IX . r
Dans le comté de Lancaster, près de Manchester, une ville manufacturière de second ordre, peuplée pourtant de 50,000 habitants, Bolton, avait été jetée par la crise commerciale dans la plus cruelle détresse. Sur cinquante établissements do manufactures trente étaient fermés ; plus de 5,000 ouvriers ne savaient où trouver ni presque où chercher leur subsistance. Les désordres et les crimes, comme les misères, allaient croissant dans cette ville désolée avec une effroyable rapidité. Près du quart des maisons n’avaient plus d’habitants ; les prisons en regorgeaient. Des enfants mouraient de faim dans les bras de leurs mères ; des pères abandonnaient leurs femmes et leurs enfants, essayant de les oublier, puisqu’ils ne pouvaient les
nourrir. Le Parlement faisait des enquêtes sur l’étendue et les causes de cette détresse. Bolton avait pour représentant à la chambre des Communes le docteur Bowring, économiste intelligent, actif, expansif, infatigable, appliqué sans relâche à mettre et remettre ces faits sous les yeux de la chambre, en les invoquant pour la cause de la liberté commerciale, dont il était l’un des plus zélés défenseurs, et soutenu dans son ardeur philanthropique par son goût pour le plaisir de faire du bruit en faisant du bien. Le mal persistait ; nul remède n’arrivait. En août 1838, un vieux médecin, le docteur Birney, annonça un jour à Bolton qu’il ferait le soir, dans la salle de spectacle, une leçon sur la loi des grains et ses effets. Une grande foule se réunit, la salle était pleine ; mais quand l’orateur voulut prendre la parole, il se troubla et s’embarrassa à ce point qu’il lui fut impossible de poursuivre. Le désappointement et l’humeur, dans ce public déjà si triste, se tournèrent en irritation. Un violent désordre était près d’éclater. Un jeune chirurgien, M. Paulton, s’élança sur le théâtre, et improvisa tout à coup contre la loi des grains, et sur les souffrances qu’elle infligeait aux classes ouvrières, une éloquente invective. L’assemblée l’écouta et l’applaudit avec passion. On lui demanda de recommencer, dans une autre séance, son populaire discours. Il recommença en effet, apportant à l’appui de ses idées de nouveaux faits, de nouveaux raisonnements, de nouveaux motifs de colère. Le docteur Bowring se trouvait en ce moment à Manchester, où, parmi
LIGUE CONTRE LES LOIS DES GRAINS (1838-1843). 109 les principaux manufacturiers, un comité venait de se réunir pour étudier la détresse publique et les moyens d’y porter remède. Entendant parler de M. Paul ton et de ses improvisations, il le fit engager à venir à Manchester et à entretenir le comité de ses vues. Aussi approuvé et goûté à Manchester qu’à Bolton, M. Paulton reçut du comité la mission de parcourir les principaux districts manufacturiers de l’Angleterre, pour les échauffer d’un même zèle dans un même dessein. La chambre de commerce de Manchester adopta presque à l’unanimité une pétition demandant au parlement l’abolition complète et immédiate de la loi des grains. Les fabricants, négociants, marchands et ouvriers de la ville signèrent, au nombre de plus de vingt-cinq mille, une sorte de déclaration de guerre à cette loi, et pour rendre ce mouvement efficace en le transformant en action continue, les manufacturiers formèrent une association permanente vouée à la poursuite de leur but, instituèrent, sous le titre de Circulaire contre la Taxe sur le Pain, une publication périodique, organe de leurs opinions et de leurs conseils, choisirent des commis-voyageurs intellectuels chargés de la répandre en la commentant, et ouvrirent, pour subvenir aux frais de l’œuvre, une souscription qui s’éleva aussitôt à 50,000 livres sterling 1,250,000 francs).
Ainsi commença contre la loi des grains l’organisation régulière de la passion publique, au service d’un intérêt et d’une idée.
Une idée n’est rien sans un homme. Sur-le-champ il s’en trouva un pour l’institution naissante. Richard Cobden, manufacturier en toiles peintes, établi depuis peu d’années à Manchester, s’y était promptement distingué par son esprit pénétrant, droit, fécond, et par son éloquence vive, claire, naturelle, hardie, aussi bien que par son honnêteté et ses succès industriels. Il était riche et populaire, et quoique les jalousies locales l’eussent empêché d’être envoyé à la chambre des Communes par Manchester même, il y siégeait au nom de Stockport, ville voisine, qui l’avait élu son représentant. A peine entré dans l’association, M. Cobden comprit que, si Manchester en demeurait le principal théâtre et les manufacturiers de Manchester les principaux acteurs, elle serait de peu d’effet. Ce mélange d’instinct et de réllexion prompte qui caractérise les esprits puissants et les missions vraies lui apprit que, pour réussir, il fallait que l’association de particulière devint générale, de provinciale nationale, et qu’elle eut pour centre de publicité et d’action le grand centre du pays et de son gouvernement, c’est-à-dire Londres. C’était d’ailleurs pour lui-même le sûr moyen de jouer dans cette œuvre le premier rôle. A Manchester, il avait des rivaux plus riches et plus influents que lui ; à Londres, et comme membre du Parlement, il devenait naturellement l’organe et le chef de l’association. Il s’employa donc vivement à en transporter le siège à Londres, au milieu du grand mouvement politique et des partisans déjà célèbres de la liberté