‹ Sir Robert PeelChapitre 16 sur 67 · RÉFORME PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

RÉFORME PARLEMENTAIRE

ce grand débat, m’écrivait le 4 mai 1831 : « Le cours des choses humaines pousse depuis longtemps les nations de l’Europe occidentale vers la démocratie ; c’est le Iruit de la diffusion des richesses et des lumières ; mais je ne vois pas pourquoi il était nécessaire d’accélérer dans l’ordre social un changement qui eût pu être judicieusement réglé, et qui, graduellement amené, n’eût pas été accompagné des maux que j’en redoute aujourd’hui. Tout le monde admet ici qu’une réforme dans notre Parlement, bien moindre que celle que nous jettent à pleines mains nos ministres, eût été reçue de la partie modérée de la nation avec reconnaissance et même avec quelque surprise. » Parmi les défenseurs mêmes du bill dej réforme, quelques-uns, et des plus éminents, se montraient touchés de ces inquiétudes, et cherchaient à la mesure d’autres motifs pour la justifier • pleinement : « S’il ne s’agissait en ceci que de la réforme des institutions, disait sir James Mackintosh, je pourrais me joindre au cri tant répété qu’on va trop loin, ou du moins trop vite, plus loin et plus vite que ne le conseillerait une sage politique ; mais la réforme actuelle est surtout un moyen de regagner la confiance nationale, et je fais moins de cas du plan même que de l’esprit qui l’anime et s’y révèle Les classes supérieures de la société, en se

confiant avec éclat au peuple, peuvent raisonnablement se promettre qu’à son tour le peuple se confiera en elles. Pour atteindre ce but, il faut non- • seulement qu’elles soient, mais qu’elles paraissent

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libéralement justes et généreuses. La confiance ne s’achète que par la confiance. »

Contre une mesure à ce point contestée, l’opposition semblait avoir des chances de succès. Beaucoup de torys s’en flattaient, et dirigés par un homme d’un esprit vigoureux, net, précis, pratique, et d’une volonté aussi persévérante que passionnée, M. Croker, ils s’efforcaient de saisir dans le débat tous les incidents qui pouvaient infliger au cabinet whig un échec grave, déterminer sa chute, ramener les torys au pouvoir, et les mettre ainsi en état, soit de faire échouer la réforme, soit de substituer au bill proposé par lord John Bussell une mesure moins fatale à leur parti ; mais sir Robert I’eel n’entrait point dans ce dessein; au fond, il ne le croyait pas praticable ; l’impulsion populaire en faveur du bill était réellement très- forte; les esprits les plus élevés, les orateurs les plus éloquents de l’Angleterre invoquaient la réforme avec une conviction passionnée, et comme encore plus indispensable qu’irrésistible : « Regardez loin de vous, autour de vous, partout, s’écriait M. Macaulay ; tout présage à ceux qui s’obstinent dans une vaine lutte contre l’esprit du temps une défaite assurée. La chute du plus superbe trône du continent retentit encore à nos oreilles ; le toit d’un palais anglais donne un triste asile à l’héritier exilé de quarante rois ; de tous côtés nous voyons les anciennes institutions renversées, les grandes sociétés bouleversées. .Maintenant, pendant que le cu*ur de l'Angleterre est encore sain, pendant que les anciens

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sentiments, les anciennes institutions conservent encore chez nous un pouvoir et un charme qui peuvent s’évanouir bientôt, dans ce moment encore propice, dans cette heure de salut, prenez conseil, non des préjugés, non de l’esprit de parti, non du honteux orgueil d’une obstination fatale, mais de l’histoire, de la raison, des siècles passés, des redoutables symptômes de l’avenir. Rajeunissez l’État ; sauvez la propriété divisée contre elle-même ; sauvez la multitude livrée à ses ingouvernables passions ; sauvez l’aristocratie compromise par son pouvoir impopulaire ; sauvez la plus grande, la plus belle société, la plus admirablement civilisée qui ait jamais vécu, des calamités qui peuvent en quelques jours ravager ce riche héritage de tantde siècles de sagesse etdegloire. Le danger est immense, le temps est court. Si le bill doit être rejeté, je prie Dieu qu’aucun de ceux qui concourront à le faire rejeter ne regrette un jour amèrement et vainement son vote au milieu de la ruine des lois, de la confusion des rangs, de la spoliation des richesses et de la dissolution de l’ordre social. » ('.es sombres pronostics, ce puissant langage portaient quelque trouble dans l’âme de Peel. En général, quand il se trouvait en face de l’opinion populaire, il était plus enclin à s’en exagérer qu’à s’en dissimuler la force, et même en lui résistant il se flattait peu de la vaincre. A peine sorti d’ailleurs des embarras et des amertumes que lui avait fait subir l’émancipation des catholiques, il ne se sentait ni en état ni en goôt de recommencer sitôt la même ma-

nœuvre, et de se faire encore une fois, au nom de la nécessité, l’exécuteur d’une politique qu’il avait longtemps combattue. Son vrai et intime désir était que la question de la réforme parlementaire fût vidée par ses adversaires, et qu’il pût rentrer en lutte avec eux dans une arène déblayée d’un si périlleux écueil. Près du terme de ce grand débat, il fut appelé à manifester clairement sa pensée. Triomphant dans la chambre des Communes, le bill était près d’écliouer dans la chambre des Lords; pour le faire passer, lord Grey demandait au roi la faculté de créer autant de pairs qu’il le jugerait nécessaire ; sinon, le cabinet wliig se retirait. Guillaume IV accepta cette retraite, et entra en pourparlers avec les torys pour qu’ils reprissent le pouvoir, mais sous la condition d’acquitter la parole du roi envers le peuple en présentant un bill de réforme équivalent, pour les points essentiels, à celui des whigs. Plus hardi dans l’action et moins préoccupé des ditticultés de situation ou de principes que sir Robert I'eel, le duc de Wellington était prêt à accepter ; Peel refusa : « On lui offrait, dit-il, le poste qui, dans la vie politique, est regardé comme l’objet le plus élevé de l’ambition ; mais lui, qui venait de combattre obstinément et dans son principe même le bill de réforme, pouvait-il se lever, comme ministre, pour recommander l’adoption d’une mesure semblable? J’ai refusé sur-le-champ, par l’impulsion du moment. Une mûre réflexion n’a fait que confirmer en moi cette impulsion ; ni l’autorité, ni l'exemple d’aucun homme ni d’aucune réunion

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d’hommes ne pourraient me déterminer à accepter le pouvoir dans de telles circonstances et à de telles conditions. » Devant ce refus péremptoire de Peel, toute espérance des torys s’évanouit ; le cabinet vvhig se reforma; la plupart de ses adversaires, en s’absentant, A la demande du roi, de la chambre des Pairs, laissèrent passer le bill de réforme. La question ainsi vidée, le parlement fut dissous; les élections donnèrent aux réformateurs whigs ou radicaux une immense majorité, et le o février 1833 sir Robert Peel rentra dans la nouvelle chambre des Communes, à la tête d’une petite année de vaincus qui s’empressèrent de serrer autour de lui leurs rangs, tristes, mais bientôt dociles et disciplinés sous sa direction, par nécessité autant que par choix.

Dès l’ouverture de la session , dans le débat de l’adresse, sir Robert Peel s’empressa d’indiquer la conduite qu’il se proposait de tenir : « C’est mon devoir, dit-il, d’appuyer la couronne, et l’appui que je donne m’est commandé par des principes parfaitement indépendants et désintéressés. Je n’ai nul autre dessein que de défendre les lois, l’ordre, la propriété et la moralité publique. Ce que je fais ce soir indique ce que je ferai désormais en toute occasion Qu’on ne dise pas que j’agis ainsi par le désir de rentrer au pouvoir. Je sens qu’entre moi et le pou-

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voir il y a un abîme plus profond peut-être que pour tout autre membre de cette chambre... Je serais heureux de donner mon appui aux honorables chefs du gouvernement actuel à raison de ma confiance en eux comme hommes publics ; je regrette de dire que je ne le fais point par ce motif. Je leur donne mon appui parce qu’ils sont les ministres de la couronne et qu’ils en ont besoin. Je ne voudrais pas manquer de respect à la chambre, mais, je dois le dire, le grand changement qu’on a apporté dans sa constitution impose aux hommes qui sont disposés à s’unir à moi dans la vie publique un changement de conduite... Quand la chambre des Communes était divisée en deux grands partis , l’un en possession, l’autre en dehors du pouvoir, mais tous deux fermes et confiants dans leurs principes, il était naturel et juste que les derniers adoptassent la conduite la plus propre à renverser leurs adversaires... Les circonstances sont changées, et je ne me sens plus en droit de pratiquer ce qui a pu être la tactique légitime et nécessaire des partis. Aussi longtemps que je verrai le gouvernement disposé ;\ défendre contre toute innovation téméraire les droits de la propriété, l’autorité des lois, l’ordre de choses établi et régulier, je croirai de mon devoir, sans tenir aucun compte des sentiments de parti, de me ranger de son côté... Et en disant cela, je n’admets nullement la justesse des insinuations qui représentent le parti avec lequel j’ai l’honneur de marcher comme ennemi de toute réforme. Je me suis opposé à votre réforme parlemen-

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