‹ Sir Lionel d'ArquenayChapitre 1 sur 7 · Sir Lionel d'Arquenay · texte numérisé non relu

Sir Lionel d'Arquenay

Voilà donc Lionel embarqué pour Calcutta, livrant au roulis de la vague sa passion naufragée, fuyant le monde et son pays pour ne fuir qu'une femme ! Quel beau sujet de méditation pour un historien, qui aime mieux réfléchir que raconter, qui accueille comme un

bienfait le plus léger prétexte de divaguer, dont la narration en dérive ferait volontiers le tour du globe pour aller de Douvres à Calais î Nous perraettra-t-on , pour nous consoler de notre silence, de passer en revue ce que nous pourrions dire? Il ne tiendrait qu'à nous, ce me semble, de suivre notre morose pèlerin dans ses nouvelles aventures , d'aborder avec lui Sainte-Hélène pour y deviner un grand tombeau, de visiter les côtes fiévreuses de Madagascar, de nous reposer sous les Pamplemousses de l'Ile-de-France , d'y surprendre dans les brises les premiers murmures du nom de Virginie? Une fois au Bengale, qui nous empêcherait d'aller tenter les hauteurs sourcilleuses de l'Himalaya, et d'humilier nos Alpes d'Europe devanl cette Suisse asiatique ! Après nous être traînés dans les salons musqués de Londres et de Paris, à la poursuite d'un regard , d'un mot ou d'un sourire, nous attachant aux pas d'une femme , comme un petit enl'ant a la jupe de sa mère, on aimerait

peut-être à nous voir enjamber d'un seiil bond l'Océan, et chasser le tigre au lieu de chasser aux affronts. C'est un délassement plus mâle et beaucoup moins dangereux. Ce serait un spectacle au moins nouveau que dé voir Lionel aux prises avec la rage d'un éléphant, ou luttant contre un hippopotame, lui que nous venons de voir vaincu, presque sags résistance, par une frêle et blonde sylphide^^. qui aurait tenu tout entière dans la coupe d'un nénuphar du Gange. Ne pourrions-noni^ pas, grâce à la métempsycose, infuser en lui l'ame de Pythagore, étancher sa soif philosophique aux sources sacrées des mystères hindoux, et, si ce n'est pas assez pour le distraire, lui faire traduire , en guise d'épisode , les soixante ou quatre-vingt mille vers du Mahabahrat? Ne sachant que trop à quoi s'en tenir sur les amours civilisées, s'il épousait, pour s'en dédommager, la fille un peu sauvage d'un rajah, qu'il aurait sauvée de quelques-uns de ces périls qu'on ne rencontre qu'aux Indes!

S'il était séduit par une bayadère , qui se trouverait tout-à-coup une vierge aussi pure que les yeux de diamant et les pendans d'oreilles de l'idole de Jagrenat ! S'il éteignait le bûcher d'une veuve qui trouverait plus doux de brûler dans ses bras qu'à côté d'un cercueil » quelque conjugal qu'il soit ! cela serait peut-être bien long, mais peut-être aussi bien beau, surtout si nous ne recommencions pas la tragédie de Lemierre. Les ressources, on le voit, ne nous manqueraient pas, si nous voulions faire un roman, et il faut avoir du courage pour s'en priver dans une histoire. Nous avons ce courage-là , mais nous n'avons pas celui d'en taire la cause, et la voici.

Quand Lionel est parti, son principal motif était de fuir le monde, auquel ce récit s'adresse. 11 ne se serait pas embarqué, s'il eût dû remorquer après lui la société qu'il repoussait, et dont nous faisons partie. Pourquoi donc la société le suivrait-elle, puisqu'il ne veut pas de son escortç? Ce serait manquer de fierté.

Autre raison! Quelque remarquable que soit un homme, une fois qu'on ne le voit plus, c'est comme s'il était mort, et cette mort n'empêche nullement son pays, ses amis, sa famille, de suivre et de décrire leur courbe habituelle. Pourquoi ne pas faire de même? Lionel n'existe plus pour ceux qu'il a quittés , pourquoi existerait-il pour nous ? S'il revient, il nous racontera ce qu'il a vu, et nous l'écouterons, si nous voulons. N'est-ce pas toujours ainsi que cela se passe dans la vie ; pourquoi en serait-il autrement dans un livre ? C'est toujours la minorité qui voyage, la majorité qui reste et qui attend. Attendons.

Quelque parti que l'on prenne, il y avait déjà long-temps que Lionel oubliait, sous les feux de l'Equateur, une passion qui n'aurait pas dû l'y conduire, quand un bi'^sier, plus dévorant qu'elle et que le soleil asiatique , s'alluma dans la France : c'était la liberté. Nous n'entreprendrons pas de décrire le tremblement de trônes qui agita bientôt l'Europe, et l'éruption popu-

laire qui en renouvela une partie. Ce serait folie de vouloir accommoder de pareils événement au cadre rétréci d'une action domestique. Nous énonçons ce fait de la révolution, seulement à cause de son influence secondaire , le retour au foyer britannique des divers personnages qui nous ont occupés.

Lord Alton fut rappelé à Londres au commencement de 89 , et, renonçant désormais à toute ambition diplomatique, passa dans ses terres , à surveiller ses biens et l'éducation de sa fille, tout le temps que ne réclamaient pas trop impérieusement ses devoirs parlementaires.

Pendant que nous exposions ce que nous aurions pu faire, nous supposerons qu'il s'est écoulé six ans : ce n'est pas trop. Rien d'extraordinaire, durant cet intervalle, ne s'était passé dans la famille adoptive de Lionel. Lord Alton avait des cheveux de moins et la goutte de plus, voilà tout. La santé de lady Alton s'était fort affaiblie, et lady Amélie, sa fille, que nous avons

laissée enfant à la fin du premier volume, était, à l'entrée du second , une grande et belle personne de seize ans.

Jusqu'à cet âge, elle avait conservé un sou^ venir fervent de son frère. Il lui écrivait aussi souvent qu'on peut écrire, quand la poste a des milliers de lieues à faire sans relayer, et elle lui répondait assez régulièrement, pour lui prouver qu'elle y était sensible. Les premières impressions s'effacent malaisément dans les jeunes araes. Tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle entendait, lui rappelait involontairement Lionel, qui lui avait enseigné le premier à voir et à entendre. Elle n'apprenait rien sans penser qu'il l'en remercierait par un éloge. Si elle avait continué à le voir sans cesse , il est probable que cette dévotion affectueuse, qu'elle avait pour lui, eût été, non pas engourdie, mais comprimée par l'habitude. Dans l'absence, elle fit, sans s'en douter, une religion de sa mémoire, et Lionel devint pour elle une sorte de type auquel elle rapportait tous les hommes, une pierre

de touche à laquelle elle essayait tous les esprits et tous les caractères. C'est un culte bien dangereux que celui de l'invisible, qui peut cesser de l'être. Dieu a bien montré, en ne se montrant pas à la terre, qu'il pouvait se passer des conseils de Charles-Quint. S'il nous eût prouvé son existence autrement que par ses œuvres, par sa présence, il aurait eu bien moins d'adorateurs, et il n'aurait peut-être pas eu un fanatique (ce qui n'eût pas été très-fàcheux, il faut en convenir).

Les enfans sont comme nous : ils se rappellent les absens plus long-temps que les morts. La possibilité du retour entretient l'affection : l'impossibilité l'efface. Ce fut le sort de l'attachement d'Amélie. Tant qu'elle crut que Lionel reviendrait, elle lui garda la première place dans son imagination. Quand elle apprit sa mort, elle pleura de tristesse, comme elle eût pleuré de joie, en le revoyant. Lionel d'Arquenay, devenu général et baronnet, avait été tué dans l'ile de Ceylan, à l'assaut de Kandy. Ce

fut une déplorable nouvelle pour lord Alton et sa famille. On porta son deuil; puis, comme tous ceux dont on porte le deuil , son souvenir mourutà peu près comme lui. On commença par en parler souvent, puis un peu moins, et Amélie, qui s'en était mieux souvenue que personne, finit par n'y pas plus songer que tout le monde, c'est-à-dire fort peu.

Amélie était grande et belle, beaucoup plus belle que ne l'avait jamais été madame de Cerizy, et aussi supérieure à elle par ses lalens que par son esprit. Quoiqu'en général il n'y ait rien de plus infidèle que ces portraits à la plume, ombrés de mots poétiques, qui sont plutôt des

signalemens que des peintures, nous essaierons d'esquisser celui de miss Alton. Elle était de ces êtres qu'on rencontre assez rarement pour se les rappeler toujours, quand on les a rencontrés. Toutes les nobles pensées pouvaient se réfléchir à Taise sur son front pur, élevé, limpide, et mollement arrondi. Ce qu'on n'y lisait pas de son ame éclatait dans ses grands yeux noirs, si brillans, si veloutés et si doux, qu'on s'étonnait que le ciel ne fût pas de la même couleur. Si l'Eve de Milton n'eût pas eu des cheveux blonds, nous n'aurions besoin que de citer des vers pour tracer l'image d'Amélie. C'était le même mélange de grâce et de pudeur, la même déhcatesse de formes , la même fraîcheur de contours. Il y avait dans ses traits une sorte de gaîté pensive qui entraînait l'hommage. « Elle semblait sourire en attendant les larmes , » et sa joie réservée semblait plutôt faite pour consoler que pour réjouir. Les anciens prétendaient que là où reposait l'arc-en-ciel, il y laissait, comme un souvenir, les parfums vaporeux de l'Olympe.

Le regard d'Amélie avait le même pouvoir, on eût dit qu'en y pénétrant sa suave lumière embaumait notre ame. Un athée aurait cru à Dieu en le voyant. Je ne sais pas si on peut être malheureuse quand on est belle ; il me semble qu'on doit posséder tout le bonheur qu'on peut donner. La nature , si libérale de faveurs, aurait-elle été pour elle avare de félicité! On peut le supposer, mais on ne doit pas le croire. Amélie était donc heureuse ! Si elle ne l'est pas encore, il faut espérer que la Providence lui enverra son dernier présent : l'adversité serait une injustice.

Parée de tant d'avantages, héritière d'un beau nom et d'une grande fortune, les hommages , on le sent , devaient se presser sous ses pas , et ils n'avaient garde d'y manquer. Gracieuse avec tout le monde, on présumait qu'elle ne préférait personne. Cependant , parmi la foule de courtisans qui se multiphaient autour d'elle , on avait cru remarquer qu'elle n'était point insensible aux soins empressés de lord

Frédérik Annesley. Peut-être élait-ce vrai , mais ce serait fâcheux.

Lord Fiëdérik était, sans contredit, le plus mauvais sujet des trois royaumes, une ame de la Régence , qui s'était trompée de siècle et de pays. Prodigue jusqu'à la folie, et beau (si un homme peut l'être}, il aspirait à combiner ensemble l'élégance et l'infamie, la licence fleurie du sérail et l'âpreté dissolue de la taverne, à transporter l'indolence })arfumée de Sardanapale dans l'atelier de Machiavel. C'est être bien ambitieux.

« Moi, Lovelace! disait-il un jour avec colère à quelque maladroit flatteur, qui s'était permis de le comparer à cet interminable débauché. Je n'ai, Dieu merci, rien de commun avec ce roué bavard, qui passe quatorze volumes à vanter son habileté, pour ne rien imaginer de mieux que de griser sa maîtresse au quinzième, et vous avez le front de m'appeler ça un séducteur! Mon ami, si j'avais entrepris d'adorer Clarisse, je lui aurais fait la cour les bras croi-

ses, et je l'aurais réduite à m'ouvrir les siens. Voilà le vrai talent. Je l'aurais enivrée aussi, mais d'amour et de désirs ; je l'aurais grisée de mes regards; mais descendre à l'opium... ah! votre Lovelace n'y entend rien. Quand on n'a pas le temps , h la bonne heure ! on peut faire comme lui, tous les moyens sont bons. Mais lui, il avait des siècles à dépenser, et il les passe à écrire à Belford, qu'il prend pour un lourdaud, des lettres cent fois plus lourdes que les siennes, à tisser d'invisibles réseaux qui sont gros comme des montagnes. Fi ! je ne ressemble pas plus à Lovelace qu'au chevalier Grandisson. L'un me dégoûte du vice, et l'autre de la vertu. »

Il paraît évident que lord Frédérik visait au crime. Sans doute ; mais ce qu'il lui fallait , ce n'est pas le crime de grande route ou d'antichambre, c'est le forfait de bonne com pagnie^ le meurtre tiré à quatre épingles, qui n'assassine qu'en gants blancs, égorge l'honneur et respecte la vie. Il était de ces Desrues titrés, qui ont droitdecilé

dans nos salons, qu'on ne regarde pas comme des empoisonneurs , parce qu'ils ne mettent d'arsenic que dans leurs discours. Comme il joignait à ses mauvaises qualités celle d'avoir beaucoup d'esprit, Amélie eut le tort de l'écouter avec plus de plaisir qu'un imbécile. Il était trop fat pour ne pas croire que c'était de l'amour, et le monde trop bête ou trop méchant, pour n'être pas de son avis. La société est singulièrement organisée ! Avec son décorum collet-monté, elle est si corrompue, qu'elle ne croit à l'innocence que pour la sacrifier.

Loin de nous l'intention épique de passer en revue tous les adorateurs d'Amélie, et de faire, comme Homère, un dénombrement d'armée!

S'il a jamais dormi , le grand vieillard , c'est dans ces raomens-là, et nous n'aurions pas, à coup sûr, le talent de dormir comme lui. C'est un sommeil de dieu que le sien , un sommeil de dieu qui rêve de héros ; nous , nous ne pourrions rêver que de pairs d'Angleterre; ce n'est pas la même chose. Contentons-nous- de

ne signaler qu'un des rivaux de lord Frédérik. C'étail le jeune duc de Saint-James. Peu brillant de sa nature, il valait beaucoup mieux, pourtant, que ce moderne Rochester, mais il n'avait pas l'art de le montrer, et personne ne s'en doutait que lui : ce n'est pas assez quand on veut plaire. C'était de ces hommes profondément estimables, dont toutes les qualités sont en dedans et ne se font jour qu'avec peine, qui ne tirent leurs idées que du fond de leur ame , si bien qu'elles n'arrivent jamais à temps. Ils ont besoin d'être connus' pour être appréciés , d'être étudiés pour être aimés; c'est ce qui fait qu'on ne les aime jamais. Cela ne les empêche pas d'aimer autant que s'ils pouvaient l'être, et c'est ce qui arrivait au duc de Saint-James. Il était fort épris d'Amélie, qui s'en doutait peutêtre, mais qui ne s'en souciait pas. Il en était fort malheureux, et détestait cordialement lord Frédérik, qui tranchait de l'homme sûr de tout, quoiqu'il ne fût sûr que de lui.

Il n'est nullement nécessaire de se croire

aimé pouf être jaloux. La jalousie ne tient nullement aux promesses qu'on vous a faites et que vous croyez trompées. C'est un instinct personnel, un égoïsme en dehors, qui poursuit avec acharnement tout ce qui peut blesser l'égoïsme intérieur. Le plus souvent, c'est de l'espoir aigri et de l'ambition qui tourne. Nous avons peut-être donné ailleurs une autre définition de la jalousie, mais peu importe. Ou^ Ire qu'on n'est pas toujours du même avis, on peut assurer que les sentimens sont aussi variés que les individus. Il n'y a pas plus de cœurs que de visages identiques. De ce que vous êtes jaloux tout autrement que le duc de Saint-James, il ne s'ensuit pas que vous ne l'êtes ni l'un ni l'autre. Lui l'était à ce point, qu'il s'insultait de tous les hommages que recevait ou acceptait Amélie. On peut dire qu'il était injurié en permanence; mais tous ses ressentimens s'amassaient contre un seul ennemi, celui qu'il croyait le plus dangereux; c'est juste. 11 contenait sa haine presque aussi bien que son amour;

mais soit que l'une fui plus forte que l'autre, soit qu'on avoue plus couramment un sentiment qui n'a pas besoin d'être partagé pour exister, qu'une affection dont on rougit quand elle est rejet ée, soit que il doit y avoir quelque chose de très-ingénieux à dire sur les raisons qui permettent la franchise à la haine et imposent le silence à l'amour ; mais c'est trop difficile à rendre en ce moment : ce sera pour une autre occasion, si elle se présente. Ce qu'il est nécessaire de ne pas sous-entendre , c'est qu'entre les passions du duc de Saint-James, la balance cessa bientôt d'être égale , et que ce fut la haine qui éclata.

Si Ton eût dit à Amélie qu'une partie de sa destinée, son sort tout entier même, allait être joué à croix ou pile par deux hommes dont elle ne connaissait guère que les noms, elle eût ri de pitié peut-être à la face de l'horoscope. L'horoscope aurait pourtant dit vrai. Toute commune qu elle est, c'est une chose bien étrange que cette dépendance inévitable et mystérieuse où Ton est

incessammenl du tiers et du quart : les peuples et les rois 11 y a là de quoi réfléchir un siècle; mais rassurez-vous, nous n'y réfléchissons pas une seconde. Il vaut mieux dire que l'indiscrétion du duc de Saint-James ne fit que stimuler la fatuité de lord Frédérik. Quand on se voit soulever la haine, on a bien de la peine à ne pas s'avouer qu'on la mérite. On se sert de l'inimitié d'un rival pour se prouver l'amour qu'on inspire. C'est un écho brutal, mais prophétique , d'une déclaration plus douce , qu'on s'adresse toujours, quand on a l'orgueil de l'espérer. Les amans malheureux sont de grands maladroits; ils bourrent leur pistolet du bonheur qu'ils redoutent, et le tirent à bout portant. Un jour qu'Amélie avait accueilli assez froidement la tendresse voilée et les demiaveux de son ducal admirateur, il crut remarquer qu'elle était moins inattentive aux cajoleries de lord Frédérik. S'il n'eût eu, dans sa colère, un reste aristocratique de flegme et de sang-froid, il aurait tué devant elle celui qu'il

croyait son amant. Il n'y a rien de si terrible que les gens qui n'ont pas, comme on dit, la parole en main; leurs épigrammes sont des coups de poignard ou des coups de poing , ce qui revient au même.

Tout ce que put faire la patience de sa seigneurie fut d'attendre quelques minutes l'occasion d'insulter publiquement celui dont la vie le gênait. Un quart d'heure après , tous deux se trouvaient à la même table de jeu , et le duc de Saint-James , qui tirait ses discours de moins loin qu'à l'ordinaire, parce que l'irritation lui mettait l'ame plus près des lèvres, insinua bienlot, par uti sarcasme assez peu elliptique, et d'une rudesse fort peu patricienne , que les succès de lord Frédérik n étaient pas plus réguliers que ses mœurs.

— Duc , lui dit enfin le jeune fou , vous en voulez plus à ma vie qu'à mon honneur ; avouezle tout haut , car personne ne vous croit quand vous m'accusez de déloyauté : vous ne le croyez pas vous-même. Tricher en amour , passe ; on

enrichit sa répalation de celles qu'on ruine ; mais tricher au jeu! En vérité, j'ai trop de fortune pour l'essayer , el trop d'orgueil pour vous voler, Mylord,

— Vous avez des vertus , Monsieur, dont je n'ai jamais douté, pas plus que de votre courage.

— Je vous le disais bien que vous en vouliez à ma vie. Que diable ne le disiez vous tout de suite ! dit-il en riant de toutes ses forces. Ne pouvez-vous me faire une querelle d'Allemand, sans passer par la Chine ? Au reste, soyez tranquille , je tiens trop à l'existence pour me refuser le plaisir de la risquer : c'est le danger de la perdre qui en fait tout le prix. Vous voulez que je vous demande lalson de vos outrages; eh bien! vous serez content. Je ne recule pas plus devant un fou que devant une folie.

— A demain donc !

— Demain ! Vous allez trop vite ; et mon^ testament ? Vous n'auriez qu'à me tuer : je ne

veux pas mourir sans précaution. Je veux m'arranger de manière , au contraire, à vous laisser un souvenir... durable. Sérieusement j'ai une affaire à régler plus importante que la vôtre. Demain je ne suis pas votre homme; mais aprèsdemain, M. le duc , je suis tout à votre service, quoique je ne sois pas du tout votre serviteur.

Il salua légèrement son adversaire de la main, ets'éloigna sans plus d'émotion que s'il se fût agi d'un bal ou d'un pari de quelques guinées. Sa lêle n'en valait peut-être pas une ; mais ce qui ne vaut rien n'est pas souvent ce qu'on f)aie le moins, et le duc de Saint-James aurait donné des millions pour l'abattre. Il est bon d'ajouter, pour justifier le fanatisme d'animosité du noble pair , que lord Frédérik Annesley passait dans le monde pour avoir séduit sa sœur, qui en était morte de chagrin : ce n'était pas certain , mais c'était probable.

— Encore un jour , dit-il entre ses dents ; c'est quelque crime de plus que tu vas faire ! Mais queje sois bâtard, si ce n'est pas le dernier.

Il y a un beau mol et un beau mouvement dans la Delphine de madame de Staël , qui ne s'en fait faute. C'est au moment où M. de Sebellane, pâle de colère , voit sortir M. d'Ervins et s'écrie d'une voix concentrée : « Vous voyez bien cet homme ! — il est mort ! » Il y a , dans ce peu de paroles, une certitude , une sûreté de calcul , une conscience de la destinée , qui épouvantent : on dirait que la mort vient de lui parler tout bas à l'oreille. On pouvait deviner à l'accent du duc de Saint-James qu'il était aussi dans la confidence de l'avenir.

Le sort lui tint parole : lord Frédérik fut tué.

Quoique lord Frédérik tînt une place distinguée dans la société , que son esprit lui attirât presque autant de courtisans que ses richesses , quoiqu'il eût mis le vice à la mode et le crime en crédit , son absence ne fit pas vide , et son oraison funèbre fut courte : il n'a que ce

qu'il mérite. Singulière destinée que celle de ces réputations qui n'ont pas l'estime pour base! C'est le bruit du scandale qui les entretient, et la réaction est bien prompte , quand le criminel ne peut plus l'être. Le matin du combat , vous auriez trouvé dans Londres mille personnes de haut rang pour assurer que lord Annesley était l'homme le plus séduisant qui eut jamais paru dansun salon anglais : vous n'auriez pas trouvé, le soir, un seul de ces flatteurs. Le duc de Saint- James était un héros ; son laconisme involontaire , dont on se moquait sans cesse , était du génie concentré. Quel sang-froid dans sa conduite ! quelle justesse dans son coup-d'œil ! Lord Frédérik n'était qu'un bravache, vernissé de sottise , qui ne pouvait pas plus résister à l'examen qu'à un coup d'épée. Il fut si vile oublié , qu'on eut à peine le temps d'en médire.

La seule observation un peu prolongée que souleva cet événement, fut la question de savoir si Amélie avait aimé et regrettait lord Frédérik. Ce n'était pas pour relever l'éclaldu mort, qu'on

agitait ce problème : on ne voulait que ternir une existence qui en éclipsait d'autres. Telle que nous l'avons peinte , on ne peut guère soupçonner que miss Alton se fût laissée éblouir aux faux brillans de ce jeune libertin. Il y avait sans doute peu de sympathie entre ces deux cœurs, en admettant que lord Frédérik en eût un ; mais l'amour fait des choix si étranges , qu'on ne peut s'étonner de rien. Les roués d'ailleurs ont un immense avantage sur nous autres gens paisibles el casaniers , qui sommes, comme nos pères , d'unefidélitéimmobileet inamovible. Commeon ne sait jamais par quels moyens les saisir, on cherche toujours à les captiver. Le grand secret d'être aimé est d'occuper sans cesse, et on n'occupe guère quand on fait invariablement hi même chose. Pourquoi les belles maîtresses de nos chevaliers errans passent-elles pour des étoiles fixes dans leciel changeant de l'amour? Ce n'est certes pas que leurs preux amis leur aient donné l'exemple de l'immuabilité ; mais leur vie vagabonde était un perpétue! sujet d'inquiétude ; ne sachant

jamais où ils étaient, l'imagination pouvait toujours douter d'eux et de leur cœur. En général, la sécurité lue les passions : c'est la crainte qui les entretient. Il y a encore bien d'autres raisons qui font préférer les Don Juan aux paladins de la constance : c'est d'abord, il faut bien le dire, qu'ils sont plus aimables que nous, et ensuite qu'on les suppose plus aimés qu'ils ne le sont- Leur amabilité ressemble un peu à ces pièges emmiellés qu'on tend aux mouches ; elles commencent par bourdonner en foule autour d'eux, sans s'y laisser prendre, puis quand il y en a une de prise, il yen a bientôt vingt. Le monde avec cela n'est pas très-habile observateur , il traite facilement un caprice d'affection , et l'homme qui a ou qui a eu dix maîtresses passe pour être dix fois plus digne d'en avoir douze, qu'un homme qui n'en a pas , qui en attend ou qui en cherche; c'est ce qui fait qu'il trouve la onzième avant que nous ayons conquis la première. C'est pourquoi il serait très possible que lady Amélie Alton ait eu de l'attachement pour lord Frédérik

Annesley , qui ne le méritait pas, mais qui avait l'air de le mériter.

Que cette affection fût ou ne fût pas réelle , il est malheureusement certain qu'on put la soupçonner. Personne ne mit en cloute qu'elle n'eût été la première cause du duel , et si elle n'en regretta pas la victime, le plus indulgent de ses ennemis aurait pu croire le contraire. La mort de lord Frédérik servit, pour ainsi dire , dans le monde de date à sa tristesse ; on finit même par l'exagérer, pour exagérer son amour. On la plaignit d'autant plus qu'elle ne demandait nullement à l'être. Une fois en train de médire, le monde pousse aisément jusqu'à la calomnie. Ou réveilla les qualités du mort , pour en conclure un crime -, on vit une faute derrière des pleurs qu'on ne voyait pas couler, et quelques personne prirent si chaudement la défense d'Amélie, qu'on la crut définitivement coupable. Quand elle s'y met, je ne connais rien de plus venimeux que la charité.

Parmi ceux qui s'acharnèrent le plus à la

justifier d'une erreur plus que problématique, on distingua surtout le zèle de madame de Cerizy, que l'éaiigration venait de ramener en Angleterre. A force de vanter les vertus de sa jeune amie, elle fit douter de leur existence. Rien n'est plus impitoyable que certains éloges: on les prend toujours pour des oraisons funèbres. Grâce à l'activité de cette infatigable plaideuse, qui, en cas de disette, eut improvisé des calomnies pour avoir l'honneur de les détruire, il s'en fallut bien peu qu'Amélie ne partageât sa réputation. Mille chuchottemens perfides circulèrent contre elle. Elle n'avait pas assez d'expérience pour ne pas s'en affliger et leur opposer un sourire. Elle s'en affligea, et c'est une chose fatale, pour une jeune femme, que de paraître sensible à ces misérables attaques. Le monde, qui se moque de vos chagrins, est toujours disposé à soutenir que vous avez de bonnes raisons pour les avoir. Il prend avantage de vos sollicitudes pour établir qu'il a frappé juste. Il prend les larmes, qu'il vous suppose

pour le sang de vos blessures. Il se trouva des milliers de femmes , el autant d'hommes peutêtre, qui auraient juré devant Dieu qu'Amélie avait été la maîtresse de lord Frédérik. Excuse d'un côté, fatuité de l'autre. Méfiez-vous d'une femme qui n'a pas foi dans son sexe. Les faiblesses des autres leur servent de voile ou de fichu. N'ayez pas plus de confiance dans un homme qui se vante de ne pas croire à la vertu des femmes. Cela veut toujours dire qu'elles ne lui résistent pas. Qu'on en pense du mal! bien ; mais il ne faut pas le dire. Le mal qu'on dit est aux dépens de celui qu'on fait.

Amélie, plus sérieuse, n'en devint que plus belle ; et peu découragés par des attaques qu'ils croyaient suscitées par l'envie , de nombreux rivaux continuèrent à se disputer sa main. Il y

a plus d'hommes généreux qu'on ne pense

quand l'offensée est riche. On en voit aussi quelques-uns, qui font métier de n'avoir pas de préjugés, quiépouseraientunecourtisane, qu'ils n'aimeraient pas, uniquement pour prouver,

(chose peu nécessaire), qu'ils sontcapables d'une sottise. Il s'en rencontre aussi qui ont une bienveillance si orgueilleuse , qu'ils étendent sur toutes les fautes leur nom comme un bouclier. Lesquels aspiraient à l'hymen d'Amélie? Les trois espèces peut-être, mais aucun ne réussit. La société , qui s'étonne de tout ce qui n'a rien d'étonnant , trouva fort extraordinaire qu'une femme ne sût pas choisir un époux qui lui convînt dans une cinquantaine de fats qui lui déplaisaient. Il s'ensuivit un redoublement de crédulité.

Tant d'injurieuses tracasseries altérèrent tellement l'humeur et la santé d'Amélie, qu'un événement qui aurait dû la combler de joie la trouva insensible. Ce n'était rien moins que la nouvelle du retour de Lionel, qui, comme on le voit, n'avait pas été tué; tous ceux qui reviennent ne sont pas des revenans. Il n'avait été que dangereusement blessé et pris par les Hollandais. Rétabli de ses blessures, il avait ob-

lenu sa liberté sur parole, et il devait arriver sous peu en Angleterre.

Personne n'avait été plus tendrement attaché à Lionel qu'Amélie: mais la nouvelle de sa mort semblait avoir tari celte source d'affection. Il se peut qu'on n'aime plus de la même manière un être qui ne vit plus que dans nos souvenirs. Une fois consacré par la mort, il se peut qu'on n'ait plus pour lui de ces sentimens que l'on accorde à la vie. On a épuisé à le pleurer toutes les forces qu'on avait pour l'aimer; il n'en reste plus pour bénir son retour. Je ne sais si toutes ces raisons furent celles d'Amélie, mais elle fut ou parut indifférente à cette espèce de résurrection , qui eut cependant une grande influence sur l'opinion du monde. On ne calomnie souvent que par désœuvrement, par soif de distraction : on aime tout autant médire. A peine fut-on informé du retour inattendu de sir Lionel d'Arquenay, que chacun fut si surpris de ses doutes sur la vertu de lady Amélie, que personne ne fut certain de

les avoir eus. On ne trouva rien de plus natu^ rel que ces refus qui avaient semblé si étran-' ges et si accusateurs. Il était évident que lady Alton destinait la main de sa fille à son fils adoptif. On assura même qu'ils étaient fiancés dès Tenfance. On laissa retomber lord Frederick dans le tombeau d'où on l'avait tiré pour lui attribuer un crime de plus , et on se vengea de n'avoir rien prévu sur plusieurs points, en exagérant sa prévoyance sur beaucoup d'autres.

Les choses en étaient là quand le Morning- Chionicle annonça que sir Lionel venait de débarquer à Douvres.

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Quand on apprend le retour d'un ami qu'on a perdu de vue depuis long-temps , qui s'est mêlé loin de nous à de grands événeraens , qui s'est acquis une haute réputation par la part qu'il y a prise, il est assez ordinaire de se figurer les changemensdonton doit être le témoin.

On rassemble tous ses traits au fond du souvenir, pour'inieux saisir les modifications qu'ont dû y imprimer les ans , l'action et la pensée. Ou se fait souvent ainsi l'homme qu'on ne doit pas voir ; car il arrive souvent qu'on le retrouve à peu près lel qu'il est parti. Quant à Lionel, il eût déconcerté Timagination la plus active, la plus subtile prévoyance; il n'avait guère conservé de son ancien lui-même que la coupe de ses traits et son regard de lion : du reste , sa physionomie était aussi changée que son caractère. Nous l'avons vu, il y a huit ans, ardent et passionné, gai , ironique ou morose , trahissant sur son visage le secret de ses moindres pensées, rembrunissant son langage de toutes les ombres de son cœur , ou le colorant de toutes les teintes de l'espérance; nous le retrouvons maintenant maître absolu de lui, impassible comme la destinée. Personne, à le voir, n'eût deviné qu'il y avait des momens où ses artères battaient plus vite qu'il ne voulait. L'émotion pouvait bien encore se réfléchir sur le pâle rai-

roir de son fronl; mais on jugeait en même temps de la réaction intérieure qui subjuguait ce premier mouvement. Aucun symptôme de malaise n'apparaissait dans ses discours sur les sujets les plus scabreux pom' lui ; il parlait des passions non point comme ces cœurs , ossiûés par l'âge , qui raillent ce qu'ils ne peuvent plus sentir , pour faire croire qu'ils l'ont senti , qui narguent la douleur sous leur cuirasse de vieillesse, mais en homme qui sait plaindre les maux qu'il a soufferts, en sage qui l'est assez pour croire qu'il peut se tromper encore. Il était impossible de lui arracher une marque de colère et d'impatience; si quelque tempête venait encore à s'élever dans son ame , aucun écho ne l'annonçait : il était orageux de sang-froid. Il avait su marier l élégance à la sévérité du stoïcisme. Ses amis le comparaient au château de glace élevé par Catherine : des milliers de flambeaux brillaient dans l'intérieur , et ses froids obusiers lançaient des bombes enflammées. J'aime mieux cette comparaison-là que celle du volcan des

Coî dilières , brûlant sous sa robe de neige , niveus et ardens. Un volcan gelé, c'est beau ; mais je préfère le palais de la Neva : on y sent la main de l'homme , et Lionel avait beaucoup travaillé pour bâtir son hiver extérieur.

Dans nos dissertations sur l'absence , nous avons énoncé qu'au lieu de les détruire, elle retrempait les passions fortes. Nous sommes encore de cet avis ; mais cet axiome a le défaut de beaucoup d'autres , celui de n'être vrai que sur un point. Quand une séparation est involontaire , quand elle surprend la passion dans la plénitude de sa croissance, à une époque où rien n'en a encore blessé la force, obscurci la pureté , il est certain que l'absence l'exaspère au heu de la guérir. Il n'en est plus ainsi, quand on s'exile par sentence de la raison , quand la rupture a précédé le bannissement , quand on fuit son amour pour le déraciner ; la fuite alors est une première victoire que la méditation achève. La méditation peut durer long-temps , mais c'est une arme sûre ; elle tue l'amant, quand elle ne

lue pas l'amour : c'est toujours une guérison. Lionel avait combattu avec acharnement , et il était reste victorieux ; il était rentré dans son intelligence et dans sa liberté, comme un monarque, qui a disputé pied k pied les chemins de sa capitale , et exterminé l'envahisseur. Mais , comme un roi sage , qui craint après le triomphe le danger de nouvelles batailles , il s'était prémuni contre de nouveaux assauts , il avait fortifié son asile intérieur , et élevé des redoutes sur toutes les avenues de son ame ; il était assez difficile d'y pénétrer , pour qu'il pût le croire impossible.

Lionel avait trente-trois ans : c'est l'âge critique de la destinée. Il est rare qu'à cette époque il ne s'opère pas , chez certains êtres , une révolution définitive, qui les fixe à jamais dans le bonheur ou dans l'adversité. Ce n'est peut-être pas très-consolant pour ceux qui éprouvent un grand malheur dans cette année climatérique de l'arae; mais que voulez-vous? on ne fait pas plus le destin qu'on ne le fuit ;

l'homme ne peut qu'obéir. Qu'il se résigne... s'il est né pour se résigner.

Il n'y a qu'un pas de Douvres à Londres, et le trajet né dure pas autant qu'une de nos réflexions. Nous n'avions pas fini la dernière que Lionel était arrivé , et il n'y avait pas une heure qu'il l'était, qu'il s'informait chez lord Alton du moment où il pourrait le voir. Mylord était absent : on ne savait pas quand rentrerait mylady. li hésitait à demander si lady Amélie était visible , quand un vieux valet de chambre le reconnut, et l'introduisit au parloir sans l'annoncer.

Assise dans l'embiasure d'une fenêtre, Amélie élait seule et lisait. Elle ne le vit pas entrer : il s'approcha doucement , non pas qu'il voulût la surprendre, mais, quelque empire qu'on puisse exercer sur ses traits , cela n'empêche pas les genoux de trembler , et il était assez ému pour marcher d'un pas un peu moins assuré que de coutume.

— Ma sœur, dit-il d'un ton si bas, qu'il fallait

songer à lui ou ne songer à rien poui" Tentendre.

Amélie se reloura, en poussant un faible cri,

--- Toi , Lionel !

Elle se leva ; mais se rasseyant presque aussitôt, et comme honteuse de l'émotion qu'elle avait montrée :

— C'est vous , Lionel? Oh ! vous venez bien tard!

Il semblait qu'ils se fussent quittés la veille. Elle prononça ce peu de mots d'un ton de voix si singulier, que Lionel ne sut d'abord comment les expliquer : ils pouvaient être également dictés par l'indifférence ou l'affection. Voulait-elle dire que son souvenir lui était si continuellement présent qu elle croyait presque l'avoir vu le matin? Signifiaient-ils qu'elle s'était à peine aperçue de son absence? Le reste de l'entrevue put l'aider à en interpréter le commencement. L'accueil d'Amélie fut gracieux , mais glacial ; cçla se concilie quelquefois fort bien.

Si Lionel avait appris du malheur à se vernir d'une froideur indéchidrable, on aurait pu croire qu'Amélie s'était instruite h la même école, avait pris les leçons du même maître. 11 y avait cependant cette différence entre elle et lui, que l'habitude de se contraindre étant devenue chez lui la nature, il n'avait plus d'eflorts à faire pour cacher ses impressions , tandis qu'elle, on sentait qu'elle étudiait encore , et se donnait, pour attacher son masque, à peu près autant de mal que pour le composer. Elle n'avait pas d'affectation , mais elle manquait d'abandon ; son amitié semblait s'être mise en parure de politesse , et être un peu gênée dans sa toilette.

Quoi que fît Lionel , en ne paraissant pas le remarquer , pour dissiper ce nuage de raideur et d'apprêt, qui empesait légèrement la conversation , il n'y réussit pas. Amélie répondait avec douceur à ses questions , l'interrogeait avec intérêt sur ses voyages , sur ses campagnes ; mais elle ne cessa pas un instant de regarder une bro-

derie qui avait remplacé son livre. Il n'y a pas de chose aussi insipide , dans ce monde où il y en a tant , que de se voir traiter par une femme qu'on aime plus mal qu'un chiffon qu'elle couve exclusivement deses regards et de son attention. J\] ais ce ne serait guère la peine d'avoirété dix ans dans l'Inde à braver la guerreet les tempêtes, s'il fallait, au retour, sefroisser de ces misères. Aussi personne, avoir l'aisance d'esprit et de maintien que conservait Lionel , n'eût deviné qu'il était blessé de tant de froideur. Ce fut pour lui sans doute un sentiment pénible que de se voir reçu avec une indifférence qu'il ne partageait pas ; mais son visage n'en réfléchit pas même une I race imperceptible ; sa pensée n'en était pas moins souple , moins pure dans ses formes , moins dégagée dans sa marche. Il avait vu des fakirs, étendus sur des pointes de fer, s'y retourner en causant, avec une tranquillité aussi facile que s'ils eussent été couchés dans du coton ; il avait vu des guerriers du Pégu se laisser manger par des tigres tout un coté de la figure, tandis

que lautre immobile n'offrait pas , par la moindre contraction, le plus léger indice de douleur. Ce sont là des leçons de patience qu'on n'oublie pas, et , quelque merveilleuse que fût la sienne, il faut convenir qu'elle n'était pas encore de taille à lutter contre ces tours de force d'abnégation et de philosophie.

Amélie ne s'occupa probablement pas beaucoup de réfléchir sur l'impassibilité de son frère , qu'elle avait connu si irritable ; mais si elle y songea, elle dut être surprise, ou de l'empire qu'il avait sur lui, ou du peu de pouvoir qu'elle possédait.

Lionel avait besoin d'être dédommagé d'un accueil si mesuré par celui de lady Alton. 11 méritait de l'être, et il le fut. Jamais fils, affranchi de l'absence , ne fut reçu par une mère avec plus d'enthousiasme de maternité. « La neige de son stoïcisme se fondit sous cette chaleur d'affection. » Ses joues bronzées se couvrirent de larmes, et lord Alton, qui n'était

plus ambassadeur, pleura comme s'il ne l'eût jamais été.

— Amélie , dit lady Alton , l'avez-vous reconnu de suite?

— Oui, ma mère, à sa voix.

— Et vous, Lionel, avez-vous reconnu Amélie?

— Les yeux peuvent se tromper, mais on reconnaît de l'ame. Je l'ai appelée si long-temps ma sœur

— Et c'est un nom que vous ne lui reprendrez pas, dit lord Alton, car vous serez toujours mon fils.

Ne fût-ce que par politesse, Amélie se crut obligée d'ajouter un mot , mais sa politesse parla si bas que personne ne l'entendit.

—Lionel, dit lady Alton, avez-vous quelques affaires , qui vous retiennent a Londres?

— Aucune, Dieu merci, que le soin de vous voir.

— Tant mieux , car nous parlons demain pour l'abbaye, et vous serez des nôtres.

S'il eut attendu, pour accepter, qu'Amélie len pressât, Lionel aurait refusé ; mais il n'était plus homme à se blesser d'une insouciance. Il accepta avec autant d'empressement que s'il eût su que madame de Cerizy fût à Londres. Ce n'est pas qu'il redoutât beaucoup le hasard d'une rencontre, mais on n'aime pas à regarder comme rien celle qui, pendant long-temps, fut tout dans notre vie. Il y a quelque chose d'amer dans cette instabilité des affections. Si elle ne fait pas honte du passé, elle fait peur de l'avenir.

Lionel ne se fît pas prier pour passer le reste du jour dans sa famille, et il sut la rendre reconnaissante du plaisir qu'il recevait. S'il ne put parvenir un instant à soulever la froideur fixe d'Amélie , il n'en fut pas moins aussi rempli d'égards et d'affectueuse attention , que si on l'en eût remercié d'un geste ou d'un regard. Il était si difficile d'arriver jusqu'aux retranchemens intérieurs de son ame, qu'il était, on peut le dire, d'une amabih'té inexpugnable.

Les riches oiu toujours beaucoup d^amis, surlour (juand ils s'en vonl, et lord Alton aurait pu s'étonner, s'il eût voulu, du nombre incroyable de personnes qui seraient désolées le lendemain de son départ pour la campagne. 11 y eut foule, ce soir-là, dans les salons autrefois diplomatiques dunoble pair, soit pour prendre congé de lui, soit par curiosité. Si Lionel était pour quelque chose dans cet empressement d'adieux, il ne désappointa personne , en économisant son esprit. Tout le monde fut frappé de sa supériorité. Amélie n'eut pas l'air d'y faire attention, mais elle en avait trop elle-même, pour ne pas remarquer l'abondance d'idées (ju'il jetait dans la circulation avec l'aisance et la profusion de la richesse. Il avait vu tant de choses, et les avait si bien vues, qu'on ne se lassait point de l'interroger, d'aulant qu'il ne se lassait pas de répondre. L'approbation, s'il y était sensible, dut le récompenser de la fatigue de n'en pas montrer.

Il y a des gens, dans le monde, qui sont tellement avides desavoir, qu'ils ne perdent jamais

une occasion de prouver leur ignorance. De ce nombre était lord Goose , qui n'attendait pas que Lionel eût répondu à une question , pour lui en faire une autre. Il lui en adressa beaucoup d'inutiles, mais quelques-unes amenèrent des récits pleins d'intérêt. Au milieu d'une de ces anecdotes, qui excitaient l'attention générale, on annonça M. de Montévron et madame la comtesse de Cerizy. Lady Alton et Amélie ellemême ne purent s'empêcher de jeter les yeux sur Lionel, mais elles ne distinguèrent sur son visage aucune trace d'embarras, à peine une légère teinte d'étonnement. Il salua son ancienne maîtresse avec une liberté de contenance et d'esprit qui la déconcerta ; et il poursuivit son récit un instant suspendu avec autant de netteté qu'il l'avait commencé, ayant soin seulement, pour ses nouveaux auditeurs, de laisser tomber plus lentement ses paroles. Le général Montévron, qui le comprit à peu près, fut enchanté de le revoir, et il lui dit presque immédiatement en français : — Ce que vous venez de raconter

AH

tne rappelle ce qui se passa à la bataille de Fontenoy. Je me trouvais avec deux régimens de

cavalerie sur l'aile gauche de l'ennemi —

IVJalgré tout son sang-froid, Lionel ne put se défendre de regarder Amélie, qui, malgré son sérieux, ne put retenir un sourire. Ce fut le seul moment où elle eut l'air de le comprendre. Notre général indien fut aussi gracieux avec madame de Cerizy qu'avec toutes les femmes, gracieux sans cérémonies, curieux sans indiscrétion. Ses yeux semblaient charmés de revoir une ancienne amie, mais n'indiquaient nullement que le cœur fût de moitié dans ces civilités. Si madame de Cerizy avait eu des torts, une seule personne avait l'air de s'en souvenir, et ce n'était pas lui. Elle sentait qu'il était libre, et sa beauté s'en offensait. Cette liberté lui disait à chaque mot : Marguerite , vous avez dix ans de plus. C'est gênant pour une femme : et sa visite d'adieu fut aussi courte que son plaisir. Lionel lui donna la main jusqu'à sa voiture.

— Nous nous reverrons, j'espère, à voire re-lour, lui dit-elle.

Il s'inclina sans répond re, et il estfoit douteux quelle prit ce remerciment pour une promesse.

— Je ne savais pas, dit-il en rentrant à lady Alton, que madame de Cerizy était à Londres, vous ne m'en aviez rien dit.

— Nous la voyons très-rarement, et

— Elle est toujours la même , toujours belle et riante, comme à vingt ans.

Il continua quelques secondes sur le même ton, et il parla ou laissa parler d'autre chose.

— Savez-vous qu'elle est veuve? lui demanda lord Alton.

— Non : mais j'aurais pu le présumer. J'ai eu, il y a quelques années, occasion de rencontrer son mari à Madras. Il ne luttait qu'avec peine contre les dangers dutilimat.

— Etait- il bien? demanda Amélie, qui s'en souciait sûrement fort peu, mais qui crut convenable de dire un mot pour faire croire qu'elle écoutait.

— M. de Cerizy'. C'était un homme insigni-

fiant SOUS lous les rapports. S il était aimable en bonne santé, il devait être bien malade à l'époque où je l'ai connu. Il n'avait plus de vivant que la vanité. Je n'ai jamais vu de conversation plus abondante en ducs et en marquis que la sienne. Il ne disait pas un mot sans l'accompagner d'un comte ou tout au moins d'un baron ; jamais de chevaliers ! Il crachait des grands seigneurs comme cette pauvre fille des contes de fées, qui ne pouvait pas parler sans cracher des grenouilles. A l'entendre, il était le parent éloigné de toutes les grandes familles de la terre. Je crois que l'éloignement était plus certain que la parenté : mais c'est égal. Il eut dégoûté un Montmorency de sa noblesse, et fait un démagogue du Grand-Turc. Il sera mort de quelque roi rentré.

— Je vois, Lionel, dit lady Alton en souriant , que vous n'avez pas beaucoup changé : vous êtes toujours d'une charité

— Impitoyable, ajouta froidement Amélie.

— Peut-être, reprit Lionel, mais êtes-vous

sûre, Amélie, d'en avoir en ce moment plus que moi,

— Je ne sais pas.

Les entreliens les plus brillans n'empêchent pas les soirées de finir et le sommeil d'arriver. C'est par là que se termina cette première journée du retour de Lionel, où il avait revu, presque à la fois, tout ce qu'il aimait et ce qu'il avait aimé. Chacun se quitta pour se retrouver au point du jour. Dieu leur accorde à tous les songes qu'ils espèrent !

Avant de partager ces rêves, il y a cependant une douloureuse réflexion à faire sur la conduite si simple de Lionel avec madame de Cerizy. N'est-ce pas un spectacle affligeant pour l'humanité que de voir ainsi pétrifiée une ame qu'on a vu déborder d'émotions chaudes et généreuses? Sans doute il devait être heureux d'une «uérison qui lui avait tant coûté; mais, à tout prendre, il dut y avoir quelque chose de bien

amer pour lui à se sentir le cœur sec et froid près d'une femme qui en avait fait tressaillir toutes les fibres. Ce serait si triste pour un cadavre d'avoir la conscience de son enterrement ! Il y a une admirable peinture dans Lucain , celle d'une ombre que la magie veut ramener dans sa prison de chair, et qui recule devant son corps, qui refuse la vie. Ne ferait-on pas un tableau aussi terrible en représentant le contraire, un mort furieux de son immobilité , qui verrait passer son ame, sans pouvoir la ressaisir? Pour peu que l'on voulût s'en donner la peine, on pourrait très-bien accorder ces pensées avec la situation morale de Lionel, mais ce ceraittrop long". Sed jam ciincla silent^ mutesco.

Le soir, quand la pensée n'est plus distraite par la lumière , et perd avec le jour la faculté de s'égarer sous un vaste horizon, quand la nuit, effaçant les objets qui l'attirent , la force à se replier de l'extérieur sur elle-même, quel est l'homme encor jeune, qui s'endort sans

consulter le passé, sans interroger le sort? Parmi ceux qui réfléchissent , quand d'irréparables malheurs ne leur ont point fait un enfer de leur mémoire ou un désert de l'avenir , il y en a bien peu qui ne reconstruisent quelques rêves , qui n'édifient quelque espérance. Lionel eut le temps de relire toute sa vie, et d'en prévoir, d'en arranger le dénouement; car il ne dormit pas. Le sommeil fuit les cœurs agités ; la joie lui fait souvent peur comme la douleur : heureusement qu'on n'a pas besoin de dormir pour rêver. Marguerite eut sans doute sa part dans les songes de Lionel ; mais l'image passa devant lui comme une ombre : il ne la retint pas. Il est vrai qu'elle était toujours belle , que l'âge semblait avoir glissé sur son front , sans oser le toucher; mais il y pensa peu, car il savait le secret de celte beauté. C'est l'ame qui dévaste, beaucoup plus que les ans, et Marguerite , à ce compte, pouvait vivre long-temps sans vieillir; les glaces de son cœur avaient préservé ses traits des ravages du temps , comme les neiges du

Sailli-Bernard sauvent le corps des voyageurs des dégradations de la mort. Si Lionel s'arrêta un moment devant le phénomène, ce ne fut pas pour l'admirer. Deux êtres seuls eurent le privilège d'absorber ses rêveries : c'étaient lady Alton et Amélie. Malgré de constans efforts pour voiler sa tristesse , et à travers sa joie de retrouver un fils , lady Alton portait sur son visage la trace d'un profond chagrin : il fallait être son mari pour ne pas s'en apercevoir. Souffrait-elle poursafdlc, ou sa fille pour elle? Amélie , elle , ne prenait pas tant de soins pour cacher sa mélancolie ; le découragement semblait s'être emparé de cette ame adolescente, et faire désormais partie de sa nature. « Sa mère , pensa Lionel , n'a que le reflet de sa détresse. Il n'en est qu'une seule , à l'entrée de la vie, qui puisse faire ainsi l'effet de l'expérience , qui puisse ainsi changer celle que j'ai vue si douce , si affectueuse et si gaie. Elle doit bien souffrir, puisqu'elle ne veut plus m'aimer , puisqu'elle n'est point heureuse de me revoir. » Lionel ,

qui iravait plus de prétention personnelle au bonheur, mais qui ne renonçait pas si facilement à l'espérer pour les autres, résolut de se consacrer à celui d'Amélie, et de rendre ainsi à sa mère le repos qu'elle n'avait plus. Quand on n'a de cheveux blancs que par métaphore, il est sans doute téméraire de se croire assez désabusé des passions pour entreprendre de les guérir ou de les éclairer. Les contagions que Ton brave n'en sont pas moins à craindre; mais Lionel était sûr de lui. 11 ne songea pas un instant qu'il pouvait compromettre sa tranquillité, en ramenant la paix dans le cœur d'Amélie. Il se promit d'en chercher les moyens avec assez de zèle pour les découvrir: et le jour l'entendit renouveler ces sermcns de la nuit. Une heure plus tard, et Lionel prolongeait, auprès de sa sœur, les rêves d'avenir qu'il faisait pour elle.

Ceux (}ui n'ont pas toujours voyagé seuls connaissent le danger de voyager deux. La voiture établit, enroulant, une sorte de familiarité , qui peut durer encore quand elle s'arrête-,

il règne dans les idées une demi-confusion qui réagit sur le cœur. Cette rapidité uniforme, qui emporte deux êtres, indépendamment de leur volonté , communique à leurs esprits une impulsion commune , qui les rapproche. Les âmes apparentées se touchent, se mêlent, pour ainsi dire, dans le mouvement qui entraîne le corps. Voyager quelques jours près d'une femme qu'on n'aime pas, mais qui mérite de l'être , c'est déjà dangereux , quand on en aime une autre; jugez du péril, quand on est libre 1 Pour moi , je n'oserais jamais le tenter : il est si facile d'imaginer qu'on pourra traverser la vie, comme l'espace , ensemble : et il est si pénible de se désabuser!

Qu'on nous permette de rassurer ici ceux qui trembleraient pour Lionel ; il ne courait aucun risque. Il n'était nullement disposé à devenir amoureux : il ne le devint pas. Il y avait en" lui deux causes de sécurité, qui, bonnes ou mauvaises , n'en étaient pas moins d'excellens préservatifs : la première, c'était la certitudeassez

peu juslifiée peut-cire , mais réelle , que ne pouvant plus rien sentir , il ne pouvait plus rien inspirer. Ce qui nous rend surtout malheureux , c'est que nous espérons toujours neplusl'èlre, et que nous évoquons sans cesse des fantômes qui nous trompent ; mais une fois qu'on s'est assis et casé dans son infortune, quand on s'est bien démontré que l'espoir est une chimère, et que la paix consiste à ne pas chercher ce qu'on ne croit pas fait pour soi , le bonheur , rien ne peut plus déranger le cœur de sa neutralité. Le second bouclier de Lionel , c'était la conviction, bien ou mal fondée, que le cœur d'Amélie n'était pas libre. C'est un puissant antidote de l'amour, qui voudrait naître, que celui qu'on soupçonne, et Lionel faisait plus que soupçonner, il était persuadé. Il y a, dans la passion connue d'une femme , quelque chose qui nous garantit de ses séductions : à l'abri de nos atteintes, elle nous protège à son insu contre les siennes. Lionel ne craignait donc rien ; mais

ce n'esl pas une raison pour qu'il ne fût pas à craindre.

Dirons-nous qu'Amélie n'avait, comme lui, rien à redouter de l'intimité du voyage? Eprouvait-elle un de ces amours qui garantissent de tous les autres , de ces amours qui nous font vivre, parce qu'ils font mourir quand ils nous manquent? Ce qu'il y a de sûr, c'est que, si elle était libre, il eût mieux valu pour elle être seule avec sa mère , que de voir continuellement à ses côtés un homme qui ne pouvait pas l'aimer, et tout aussi aimable que s'il eût prétendu se faire adorer. 11 est certain que Lionel ne songeait pas plus à lui plaire qu'à devenir roi de France et de Navarre; mais il faisait tout ce qu'il fallait pour manquer son but, ou pour aller plus loin qu'il ne voulait, ce qui est une manière de le manquer. A force de chercher à distraire, il pouvait bien finir par consoler. Il faut être juste pourtant , il avait beau entourer Amélie de prévenances et de délicatesses , il les prodiguait avec une bienveillance si adroite , que l'œil

même d'une femme ou d'un rival n'y eût pas aperçu d'amour. Ses soins pour Amélie semblaient tenir du respect filial qu'il avait pour lady Alton ; il était pour elle comme un père de son âge. Sans doute qu'elle n'y était pas insensible ; mais il était difficile de le deviner. Rien ne pouvait vaincre son imperturbable réserve : et, quand elle souriait, c'était si tristement, qu'on aurait mieux aimé la voir pleurer.

Lionel avait espéré que ce voyage renouerait des habitudes effacées par l'absence, et que, s'il ne devenait pas, pour sa sœur, le confident d'un cha&rin plus sérieux que ceux de son enfance , elle lui laisserait au moins entrevoir les moyens de la conseiller, et de la guider, le moyen d'adoucir ses peines, s'il ne pouvait pas les guérir. Il s'était trompé ', cette excursion finit comme elle avaitcommencé ; leurs rapports d'affection demeurèrent les mêmes. Lionel, en arrivant, n'était pas plus avancé qu'au départ ; il n'avait fait que changer de lieu.

TI

L'habitation de lord Alton était de ces vieux manoirs d'Angleterre où l'imagination aime à se réfugier. Il semble qu'on change de siècle, (juand on pénètre dans ces antiques demeures, et qu'on y devient le commensal de ses ancêtres. Le gothique château de N*** avait été jadis

une abbaye, comme la demeure illustre de B yron. Ses cloîtres, ses tourelles, ses longues fenêtres en ogives, étaient dignes d'éveiller les crayons mystérieux de mistriss Radcliffe ou la plume fantastique qui rebâtit Melrose. On se sentait respirer dans ces murs comme une odeur des temps passés, une tranquillité religieuse et monastique. On aime à se figurer, quand on aborde ces vénérables monumens , ces vieillards de l'architecture, que nos soucis modernes n'oseront pas nous y suivre. Erreur, hélas ! qui ne dure pas assez pour secourir. Le malheur a ses entrées partout.

Lionel reconnut avec émotion les lieux où il avait été enfant. Cest surtout quand on a souffert qu'on aime à les retrouver. Ils semblent avoir conservé quelques fleurs oubliées de notre jeunesse, quelques-unes de ces fraîches impressions qui se fanent si vite au contact de l'expérience, cette sœur jumelle du chagrin; quelque lueur de nos illusions, un dernier épi de notre gerbe d'espérances ; ils semblent avoir

gardé quehjue chose de nos rêves, el nous attendre pour nous les rendre. Les yeux d'Amélie se mouillèrent de larmes en revoyant son vieux château. Elle y avait été si heureuse : elle V revenait si triste! Elle y avait vécu : v venaitl-elle mourir?

Lionel vit bientôt avec regret qu'il ne faisait aucun progrès dans la confiance d'Amélie; que son amitié , au contraire , semblait aigrir les peines qu'il cheidiait à distraire. Il y a des douleurs qui se trouvent mal à l'aise parloul , que la solitude irrite en lesnourrissant, pour qui leluxe de la nature n'est qu'une raillerie de l'infortune. Elles doivent être incurables, ces douleurs, que ne peut endormir le bruit du vent dans les jeunes feuilles des forêts, que la fraîcheur du lac ne peut bercer, qui sont sourdes au murmure lointain des cascades, aveugles aux brumes safranées du matin, aux vapeurs argentées du couchant, aux métamorphoses satinées des nuages ; qui fuient les veillées musicales des oiseaux, qui ne lisent point de consolations dans

les lettres d'or d'un ciel d'été, dans les étoiles parfumées de la terre ! Lionel commençait à craindre que ce ne fut là le sort des chagrins d'Amélie. On eût dit qu'il y avait de l'irréparable dans sa destinée, et que l'aspect des champs, oi^i tout change et se renouvelle, était une insulte perpétuelle à sa blessure imprescriptible. Mon Dieu, quand il ne fait pas de bien, que le spectacle de la nature peut nous faire de mal! Amélie semblait soigneuse d'éviter tout le monde, et n'être mieux qu'auprès de sa mère. Lionel ne pouvait s'affliger d'une si juste préférence, mais il était facile de reconnaître que lady Allon souffrait autant que sa fille, et qu'elles n'allégeaient leurs maux qu'en mêlant leurs angoisses. Lorsqu'elles étaient restées long-temps ensemble, il remarquait sur leurs traits une pâleur d'abattement qui lui brisait le cœur. Il n'osait l'ouvrir à des pleurs qui se cachaient. La misèie est si ombrageuse, qu'une larme souvent, une larme de sympathie l'irrite et l'effarouche !

Sans prétendre au génie de madame de Staël, on peut penser comme elle, et bien avant de l'avoir lue, je croyais que, si le bonheur existait, il fallait le chercher dans la monotonie, dans l'uniformité de la vie, dans les devoirs et les plaisirs d'habitude. Le bruit du monde, le mouvement de la variété l'elfraient. 11 ne s'accommode pas de Pimprévu : il se compose, en grande partie, du retour attendu des mêmes jouissances. Fiez-vous au cœur de l'homme pour en multiplier l'harmonie. Il n'y a peut-être qu'une note à la gamme de l'ame , mais elle change d'octaves. A moins de faire un traité en règle de l'art d'être heureux, ce qui est beaucoup plus facile que de l'être, on ne peut guère approfondir cette question. Je l'énonçais seulement, comme une transition nécessaire à la peinture, que je voulais esquisser, de Texislence qu'on menait à l'abbaye. La santé chancelante de lady Alton et de sa fille les avait empêchées de réunir autour d'elles cette foule curieuse et parasite, qu'on appelle des amis, qui nous apporte ses

ce

ennuis sans nous prendre les nôtres. Seules dans leur château, il ne leur manquait que la paix du cœur pour apprécier la régularité presque janséniste de leur vie. Lionel, pour en écarter tant soit peu la tristesse, avait en vain tenté de leur donner des hôtes moins bruyans, mais plus surs, que des dandys et des coquettes, d'appeler les arts dans leur intimité: il n'avait point réussi. Amélie n'acceptait aucun des secours qu'il lui pro})Osail, et négligeait également sa harpe et ses j)inceaux. iNos lalens ne nous profitent guère dans l'affliction. Il n'y a que ceux des autres qui nous servent : aussi lisaitelle beaucoup, il est si doux, quand on souffre, d'échanger sa misère contre une vision qui la fait oublier, de s'absenter de ses tourmens pour visiter d'autres maux ! Ce n'est guère qu'ainsi qu'elle parvenait à abréger les lentes heures du jour : et le soir, quand elle brodait auprès de sa mère ou de lord Alton, qui sommeillait, au lieu de voyager des yeux dans les livres qu'elle préférait, c'étaient les yeux de Lionel qui rem-

plaçaient les siens. Elle écoulait au lieu de voir. Je ne sais plus quelle femme s'écriait : « Mon Dieu, que je serais heureuse, si je l'étais! » Ce n'est pas Amélie, mais elle aurait pu le dire!

Il n'y a pas de peuple, peut-être, qui comprenne mieux que les Anglais les plaisirs de la retraite, les délices de la vie recluse, qui sache mieux peupler une solitude de souvenirs qui l'animent. Ils ne se lassent pas de rencontrer dans leurs livres les tableaux répétés du bonheur domestique et sédentaire. Ils connaissent mieux que personne le charme des associations et l'art d'accorder leur lecture aux pays quils paicourent, aux lieux qu'ils habitent, à la saison où ils se trouvent, à la teinte de l'horizon, à l'heure de la journée. Leurs auteurs du matin ne sont pas toujours ceux du soir. Ces détails n'ont pas inspiré que les romanciers : ils respirent dans les poètes, et ils embellissent plus d'une page de Crabbe et de Cowper. Lionel, instruit à leur école, savait h merveille appeler au secours de son esprit celui

de ses nobles devanciers, et forcer les morts d'abréger le temps aux vivans. Il ne se passait guère de soirée qu'il ne lût à ses auditeurs quelque chef-d'œuvre de Shakspeare , ou de ses émules, puisqu'il n'a point de rivaux, quelques scènes pathétiques de John Ford ou de Webster, quelques plaintes touchantes de Drumraond, quelque morceau brillant de Crashaw ou de Fletcher, les songes bariolés de féerie de Spenser, ou les rêves célestes de Milton. Il cherchait ainsi à jeter sur les blessures d'Amélie ce baume de poésie qui a tant de puissance sur les belles âmes. On eut dit que tout le talent de ces grands hommes passait dans sa voix pour mieux guérir sa sœur. Il s'imprégnait de leur génie pour en révéler la force. « Il consolait souvent avec les pleurs des autres. »

— Que de beautés, lui dit une fois Amélie, après avoir entendu quelques scènes d'Hamlet, que de richesses dont je ne ne m'étais pas doutée! Votre son de voix explique.

— Tant mieux, reprit-il doucemenl et sans

vouloir faire d'allusion : vous verrez peut-être au-delà de mes paroles, quand mes pensées ne seront pas bien claires, ce qui m'arrive quelquefois.

Amélie devint pâle comme la mort. Quelque ingénieux qu'on soit à deviner les souffrances de ceux qu'on aime, que de cordes maladives, on fait souvent vibrer sans le savoir!

— J'avoue, leur disait-il un soir qu'on lui reprochait son enthousiasme pour le siècle d'Elisabeth, j'avoue que j'aime beaucoup les vieux livres. Il me semble que je leur prends quelque chose de vénérable, en les lisant. Ce n'est certes pas un grand plaisir d'avoir beaucoup vécu, mais, avec eux, j'alongemavie sans me donner la peine de la supporter. Ce qui me plaît aussi, c'est qu'ils n'ont pas l'air de se donner de peine pour exciter notre admiration. Ils ont de la naïveté jusque dans leur affectation. Je vous scandaliserais, si je vous disais que j'aime mieux l'Uiade du bon Chapman que celle de Pope. L'une me paraît supérieure à l'autre ; que vou-

lez-vous que j'y fasse? Au reste , j'ai fait un grand pas, car j'en suis maintenant à Dryden. On a raison de ne pas jouer ses tragédies, mais on a tort de ne pas les lire. Elles sont presque nulles sous le rapport de l'intérêt : les situations sont peu dramatiques et quehjuefois ridicules; mais, souvent, que de finesse dans les détails, que de comparaisons fraîches et colorées! 11 ne leur manque rien que d'être ailleurs. J'ai voulu vous épargner la peine de poursuivre ces fleurs à travers les broussailles qui les étouffent. Je suis sûr que vous me remercierez de vous avoir fait connaître ce qui ne mérite pas d'être ignoré.

Et il leur lut une foule de passages ravissans, qui leur parurent aussi nouveaux qu'ils étaient anciens. On lui sut presque autant de gré de les avoir trouvés que de les avoir faits,

— Lionel, lui dit lady Alton, vous avez pour nos aïeux littéraires une prédilection que je partage, et c'est bien ici qu'il faut les entendre, dans ces murs centenaires qu'ils ont peut-être visités :

ils senties bien-venus dans ce manoir con tempo-rain de leurs succès. Mais ne sauriez-vous nous lire une fois quelque composition plus moderne?

— C'est vrai cela, reprit lord Alton, qui s'éveillait. II me semble que vous étiez poëte autrefois, Lionel.

— Je crois, dans le fait, que j'ai cru l'être : mais je me suis désabusé.

— Comment? dit Amélie.

— En relisant souvent ceux que je vous lis tous les jours.

— Vous ne faites donc plus rien ?

— Plus rien de poétique, car une fois qu'on a eu la manie d'écrire, il est difficile de la perdre entièrement. Je fais des ouvrages, non pas plus sérieux, car je suis loin, vous le savez, de regarder la poésie comme un art futile, mais d'un autre genre. La poésie exige une richesse de langage qu'un étranger peut rarement atteindre, et je me suis aperçu

— Vous n'êtes pas étranger!

— Ce n'est pas ici que je le crois, c'est uni-

quement quand je fais des vers. Aussi je n'en fais plus , je tiens trop à être de votre pays. J'ai pensé que je devais préférer la prose, qui exige un style moins soutenu, où les idées plus libres ont peut-être moins besoin du secours de l'expression.

— Nous ne sommes pas tyranniques, dit lady Alton; puisque vous ne faites plus de vers, nous n'exigerons pas que vous en fassiez pour nous. Donnez-nous de la prose.

— Je ne me ferai pas prier; elle est peut-être un peu triste : mais j'exhumerai demain de mes papiers le chapitre le moins aride d'un ouvrage que je ne fais pas, mais que je compte toujours faire. Si je ne m'ennuie pas trop moi-même en vous le lisant, cela m'encouragera peut-être à le poursuivre, ou plutôt à le commencer.

— L'important, dit lord Alton, c'est de ne pas nous ennuyer.

— Nous vous permettrons de ne vous réveiller qu'après.

— Très-joli, reprit l'ambassadeur, qui rêvait

probablement encore. D'ailleurs, il ne faut pas être exigeant pour les bons mots de famille. Ils sont toujours assez spirituels quand ils ne sont pas slupides.

Amélie parut médiocrement curieuse d'entrer en confidence du génie de Lionel, et ne le pressa nullement de changer de lecture. On eût dit qu'elle redoutait de le mieux connaître, en pénétrant ainsi dans le sanctuaire de ses plus secrètes pensées, ou d'avoir à le remercier d'une qualité de plus. Quant à lui, il était tellement familiarisé avec la froideur qu'on lui témoignait, qu'il n'en comptait plus les preuves, et l'indiflérence d'Amélie ne l'empêcha pas de choisir dans ses manuscrits le fragment qu'il jugeait le plus susceptible de ne pas lui déplaire. L'opération n'était pas facile, et sans doute qu'à sa place un autre eut composé tout exprès quelque pièce, eût improvisé quelques pages, où se serait glissé plus ou moins d'allusion au silence d'Amélie, au désir qu'il avait de la consoler, un encouragement à la confiance-, mais il n'en fit rien.

Il délestait tout ce qui l'essemblait à la ruse, et croyait que la meilleure manière d'obtenir une confidence était de ne pas la demander. Il avait peut-être raison ; demander, c'est autoriser le refus.

Nous ne parlerions pas davantage de ce projet de lecture, s'il n'eût, en s'accomplissant, influé d'une manière sensible sur les dispositions fantasques d'Amélie. Le morceau qu'il avait extrait de ses cabiers n'était pas de nature à produire cet effet; mais qui peut prévoir la souplesse de sensations d'une femme? Il y a des cœurs qui glanent des blessures là où tout le monde ne récolte que du sommeil.

Comme on ne se douterait jamais du sujet qu'il avait choisi pour distraire ses amis, nous en donnerons le titre en toutes lettres : Cour-

d'cMÎIL sur la GÉOGRAPmE ANTE-DILUVIENNE ET SUR

LES POPULATIONS PRIMITIVES DU GLOBE. A cettc annonce formidable, lord Alton ne put s'empêcher de s'écrier :

— Diable , Lionel , c'est un beau sujet que

vous avez pris là, un superbe sujet! Est-ce bien long?

— Passablement. Mais ne craignez pas de m'arrêter quand vous en aurez assez , je n'ai pas d'autre amour-propre que de faire ce qui vous convient.

On peut se rappeler que Lionel lisait avec une rare perfection. Le charme de son débit faisait même écouter avec plaisir les auteurs les plus médiocres. On ne s'étonnera donc pas quand nous dirons que, pendant plus de deux heures, il sut tenir en haleine l'attention de ses auditeurs. L'intérêt qu'il excitait tenait sans doute autant à la variété de sa diction qu'à l'élévation de ses idées, mais son ouvrage pouvait se passer de tout charlatanisme oratoire. Nous l'avons critiqué d'une manière assez acerbe pour qu'on puisse croire à nos éloges. Son talent s'était mûri dans le 'hagrin , et il avait grandi comme son caractère. Jamais pensées plus mâles, plus saillantes, plus vigoureuses, ne furent revêtues d'un style plus éclatant. Il ap-

pelait toujours l'image au secours de la profondeur. Il avait su allier, dans ses phrases nerveuses, la grâce philosophique de Platon ou de Herder à la précision énergique de Lucrèce, l'aigu de Sénèque, comme dit Montaigne, au charme de Tacite, Télégance féconde et fleurie du vieux Pline aux abstractions figurées de Bacon. Si nous ne craignions de jeter un roman en travers d'une histoire, nous donnerions ici dans son entier celui de Lionel. Il a su, pour ainsi dire, ressusciter la virginité de la terre, et nous faire assister avec tant d'art aux dévelcppemens progressifs de l'humanité, qu'on s'y intéresse de cœur et d'affection. Ce chef-d'œuvre inédit, que nous comptons publier un jour avec les œuvres posthumes de sir Lionel d'Arquenay, fera sans doute autant de sensation dans l'Europe qu'il en produisit dans un petit coin de l'Angleterre. Quand un homme de génie est mort, il a le monde entier pour famille. C'est sans doute par compensation, car il est rare qu'il en ait une pendant sa vie.

Quoiqu'il eût la goutte, lord Alton se leva, pour embrasser celui qu'il appelait fièrement son élève. Lady Alton ne savait comment varier les formules de l'admiration. Pour Amélie, si elle ne se donna pas beaucoup de peine pour applaudir, elle applaudit du moins autrement que les autres. Soit qu'il y ait dans le cœur une sorte de jalousie involontaire contre la supériorité, une sorte de plaisir perfide à égratigner ce que tout le monde caresse; soit que l'ame, dans certaines circonstances, ait besoin de se dérober à l'émotion par le sarcasme, le fait est que son compliment ressemblait à une épigramme. Elle n'était nullement méritée, car il était impossible d'être plus exempt de prétentions que Lionel, d'avoir le génie meilleur enfant : aussi la pauvre Amélie parut-elle, presque immédiatement, regretter le mot piquant qui lui était échappé. Elle sentit qu'elle avait tort, et elle eut l'air inquiet de quelqu'un qui voudrait rattraper ses paroles. Au reste, si elle craignait d'avoir offensé ou affligé Lionel, il

prit soin de la rassurei'. Il ne cessa pas un instant U'étre ce qu'il était toujours, soigneux sans empressement, plein de cette bienveillance aisée qui dispense du remercîment, parce qu'elle est continuelle.

Amélie n'avait sans doute pas eu besoin de cette lecture pour s'apercevoir de la hauteur d'esprit de Lionel. Elle éclatait sans cesse, et en dépit de l'habitude qu'on avait de le voir et de l'entendre, ce qui en est un des signes les plus incontestables. Elle avait pu mainte fois s'en convaincre , mais elle n'en avait jamais eu la preuve écrite et matérielle. Elle venait- de l'avoir, et on eût dit que cette conviction éveillait en elle un sentiment, bizarre au moins chez une femme, l'envie. Elle devint plus froide, plus j'éservée, plus avare de ses paroles, et souvent, dans ses réponses , d'une sécheresse étudiée, (|ui ne pouvait être démentie que par son re- ;;ard ; car un amant eût facilement remarqué ({u'il y avait souvent plus de larmes dans ses yeux que de fiel dans ses discours. Elle sem-

blail se repentir de sa durelë à mesure quelle V cédait, vouloir se sauver de l'amour en se faisanlhaïr.... comme s'il était nécessaire d'inspirer la passion pour la sentir.

Lionel était vivement affecté de retrouver dans sa sœur une humeur si inégale, un esprit si morose, un caractère si mobile, qui n'avait de constant que l'absence de calme et de gaîté. Ces boutades, pourtant, n'avaient aucune influence sur son ame. Elle conservait toujours sa douceur et sa grave bonté. Aucun caprice d'Amélie ne pouvait le faire dévier une minute de son infatigable complaisance. Il faut bien le dire, c'est qu'il n'avait pour elle qu'une affection de frère, et pas un scrupule d'amour. Quelle que soit notre expérience, notre sagesse préliminaire, le propre de cette passion est de ruiner tous les systèmes de conduite, de bouleverser tous les projets , tous les plans , toutes les résolutions. En vain se promet-on de ne jamais laisser paraître sur ses traits les agitations secrètes du cœur : il ne faut qu'un regard pour

fondre celte froide couronne d'impassibilité, que vous croyez à demeure sur votre front. Vous voulez opposer la tolérance aux dédains caustiques d'une maîtresse! vous y réussissez quelques secondes : et l'instant d'après, votre cœur, remué jusqu'à la lie, suit tous les mouveraens du sien. Une fois amoureux, il n'y a pas de stoïcisme possible , même extérieurement. Le feu que vous étouffez se fait jour sous la cendre. Le pouls de la fièvre change de place, remonte de l'ame au visage, et bat à tous les yeux. Un homme qui eût aimé Amélie l'aurait sans doute, comme nous, soupçonnée d'aimer Lionel, d'éprouver pour lui un sentiment qu'elle combattait, qu'elle craignait d'inspirer, et gémissait, en même temps, de ne point voir partagé. C'est souvent une si grande préférence que de n'en point montrer ! Il y a tant de prédilection dans la recherche de l'amertume ! Mais il n'y avait là personne pour deviner l'énigme de son âcreté. Sa n)ère seule semblait en avoir le mot, et elle gardait son secret. Heu-

t*eusement que tout finit par se savoir ! Notre ame ne se ferme pas sur les mystères qui s'y posent, comme la dionée sur le papillon qu'elle emprisonne. Une heure inévitable arrive , où le germe caché de la vérité perce enfin son en* veloppe de silence, et comme l'hottonia, qui croît au fond des eaux, vient pâle et sans par« fum s'épanouir au jour. Attendons !

TU

Lord Alton fit prier, un matin, Lionel de passer chez lui.

— Mon cher ami, lui dit-il, il faut que vous me rendiez un service. Vous avez dû remarquer la tristesse, ou, si vous le préférez, l'air

soucieux d'Amélie! Vous en a-t-elle confié la cause?

— Non, mais je présume qu'à son âge

— Vous ne la connaissez pas? Eh bien! je vais vous la dire, et, quand vous saurez tout, vous m'aiderez peut-être à vaincre une disposition, que je regarde comme un véritable caprice. Il y a deux ans qu'Amélie a été présentée à la cour, et, sans me croire aveuglé par la vanité paternelle, je vous avouerai qu'elle a produit une grande sensation. Il paraîtrait un monstre d'astre à l'horizon, que tout le monde le regarderait ; à plus forte raison, quand la nouvelle étoile qui se lève est brillante de jeunesse, de fraîcheur et de beauté, riche, et comtesse par-dessus le marché. Aussi, vous le sentez, Amélie fut bientôt environnée d'une foule d'admirateurs. Je ne sais s'il est vrai qu'elle remarquait les attentions de lord Frédérik, celui qui a été tué par Saint- James.... Vous le connaissiez?

— Beaucoup.... de réputation, et ce n'était

pas son bon côté. Je ne puis pas croire

— Je ne le crois pas non plus : mais on m'a répété qu'elle était sensible à ses soins ; c'est possible. Vous n'ignorez pas que l'espoir de réformer l'inconstance a souvent plus d'attrait pour les femmes que le plaisir facile de fixer une vertu qui ne bouge pas, et que, dans certaines âmes, cette ardeur de conversion peut ressembler à de l'amour. Il se peut donc qu'Amélie ait eu cette faiblesse : je n'en sais rien; mais ce dont je suis assuré, c'est qu'elle n'a pu le connaître assez pour l'aimer, et que si, par hasard, elle s'est ressenti pour lui plus de penchant que pour un autre, ce n'est pas une raison pour le regretter toujours. Suivez-vous bien le fil de mes idées ?

— Parfaitement. Mais je ne vois pas, jusqu'ici, que vous en sachiez beaucoup plus que moi.

— Mon ami, je ne sais rien du tout. Je ne raisonne que par inductions. Je ne m'explique pas nettement pourquoi Amélie ne veut pas se

marier ; mais c'est un fait, et je présume qu'elle s'afflige du chagrin qu'elle me cause.

— Est-il bien constant, d'abord, qu'elle ne veuille pas se marier ?

— Positif. Plusieurs partis se sont présentés. Elle les a tous indistinctement refusés. Un jour que j'insistais pour lui faire sentir les avantages d'une alliance qui me plaisait, elle m'a déclaré froidement qu'elle n'avait aimé, n'aimait et n'aimerait jamais personne. C'est assez clair, et très- déraisonnable. Alors je me suis fâché, et outre que cela m'a fait de la peine de me fâcher contre elle , cela m'a donné la goutte. Je ne veux pas recommencer.

— Lady Alton?

— Lady Alton est encore plus faible que moi. Elle a si peur de contrarier sa fille, qu'elle est toujours de son avis. Vous voyez, mon cher Lionel, que je suis dans une position très-difficile. J'ai compté sur vous pour en sortir.

Lionel protesta, en peu de mots, de son dévouement, et lord Alton continua.

— Vous savez, mon cher ami, que je ne suis pas ambitieux. Je ne lire aucune vanité de mon rang, de ma naissance, de ma fortune. Je sens cependant très-bien que ce ne sont pas des avantages à dédaigner. J'estime tous ceux qui méritent de 1 être , mais je pense avec raison que ceux qui le méritent le mieux, c'est dans les hautes classes qu'il faut les chercher. Je ne pourrais donc pas, dans mes principes, donner ma fille à un roturier ou à un parvenu.

— Il n'est pas question de cela, ce me semble, puisqu'elle n'aime personne.

— Sans doute, sans dbute. Mais voilà que j'arrive, ne vous impatientez pas. Je ne suis pas ambitieux , je vous le répète. Je me contente d'être comte ; mais je serais bien aise que ma fille fût duchesse. C'est tout simple. Il ne tiendrait qu'à elle, si elle acceptait l'époux que je lui propose

— Et cet époux?

— C'est le duc de K*** Une alliance...

royale.

— Aussi honorable pour lui que pour vous.

— Sans contredit.

— Mais on ne parle pas de ses mœurs avec autant d'éloge que de son esprit ou de sa fortune.

— Eh ! qu'importe? Les fautes passent avec la jeunesse. Ce qui ne passe pas, c'est le rang,

le nom, la considération, la richesse En un

mot, je tiens beaucoup à cette alliance, et Amélie, sans aucune espèce de motif, refuse de m'obéir, en déclarant qu'elle ne veut pas se marier. Moi, je veux qu'elle se marie ; mais je n'ose pas le lui dire.

— Eh bien?

— Eh bien ! mon cher ami, il faut que vous me remplaciez ; il faut que vous parliez pour moi. Vous n'aurez pas avec cette enfanl la sévérité que j'aurais , elle vous écoutera davantage. Il doit être évident pour vous qu'elle n'a pas le sens commun. Sa Grâce vient de m'écrire qu'elle comptait, sous peu de jours, réclamer mon hospitahté. Il faut que vous prépariez

votre sœur à recevoir ses offres. J'ai donné ma parole — Vous comprenez

— Parfaitement : mais la tâche n'est pas facile. Les femmes ont l'esprit très-souple, quand il s'agit de nous plier à leur volonté , mais elles ne le sont pas du tout pour adopter les nôtres. Heureusement, mylord, que j'ai étudié la diplomatie à bonne école.

Lord Alton, enchanté, lui serra affectueusement et complaisamment la main : et Lionel, au lieu de se retirer chez lui pour méditer sur l'alliance des peuples, alla rêver, sans doute, à l'union des familles. C'est toujours de la politiq[ue,

TIII

Lionel avait à cœur de réussir dans son entreprise, mais les dispositions d'Amélie ne lui paraissaient pas d'une nature très-flexible. Il craignait de la froisser, de toucher quelque point douloureux de son ame. Il faut tant de ménagement })our parler au chagrin qu'on

connaît, qu'on doit trembler de parler à celui qu'on ignore. Plusieurs jours s'écoulèrent, sans qu'il pût se résoudre à entamer sa négociation. Il est souvent plus facile de discuter toute une législation que d'aborder une question du cœur. Amélie cependant, soit faligue d'être froide et presque hautaine, soit que la bonté persévérante de Lionel finit par être contagieuse, semblait , depuis quelque temps , quoiqu'elle ne perdît rien de sa tristesse, perdre de sa roideur et de son éloignement. Courbée par la souffrance jusqu'à la dureté, elle se relevait à la douceur. Elle parlait avec moins de contrainte ; elle écoutait plus volontiers. Elle ne répondait pas toujours, mais son silence ne sentait pas, comme autrefois, la recherche et la gêne. Elle semblait deviner qu'il avait un secret à lui dire, et ne pas vouloir en effaroucher l'aveu . Ce qu'on ne sait pas peut ressembler à une espérance. Elle reprit même insensiblement l'habitude de le consulter sur ses lectures, de questionner son jugement pour y conformer le sien. Lionel

eût été heureux de ce retour d'aftection , s'il n'eût remarqué qu'à mesure qu'elle devenait plus confiante, sa santé devenait plus Faible. Cette confiance n'était-elle donc qu'une lassitude du malheur, et devait-il l'y ramener en l'interrogeant? 11 hésitait.

Depuis que l'abbaye de IS*** n'était plus un palais religieux , son antique chapelle avait changé d'invocation. Consacrée par un aulre sacerdoce , elle était devenue le sanctuaire de l'étude. La pensée y remplaçait la prière. L'église du Seigneur était devenue le temple des livres : ce n'est pas tout-à-fait une profanation ; le culte du génie n'est qu'un hommage à la Divinité. Ce panthéon littéraire était situé à l'extrémité méridionale du château , et si éloigné des appartemens habités, qu'on aurait pu le croire desservi par le silence. Aucun bruit n'y interrompait la méditation , que le murmure du vent ou le chant des oiseaux, que le frôlement des rideaux de lierre et de jasmin sur l'azur sonore des vitraux. C'était autrefois le lieu

de prédilection de Lionel et d'Amélie. C'est là qu'il avait donné à son enfance des leçons que sa jeunesse oubliait ou semblait oublier. Lui s'y retirait encore tous les jours: mais elle.... n'y venait plus. C'était une retraite vraiment enchantée, un tabernacle des arts gardé par la rêverie. Ses fenêtres étroites , qui n'admettaient de jour que ce qu'il fallait pour éclairer sans distraire, s'ouvraient sur un lac étendu, dont l'onde paresseuse se berçait dans un vaste cerceau de fleurs. Rien n'est plus inspirateur que le spectacle des eaux, et l'on conçoit, en l'admirant, pourquoi les anciens avaient fait de ce capricieux élément l'architecte de l'univers ; aussi l'asile du poëte ou du philosophe ne me paraît nulle part mieux placé qu'au bord des sources et des ruisseaux, sur la margelle gazonneuse des étangs. L'esprit aime à retrouver son image dans ces flots qui réfléchissent tout, la tristesse ou la joie de la nature, le deuil ou la sérénité du ciel , qui dorment ou se balancent au soleil qui les dore, frémissent comme une

harpe au souffle de la brise, se rident sous son aile, ou qui roulent gonflés par l'orage, emportant pêle-raèle dans leurs plis limoneux les rians tableaux de leurs rives. H y a quelque chose de magique dans la vue continuelle de ces miroirs symboliques de l'ame, encadrés de la mousse des bois : et quand un cygne vient à glisser sur leur nappe assoupie, on dirait l'ange muet de la pensée, qui visite son terrestre empire, et qui chantera en s'envolant. Il y avait des cygnes sur le lac de l'abbaye ; Lionel attachait souvent à ces barques de duvet une idée aussi pure que leur blancheur, et il en suivait de loin la marche et les détours. Il faut avoir l'esprit bien calme pour le laisser aller à ces rêves ; quand il n'eûl pas joui de ce repos, ce lieu l'aurait fait naître. Il semblait être resté dans la chapelle un parfum de leligion et de recueillement, que venaient réchauffer les rayons du midi, ou renouveler l'haleine des tubéreuses qui bordaient les murailles. Il y a des sites, faits exprès pour le génie, qui savent si bien l'éveil-

1er, qu'ils ont l'air de le créer, et il était impossible, dans celui-ci, de ne pas se sentir reli^ç^ieux ou poëte. N'est-ce pas une dévotion quela poésie? C'est là que Lionel allait chaque jour composer et méditer, donner audience à ses pensées. S'entretenir ainsi, n'est-ce pas causer avec Dieu?

Peu de jours commençaient sans voir Lionel, prêtre assidu de l'étude, s'initier, parle travail, aux savans mystères de son temple. Il y était toujours seul, et fut surpris, un matin, d'y voir entrer Amélie. Le soleil venait à peine de se lever.

— Déjà ici ! dit-elle avec une légère teinte d'embarras dans les traits.

— Je pensais peut-être à vous, Amélie ; mais je ne vous attendais pas.

— Je rapportais ce volume de Klopstock, et je venais prendre le suivant. Vousrappelez-vous comme vous le vantiez , quand j'étais petite? Etait-ce pour m'encourager à le lire, quand je serais plus grande?

— Un peu ; mais j'espérais alors vous l'expliquer moi-même.

— Vous le pouvez encore, car j ai bien de la peine à me retrouver dans ces ténèbres germaniques.

— Voulez-vous que j'essaie si je verrai mieux que vous dans la nuit?

Et craignant d'avoir fait une allusion, qui l'empêchait de répondre, il s'empressa d'ajouter :

— Vous manquez peut-être de patience , Amélie ?

— Oh ! non, je vous assure ; car j'ai toujours peur que ce qui m'échappe ne soit ce qu'il y a de plus beau. Il y a dix vers, dans ce volume, qui sont probablement superbes, mais j'ai renoncé à le découvrir.

— Lesquels? Je pourrais peut-être vous aider?

— Je n'osais pas vous en prier, je craignais de vous interrompre.

— Je ne serais pas si timide, si j'avais un service à vous demander. Voulez-vous me rendre celui de vous obliger?

Amélie lui montra le passage qui l'avait embarrassée.

— Il est un peu obscur, mais je pense que voici le sens. Est-ce ainsi que vous l'entendiez?

— Non, lui dit-elle en souriant de cette espèce de délicatesse qui cherchait à lui déguiser son ignorance, je ne l'entendais pas du tout. Maintenant, je vais prendre le second volume et vous laisser à vos travaux. D'ici au déjeuner, j'aurai le temps de ne pas comprendre plus d'un passage ; vous me les expliquerez après.

— Volontiers. Tout admirable que je le trouve, ce n'est pas trop de deux pour traduire Klopstock. Il est obscur comme quatre.

— Est-ce que vous aimez l'obscurité?

— Pas toujours, Araéhe.

— Voulez-vous me donner le volume? Il est là précisément au-dessus de vous.

Lionel monta quelques degrés pour y atteindre, mais soit distraction, soit maladresse, il attira en même temps un de ces lourds in-folio

reliés en bois, bardés d'agrafes et de verroux en fer, où nos aïeux emprisonnaient le génie : et le cachot littéraire s'écroula sur sa tête , au moment où il posait le pied à terre. Le sang jaillit presque aussitôt.

— Dieu ! s'écria Amélie, Lionel, tu t'es blessé!

N'est-il pas évident qu'elle le tutoyait, toujours intérieurement? Lionel n'entendit rien. Etourdi sous le coup de l'avalanche typographique, il fut obligé de s'asseoir, et faillit s'évanouir.

Amélie soutint sa tète, qui se penchait en arrière, et écartant ses cheveux pour étancher le sang avec la gaze de son écharpe, remarqua avec bonheur que la blessure était légère. Lionel rouvrit presque aussitôt les yeux.

— Pardon de cette maladresse, dit-il; je vous ai bien effrayée !

— Oui, un peu. Je croyais

— Ce n'est rien ; et, comme il aperçut sa pâleur, il ajouta gaiement : Il faut avouer que voilà un terrible auteur! Il n'a pas besoin d'être

lu pour assommer son homme. Quelle charité préliminaire !

— Venez au château, Lionel.

— C'est inutile. Mais, puisque j'ai commencé à gâter votre écharpe, laissez-moi l'achever. La fraîcheur de notre lac est souveraine contre les blessures. Vous n'aviez pas quatre ans, Amélie, que je tombai près d'ici en vous cherchant des rossignols. C'est avec ce baume que votre mère m'a guéri. Vous pleuriez; vous ne vous en souvenez pas ?

— Oh! si, je m'en souviens. Attendez-moi — je reviens.

— Allons prendre les eaux ensemble , et comme vous n'aurez pas la cruauté de m'abandonner tout sanglant à mes graves travaux, nous causerons un instant de vous et de votre enfance sous votre platane que j'ai planté. Nous ne l'avons pas visité depuis notre arrivée.

Quelques minutes après, tous deux étaient assis sous ce platane, qui versait sur leur front des souvenirs avec ses ombres. Né plus tard

qu'Amélie, il était plein de sève et de vigueur, tandis qu'elle... était pâle et sans force. Lui ne rapportait qu'une verdure étincelante et gaie, où se plaisaient les oiseaux, et elle... ne rapportait plus que des pensées tristes, plus ternes, plus flétries que ses feuilles d'automne. Ces rapprochemens devaient s'offrir au cœur de Lionel comme à celui d'Amélie, et tous deux en souffraient. Mais il y a dans la langueur éthérée du matin, dans le réveil balsamique de la nature, un bienêtre universel qui épure la pensée ; elle s'éclaire comme l'horizon. Cet hymen radieux de la terre et du soleil invite les âmes à s'unir. Le soir, on marie ses chagrins : le matin, ses espérances. Quand on n'a plus d'espoir, on se souvient de celui qu'on avait. Je n'oserais jamais parler de moi le matin : j'aurais trop peur de me raconter.

— Quelques lignes plus bas, dit Amélie, savez-vous, Lionel, que vous étiez tué.

— C'eût été fort mal vu pour moi, et pour vous aussi, Amélie ; je vous aurais bien tourmentée après ma mort.

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-^ En revenant voir si je vous pleurais*

— Oh ! non ; les morts ne sont pas si curieux. Mais vous savez que, quand on meurt sans tenir une promesse, on est condamné à visiter la terre jusqu'à ce que le temps ait accompli ce que vous n'avez pu faire.

— Et quand ce serait vrai, vous ne m'avez rien promis.

— Ce n'est pas sûr.

— Ce qu'il y a de plus certain, c'est que j'aurais dû prendre le livre moi-même ; vous ne seriez pas blessé.

— Mais vous le seriez, vous, Amélie : et ce qui n'est rien pour moi eût été beaucoup pour vous qui souffrez

— Je serais morte, peut-être! Qu'importe?

— Il importe toujours de vivre quand on est aimé.

-1.- Je ne le suis pas. Je ne veux pas l'être.

— Je ne vous parle pas de moi, Amélie; mais croyez- vous que votre mère obéisse !

■ — Je ne mérite pas son amour.

— Pourquoi vous être si sévère?...

— C'est que vous ne l'êtes pas assez. Votre bonté me fait mal.

— Si j'éprouvais un malheur, c'est dans voire affection que je me réfugierais, Amélie. Pour quoi, quand vous souffrez, repoussez-vous la mienne. Vous ne m'aimez donc plus ?

— Je n'en sais rien. Mais, je vous le dis, je vous le répèle: votre bonté me fait mal. Laissezmoi, ne me persécutez pas.

— Vous persécuter, Amélie ! Me trouvezvous bien âpre, bien intolérant?

— Et croyez-vous que votre tolérance ne soit pas la satyre de mes caprices . C'est assez d'un reproche : je vous évite pour n'en pas entendre un autre. Je savais bien qu'en vous écoutant, vous auriez l'art d'amener l'entretien sur moi-même. C'est ce que je voulais m'épargner. Ne me parlez pas de moi, Lionel ; je n'ai que trop à faire d'y penser.

Amélie voulait se retirer ; mais on a beau être armé contre sa séduction , il y a dans la voix ,

qui aime une magie pénétrante qui engourdit toutes les douleurs : et Lionel avait une amitié si pieuse et si tendre que, se laissant aller, malgré elle peut-être, au plaisir d'en écouter l'expression , Amélie ne songea plus à s'éloigner ; ce qui n'empêchait pas Lionel de songer à la retenir. C'était peut-être facile : mais il y mit autant d'art que pour vaincre les plus grands obstacles. Voyant trop, à ses dispositions, qu'il aurait de la peine à rencontrer une seconde occasion de lui parler à cœur ouvert, il voulait arriver à l'entretenir des projets de lord Alton , et de la médiation dont il s'était chargé. Il n'est pas de ruses de langage qu'il n'employât pour y parvenir. Sa conversation était comme un réseau invisible qu'il déployait autour d'elle ; il y emprisonnait sa résistance. Les liens qu'on ne voit pas sont les plus difficiles à rompre : il y comptait. Pour dépister la méfiance qui l'écoutait, il commença par lui parler de lui-même et de ses projets. Il les soumit à son avis pour deviner les siens.

Tout en ménageant la clarté, il finit cependant par la laisser entrevoir soudain. La défiance, qu'il avait attiédie, se réveilla, et attachant sur lui ses grands yeux noirs, qui auraient lu couramment dans un livre fermé :

— N'achevez pas, dit-elle, j'entends ce que vous ne m'avez pas dit.

Un homme a beau être adroit, il ne Test jamais autant qu'une femme. Lionel le fut cependant assez pour renoncer à sa diplomatie, quand on en eut découvert les fils : et marchant franchement à son but, il avoua tout haut le secret de sa mission.

— J'ai rarement douté de votre éloquence, reprit-elle avec une teinte d'ironie dans la voix, et j'aurais pu vous épargner la peine de m'en donner la preuve. Je reconnais tout l'empire de vos paroles ; mais dussé-je affliger mon père autant que je voudrais le consoler, je n'ai qu'une réponse à vous faire. Je ne veux point me marier. Je n'aime ni ne hais le duc de K... Ses propositions peuvent être fort honorables pour

moi , pour ma famille ; mais je ne puis, ni ne veux les accepter. Je ne l'épouserai jamais.

Quand une femme, un homme même, assurent qu'ils ne changeront jamais, cela veut dire, en général, qu'ils ne changeront pas de la journée. La décision ne va même pas toujours jusque-là. Un observateur délié pourrait souvent calculer la longueur d'un jamais d'après l'inflexion de la voix -, mais le plus habile n'aurait pu assigner une limite à celui d'Amélie : c'était un vrai jamais. Lionel eut assez de tact et de sagacité pour le sentir, et lui demandant doucement pardon d'avoir pris avec elle un ton de conseiller qui ne lui convenait pas, il tourna la conversation d'un autre côté. C'était peine inutile : Amélie ne se souciait pas de la continuer. — Je vous excuse volontiers, Lionel, d'avoir obéi aux ordres ou à la prière de lord Alton j mais je n'aurais pas du vous encourager à m'en parler par ma facilité à vous entendre. Je devais prévoir vos conseils. Je devais soupçonner, à votre douceur, que vous n'attendie?

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qu'une occasion de blâmer ma conduite. Je ne vous reproche pas de Tavoir saisie, mais je me reproche de vous l'avoir offerte. Ce sera la dernière fois. Vous êtes sans doute de Tavis de mon père, puisque vous vous chargez de ses paroles. Soyez donc irrité comme lui. Je gémis de ne pouvoir désarmer sa colère ; mais vous, je préfère vos ressentimens à votre inexorable patience.

Et se levant aussitôt, Amélie s'éloigna sans regarder Lionel, qui demeura plus étourdi de cette brusque sortie, que du coup qu'il avait reçu.

— Pauvre enfant, se dit-il, il faut que vous ayez bien souffert !

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Lionel fut bien forcé d'instruire lord Alton du mauvais succès de sa mission ; mais il sut ménager sa sœur avec tant d'art , il enveloppa si bien le vieux diplomate dans le filet de ces discours qui ne disent rien de ce qu'ils ont l'air de dire , que celui-ci , loin de regarder la

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