L'ART DE REYNOLDS
OUR beaucoup de gens, même parmi ceux qui font de l'art une des préoccupations sérieuses de leur vie, tout examen soigneux et détaillé de la personnalité d'un peintre est une impertinence. Le monde, disent-ils, ne se soucie que des résultats, et tant que l'artiste en obtient d'acceptables, la méthode par laquelle il y arrive n'a d'intérêt que pour lui seul. Une telle affirmation soulève la question tout entière de la valeur de l'art. Qu'est-ce qui nous attire dans une œuvre d'art? En dépit des plaisanteries usées sur romjectif et le siunjectif, il n'y a qu'une réponse, c'est que la valeur d'une peinture gît surtout dans ses qualités objectives pour le novice, et dans ses qualités subjectives pour le véritable connaisseur. L'un est fasciné, comme le Dr. Samuel Reynolds, par la puissance du trompe-l'œil, l'autre par la beauté et
i66 SIR JOSHUA REYNOLDS
la vigueur de la personnalité qui est derrière. Si le prix de l'art consistait en la reproduction feinte de choses déjà créées par une force extérieure à l'homme, l'artiste ne mériterait alors en aucune façon le pinacle au haut duquel le monde l'a placé. En ce cas, son génie serait d'ordre secondaire, et devrait avec justice céder le pas aux intelligences qui regardent les choses existantes comme des degrés pour s'élever plus haut. La marque d'un esprit de premier rang, c'est de créer, de choisir, de combiner et d'organiser la matière en un tout à la fois nouveau, cohérent et bien défini. Où que nous portions nos yeux — parmi les hommes d'état, les capitaines, les poètes, les philosophes, les peintres — c'est là pour nous le critère suprême, bien que souvent nous n'en ayons pas conscience, de ce que nous appelons la grandeur. L'esprit qui s'arrête à l'analyse, à l'arrangement et à l'exposition, peu importe sa pénétration et sa clarté, nous le reléguons au second rang. Il lui manque cette capacité de travailler sur le plan même de la nature, dont les intelligences suprêmes sont douées.
Le seul caractère persistant de l'esprit humain, c'est la volonté de se comprendre lui-même. La meilleure preuve qu'un esprit puisse donner de sa propre puissance est un acte de synthèse, car le pouvoir de synthétiser implique un don mental inférieur, celui d'analyse, et, en outre, quantité d'autres, d'ordre moral. Les résultats les plus intimement compréhensibles du pouvoir de synthèse sont ceux que l'artiste atteint, car tous ses efforts convergents se trouvent là si bien concentrés en un même foyer que la nature organique de sa production peut être saisie facilement. La déduction à tirer de ce sorite c'est que, derrière l'œuvre d'art gît le but vers lequel va notre curiosité critique, et que nulle énergie n'est mal employée qui essaie de comprendre l'artiste. " Ce que nous admirons dans l'œuvre d'art, c'est le génie de l'artiste ; " telle était la devise de Véron, un des plus clairs parmi les écrivains modernes qui ont traité de l'esthétique. " Dans les œuvres qui m'intéressent," dit Thoré, " les auteurs se substituent en quelque sorte à la nature. Quelque vulgaire qu'elle pût être, ils ont eu une perception particulière et rare. C'est Chardin qu'on admire dans le verre qu'il a peint. C'est Rembrandt qu'on admire dans le caractère profond et singulier qu'il a imprimé sur cette tête quelconque qui posait devant lui."
Ces citations me tiendront lieu de profession de foi. Il est absurde de s'arrêter à l'admiration. Devant un Chardin ou un Rembrandt, nous sentons