partie comme désespérée , remercia Lionel d'avoir si bien réussi
L'important, pour les intérêts d'Amélie, était d'éloigner la visite du duc de K*** , et Lionel y parvint, en persuadant à lord Alton qu'il n'avait pas d'autres moyens de vaincre une résistance irréfléchie que ceux qu'il avait employés av-c tant de bonheur dant tant d'affaires plus difficiles , la temporisation et la patience. C'est une vertu très-délicate à prêcher que la patience (il est si rare que le sermon ne la fasse pas perdre ! ) ; mais lord Alton se trouva si flatté d'avoir un mérite de plus , qu'après longue discussion il consentit k pardonner momentanément l'obstination de sa fille , et à ne pas la tourmenter de six semaines.
Si Amélie eut connu ces efforts, elle en eut sans doute été reconnaissante, et n'eût pas tenu si scrupuleusement ia promesse qu'elle s'était faite d'être désormais aussi glacée pour son frère qu'elle avait été un instant affectueuse et bonne. Mais elle jouit du bienfait, sans en savoir la
cause, et se montra plus insensible, qu'elle ne l'avait jamais été, à une délicatesse de soins qui auraient dû la toucher. Jamais elle ne lui adressait la parole : à peine si elle répondait quand il lui parlait ; elle ne semblait s'apercevoir de sa présence que pour le repousser. Lionel en souffrait , mais il n'en témoignait rien. Il ét-ait encore plus constant dans ses égards , qui ne se démentaient pas , qu'Amélie dans sa froideur qui variait sans cesse , dont l'irrégularité suivait , pour ainsi dire , toutes les pulsations capricieuses d'un cœur qui a la fièvre.
Ce qui l'affligeait plus que ce défaut d'amitié, qu'il ne croyait pas irréparable , c'était le chagrin de lady Alton , qui ne semblait vivre que par sa fille et pour sa fille , et qui , voyant décliner sa santé d'une manière effrayante , ne pouvait commander à son existence de ne pas vaciller comme la sienne.
Certes, à voir ces trois personnes, chacun aurait envié leur sort : on ne soupçonne jamais le malheur sous le manteau brillant du génie ,
de la fortune et de la beauté. Hélas ! c'est que Téclat de ces trois couleurs nous empêche d'apercevoir ses accrocs; il est souvent plus déchiré que la robe du philosophe dont on voyait Torgueil à travers les trous. O ue si des yeux habiles pénétraient sous les fentes dorées du tissu , ils verraient bientôt en dessous la lèpre dïnfortune qui travaille le cœur. Puis le monde est si léger ; il ne fait jamais le tour de l'individu qu il regarde et qu'il observe : il le juge de face. Passez derrière! vous verrez le boulet qu'il traîne et l'adversité qu'il remorque.
Perdu dans les amères réflexions que lui suggérait la situation des êtres qu'il aimait le mieux , Lionel était assis un matin dans l'antique chapelle de labbaye. On était au mois de juin, et la terre , rafraîchie par les averses de la nuit , exhalait celte odeur de campagne mouillée, qui semble chargée d'émanations inspirantes. Des nuages grisâtres se traînaient lourdement dans le ciel , qui chariait avec peine leur caravane pluvieuse , et la brise , qui se berçait dans le
feuillage des fenèlres, secouait lentement, sur les fleurs qu'il ombrageait , les souvenirs de la dernière ondée. Le ciel annonçait une de ces journées qu'il invente , dans sa pitié, pour les amans et les poëtes. Lionel n'était ni l'un ni l'autre, mais il était fait pour l'être, et rêvait aussi tristement que le Tasse , courbé sous le double fardeau de sa lyre et de son amour. Le coude appuyé sur sa table, les pages du Phédon ouvertes devant lui, il semblait poursuivre dans le ciel Is suite d'une pensée commencée sur la terre, celle de Platon ou la sienne. Il fut tiré de cette espèce d'extase contemplative par la voix de lady Alton.
— Vous regardez le ciel, mon fils î il est aussi triste que nous.
— J'y cliercbais pour vos peines des paroles qui les soulagent.
— Et vous n'en trouviez pas !
-- Je crains qu'il n'en existe point, puisque je ne puis les découvrir.
— Je !e crains aussi, Lionel, et cependant
j'espère encore. Oh ! oui, j'espère encore, puisque vous vivez !
Incapable de résister à l'émotion qu'elle combattait, lady Alton cacha son visage dans ses mains , et pleura.
— Vous ne m'avez jamais vue pleurer, Lionel: mais je suis si malheureuse! Amélie veut mourir.... et je ne puis la sauver. Il n'y a que vous, Lionel, que vous qui le puissiez.... et je viens vous implorer.
— ■ M'implorer! Ah! ma mère! c'est moi, qui vous supplie d'ordonner. Quepuis-je faire? Parlez ; je le ferai.
Lady Alton paraissait prête à suffoquer. Sa poitrine était gonflée de larmes, qui ne trouvaient point d'issue. Son visage pâle se couvrait , à chaque instant , d'un nuage de rougeur qui s'effaçait presque aussitôt. Lionel, effrayé de ces angoisses, serrait convulsivement ses mains dans les siennes. 11 semble qu'en pressant la main d'un ami, on y appuie les consolations qu'on ne peut exprimer.
— Un mol, lady Alton! ma fortune.... ma vie —
— C'est la vie, Lionel, que je demande.
— Je la donne.
— Ton malheur!
— Je n'en connais qu'un seul, c'est de ne pas vous servir.
— S'il fallait, Lionel — s'il fallait.... vous déshonorer, pour me sauver l'honneur?
— Me déshonorer !
— Vous hésitez....
— Moi, non — je n'hésite pas. Mais que voulez-vous dire? Vous voulez m'éprouver!
— O mon fils! Je ne vous ai élevé que pour ruiner votre avenir, mais sauvez-moi sauvez-la .
— Je vous sauverai! quel sacrifice exigezvous? Il est fait.
— Je n'ose.
. — . Quand ce serait un crime....
— Plût à Dieu !
— Qu'est-ce donc?
— Une bassesse.
Lionel resta muet, la regardant avec effroi , comme s'il eût cherché à découvrir sur ses traits une trace de démence.
— Oh! je ne suis pas folle, reprit-elle en répondant à sa pensée: je ne suis... qu'égarée de douleur.
Elle garda quelques instans le silence : puis avec cette détermination du désespoir, qui s'affranchit de tout calcul, et se précipite au danger pour en finir de la terreur :
— Je sais de quel mandat vous a chargé lord Alton. Vous vous êtes engagé à le remplir ; il faut lui manquer de parole. Ce n'est pas au père d'Amélie qu'il faut obéir, c'est à sa mère, qui pleure. Ce n'est pas le duc de K*** qui doit épouser ma fille... c'est vous.
11 n'y avait pas besoin d'une sagacité de cœur, comme celle de Lionel, pour comprendre la portée d'une offre si étrange et si brusque. Il lut toute l'histoire d'Amélie dans le regard de sa mère.
— Doutiez-vous de moi? lui dit-il de cette
voix pénétrante , qui pince toutes les cordes de l'ame : qui semble pourtant remercier du sacrifice qu'on lui propose.
— Oh ! non , puisque j'ai parlé.
— Je suis prêt Mais qui la persuadera d'y
consentir — Elle a toujours repoussé mon affection : en acceptera-t-elle une preuve !
— Nous la vaincrons.
Il arrive souvent qu'après avoir franchi un abîme, le sentiment du danger qu'on a couru nous fait plus de mal que le danger lui-même. La faiblesse nous vient, quand nousn'avonsplus besoin de la force. Notre vigueur, trop tendue, a besoin de se détendre : on peut mourir du péril après l'avoir surmonté. 11 en est de même dans les crises de l'ame. Epouvantée de son audace, elle succombe après l'éclat. Cette réaction soudaine vint frapper lady Alton. Eclairée sur ce qu'elle avait dit par le dévouement de Lionel , étonnée d'avoir pu accuser sa fille , effrayée qu'on l'eut comprise , toute sa maternité
l'assaillit d'un seul coup, et elle s'écria d'une voix mourante :
— Oh! ne la croyez pas coupable ! ma pauvre enfant! Elle n'est pas coupable : elle n'est que malheureuse !
Puis, ne pouvant plus supporter le sentiment de honte et de confusion qui la déchirait, ses yeux presque éteints se fermèrent , et se penchant sur Lionel , comme pour lui reprendre le crime et la sentence de sa fille :
■ — Grâce, mon fils, grâce pour elle !
Et toute sa force passant dans son cri de pardon , elle s'évanouit.
Lionel la crut morte. Une heure peut-être (qui peut calculer ces momens!), une heure se passa , sans qu'il pût ramener la vie sur ses tempes inanimées. A force de soins enfin, elle parut renaître. Ses premiers regards rencontrèrent Lionel à genoux , et ses premières paroles furent une prière et un remerciment.
— O mon fils! Dieu vous bénira comme je vous bénis !
Un service, quel qui! soit, n'est qu'à demi rendu, quand on paraît en connaître le prix, et Lionel était assez généreux pour vouloir épargner à lady Alton une reconnaissance dont la cause lui devait être bien pénible. S'il n'avoua pas d'une manière positive qu'il y avait plus d'amour que de magnanimité dans son consentement , il en dit assez pour laisser entendre que c'était Amélie qui ferait un sacrifice en acceptant son nom, et que c'en serait un grand pour lui de renoncer à sa main. S'il y a quelque chose de plus ingénieux que l'amour, c'est à coup sûr la délicatesse rusée d'une belle arae, qui veut cacher ses dons. Mais celle de lady Alton ne se laissa point prendre à cette subtilité de bienveillance, à ce déplacement de dévouement , inventé par l'esprit du cœur. Elle en avait trop elle-même , pour ne pas deviner tout ce qu'il y avait de noblesse et d'abnégation dans ces artifices de bonté , et elle en fut plus touchée , peut-être, que du bienfait lui-même.
— Oh! vous êtes grand, Lionel. JNe nous humiliez pas , en nous détendant la gratitude. Vous n'avez point d'amour, je le sais , et vous n'en devez point attendre. Mais vous aurez ses bénédictions et les miennes. Dieu m'est témoin que mon rêve fut toujours de l'élever pour vous.... J'espérais que sa tendresse vous consolerait de vos chagrins. . .
— Songez, ma mère, que je n'en ai plus d'autres que vos peines , et qu'il ne tient qu'à vous de les guérir.
Lady Alton ne répondit pas. Mais un rayon de joie illumina ses traits; en lui tendant la main, elle tomba à ses genoux et pleura. Que d'actions de grâces dans ces larmes d'une mère 1
Il fut convenu , entre lady Alton et son fils , qu'il ne verrait Amélie que le lendemain. Il eut donc tout un jour , toute une nuit, pour se préparer à cette entrevue. Ce furent pour lui de tristes heures. Il était sûr de ne pas broncher
en face du devoir dont il se chargeait , mais élait-il certain qu'on acceplerait son appui !
Ces réflexions n'étaient pas les seules.
Quoicju'ilaftectàlsouventune abdication complète de toutes ses prétentions au bonheur , il était trop jeune pour que ce stoïcisme fut aussi vrai, aussi profond, aussi invulnérable, qu'il l'imaginait. Il ne se croyait pas né pour être heureux. Hélas! nous sommes tellement organisés, que nous n'avons pas d'incrédulité qui ne soit une croyance, pas de si pauvre croyance qui n'ait ses illusions. Ce n'est pas quand nos années se comptent par trente, qu'on peut jurer d'en être quitte avec les passions et l'espérance. 11 le sentit alors , et il eut presque peur de son dévouement. Il ne pensait pas à reculer devant ses actes , mais il voyait avec chagrin qu'il lui restait une sourde ambition de félicité dans l'ame, et que ces dernières lueurs allaient pour jamais s'éteindre. Tous ses songes d'autrefois lui apparurent. En se rappelant l'existence fortunée qu'il s'était rêvée avant son
fol amour pour madame de Cerizy, il s'aperçut que la chimère n'en était pas hélas ! tout-à-fait effacée. 11 s'était promis (qui ne s'est pas fait de ces promesses ?) de rencontrer dans le monde un de ces esprits de grâce et de lumière , qu'on n'y rencontre pas, mais qui semblent voltiger sur sa route en avant de nos premières pensées. Quel est le jeune cœur qui n'ait point été romanesque! Lionel l'avait été, et, tout désabusé qu'il se figurait l'être, il sentit qu'il cherchait toujours à l'horizon de sa vie , le fantôme doré qu'il avait vainement attendu. Fallait-il donc jeter un voile d'airain entre lui et cette divine apparition qui flottait encore sous ses yeux, radieuse comme autrefois de grâceet de virginité! Quelle angélique volupté d'éveiller le premier dans le cœur d'une femme l'amour qui remplira sa vie ! Se dire qu'une femme, en redescendant son passé, n'y rencontrera pas une image plus chère que la nôtre , qu'elle n'en verra pas une autre , en s'avancant dans l'avenir : c'est un bcc^u mensonge de l'amc donl on se berce à vingt
aus; mais on y croitjusqu'à quarante! Il est dur d'être avec le temps en avance de deux lustres !
Lionel avait été brûlé par la passion : il avait étouffé ses premiers songes dans les bras de Marguerite; mais, dégagé de ses nœuds, il n'avait plus conçu son aveuglement : il n'avait plus compris par quel charme elle avait assoupi cette jalousie de l'ame, qui se prend à tous les jours de la vie , au passé comme au présent , au présent comme à l'avenir. Elle ne l'avait qu'engourdie, elle ne l'avait pas détruite. Il la sentait renaître. Semblable à ces petits êtres imperceptibles , que paralyse la sécheresse , qui meurent pendant des années , et qu'une goutte d'eau ressuscite, ce sentiment moit , une larme l'avait réveillé , et il se ranimait ! pour qui ? pour une femme qu'il n'aimait pas ! Oui , mais il aurait pu l'aimer : et il la traitait comme s'il l'eût adorée.
Il y a quelque chose de si exclusif dans l'amour, qu'on ne peut supporter l'idée d'un partage ; n'avoir jias possédé seul , c'est ne pas
posséder. Ce jugement est absurde , mais il est le premier qui s'élève dans nos araes. Le malheur ou l'expérience (et y a-t-il de l'expérience sans malheur ! ) en démontre la fausseté. Lionel avait vécu , mais pas assez pour déraciner de son cœur cette théorie sophistique d'une existence , qui est peut-être de ce monde , mais qui n'est pas de la société. Lui, qui s'était accoutumé à l'idée de n'épouser qu'une femme sans tache , qui s'étail affranchi des liens d'une maîtresse aimée sur le simple soupçon d'une infidélité dont il n'eut jamais la preuve , il allait adopter pour compagne une femme dont il connaissait la faiblesse. Elle n'aurait de lui que son nom ! Mais il fallait déposer, au seuil de ce faux hymen , tout espoir d'en contracter un autre ; c'est triste !
Quand on a vogué long-temps sur une mer inclémente , en proie à toutes les privations du bord , il est affreux , si l'on aperçoit de loin une côte riche et verdoyante , que cette terre ne soit qu'un mirage : et plus horrible encore, si c'est
vraiment une île , de poursuivre sa course sans pouvoir s'y désaltérer. Lionel , emporté par le courant du sort, voyait alors se dérouler devant lui toutes les hallucinations magiques du bonheur , et il ne les voyait que pour les fuir : il en aurait pleuré. Plus de foyers pour lui où jeter sa dernière ancre , plus d'épouse pour les embellir, plus d'enfans pour les égayer ! il n'aurait jamais que l'enfant d'un autre ! Frère d'Amélie , il l'aurait toujours chérie : époux , tout cet amour ne serait qu'une commisération perpétuelle ! Et si, une fois dans des liens indissolubles , il reconnaissait l'être prédestiné qui aurait dû les lui imposer, serait-il obligé de désirer la mort d'une sœur pour retrouver sa liberté? O Dieu , que cette soif d être heureux est inextinguible dans le cœur de l'homme, puisque dix ans de combats et de faligues ne suffisent pas pour l'éteindre !
Lionel lutta long-temps ; mais où serait le mérite d'un sacrifice s'il n'était pas pénible ? Il y a de la joie aussi dans cette dévotion de
tout son être aux personnes qu'on aime , dans cette immolation de toutes les minutes au culte de la pitié. Lionel finit par se réconcilier avec son sort, par dompter tous les regrets qui pouvaient énerver sa générosité , et le calme de son ame fut la première récompense d'une résolution qu'il avait prise sans réfléchir , mais que la réflexion n'avait pu ébranler. La première! en connaîtrait-il d'autres?
Si lady Alton ne l'eût pas connu , jamais le lendemain , en le voyant paraître , elle ne se fût doutée que Lionel n'avait que du courage. Eh ! qui sait ? peut-être, en y songeant , s'étaitelle persuadée qu'il était sincère en lui avouant que son dévouement n'était point de l'héroïsme. Il y a tant de replis secrets dans le cœur d'une mère , il y a tant d'excuses pour son enfant dans les trésors de son amour, que lady Alton pouvait croire qu'elle donnait beaucoup en suppliant Lionel d'accepter la main de sa fille !
11 faut n'avoir pas foi à Dieu pour supposer
qu'une faute efface toutes les vertus. Que deviendrait le repentir? S'il y a quelque chose d'aussi beau que l'Evangile dans unpoëme, qui n'en a pas la simplicité , c'est la fiction d'Abbadona dans la Messiade, l'ange tombé qui gémit , qui pleure ses blanches ailes , noircies et brûlées par son crime. Moi qui ne suis qu'un homme , j'ai toujours pensé que le remords les lui rendrait. Je ne sache que ce monde , parce qu'il n'a rien du ciel, qui puisse fermer sa porte à la pénitence. Aussi n'est-ce pas là qu'elle doit frapper.
ZI
Amélie était près de sa mère , quand Lionel entra, et fit à peine attention à lui. Lady Alton se relira presque aussitôt sur quelque léger prétexte , et tous deux restèrent seuls , tous deux embarrassés , l'un ne sachant trop comment aborder cette scène , l'autre se créant d'avance
une peine de répondre à des questions qu'elle ne prévoyait pas.
— Me pardonnerez-vous, Amélie, d'accepter, sans demander votre consentement , l'occasion de vous voir seule un instant ! C'est la seconde fois depuis mon retour.
— Je le sais, Lionel, et vous avez droit de me le reprocher. Si je réponds mal aux preuves de votre longue indulgence, croyez-moi je n'y suis pas insensible, mais que voulez-vous! je souffre... la douleur est capricieuse....
— Faut-il vous éloigner de moi, parce que vous souffrez ! Quel rôlejouerait l'amitié, si elle ne pouvait se montrer que quand on est heureux ? Vous que j'ai toujours aimée plus qu'une sœur, comme une sœur que je me serais choisie, qui m'aimiez autrefois comme un frère, ai-je rien fait pour vous le faire oublier?
— Pourquoi soupçonner ma mémoire?
— Me refuser voire confiance, n'est-ce pas m'avertir que je ne mérite plus votre affection?
— Hélas! je vous l'ai dit, c'est moi qui ne mérite point la vôtre.
— Je n'ai pas assez d'orgueil pour vous croire. Mais, si vous le supposez, laissez-moi vous convaincre que vous avez tort. Ne me croyez pas, comme vous le disiez un jour, supérieur aux faiblesses humaines. Il y a bien de l'égoïsme datis mon attachement.
— Vous , Lionel , de l'égoïsme !
— Oui , Amélie. Quand je me plains de votre défiance, de votre éloignement pour moi, c'est moins peut-être par regret de ne pas partager vos peines, que par ennui des miennes. Pourquoi se fuir, ma sœur, quand on a besoin de se consoler?
— Je ne vous fuis pas: je vous crains. Eh , quelle consolation pourriez-vous attendre de moi , moi qu'on ne peut pas consoler !
— J'ai cru long-temps aussi que je ne pouvais pas l'être : mais je me trompais. Il ne faut qu'un mot souvent pour tarir bien des pleurs. Vous rappelez-vous , Amélie , quand vous étiez
enfant, combien j'étais triste quelquefois en vous donnant ces leçons que j'espérais recommencer? Content de vous servir, je me retirais toujours le cœur plus libre et plus tranquille.
— C'est que j'étais joyeuse et paisible alors ; vous réfléchissiez mon repos et ma joie. Aujourd'hui ,
— Je réfléchirais voire affliction , et le soin devons en distraire me ferait oublier la mienne.
— Elle est donc bien légère!
— Elle pourrait le devenir.
— Moi , ma misère est irréparable.
• — Vous qui croyez à Dieu , comment supposez-vous qu'il nous envoie de pareils maux ? Tant qu'il nous laisse le jour, il nous donne les moyens de l'embellir.
— Il n'y a pas de Providence qui puisse annuler le passé. Dieu n'a pas un rayon qui puisse dorer ma vie. Il ne m'a rien laissé..... que le courage de me l'ôter.
— Et votre mère, Amélie !
— O ma mère! ma pauvre mère! ma pauvre mallieureuse mère !
— Elle en mourrait.
— Et si je vis, elle mourra démon existence! O Lionel, mon frère, pourquoi nous avez-vous quittés? Vous m'auriez préservée.
— Et ce que j'aurais fait, ne puis-je pas toujours le faire ? Ne suis-je pas, Amélie , toujours là pour vous défendre?
— Et qui me défendra des morts ?
— Mon amour.
— Votre amour, Lionel! Oh! vous
ne me comprenez pas! non, vous ne me
comprenez pas , puisque vous me plaignez
puisque vous restez.
— Oui , je reste, je resterai pour vous relever , quand vous pliez.
— Impossible !
Amélie avait voulu dix fois s'éloigner , mais une puissance invincible la retenait , l'enchaînait à sa place. Elle sentait que cette scène était sa destinée : elle ne pouvait la fuir. Ses
larmes en tombant paralysaient ses forces. Elle voulait , elle n'osait parler. Son secret lui tremblait sur les lèvres , et Lionel multipliait toutes les ruses de l'ame pour lui épargner un aveu , pour la sauver d'une rougeur.
— Moi aussi , reprit-il , j'ai songé autrefois à mourir : mais j'ai pensé à vous. Votre souvenir m'a redressé de mon abattement. Accordez-moi de vous raffermir par ma présence. Rien n'est perdu dans ce monde , tant qu'il y reste un cœur où l'on peut se réfugier.
— Je n'ai jamais douté du vôtre. Je sais que vous êtes bon , généreux , dévoué , et je vous en remercie. Je suis sensible à l'intérêt que vous me témoignez : vous le saurez peut-être un jour, bientôt ! Mais voulez-vous, Lionel, m'en montrer davantage? laissez-moi: ne me parlez plus , fuyez-moi , partez. Votre compassion me fait mal. Votre bienveillance me déchire. Je vivrai si je puis, mais ne m'en pressez pas : c'est me donner la mort. Ne m'ouvrez
pas votre ame , pour y cacher mes maux. Je la souillerais , en y entrant.
— Est-ce à moi que vous parlez , Amélie , à votre vieil ami , au compagnon de votre enfance qui veut l'être de vos malheurs , qui veut vous réconcilier avec la vie , en vous consacrant la sienne ?
— Lui , mon Dieu ! ... . lui !
— Donnez-la moi cette existence, que vous voulez rejeter. Confiez-moi vos jours: confiezmoi le soin d'en écarter le trouble et le chagrin. Je me tairais , je me serais tu , si vous étiez heureuse ; mais vous souffrez , et je suis votre égal. Ce n'est pas seulement votre vie , celle de votre mère , c'est la mienne , Amélie , que je vous demande.
— Oh ! pitié ! pitié !
< — Promettez moi de vivre. Ne soyez plus seule contre le malheur. Soyons deux contre le sort.
— Grâce I je vous en supplie.
— Votre main ! Amélie , je l'implore à ge-
noux : votre mère me l'accorde , ne me la refusez pas !
— Elle n'est plus à moi ! je ne l'ai pas donnée, on me l'a volée. Je suis perdue......
perdue! O laissez-moi laissez-moi mourir.
— Non, vous ne mourrez pas! je ne quitte pas vos pieds que vous ne m'ayez juré de vivre, comme je jure ici de ne vivre que pour vous. Mourir , Amélie ! et que fuirez-vous par ce chemin ? Vous voulez réparer une faute involontaire par un crime prémédité ? Non , non , jamais. Votre existence n'est point à vous : elle est à ceux qui vous l'ont donnée. Elle appartient à leur vieillesse. Cette vieillesse est pure! Votre mort tachera leurs cheveux blancs. Voire mort ! pensez-vous que le monde , aux aguets du scandale , n'en fera pas contre eux une sentence d'ignominie ? C'est à qui en devinera la cause, et vos vertus qui vous gardent encore, où seront-elles pour vous défendre? Vous tuez avec vous le respect qu'on leur doit, vous écrivez la honte au front de vos parens , vous
la gravez sur la pierre où vous croyez la fuir. La calomnie n'épargne pas les lombes : elle flétrit les morts pour insulter ceux qui les pleurent. Oh! vivez, Amélie, vivez, ei tout ce que vous craignez disparaît ! Laissez-moi vous couvrir , vous envelopper d'un nom qui vous protège : je l'ai gagné pour vous. INe me retirez pas un bien que me donne votre mère. Rendez-lui son bonheur , en acceptant ma vie.
Que si l'on pouvait glisser dans ces paroles , tombées goutte à goutte d'une plume éteinte sur une page glacée , une étincelle de cette voix d'amour , dont les enflammait Lionel , on comprendrait la stupeur d'attendrissement où elles jetèrent Amélie. Quand l'ame accentue les discours qui s'en échappent, ils ont peu besoin d'être beaux et sonores, elle imprime à chaque son sa dialeur, sa tendresse et ses larmes. L'oreille entend battre le cœur dans chaque mol qui passe. L'éloquence écrite n'est rien; c'est tout l'homme qui est éloquent.
Il faut le voir pour le comprendre : un gesle est une pensée , et le regard de l'homme fait partie de sa voix. Si Amélie n'eût que faiblement résisté , Lionel n'aurait peut-être pas trouvé la force de la convaincre: mais la douleur vraie de cette jeune femme , qui aimait mieux mourir que de déguiser une faute qu'elle pouvait cacher, son enthousiasme de résignation, avaient ouvert en lui toutes les sources du dévoument. Subjuguée maintenant par cette générosité passionnée, qu'elle était si digne de sentir et d'inspirer, elle cherchait, sans le trouver, un dernier motif de refus, une dernière raison de mourir.
— Vous ne me répondez pas , Amélie ! que vais-je dire à votre mère ?
On eût dit qu'à cet mot une pensée décisive s'élevait à l'improviste dans son ame; un éclair de reconnaissance jaillit de ses yeux trempés de larmes , et illumina ses traits :
— II n'y a que vous, Lionel, dont je puisse
accueillir une offre de salut. Je ne puis que vous bénir , mais Dien vous récompensera. J'accepte tout.
— Vous vivrez ?
— Oui.
— Avec moi , et pour moi? toujours ?
— Toujours , Lionel ! le temps ne nous appartient pas; mais assez, je l'espère, pour vous remercier de vos bienfaits.
ZXI
Quoique Lionel ne parût pas le soupçonner, il lui restait un consentement plus difficile à obtenir que celui d'Amélie , qu'il avait eu tant de peine à arracher: c'était celui de lord Alton. Muni de ses pouvoirs pour interroger les dispositions de sa fille, et les plier à la volonté pater-
nelle , c'était une affaire épineuse el délicate que de venir solliciter un bien qu'on voulait confiera un autre, que de vouloir substituer sa roture à la dignité ducale. Il eût sans doute été fort embarrassé de sa position , si épris d'Amélie , il se fût agi de discuter ses intérêts de cœur à lui, de traiter pour son propre bonheur. On a tant de méfiance de soi , de ce qu'on vaut, quand on aime, qu'on est presque effrayé de se proposer ,soi,simplehumain, pour l'époux d'une femme que l'on croit à peine de ce monde. Mais on est plus courageux pour défendre la vie d'un autre , que pour disputei' la sienne , et fort du sentiment de son sacrifice , Lionel savait si bien qu'en priant pour lui, c'était la cause d'Amélie qu'il allait soutenir, qu'il aborda lord Alton sans trouble , et lui exposa le motif de sa visite avec une netteté qui prouvait son sang-froid.
Il ne croyait pas, il n'avait jamais cru éprouve)' d'amour pour lady Amélie : mais la mission dont il s'était acquitté l'avait éclairé sur sa
faiblesse : il se rendait la juslice de croire qu'il avait rempli les intentions de lord Alton avec la plus scrupuleuse fidélité ; mais la joie qu'il avait ressenti du refus d'Amélie lui avait appris un secret qu'il ne s'était jamais avoué. Il avait consulté lady Alton, et elle n'attendait, pour
donner son aveu, que celui qu'il implorait
Lord Alton l'écouta tranquillement, sans l'interrompre même par un geste , ou un regard ; puis , se recueillant quelques secondes , il répondit avec un flegme impitoyable.
— Vous parlez admirablement bien, Lionel , et cela ne m'étonne pas. Je conçois parfaitement que vous ayez ou que vous pensiez avoir de l'amour pour ma fille ; elle est belle, spirituelle , un peu capricieuse peut-être; mais cela ne fait rien. Vous l'avez vu naître, et vous l'appelez votre sœur : c'est plus qu'il n'en faut pour justifier votre prédilection... quil'honore. Je conçois, j'approuve même votre choix ; cependant , mon cher ami , je ne peux pas le ratifier : c'est mathématiquement impossible.
Je n'ai, vous le savez, ni ambition, ni orgueil : je ne tiens que par devoir à la noblesse de ma famille , et nullement par préjugé. Je prendrais pour gendre le premier venu qui me conviendrait, s'il était... comte. Ce n'est pas pour moi, que je marie ma fille , ni pour mes aïeux non plus. Cependant on doit des égards à ses ancêtres,et je ne puis pas me conduire de manière à les froisser. Vous êtes général , je le sais : mais que diable ! mon cher , vous n'êtes que baronnet, et entre nous soit dit , quoique vous soyez mon neveu par les femmes , un baronnet d'hier. Vous devez le sentir vous-même, vous ne pouvez pas entrer en concurrence avec un duc, qui est général aussi, et qui descend directement d'autant de rois , que vous comptez de campagnes. Vous avez trop d'esprit, trop de raison, pour donner dans les principes subversifs de la révolution française. Il est possible que tous les hommes soient égaux ; mais je n'en crois rien. L'égalité devant la loi ne prouve qu'une chose, c'est qu'il n'y en a pas d'autres; d'ailleurs
le duc de K*** est immensément riche
Sous ce point de vue , reprit Lionel , qui aurait volontiers souri de ces raisonnemens, s'ils ne l'eussent pas affligé, je suis peut-être à son niveau , et je puis lutter avec lui. Ce n'est pas pour rien qu'on m'appelle ici le nabab, et je crois pouvoir assurer à lady Amélie des avantages qu'il hésiterait à lui faire. Si un douaii-e de cent mille livres de revenus
— Cent mille livres! Diable, Lionel ! c'est quelque chose , et cela peut effacer bien des infériorités. Il paraît que la guerre n'a pas détérioré votre fortune : j'en suis ravi. Je n'ai pas la sottise de croire à la supérioiité de l'argent sur le mérite; mais l'un fait valoir l'autre. Un homme détalent , s'il est riche, a toujours de meilleures manières que s'il est pauvre. Aussi, mon cher , je suis persuadé que vous trouverez vingt femmes charmantes, qui valent bien ma fille. Je vous en chercherai une moi-même, si vous voulez ; mais c'est tout ce que je puis faire. Je me suis engagé d'honneur avec le duc de
R*** . Je ne puis pas reprendre ma parole. Je ne la reprendrai pas. Ainsi n'en parlons plus. Avez- vous lu ce matin les gazettes de France? Il paraît que les Jacobins
Lionel sentit de reste qu'il n'y avait rien à faire contre une opiniâtreté si tranquille. Mais ce n'était pas sa cause qu'il défendait , et il employa toutes les ressources , toutes les rubriques de son esprit, à débusquer les Jacobins de la conversation , pour y ramener des intérêts qui le touchaient de plus près. Mais il eut beau déployer toutes les ruses de la tactique, pour ébranler l'obstination de lord Alton , le diplomate aguerri resta aussi immobile dans son refus que sur son fauteuil. Son ame en ce moment avait la goutte comme son corps.
Quoique cette décision suffît à dégager Lionel d'un serment qui lui avait coûté , et que par une faiblesse assez concevable , on ne soit pas fâché que l'impossible de la vertu vous dispense d'en avoir, Lionel fut profondément affecté du peu de succès de sa démarche. C'était
l'arrêt de moit d'Amélie et celui de sa mère. Ladv Alton , qui n'aurait jamais pu se résoudre à confier à son mari , qu'elle aurait tué par cet aveu , le secret qu'elle avait commis à la tendresse et à la pitié de son fils , tenta vainement à son tour de faire avec ce refus révoquer l'opprobre de sa fille. Elle essaya de vaincre la rigueur paternelle, par ces larmes, par ces prières de mère, si tendres, qu'on ne conçoit pas la résistance. Lord Alton était bon, mais entêté, et, quoique sans préjugés, aussi inflexible que s'il en avait eu.
— Puisqu'elle n'aime personne , dit-il , et elle me l'a déclaré elle-même, je ne compromets nullement son avenir. Elle sera aussi heureuse avec le duc de K*** qu'elle pourrait l'être avec Lionel.
— Et qui vous assure qu'elle ne l'aime pas, Mylord? En croyez- vous la j)arole d'un enfant , qui par dépit peut-être , dans un accès de découragement ou d'orgueiî , ne croyant pas à l'amour de celui qu'elle préférait, a nié
tout haut devant vous ce qu'elle confiait tout bas à sa mère.
— Ils s'aiment! Ah! je n'en savais
rien Alors.... il faut que Lionel s'éloigne.
La pauvre lady Alton eut beau plaider pour ses deux enfans , comme savent plaider les mères , quand leur amour a peur , attaquer et caresser tour à tour les faibles de son mari , elle ne put rien gagner que cette froide réponse.
— Vous savez, lady Alton, que je crois fort peu aux passions , et encore moins aux malheurs éternels qu'elles enlraînenl. Vous avez vu Lionel ivre-mort d'amour pour madame de Cerizy ! Voyez ce qui lui reste maintenant de cette frénésie : pas même un souvenir. Il s'imagine éprouver pour ma fille ce qu'il a ressenti pour une autre; et ma fille a la bonhomie de se supposer pour lui l'amour qu'il se croit pour elle. Chimère! erreur! enfantillage! Ils se guériront tous deux dans l'absence, comme lui s'est déjà guéri.
— Il s'est exilé dix ans !
— Et il est devenu général! encore une contrariété , et il sera pair d'Angleteire. Au reste, ma chère lady Alton, vous savez que, quand j'ai dit une chose , c'est irrévocable. Je ne
change jamais d'opinion qu'au parlement.
Pesez mes raisons : vous serez de mon avis.
Lady Alton était bien assurée de ne jamais en être , et elle alla épancher ses nouvelles douleurs dans le sein de Lionel , qui lui rendit un espoir qu'il n'avait peut-être pas lui-même. On est toujours plus ingénieux à réveiller celui des autres que le sien, celui des femmes surtout, qui n'est jamais tout-à-fait endormi. Croyez-en là-dessus le vrai poêle Wilson ; une colombe qui couve quittera plutôt son nid , que l'espérance le cœur d'une mère.
« For the brooding dove shall leave her nesl, SooDer than hope a mother's breast. >•
zxxz
Rien dans ses examens de conscience n est plus impitoyable , plus exagérateur, que la vertu. Elle excuse tous les torts excepté les siens. Elle voit un forfait où il n'y atout au plus qu'une erreur. Il est triste de dépenser ainsi sa ciiarité pour les autres : on ne s'en trouve plus pour soi , quand on en a besoin. Si ce n'était la
cause des souffrances d'Amélie , c'était là du moins ce qui les aigrissait. Elle avait foi dans sa faute , et se croj'ait dévouée à l'infamie. On eut dit qu'elle se calomniait exprès, pour augmenter ses remords. Elle se repentait cependant d'une faiblesse dont elle n'était point coupable ; elle n'était que la victime d'un scélérat. Lord Frédérik avait passé le dernier jour de sa vie à méditer un forfait, et la dernière nuit à l'exécuter. Amélie qui ne l'avait jamais aimé , mais qui n'avait pas été totalement exempte de coquetterie , envenimait son malheur du dégoût qu'elle avait pour son meurtrier! Elle ne savait pas comment elle avait succombé; mais elle savait qu'elle s'était réveillée dans les bras d'un misérable. Ce serait quelque chose d'affreux de voir un moribond rassembler toutes les forces, que lui laisse l'agonie, pour jeter un blasphème de plus à la divinité! N'estil pas aussi hideux de profiter de son dernier éclair d'existence , pour profaner la plus pure image de Dieu sur la terre? Telle était la der-
hière action de lord Frédérik ; il s'était prémuni contre la résistance et la fuite. 11 avait appelé le poison au secours de l'assassinat , et il avait réussi dans sa séduction de bourreau. Le désiionneur d'une femme , c'était là le passeport sacrilège qu'il avait pris pour le ciel.
Amélie , qui avait trop d'innocence pour ne pas se trouver criminelle , aurait fini par commettre un véritable crime , si elle n'eût regardé sa mère comme un Dieu, à qui l'on ne peut rien cacher , qui peut fermer les yeux , mais qui voit dans son ame ce qui se passe au cœur de son enfant. Lady Alton la consola. Eùt-elle été coupable, ne vaut-il pas mieux pardonnera son enfant que dele perdre? JN e vaut-il pas mieux encore pleurer sa vie, que de regretter sa mort?
Lady Alton qui connaissait sa tendresse de naissance pour Lionel, qui savait que soigneuse d'en entendre parler, et de comparer ce qu'elle en apprenait à ses jeunes réminiscences, elle s'en était formé un type de perfection , auquel elle rapportait tout, crut trouver dans cette espèce
d'amour d'imagination , une garantie de sa candeur. Ce que son instinct maternel avait deviné , sa sagacité de femme l'en eut bientôt convaincue. Elle ne put pas douter que sa fille n'eût été la proie d'une odieuse perversité, dequelque infernale machination, dont elle n'était pas complice. Peut-être eùt-elle persuadé Amélie qu'elle n'était que malheureuse , si le retour de Lionel ne fût venu bouleverser cette conscience fébrile, qui se devenait implacable à force de pureté.
A peine eut-elle revu celui quelle avait appelé si long-temps son frère, qu'elle se sentit l'aimer, atteinte de cette sympathie qu'on nie, pour s'éviter de l'expliquer, de cette affection qu'on nomme romanesque , parce que l'on ne sait comment la nommer. Cet attrait chez elle ne devait point surprendre; c'étaient ses souvenirs qui devenaient son amour. L'émotion de Lionel en la revoyant , sa voix tremblante, ces yeux humides, lui firent croire , espérer peut-être que son cœur
était l'écho du sien. Elle ne jouit pas long-temps de ce songe involontaire , qu'elle se reprochait comme un tort. Un prompt retour sur elle-même lui fit voir quel abîme il y avait entre eux deux , et , sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait , sans chercher à savoir s'il n'y avait pas quelque vanité dans sa frayeur, craignant de faire naître le penchant qui l'entraînait , elle mit bientôt autant de soin à re- . pousser la dévotion de Lionel, à y paraître insensible , qu'elle eût été naguère heureuse de Taccueillir , et fière de l'exciter. Souvent elle s'applaudissait du succès de sa froideur , presque toujours elle eu souffrait , et cette souffrance l'irritait. Ce combat perpétuel entre ses regrets et ses désirs, cette volonté de ne pas inspirer de tendresse, et cet espoir jaloux d'être aimé, qui se glisse partout, qui rit de tous les . obstacles qu'on lui oppose , qui perce tous les voiles dont on veut l'étouffer, cette fluctuation continuelle de l'attente au découragement, ne motivent que trop les caprices d'Amélie, si
l'on peut encore laisser ce nom aux élancemens douloureux de son esprit malade. Quand elle ne put douter que l'on aurait bientôt la preuve de son déshonneur , elle ne put supporter ses remords qui aigrissaient son amour , son amour qui acérait ses remords. Elle oublia sa mère, pour n'aspirer qu'à mourir. Lionel l'avait presque réconciliée avec l'idée de vivre : et, s'il faut l'avouer, elle eut quelque moment de bonheur à se voir l'objet d'un dévoûment, quand elle n'attendait que du mépris. Ce terne éclair de joie, qui traversait ses chagrins, ne suffisait pas cependant pour dissiper entièrement ses sinistres projets. Accepter quelques jours, quelques heures de vie, ce n'était pas renoncer à la mort.
— Il sera bientôt libre, disait-elle. Je le récompenserai de son sacrifice en l'abrégeant; mais je mourrai du moins, couronnée de son nom, cachant mon crime sous sa vertu: quand il verra que j'expire, peut-être qu'il ne me refusera pas sur son cœur une place pour appuyer ma tête..
L'idée de ses derniers instans l'occupait encore, et le rêve d'un adieu chéri jetait sur son front une teinte inaccoutumée de calme et de sérénité, quand Lionel entra chez elle. Quoiqu'il mit dans ses paroles tous les ménageraens que peut inventer la délicatesse , il l'eut bientôt instruite du refus de lord Alton, La pâleur d'Amélie fut sa seule réponse.
— Ne fuyons pas au premier revers, ma sœur. Les pères ne sont pas inflexibles aux larmes de leurs enfans. Peut-être réussirions-nous , si vos vœux venaient au secours des miens. J'hésite à vous le proposer ; mais votre mère l'approuve
— Qu'approuve-t-elle?
— Votre père , Amélie , je crois en être sûr, ne cède, en me refusant, qu'à des vues d'ambition , à la certitude qu'il n'expose en rien votre bonheur. Quoique engagé par ses promesses, il confirmerait sans doute le nom de fils qu'il m'a souvent donné , s'il pouvait penser que vos engagemens à vous le délient
des siens. Je n'ai pas caché à lord Alton la tendresse que j'ai pour vous. Votre mère a été plus loin, elle a laissé entrevoir.... que vous la partagiez.
— Ma mère !
El, se sentant rougir , elle n'acheva pas.
— Je sens mieux que personne, Amélie, tout ce que mes conseils peuvent avoir de pénible pour vousj mais votre bonté me pardonnera , si mes paroles n'expriment qu'à demi tout ce que je voudrais vous dire. Il en coûte tant à une femme d'avouer ce qu'elle éprouve, que ce doit être un supplice pour elle d'avouer ce qu'elle n'éprouve pas ; mais notre longue amitié peut prêter à votre voix des accens qui n'effarouchent pas la crédulité. Si vous tentiez leur pouvoir sur le cœur de lord Alton! si , tandis que je l'implore à genoux, vous me souteniez de vos prières 1 Pour être éloquente, Amélie, vous songerez que ce n'est pas pour vous que vous suppliez , mais pour moi.
— Oh ! je ne mentirai pas , dit-elle , en se
levant, avec une sorte d'exaltation, à laquelle Lionel devait se méprendre.
— L'exagération n'est point un mensonge > Amélie. Quel est l'homme, à l'âgede lord Alton, qui ne puisse se tromper au langage du cœur , et prendre l'expression d'une vive amitié , pour celle d'une autre ardeur? Croyez-vous
Amélie était retombée sur son siège pâle et décomposée. Lui se trompait aussi, Lionel, au langage du cœur, au cri de l'ame. Il avait pris , pour un refus de le suivre , l'aveu involontaire de son amour. Elle sentit profondément qu'elle n'était point aimée. Elle ne voulait pas l'être , elle n'en avait point l'espoir , mais elle fut désabusée comme si elle avait eu de la foi , comme si elle perdait une conviction. Elle pencha la tête sur sa poitrine , et pleura.
Il est difficile de conserver son sang- froid (levant des larmes vraies , des larmes qui coulent de l'ame. Elles appellent les nôtres , qui se mêlent dans notre voix , si elles ne montent pas jusqu'à nos yeux. Lionel subit cette magnéti-
que influence , et l'attendrissement qu'il éprouvait prêta plus de charme et d'entraînement à ses instances. Il avait besoin de cet auxiliaire , car sa méprise avait changé les dispositions d'Amélie, et elle était résolue de ne plus entendre ce qu'elle aurait d'abord écouté. Mais la raison résiste mal quand le cœur est comphce de celui qui l'attaque , et Lionel reprit bientôt l'ascendant qu'il ne savait pas avoir perdu.
Amélie eut beau s'armer en secret contre une séduction qu'elle redoutait , la générosité envoya à Lionel des paroles si dévouées, si tendres, si pleines de toutes les subtihtés ingénieuses de l'affection , qu'elle put se méprendre à son tour sur la nature du sentiment qui les lui dictait. Une sorte d'espérance confuse et douce pénétra dans son arae. Elle releva lentement la tête , et plus belle encore de ses larmes que de sa beauté :
— Venez , dit-elle, en lui prenant la main : puisque c'est la volonté de ma mère et la vôtre , je le veux.
ZIT
Lionel attendait beaucoup de cette espèce de conspiration contre la rigueur de lord Alton. Si elle ne fléchissait pas sa résistance , elle exciterait au moins sa colère : et il y a toujours de la ressource avec les gens furieux. Toutes les passions se touchent , se tiennent ,
pour ainsi dire , par la main , et il n'y a souvent pas loin du courroux à rattendrissement. Voyez les amans! Ils ne sont jamais plus près de pardonner que quand ils disent beaucoup d'injures.
Lionel faillit perdre courage , quand il vit, en entrant, au maintien de lord Alton, qu'il avait résisté aux larmes qui mouillaient encore les joues de sa femme. Mais la difficulté stimule les âmes fortes , et leur révèle des ressources qu elles ne se connaissaient pas. Au lieu de trembler devant sa tâche , il l'aborda sans détour. Il sentit qu'il n'y avait pas de ménagemens à prendre contre une inflexibilité étudiée, et qu'il fallait l'attaquer à l'improviste pour ne pas lui laisser le temps de se réfugier dans ses précautions.
— M y lord , lui dit-il , et l'on sentait que sa voix n'avait pas la même fermeté que sa contenance ; n*accusez que moi de cette démarche, si vous y trouvez une faute. Moi seul....
— Je ne vous accuse pas du tout , Lionel i
je ne vois pas de faute dans voire démarche. Vous aimez, ou vous croyez aimer ma fille : vous me la demandez, c'est tout simple; mais vous devez , ce me semble , trouver tout aussi naturel que je ne vous la donne pas. Vous êtes trop raisonnable pour n'être pas de mon avis.
— Jen'accuse pas votre raison, M ylord, mais c'est à votre bonté que je m'adresse. S'il est simple d'aimer , n'est-il pas rigoureux de m'en punir? Vous êtes maître de m'accorder le bonheur que je demande , et ce n'est pas une injustice de le refuser , mais n'est-ce pas bien sévère? Laissez-vous toucher, Mylord , aux prières de vos enfans , aux larmes de leur mère. Je ne vous parle pas de moi : mais votre fille ! votre fille qui a cru vous obéir , en aimant celui que vous appeliez son frère , celui que vous confondiez souvent dans votre amour pour elle , voulez-vous flétrir son premier attachement , lui ôter son premier espoir ?Jene suis pas peut-êlre digne de son hymen, mais n'est-ce pas vous qui
lui avez appris à maimer en me nommant votre fils ? Si je n'ai rien fait pour en perdre le nom , pourquoi i'oublierait-elle? Si je n'ai pas cessé de mériter votre amitié , si vous croyez que j'en suis digne, regarderez-vous comme une erreur , et une erreur impardonnable, l'affection qu'elle me porte, cette affection d'enfance qu'elle a prise pour un écho de la vôtre ?
— Vous me poussez là , Lionel , un argument très-fort , et je vois que vous me connaissez bien , en employant avec moi plutôt les armes du raisonnement que les froufrous pathétiques de la poésie. Si quelque chose pouvait m'attendrir , ce serait la logique. Malheureusement la mienne est là pour rétorquer la vôtre. Je regarde votre amour comme une erreur , c'est vrai : mais nullement comme une erreur impardonnable , et la preuve , mes enfans , c'est que je vous la pardonne de tout mon cœur; mais c'est tout. Je ne vois pas en quoi je serais obligé de consacrer une folie que j'excuse. Je
ne demande pas mieux que d'être bon ; mais je ne veux pas être insensé.
Lionel essaya de nouveau toutes les ruses de son esprit et de son ame , pour fléchir la sévérité de cette douceur raisonneuse. Mais lord Alton resta insensible à ses assauts, et les repoussa tous avec une froideur de bonhomie inébranlable.
Spectatrice silencieuse et pâle de ce combat , où il s'agissait de sa vie , Amélie n'avait encore rien dit. Voyant Lionel presque vaincu , quoiqu'il ne fijt pas découragé , elle s'approcha lentement de son père , et tombant à ses genoux:
— Mon père , je vous en prie , ne me condamnez pasj
— Ces simples mots , prononcés d'une voix douce et tremblante , mais noyée de tristesse, émurent visiblement le vieillard ; mais ce nuage d'émotion passa sur son ame comme une ombre de vapeur sur la surface unie d'une glace, et reprenant presque aussitôt sa froide et inaltérable rigidité :
— Mes en fans , vous me faites beaucoup de peine. Je suis désolé de vous affliger. Mais ce que vous me demandez est de toute impossibilité. Je vous l'ai dit, et je vous le répète : je ne reviens jamais sur mes décisions.
• — Mon père , s'écria Amélie , ayez pitié de moi, je vous en conjure ! Au nom de ma mère qui pleure , ayez pitié de votre pauvre fille ! C'est ma mort que vous prononcez.
—Non, ma fille, il n'est pas question de votre mort. J'ai mes raisons pour vous refuser, et je vous garantis que vous vivrez. On ne meurt plus , vous le savez , pour ne pas obtenir ce qu'on désire. Voyez Lionel ! ce n'est pas la première fois qu'il demande la main d'une femme et qu'il s'y prend trop tard. Vous ne mourrez pas plus que lui, qui se porte. Dieu merci, fort bien.
Amélie se releva sans proférer une parole , et jetant un regard sur Lionel , pour chercher dans ses traits s'il n'y avait plus d'espoir , elle aperçut de grosses larmes, qui tombaient de
ses yeux. Elle ne comprit que trop cette réponse à une question qu elle n'avait pas faite , et se jeta mourante dans les bras désolés de lady Alton.
— O ma mère ! s'écria- t-elle.
Dans les grandes crises de la vie on dit : Ma mère ! comme Ton dit : Mon Dieu ! C'est la même chose.
— Emraenez-la , dit tout bas Lionel à lady Alton, et attendez-moi. Je vous rejoins dans quelques minutes : veillez sur elle et ne la quittez pas.
Lady Alton jeta un regard suppliant sur son mari , qui détourna la tête sans répondre , et elle entraîna sa fille.
— .Mylord, dit Lionel avec une douceur mêlée de quelque reproche , je ne vous croyais pas si inflexible. Le serez-vous toujours? êtesvous déterminé à toujours letre? S'il ne s'agissait que de moi , de mon bonheur, je me retirerais sans parler; mais il s'agit de vous aussi , de ce que vous avez de plus cher au monde,
de ce qu'on ne retrouve pas , quand on l'a perdu. Si, sans que je l'aie cherché, l'existence de votre fille a besoin de la mienne, el je sens, je sais qu'elle en a besoin, ne pouvez-vous pas faire céder le respect que vous devez à vos promesses, à la pitié que vous devez à votre sang? Que vous refusiez votre enfant à un aventurier, qu'elle aurait connu par hasard, qui l'aurait séduite ou fascinée par de faux semblans d'affection, que vous soupçonneriez d'être moins épris d'elle que de sa fortune , je concevrais vos refus : j'admirerais leur persévérance et leur ténacité. Mais moi, mylord, qu'avezvous de sérieux à m'objecter ? Quel autre intérêt qu'une tendresse éprouvée peut me plier à la prière? J'ai acquis, à la pointe de l'épée, un rang qui n'est au-dessous de personne , un nom qui peut grandir encore ; je suis dix fois plus riche qu'elle ne le sera jamais; n'y at-il pas là quelque raison qui puisse vous permettre de consacrer mon amour? Mais je vous le dis, c'est moins pour moi que pour elle que je
vous implore. Moi, qui l'ai vue naître, qui l'ai presque élevée , je sais mieux qu'un autre tout ce qui peut la rendre heureuse. Votre fille le croit : lui retirer une illusion qu'elle a si longtemps nourrie , c'est lui retirer une partie de son ame, c'est peut-être abréger ses jours! Quoi ! je vous demande à genoux lavie de votre enfant , et vous me !a refusez ! Votre amour paternel est bien sévère , mylord !
— Je voudrais, Lionel, que vous m'eussiez épargné cette scène, qui m'afflige profondément. Vous n'auriez pas dû la prolonger. Je ne nie point votre mérite. J'avouerai même que je suis fier d'y avoir contribué par mes soins. Vos offres sont généreuses et dignes de vous. Dans d'autres circonstances , j'aurais pu les accepter ; mais aujourd'hui je ne puis pas. Vous êtes trop sensé , Lionel , vous n'avez pas assez d'orgueil , pour croire que ma fille mourra d'amour pour vous. Elle se consolera, quand elle ne vous verra plus. Le duc de K*** sera ici demain , il est beau , spirituel , il l'aime
aillant que vous l'aimez. Croyez-raoi : ses attentions effaceront le souvenir des vôtres , et vous vous étonnerez bientôt, en la voyant heureuse, d'avoir pensé que votre départ compromettrait sa vie. Adieu , mon fils! acquérez de nouveaux honneurs et de nouveaux succès : je ne les apprendrai jamais sans fierté , sans jouir de votre bonheur , que je voudrais pouvoir augmenter.
— O mon père ! je n'aurais jamais cru que nous dussions nous quitter ainsi. Votre décision est-elle irrévocable ?
— Oui , Lionel , elle est irrévocable.
• — Adieu donc , mylord : je serai parti dans une heure.
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Lionel , comme il l'avait promis , se rendit immédiatement chez lady Alton. La porte de son oratoire était ouverte , et il aperçut Amélie agenouillée , qui demandait sans doute à Dieu la permission de mourir sans l'offenser.
— Il n'y a donc plus de ressource? lui de-
manda iristement el tous bas la malheureuse mère.
— Je n'en vois qu'une.
— Laquelle?
— Nous n'avons pas le temps de consulter : nous n'avons que celui d'ag^ir; le duc arrive demain, et j'ai promis de partir dans une heure. Je ne vois qu'un moyen de la sauver.
— Et ce moyen ?
— C'est de l'enlever.
C'était la première fois peut-être qu'un homme venait demander à une mère de concourir à l'enlèvement de sa fille. Lady Alton resta comme altérée devant cette proposition.
— L'enlever.... pour lui sauver l'honneur ! Ce n'est que changer d'éclat : ce n'est pas cacher sa faute.
— De deux choses l'une. Le monde saura ou ne saura pas sa fuite. S'il l'ignore, nous n'avons rien à prévoir. S'il l'apprend, tout le blâme retombera sur moi. Le ravisseur peut avoir employé la ruse , la violence , que sais-je ! Je
me charge de tout : et je saurai , je vous en réponds , je saurai tout arranger pour être seul accusé.
— Mais vous , Lionel? c'est impossible
Votre nom
— Eh ! qu'importe mon nom , si je la sauve ! Vous saurez que je ne suis point coupable , vous ; l'opinion du monde pour moi , c'est la vôtre. La rigueur de lord Alton tient beaucoup au respect qu'il a pour sa promesse. Ne sachant comment se dégager , il croit qu'il n'existe aucun moyen de le faire. Une fois dans la nécessité absolue de retirer sa parole , il emploiera, pour y réussir avec adresse , toutes les ressources dont il hésite à se servir. Il sera le premier à pallier par ses dénégations la faute qu'ilme reprochera tout bas. Iln'a qu'une fille ; il lui pardonnera bientôt , et je serai compris dans son pardon. Avant trois mois nous serons tous heureux. Consentez, pour que le ciel m'exauce.
— Lionel ne peut donner un mauvais con-
seil à la mère d'Amélie. C'est bien, puisque vous le croyez. Cesl à vous d'ordonner , mon fils , et à nous d'obéir.
Amélie rentra dans l'appartemenl. Quoiqu'elle ne se fût jamais avoué qu'elle avait de l'espoir, il est certain qu'elle en avait eu ; car le refus de lord Alton ne faisait que la rejeter dans la situation où elle se trouvait avant les offres de Lionel , et elle était maintenant dans un état d'accablement et de consternation , où elle n'avait jamais été. Une heure avait suffi pour imprimer à ses traits la pâleur de dix ans de chagrin. Il n'y avait pas de larmes dans ses yeux ; elle ne pleurait que dans son ame. Elle semblait son spectre anticipé.
— Tout est fini, dit-elle , je m'y attendais ; tant mieux! Il me resle à vous remercier, Lionel, de votre noble assistance, à vous demander pardon d^y avoir accédé. Oh! mon père a bien fait d'éire sans miséricorde. Pourquoi, quand j'ai refusé de déshonorer , en l'épousant , un
homme que je n'estime pas , ai-je consenti à flétrir un homme que je vénère.
— N'oubliez pas, AméUe, que cet homme ne peut plus être heureux que si vous vivez, ne peut vivre si vous mourez. Je ne parle pas de votre mère. Vous n'avez qu à la voir. Ses larmes sont plus éloquentes que moi. Rien n'est perdu , si vous m'accordez la confiance qu'elle m'accorde. J'ai découvert le secret du refus obstiné de lord Alton. Il n'a pu me cacher que s'il y avait un moyen, quelqu'il fût , de le dégager d'une promesse qu'il croit irrévocable , quoiqu'il l'ait donnée sans vous consulter , il le saisirait. Ce moyen , je le connais.
— Quel est-il ?
— C'est de fuir avec moi.
— De fuir?
— Je me sers , Amélie , d'une expression qui vous blesse
— Oh non, Lionel, vous ne pouvez pas m'offenser.... Mais je ne puis vous suivre.
— Il le faut cependant, Amélie. Lady Al-
ton vous y autorise et vous promet d'avance le pardon de votre père. Je dois partir dans une heure. Mais h celle où vous avez Thabitude de vous retirer , je vous attendrai à la porte du parc. Votre mère elle-même vous y conduira. Demain nous serons en Ecosse : et le soir, mon nom vous garantira du danger d'en subir un autre.
— Non , non. Je n'accepte pas votre dernier bienfait. Je n'ai qu'un moyen de vous en prouver ma reconnaissance , c'est de le refuser : et je le refuse , Lionel. Ce n'est pas que je craigne le blâme qui s'attache à une pareille démarche ; quoi que je fasse , vous savez trop que je ne puis l'éviter. Mais vous , que dira-ton de vous , Lionel , qui enlèverez la fille de votre bienfaiteur ? On vous méprisera, vous qui ne méritez que le respect, et l'on me plaindra, peut-être, en m'excusant, moi qui ne mérite que le mépris. On ne saura pas tout ce qu'il y a de désintéressement caché sous ce voile d'ingratitude. Non , non, Lionel, cela ne peut
pas élre. J'ai rêvé un instant le salut. Mais le rêve est fini , et le dernier commence.
Quoiqu' Amélie s'efforçât de parler avec fermeté , il était aisé de s'apercevoir qu'elle luttait avec peine contre ses émotions , et que son ame était aussi bouleversée que ses traits. Lionel, jetant ses yeux sur lady Alton, semblait en appeler de la décision de la fille à la tendresse de la mère. Lady Alton le comprit.
— Ma fille , lui dit-elle , comment pouvezvous parler de mourir quand votre mère vous reste? Il y a long-temps que nous gémissons ensemble : voulez-vous me condamner à gémir seule , et quitter mes bras pour la mort , quand un frère vous tend les siens? C'est bien mal , Amélie , de repousser nos prières. Eûtil été criminel, un enfant ne l'est pas, quand sa mère lui pardonne. Son pardon est comme un second baptême qui lui rend l'innocence ; et vous qui n'êtes que malheureuse , pourquoi douter , ma fille , du sacrement de mes larmes? Je t'en supplie , ma bien-aimée , accepte
son sacrifice par charité pour moi. Je ne pourrais plus prier Dieu, si je te perdais; et que me resterait-il si je n'avais plus ni de Dieu ni d'enfant? Oh ! ma fille, ma fille ! est-ce que tu ne feras pas grâce à ta mère ?
Et la pauvre lady Alton , suffoquée par ses larmes, étouffant de sanglots, tomba aux pieds de sa fille; et elle embrassait ses genoux, et elle implorait sa pitié , comme si le crime eut changé de place , comme si la pécheresse redevenait un ange aux dépens de sa mère , et retrouvait dans ses pleurs la virginité de son ame.
Amélie promit tout. Qui pourrait voir une mère à ses pieds et lui refuser ce qu'elle implore ! Sa prière à genoux parle plus haut que tous les ordres. Le ciel commande et l'on désobéit; mais que ferait-on, s'il suppliait!
ZTI
Il n'y avait point d'étrangers à l'abbaye de N***, et les soirées y commençaient assez tôt , pour ne pas se terminer tard. A onze heures , en général , chacun se retirait chez soi , et il était rare qu'on ne dormît pas à minuit. C'était ie moment qu'avait choisi Lionel pour Tévasion
d'Amélie. Deux èlres seuls entendirent, tinter le signal à l'horloge du château , et ce bruit les fit tressaillir. C'était le premier qu'ils entendaient depuis quelques instans, qui semblaient s'alonger de leur silence : et les sons émis par ce qui ne vit pas , quand tout ce qui vit est comme mort, produisent dans la nuit un effet singulièrement triste. On dirait qu'il y a du destin dans cette voix inanimée , qui s'élève à des intervalles prescrits, qui suit sans volonté l'impulsion de la notre, et s'échappe du métal, aussi froide, aussi insensible que lui. C'est surtout dans les situations violentes de la vie , que ces accens ont un écho puissant dans notre arae. Qui n'a pas souvent frissonné au craquement de ses boiseries, comme si le monde inerte se mettait au diapason du trouble qui nous agite, et répondait aux mouvemens de l'esprit, au cri du cœur, ou de la conscience ! Le malheur est superstitieux, et Amélie trembla. — Il est temps de partir, dit lady Alton. — Et toutes deux descendirent muettes et voilées , trem-
blant comme deux coupables au frémissement du parquet sous leurs pas. Rien cependant ne les trahit.
On a maintes fois signalé les relations , soidisant inexplicables, qui semblent exister entre la situation secrète de notre ame et le monde extérieur. La nature , assure-l-on , est aussi prompte à s'attrister de nos misères , qu'à s'égayer de notre joie. Cette observation, comme tant d'autres que font les hommes, est plus spécieuse que vraie , et il ne faudrait pas creuser beaucoup pour y trouver plus de vanité que de raison. Si je m'imagine, quand je souffre, que tout pleure autour de moi de ma douleur, les arbres , les rochers , et les vents , j'en concluraidoncqu'iln'ya, dans un rayon de plusieurs lieues, que des gens qui souffrent comme moi ! Autrement pourquoi la terre voudrait-elle plutôt répondre à mes larmes qu'à leur allégresse? Croirai-je que mon affliction est d'un ordre si supérieur , qu'elle doit dominer leurs plaisirs , et leur imposer silence? C'est de l'orgueil ou de
la folie. INV a-t-il pas. en conscience , assez de mystères autour de nous, sans en aller chercher où Dieu n'en a pas mis? Que la nature soit radieuse ou sombre, notre ame , qui la résume , a toujours un point de contact avec elle. Pour quiconque regarde , il y aura toujours un côté mélancolique dans les choses de la terre, où rien n'est stable, où tout est provisoire. Quoi de plus simple alors que de voir s'accorder notre deuil avec ce qu'il y a de lugubre dans ce sceau du périssable imprimé sur l'univers ! Vous reconnaîtrez sans doute dans une nuit toute pailletée d'étoiles, dans les lueurs blanchâtres de la lune endormie sur les gazons , ou jouant dans les clairières , un langage doux et velouté , qui s'adresse mieux aux cœurs sereins qu'aux esprits troublés. Mais croyez-vous, si le sort vous éprouve, que vous ne verrez pas dans ce repos doré qui pénètre partout excepté dans votre ame, repos qui ne durera pas plus que vos illusions , une sympathie aussi désolante que celle que vous
lirez dans un orage, qui ne durera pas plus que vos peines? Certes, vous l'y verrez ; et Amélie aurait surpris , dans l'obscurité transparente d'une belle nuit d'été, autant de consonnances douloureuses, qu'elle en parut trouver dans un ciel terne et nuageux, dans de noires ténèbres, qui semblaient impénétrables comme sa destinée , dans les frissons du nord grinçant sous la feuillée , dans le cri du courli qui pleurait au fond des bois.
Elle avait tort de dire à sa mère : — On dirait que tout s'afflige , en me voyant passer , que tout porte ici mon deuil. — Hélas ! ce n'est pas la nature qui est triste , c'est la vie. Le propre du chagrin est de prêter sa teinte à tout ce qu'il rencontre, d'aigrir jusqu'au dictame qui pourrait le calmer. La douleur se nourrit de tout ce qui pourrait l'adoucir ; sa soif renaît en s'élanchant. L'ombre épaisse, que traversait la fugitive , était plus favorable à ses desseins , que ces nuits claires et lumineuses , qui ne sont qu'un écho affaibli du jour; mais elle était trop
malheureuse pour jouir de cette espèce de précaution du ciel. Tout se changeait autour d'elle en présage , et dans son infortune elle prenait ses frayeurs pour des oracles.
Avant d'arriver à la grille du parc qu'avait désignée Lionel, Amélie reconnut sa respiration.
— Il nous attend , dit-elle.
Elle ne se trompait pas ; il vint à leur rencontre , et leur prenant la main :
— Allons, mes amies , dit-il, il est temps. Amélie se jeta dans les bras de sa mère.
C'était la première fois qu'elles se quittaient, et cette pauvre enfant, qui avait cru pouvoir envisager de sang-froid une séparation sans retour , ne pouvait plus se résoudre à une absence passagère. C'est que la mort n'était alors pour elle qu'une porte de sortie du malheur , et maintenant qu'elle rentrait dans ce labyrinthe d'incertitudes qu'entrecroise la vie, elle en voyait l'issue reculer indéfiniment devant elle. On a beau faire , on ne prévoit pas de tourmente au-delà de la mort. L'image
physique de son repos est comme une promesse matérielle de sa durée, et Amélie.... Mais loin de nous ce philosophisme analyseur, qui ne peut pas verser une larme, sans la regarder au microscope ! Qu'importe de savoir comment, pourquoi ces deux femmes tressaillaient? Elles ne le cherchaient pas, elles! Elles sentaient qu'elles se quittaient , et leurs âmes serrées ne voulaient pas se désunir. Ce sont les malheureux qui ont le plus de peine à se dire adieu. On a beau différer ce mot fatal, il faut cependant arriver à le prononcer. Lady Alton ne le balbutia qu'en bénissant sa fille, et Amélie se précipita dans la voiture. Lionel serra la main froide de sa mère.
— Du courage, dit-il : je réponds du trésor que vous me confiez. Je vous promets de la ramener heureuse, si son bonheur dépend de moi. Adieu!
Et les chevaux, en partant, emportèrent
toutes les affections de lady Alton excepté
son espoir.
Elle demeura long-temps immobile à écouler le bruit des roues et des chevaux qui lui enlevaient ses enfans. C'est un bruit qui retentit long-temps que celui du char qui entraîne ce que nous aimons. On dirait que c'est le seul lien qui nous attache encore à eux. Il semble qu'il est rompu, quand on n'entend plus rien. Lady Alton l'éprouva , et tombant à genoux :
— Mon Dieu, dit-elle, remplacez - moi î Ne les quittez pas.
ZTII
Il connaît peu les lois de son être , celui qui se dit : Je pleure , et rien ne peut me consoler! II ne sait pas par combien de fentes imperceptibles la tristesse peut s'échapper de sa mémoire. Quelque puissance de commémoration qu'il ait pour la douleur, l'homme ne peut con-
sacrer ses jours à d'élernels regrets, en admettant qu'on puisse appliquer ce grand mot d'éternel à des peines qui durent si peu , quand elles durent toute la vie. La consolation se glisse en lui sous mille prétextes , sous mille formes capricieuses ; elle y entre par les mêmes issues qui laissent fuir les larmes. L'espoir effleure, malgré lui, cette ame qu'il croit profonde et orageuse comme l'Océan , et il vient s'y poser comme l'alcyon qui calme, en s'y berçant , la colère des vagues. Pourquoi crier sans cesse que la joie est passagère , et oublier que le deuil doit à son tour, comme tout ce qui tient à l'homme, passer ! Le char du temps roule toujours, quoique ses roues ne fassent pas de bruit, et qu'il paraisse quelquefois immobile. Il nous entraîne, el tout change autour de nous. La montagne , qui d'abord cache aux yeux du matelot sa tète dans le firmament, s'abaisse insensiblement à mesure que le vaisseau s'éloigne, et le colosse du matin n'est plus le soir qu'un écueil presque invisible , sem-
blable à ces buttes de sable qu'élèvent audessus du gazon ces petits mineurs de velours, dont parle Shakespeare. C'est là l'image du chagrin : il baisse derrière nous à chaque pas qui se fait dans la vie , et quand nous nous retournons , pour mesurer le géant, dont la hauteur écrasante semblait menacer nos jours..... nous ne le voyons plus.
Lionel l'avait éprouvé. Il s'était cru pour jamais courbé sous le poids d'un amour trahi. Il en avait long-temps gémi, sans changer d'attitude , puis il s'était par degrés redressé sous son fardeau. Le calme, le repos, le bonheur même, s'étaient à son insu insinués dans soname, et l'homme inconsolable pensait si peu à ses anciens malheurs , qu'il courait aujourd'hui , brideabattue, au devant de nouveaux chagrins. Il restait à Amélie la même expérience à faire. Elle avait quelque raison de se croire une élue de l'adversité: mais personne ne peut se vanter de l'être. Elle n'imaginait pas pouvoir être heureuse , et cependant elle s'aperçut bientôt que
toutes les joies du monde ne lui étaient pas interdites. Mille accidens imprévus venaient , en dépit de ses combats , la distraire de ses résolutions. Elle se surprenait encore à poursuivre quelques chimères favorites, elle qui croyait les avoir toutes abjurées. Elle avait beau invoquer la mort, et s'ordonner de mourir, si le ciel ne l'exauçait, elle se sentait renaître et reprendre à la vie.
Est-ce à la nature seule et au temps qu'il faut attribuer ces espèces d'inconséquences? Faut-il en accuser cette mobilité d'impressions, si commune chez les femmes , cette mémoire si souple à effacer d'anciens souvenirs, pour en adopter de nouveaux ! Peut-être. Mais il faut en accuser aussi les attentions minutieuses , dont l'environnait Lionel. C'est par des minuties que le cœur se révèle. Ne faut-il pas s'avouer que la pensée tout entière nous surveille, quand on la voit descendre à des détails, qui nous échappent à nous-mêmes. Il semblait quelquefois à Amélie que l'imagination de
Lionel pénétrait dans la sienne, et s'emparait de ses pensées , pour les coiTÏger , les refondre, les colorer de sa douceur, leur prêter de sa lumière et de sa transparence. On console si bien, quand on a souffert ! On exprime tout ce quon a regretté de ne pas entendre. C'est un grand point aussi pour admettre ces enseignemens, que d aimer celui qui vous les donne. Le son de voix fait plus de la moitié des paroles ; c'est un baume harmonieux , qui coule sur les plaies du cœur, qui prépare la guérison que l'éloquence achève. Amélie écoutait de tout son être. Elle cédait au charme avec un abandon qui devait un jour lui coûter bien des larmes : car elle soupçonnait parfois que Lionel avait dit vrai, en avouant à lord Alton sa prédilection pour elle. L'erreur est pardonnable, mais elle se trompait : Lionel n'avait que de l'amitié. Elle aurait pu s'en apercevoir , si elle avait -eu moins d'intérêt à s'aveugler. L'invariable égalité de son esprit et de son humeur prouvait l'absence de la passion. L'a-
mour contine de trop près h la douleur pour pennellre d'élre constamment aimable , constamment gracieux. Il se plaît à tyranniser la pensée , il l'enchaîne, il l'irrite , il la force ati silence. Même dans le bonheur il inquiète les traits, il précipite les pulsations du cœur, il bondit de l'enthousiasme à la rêverie, il passe sans transition du recueillement au délire. Brusque et capricieux, même dans sa douceur, il s'élance , sans prévoir, au devant de tout ce qui peut plaire ; il entasse dans une minute tous les soins que Tamitié plus lente répartit dans les heures. Il y a de là fièvre jusque dans son indolence. Lionel n'avait aucun de ces caractères. Il était simple, affectueux , prévenant, toujours spirituel, mais son pouls ne battait pas plus vite dans un moment que dans un autre. Inaltérable dans sa bonté , son front était toujours serein, son ceil calme et tranquille. Sa pensée fluide et pure suivait avec mollesse une pente douce et fleurie , réfléchissant, comme un ruisseau limpide, l'azur bril-
lant du ciel, les volantes broderies des nuages, l'oiseau qui chante sur le saule des grèves, ou les bouquets qui les parfument. C'était bien là de l'amitié. L'amour , quel qu'il soit , tient toujours un peu du torrent. Amélie ne partageait pas ces convictions. Il est si facile de croire un peu ce qu'on désire beaucoup ! Elle s'était promis de ne jamais éveiller volontairement une affection qu'elle ne se sentait pas digne d'inspirer ; mais se tient-on toutes ses promesses , quand tout conspire à nous les faire oublier ? Qu'eùt-ellefait? que pouvait-elle faire? L'espérance est si habile à trouver les chemins les plus cachés du cœur, que souvent, ne s'étant pas aperçue qu'elle y était entrée , elle l'y laissait s'y reposer.
Si notre ami Hazlitt , qui a éparpillé tant de génie dans ses Essais, eût connu et consulté Amélie, il eût certainement consacré, au plaisir de voyager deux, le brillant traité qu'il a composé sur le charme de voyager seul. — « Je ne vois pas ce qu'il y a de ravissant , dit-il , dans
le travail de marcher et d'avoir de l'espril en même temps. On ne fait jamais bien plusieurs choses à la fois. Je ne connais que Coleridge qui puisse changer impromptu un paysage en élégie , condenser en ode les flots bouillonnans d'une cascade. 11 admire tout haut la nature ; il en jouit sur place Moi j'ai besoin du coin de mon feu pour arranger mon admiration, pour disposer mes idées. Quand je suis dans la campagne, je veux végéter comme elle. J'aime à sentir le vent jouer dans mes pensées, comme il joue dans les herbes ; effeuiller et disperser mes rêves, comme il emporte, en volant , les aigrettes plumeuses des chicoracées sauvages. Il ne pourrait jamais les emporter, si je m'arrêtais à les examiner. Alourdis par la méditation, tous ces songes légers qui ne tiennent pas à leur sol, resteraient plantés dans mon cerveau comme une forêt de broussailles inextricables. Ohi donnez-moi le ciel bleu sur ma tête, du gazon vert sous mes deux pieds : et je vous dirai plus tard ce que j'ai senti. Vous ne le saurez
jamais,sije dépense niessensations, à mesureque je les éprouve, en paroles qui ne les valent pas. » — A la bonne heure : mais je crois qu'Hazlitt parlait en auteur, en homme accoutumé à transformer des impressions en ouvrages. Amélie voyageait en femme, qui tient beaucoup plus à ce qu'elles sont qu'à ce qu'elles deviendront. JN'esl-il pas doux , quand l'aspect d'une nature idéale plonge voire ame dans une ivresse passionnée, dont vous n'avez pas le temps de chercher et de trouver le mot , d'entendre à coté de soi une parole aimée donner un corps à votre pensée confuse, la revêtir d'une splendeur dont vous n'avez que le pressentiment? IN'est-ce pas comme un miroir mélodieux , qui double autour de vous le site qui vous enthousiasme? Souvent même on n'a pas besoin d'écouler et d'entendre. Il suffit de sentir qu'on a là près de soi une forme vivante de son esprit. On n'a qu'à tourner la tète pour la voir, et notre extase silencieuse se traduit en lettres animées sur le front, dans les yeux de celui qu'on aime.
Notre anie , sans nous quitter, illumine ses traits. — « Si nous avions deux existences, dit en terminant Hazlitt, je voudrais en passer une à courir le monde, et l'autre à m'en souyenir. »> — C'est une preuve évidente que le plaisir de voyager seul n'est pas si vif qu'il veut bien nous le dire ; car Amélie , qui n'était pas seule, n'aurait pas mieux demandé, si on lui eût accordé de vivre deux fois , que de consacrer une première existence à ses voyages : mais elle aurait voulu passer la seconde à les recommencer. C'est qu'avant de l'éprouver, on ne se doute pas du charme que répand sur les moindres contrées la présence de l'être qu'on s'est choisi. S'il est vrai que l'amour embellit les lieux bruts et sauvages , qu'il donne un air de ciel au plus aride des déserts, que fera-t-il du ciel même? Puis jamais aussi, quoiqu'elle eût une mère, Amélie ne se vit entourée de tant de soins et d'affection. Cette fuite, qu'elle avait redoutée, lui semblait trop rapide. Elle avait eu peur de partir; elle tremblait d'arri-
ver. Jamais la nature ne lui avait paru si riante, les montagnes si sveltes, si hautes , si bien découpées sur l'azur de l'horizon ; jamais les arbres ne lui avaient semblé si verts, les fleurs si embaumées : eest qu'il n'y avait pas une feuille aujourd'hui , dont un rayon de son amour ne dorât la verdure; pas de violette si cachée , dont il n'échauffât les parfums. Elle apercevait le monde à travers les voiles diaprés de l'arc-en-ciel. Peut-être ne se Tavoua-lelle pas, mais il est certain que, si elle ne crut pas le bonheur possible , elle ne le crut pas non plus impossible : et que , pour la première fois depuis long-temps, elle sentit que la source des larmes a beau être profonde, elle n'est pas intarissable.
2TIII
Nous sommes , à ce qu'on dit , dans le siècle des lumières. Cela n'est pas matériellemenl inconcevable, mais ce n'est pas clair comme le jour. Je ne sais si on a éclairci beaucoup dé questions ; mais je suis sûr qu'on en a embrouillé plusieurs. Il en est une surtout contré
laquelle on épuise journellement loule Tartilleiie du sarcasme et du syllogisme. On a commencé par dire que le mariage était la plus bouffonne des choses sérieuses : puis on a retourné la phrase , et elle est à peu près aussi juste d'une façon que de l'autre. On a fini par l'appeler le plus bouffon des enterremens, et ce n'est pas fort spirituel , vu quïl y a un grand nombre d'enterremens qui sont fort gais. On a fait et l'on fait encore autant de plaisanteries sur ce sujet que sur les médecins, et elles ne sont guère plus variées, ni meilleures : c'est que le cercle de la sottise n'est pas large , quoiqu'il enferme beaucoup de monde. 11 est de mode aujourd'hui de regarder le mariage comme une institution absurde. 11 est vrai qu'on se contente de l'affirmer : c'est plus facile que de le prouver. S'il est permis de supposer un raisonnement aux réformateurs de l'humanité, ils appuient sans doute leur opinion sur la déraison humaine. Les hommes ne valent rien , doivent-ils dire : donc ce qu'ils ont fait ne vaut
lien. JNoiis sommes enlièrement du mémeavis. Nous y ajouterons seulement une seconde conséquence , c'est que ce qu'ils feront ne vaudra pas mieux. Pourquoi donc changer ce qui est? Coupez, tant que vous voudrez, les branches de l'arbre social : taillez -le à votre fantaisie, faitesen une pyramide, un éventail, ou un berceau ; mais ne touchez pas aux racines. Faites-moi le plaisir de me dire ce que vous mettrez à la place du mariage , quand vous aurez brisé sous vos marteaux cette pierre angulaire de l'édifice , quand vous aurez été pour nos codes ce que la bande noire est pour nos vieux châteaux. On voit des pères qui ont bien du mal à aimer leurs enfans , quand ils les croient vraiment les leurs ; je voudiais bien savoir ce qu'ils en feraient , s'ils étaient sûrs de n'être que pour un quart dans leur confection , et peut-être pour rien. On se les rejetterait les uns aux autres , comme les petits paysans de Florian qui jouaient à la balle avec des perdreaux, ce qui amusail très - peu les perdreaux. Il y a
cerfainemenl beaucoup à dire contre l'organisalion présente de la société , mais je ne saclie pas qu'on répare un monument , en abattant les fondations ; et c'est sur le mariage que me paraît reposer entièrement la grande usine sociale. J'ai beaucoup décrié cette institution dans ma jeunesse, si bien que je ne me suis pas marié , quand je pouvais le faire. Aujourd'hui que personne ne voudrait de moi , je trouve celte loi si belle que je ne suis pas étonné que l'église s'en soit emparée, pour en faire un sacrement; j'en ferais autant si j'étais religion. Les familles sans doute en abusent pour lier ensemble des êtres qui se repoussent, et cet abus en entraîne de plus grands. Mais qu'est-ce que cela prouve? De quoi n'abuse-t-on pas, puisqu'on abuse de la liberté? Quoique j'aie passé une partie de ma vie à combattre l'opinion que je soutiens , je dirais volontiers du mariage ce que J.-J. Rousseau disait des langues : Je n'y conçois rien sans la révélation. Le jésuite Sanchez a écrit de matrimonio un
immense volume in-folio de quinze cents pages à deux colonnes et en petit texte , dont tout le monde sans doute fait le même usage que moi. Excepte un ou deux chapitres, où il enseigne aux célibataires le moyen de s'approprier innocemment la femme d'un autre, je ne sais pas un mot de ce qu'il prêche ; mais s'il fallait dire tout le bien que je pense de son sujet, j'écrirais à coup sûr quinze cents pages de plus : ce que je ne ferai pas pour ne pas donner gain de cause à mes adversaires.
Que Dieu me pardonne cette dissertation, qui sera probablement la dernière : mais il était difficile de s'en dispenser au moment où Lionel allait conclure ainsi le roman de ses illusions. De quelque manière qu'on l'envisage , le mariage n'en est pas moins un acte décisif, qui doit compter pour quelque chose dans l'existence. De quelque froid limon (pi'on ait été pétri , il doit paraître fort extraordinaire de signer ce contrat pendant qu'on relaie nos chevaux. Ouant à Amélie, nous abandonnerons le dé-
lail de ses sensations à la sagacité de ceux qui s'y intéressent. Quel talent ne faudrait-il pas pour lire au fond de sa pensée , joyeuse et troublée, pleine de ferveur, d'inquiétude et de reconnaissance , durant cette cérémonie où manquait sa mère , où elle changeait le nom mortel de sœur au nom sacré d'épouse , où elle acceptait Lionel pour le compagnon de sa vie, inhea,llh and in sick?icss ^foi bettet and fo' ivorse! 11 y'a des inslans, comme dit le Giaour, où se presse l'éternité. C'est vrai. Mais que de génie il faut pour faire sentir en quelques lignes ce qu'il tient d'éternité dans une minute ! C'est assez de l'indiquer ; il vaut mieux ne pas essayer de pleurer, que de donner à rire de ses larmes.
Amélie n avait consenti à cet hymen , que sous la réserve intime d'en abréger la durée. Ce n'était pas pour vivre qu'elle se réfugiait sous ses lois , c'était pour y mourir. Mais ces mots touchans de la liturgie anglaise, qui prêchent Tunion, dans la santé comme dans la
souffrance, la fidélité aux bons comme aux mauvais jours : ce serment , sublime de simpli cilé, qui résume en une phrase le code évangélique de nos devoirs, ces saintes paroles avaient changé sous ses yeux l'horizon de l'avenir. Elle pouvait manquer sans honte à la promesse qu'elle s'était faite , mais pouvait-elle sans crime rompre un engagement souscrit pardevant Dieu? N'était-ce pas jurer de vivre, que d'engager ses jours à veiller sur ceux d'un autre ? Si l'on eût regardé au fond de ce jeune cœur , peut-être y eut-on vu trembler quelque lueur de joie , à cet espoir de la vie , qu'il est si difficile d'éteindre , surtout quand on est belle , et qu'on n'a pas vingt ans. Mais qui oserait l'en blâmer? C'est un tourment de n'être point aimé, et un supplice de ne plus l'être ; mais nous tenons malgré nous à l'existence tant qu'il nous reste notre amour. 1! seuible que ce sentiment soit une protection invisible qu'on étende sur l'être qu'on chérit : il semble qu'on ajoute à sa vie, par la valeur qu'on y attache ; on croirait
çibréger ses jours, en se perçant le cœur. On respecte en soi sa pensée. On a peur d'immoler son Dieu , en portant la main sur son temple. Quand on se tue d'amour, cest qu'on en est guéri. Amélie ne devait pas guérir.
Sir Lionel proposa à sa femme de partir incontinent pour l'Italie. Mais elle préféra se rendre à Greendale » une terre que son mari possédait à quelques distances des frontières de l'Ecosse. Elle y recevrait plus tôt des nouvelles de sa mère et le pardon de lord Alton , s'il consentait à pardonner.