort. La manière dont il a rendu justice aux charmes opulents de la plus jeune est une réponse à ceux qui disent qu'il ne savait pas peindre une jolie femme. Il n'a pas seulement reproduit sa beauté, il a gardé le feu de son œil, la rosée de sa lèvre, l'éclat de son sang et la pensée bienveillante pour lui dont elle était émue pendant qu'elle posait. Il y a plus de vie et de sentiment humain dans cette tête que dans aucun des Lawrence que j'aie vus. L'autre tableau est intéressant surtout pour le jour qu'il jette sur la méthode de Raeburn à la fin de sa vie. Il avait été un peintre " carré " et un peintre à preniiey coup * avant tout le monde ; mais à la fin de ses jours il modifia ses habitudes à ces deux égards. Une grande partie du groupe " Lee-Harvey " est un dessous de peinture, attendant un glacis. Depuis quelques années il faisait usage de glacis, tenté, sans doute, par le brillant des peintures anglaises qu'il avait vues à Somerset House. Mais l'effet d'ensemble de ce groupe devait dépendre de la peinture transparente pour laquelle la plus grande partie de ce que nous voyons était une préparation.
Ces quelques dernières années de la vie de Raeburn sont, à certains égards, plus chargées d'événements que les autres. Son élection à l'Académie Royale fut suivie d'honneurs semblables conférés par les Académies de Florence, de New York, et — pourquoi celle-ci entre toutes les autres? — de la Caroline du Sud. Il devint Fellow de la Société Royale d'Edimbourg, malgré son flirt avec le mouvement perpétuel ; en 1822, lorsque George IV fit à l'Ecosse cette visite fameuse, la première d'un roi de la famille de Hanovre, il reçut l'accolade, et, quelques mois après, sa nomination de peintre du roi {Jimner). Puis vint la fin, inattendue comme celle de Constable et de beaucoup d'hommes de génie. Dans l'été de 1823, il quitta Edimbourg pour faire une excursion dans les parties historiques du Fife, avec Sir Walter Scott, Sir Adam Ferguson, Miss Edgeworth, et d'autres. Le temps était très chaud ; Raeburn marchait, son chapeau à la main, donnant le bras à Miss Edgeworth. Le lendemain de son retour à Edimbourg, il essaya de se remettre à sa
* En français dans le texte anglais. — N. d. T.