‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 78 sur 123 · OPINION DE LESLIE · texte numérisé non relu

OPINION DE LESLIE

blâmant. L'assertion de Johnson, que c'était l'homme le plus invulnérable qu'il eût connu, avait une double portée. Elle ne signifiait pas seulement qu'il était difficile de trouver en lui un point faible contre lequel diriger une batterie, mais aussi que, la brèche une fois faite, l'égalité d'âme du peintre formait encore le plus efficace retranchement. Leslie veut voir en Sir Joshua un homme au cœur chaud, rempli du lait de la tendresse humaine, et d une bienveillance énergïquement active envers tous ceux qui l'entouraient. Avant d'accepter une semblable interprétation de son caractère, il faudrait refuser de voir tous les témoignages directs que nous possédons. En présence de portraits comme ceux qu'ont dessinés Goldsmith, le Doyen Barnard et Mrs. Thrale, il est futile de se construire une conception irréconciliable avec la leur sur des déductions qui peuvent être ou ne pas être vraies. Il est tout à fait certain que Reynolds n'était pas collet monté. Ses relations avec des gens comme Wilkes, Charles Greville, Nelly O'Brien et Mrs. Baddeley ; la façon dont il réunissait pour ainsi dire en seul dessin Sheridan et Hastings, au moment même où l'un édifiait sa renommée en invectivant l'autre ; la facilité — pour noter une légère mais assez significative indication — avec laquelle il laissait une grande dame dans toute sa gloire s'asseoir sur la chaise que venait de quitter quelque enfant des rues mal lavé, tout cela vient à l'appui de l'accusation d'indifférentisme si souvent portée contre lui, et suggère une explication de son insouciance comme maître de maison moins aimable que celle à laquelle Leslie se complaît. Sa conduite envers sa famille est encore un indice dans la même direction. Il semble n'avoir eu aucun commerce avec ses frères. Avec ses sœurs mariées il avait des relations d'affaires qui, à l'occasion, conduisaient à un échange d'idées. Frances, qui resta fille et vécut chez lui jusqu'à ce que ni elle ni lui ne pussent plus le supporter, gagna les faveurs de tout le monde excepté de son frère. Offy, sa favorite Offy, il la laissa se marier avec un prétendant reconnu et accepté, sans lui envoyer même une lettre de bons souhaits ; il fallut que Burke lui en arrachât une. Northcote troublait son égalité d'âme en recevant un compatriote du Devon dans la petite tanière où il était condamné à travailler ; et pendant trente ans sa maison fut remplie de disciples auxquels il se montrait à peine, de disciples à qui il ne fait jamais la plus légère allusion dans ses lettres ou sa conversation, de disciples dont les noms mêmes sont inconnus, à l'exception d'un ou de deux que Northcote mentionne incidemment dans ses propos.

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D'un autre côté, si Reynolds n'avait pas le cœur sentimental, ses instincts étaient droits et son goût sûr et pénétrant. Il vécut pendant plus de quarante ans au milieu d'hommes et de femmes qui n'avaient souvent guère d'autre lien commun que sa fréquentation et une réputation d'esprit ; et pourtant il n'eut point de querelles. Une sortie, accidentellement, contre la froideur de son jugement, voilà le seul signe d'irritation qu'il ait jamais provoqué chez ceux qu'il appelait ses amis. Il a dit qu'il haïssait Barry ; pourtant on peut supposer sans crainte que ce qu'il ressentait n'était pas de la haine, mais l'irritation intense soulevée chez un homme de raison par les faits et gestes d'un fanatique opiniâtre. Il était capable d'une jalousie calme. La vogue éphémère de Liotard lui arracha des mots amers, et l'explosion de nature humaine qui se produisit parmi ses collègues en 1790 troubla son équanimité. Dans ces deux cas, son mécontentement fut excité par des attaques contre son plan de vie, par des tentatives faites, pourrait-on dire, pour le détourner du chemin qu'il voyait s'étendre en droite ligne devant lui ; et dès qu'elles cessèrent, il retomba dans sa quiétude normale. A ne considérer que l'aspect qu'il présentait au monde, tous les témoignages que nous avons tendent vers le même point. Il était imperturbablement bon, judicieux et inimpulsif. Quant à ce qui gisait sous la surface, les hommes de son temps tenaient des opinions diverses, et les différences ont toujours persisté depuis. Pour moi, il me paraît indiscutable que Sir Joshua avait le cœur très dur, mais l'esprit juste — combinaison beaucoup plus ordinaire que nous ne sommes portés à le croire — et que sa seule passion, si cela peut être appelé une passion, était l'ambition, c'est-à-dire, dans son cas, la résolution calme et persistante d'occuper dans la société et dans l'art de son époque la situation la plus en vue que ses talents et le hasard de sa naissance lui permettaient.

Ces témoignages accidentels et fragmentaires — et nous n'en avons pas d'autres sur quoi nous appuyer — n'ont de valeur qu'autant qu'on peut les voir converger vers la détermination d'une personnalité consistante avec l'œuvre de Reynolds. Or ce qui justifie toute cette discussion, c'est la croyance, à laquelle, pour mon compte, je suis arrivé, que ce que nous savons réellement de Sir Joshua comme homme explique et ses qualités et ses insuffisances comme artiste. Il est difficile de reconnaître le personnage génial, affectueux, un peu Roger-Bontemps à qui Leslie voudrait nous faire croire, dans le peintre qui, plus que tous les autres, atteignit l'excellence dans son art

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