‹ Sir Joshua ReynoldsChapitre 93 sur 123 · REYNOLDS THÉORICIEN · texte numérisé non relu

REYNOLDS THÉORICIEN

qui sont gouvernés par le désir de communiquer ses émotions personnelles aux gens qui l'entourent. Ils ne lui ont pas coûté de peine ; il en a senti, mais non point raisonné, la nécessité. Que des décisions si naturelles soient de beaucoup les plus importants facteurs de son succès, il sera lent à le croire, et plus lent encore à l'affirmer. Car par leur nature même, elles n'admettent aucune justification, et peu d'explication verbale. Prenons un exemple concret, dans une des œuvres de Reynolds lui-même. Supposons qu'il essaye d'expliquer à une classe d'étudiants la genèse d'un tableau comme " les Dames décorant une statue de l'Hymen," de façon à les mettre sur la voie de faire quelque chose d'analogue eux-mêmes. A en juger par ses Discours, il passerait légèrement, et même sans en parler du tout, sur le beau dessin, le ton vibrant, la souplesse de la brosse toujours prête à traduire l'humeur du peintre, de quoi dépendent l'harmonie et la vivacité de l'œuvre. Il attirerait leur attention sur la manière dont il s'est arrangé pour que les parties sombres soient aux parties lumineuses dans la proportion de trois à un, pour que la figure sombre se détache sur la partie lumineuse du fond et qu'elle soit cependant éclairée au sommet afin de l'empêcher d'être par trop une silhouette. Il ferait remarquer que les draperies ne sont nullement des vêtements, que le vase dans le coin n'est ni en cuivre, ni en bronze, ni en or, mais simplement en métal ; que le buste engaîné de l'Hymen n'est ni de pierre, ni de marbre, mais de quelque chose qui fait penser aux deux. Bref, il insisterait sur les résultats de sa pensée réfléchie, et il laisserait ceux qui procèdent de ses sentiments— l'art, cependant, doit être " simple, sensuel et passionné— parler pour eux-mêmes. J'espère que le lecteur ne trouvera pas ceci impertinent, car je le fonde honnêtement sur le propre raisonnement de Sir Joshua touchant le grand style.

Le penchant à insister sur ceux des éléments constitutifs de l'art qui peuvent se traduire en mots, Reynolds l'eut en commun avec presque tous les peintres qui ont quelque peu raisonné leur œuvre. Les artistes qui déclarent, comme Millais, que la peinture est de la peinture et que les mots sont des mots, et que ceux-ci ne sauraient exprimer celle-là, sont étrangement rares. En >tout cas, Sir Joshua n'en est pas un. En toute occasion, il avait une inclination naturelle à se reporter à des réflexions précédentes, et ce à quoi il avait réfléchi, il pouvait, bien entendu, l'expliquer. Il prenait un étrange plaisir à réduire ses idées en théories. Il aimait à se tracer sa ligne, à bien

savoir à l'avance ce qu'il allait faire, et pourquoi. La plupart des artistes ne découvrent des explications à leurs manières de faire que lorsqu'on leur en demande ; mais on sent que Sir Joshua était tout à fait capable de mettre de côté une inspiration esthétique s'il ne pouvait en trouver l'équivalent verbal. Pour moi, du moins, il me paraît certain que cette propensité nous a coûté maint chefd'œuvre, et qu'il nous faut souvent nous contenter d'un "succès d'estime," tandis que, s'il avait laissé l'émotion l'emporter sur la théorie, nous aurions plus de " Lady Crosbie," plus de " Nelly O'Brien," et plus de " Duchesses faisant sauter leurs bébés."

PORTRAIT D'UNE D A M E (l N C O N N U e)

Fac-similé de l'écriture de Sir Joshua.

(D'après un fragment de Manuscrit de la Galerie Nationale d'Irlande)

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