SIR
U y a bientôt six ans, au moment (le la mort de sir Robert Peel, j’éprouvai un vif désir de lui rendre un hommage public et de faire pressentir quelles seraient, selon moi, sa physionomie propre et sa place parmi les hommes qui ont gouverné leur pays; mais il est difficile de parler des morts, même des meilleurs, en présence des sentiments qui éclatent autour de leur cercueil, et quand il semble qu’euxmêmes soient encore là et entendent les paroles dont ils sont l’objet. Un hommage sérieux n’est rendu avec convenance qu’un peu loin de la tombe , quand les passions amies ou ennemies se sont calmées, sans que l’indifTérencc ait encore commencé. J’avais de plus un motif personnel de réserve. La dernière fois qu’il avait pris la parole dans la chambre des Communes,
le 28 juin 18o0, la veille de l’accident qui a causé sa mort, sir Robert Pcel, en rappelant la misérable querelle qui s’était émue, sept ans auparavant, entre la France et l’Angleterre, à propos des affaires de Talti, m’avait fait l’honneur de parler de moi dans des termes dont je devais être et dont j’étais trop touché pour que ma sympathie parût tout à fait désintéressée. J’ajournai donc mon désir. J’y reviens aujourd’hui sans scrupule. Sir Robert Peel est entré dans l’histoire, et nulle part sa mémoire n’a plus de droits que dans cette enceinte (le qui est l’étude de votre vie, Messieurs, était la pratique de la sienne. Des vérités que vous travaillez à répandre, il a fait des lois pour son pays. Vous voulez fonderies sciences politiques ; il les a fait pénétrer dans le gouvernement.
Non que sir Robert Pcel fût un théoricien, un philosophe gouverné par des idées générales et des principes rationnels. C’était au contraire un esprit essentiellement pratique, consultant à chaque pas les faits comme le navigateur consulte l’état du ciel, cherchant surtout le succès, et prudent jusqu’à la circonspection. Mais s’il n’était pas le serviteur des principes, il n’en était pas non plus le détracteur: il respectait la philosophie politique sans l’adorer, ne la croyant ni souveraine, ni vaine, et également étranger à la folle confiance de ceux qui prétendent régler toutes choses selon le vent qui souffle dans
1 La première parlie de cel essai a élé lue à l'Académie des Sciences morales cl politiques.
leur esprit, et à l’iiri pertinence de ceux qui se donnent les airs de mépriser l’esprit humain, comme s’ils en avaient eux-mêmes un autre.
« Sage et glorieux conseiller d’un peuple libre : » ainsi, le lendemain de sa mort, on le qualifiait dans son pays. J’ajouterai, aussi heureux que glorieux; heureux dans ses derniers jours comme dans le cours de sa vie, malgré l’accident lamentable qui l’a si fatalement terminée. Pendant quarante ans, sir Robert Peel a été debout dans l’arène politique, toujours combattant et le plus souvent vainqueur. La veille de sa mort, il était encore debout, mais en paix, à sa place dans le Parlement, répandant sans combat, sur la politique de son pays, les lumières de sa sagesse , et jouissant avec sérénité de son ascendant accepté de tous. Il est mort pleuré à la fois de sa souveraine et du peuple, et respecté, admiré des adversaires qu’il avait vaincus comme des amis qui avaient vaincu avec lui.
Dieu accorde rarement à un homme tant de faveurs. Il avait comblé sir Robert Peel, à sa naissance, des dons de l’esprit comme de la fortune. Il l’avait placé dans un temps où ses grandes qualités ont pu s’employer avec succès à de grandes choses. Après le succès, il l’a rappelé à lui soudainement, sans déclin de force ni de gloire, comme un noble ouvrier qui a fait sa tâche avant la fin du jour, et qui va recevoir sa récompense suprême du maître qu’il a bien servi.
Quel temps que celui où sir Robert Peel est entré
SI K KOIIKKT PEEL.
dans la vie politique ! Nos pères,- qui ont vu l’aurore de ce temps, le croyaient déjà, bien grand, et s’applaudissaient orgueilleusement de sa grandeur, Clle a infiniment dépassé leur attente. L’ébranlement imprimé en 1789 aux sociétés humaines s’est étendu, aggravé, transformé, renouvelé au delà de toute prévoyance, de toute imagination. Chacune des générations qui se sont succédé depuis cette époque s’est crue au terme de la crise, et toutes ont été forcées de reconnaître qu’elles n’en avaient pas soupçonné la puissance; toutes ont repris, bon gré mal gçé, leur course vers un avenir inconnu. Et nous-mèines, après soixante ans de métamorphoses et d’épreuves, relancés tout à coup sur cet océan d’où l’on ne voit plus de terres, pouvons -nous dire aujourd’hui, à l’abri de notre nouvelle relâche, vers quels abîmes ou vers quels ports nous poussera encore ce grand vent de 178'.! tant de fois assoupi et jamais épuisé?
C’est une redoutable épreuve , quand on entre dans la vie à une telle époque, que le choix à faire entre les principes et les partis en présence. Tant de belles vérités et tant d’odieuses erreurs si confusément mêlées, tant de nouveautés généreuses et tant de traditions respectables, l’esprit d’ordre et l’esprit de liberté, ces deux grandes forces morales, aveuglément aux prises; la sympathie légitime pour le progrès de l’humanité et la juste défiance de son orgueilleuse faiblesse, que de séductions et d’alarmes, que d’entraînements et de perplexités pour les grands esprits et les nobles cœurs !