ET LE PAKTI AGRICOLE (I8J5). J
quèrent plus d’une fois des sourires mêlés de quelque dégoût. C’est une des difficultés du gouvernement représentatif qu’il met les intérêts personnels aux prises, dans toute leur nudité, avec les idées générales ou les passions généreuses qui leur demandent des sacrifices. Le public est enclin alors à se précipiter du côté des réformes, oubliant trop ce qu’il y a nonseulement de naturel , mais de légitime dans cette résistance des possesseurs aux novateurs et des faits consacrés par le temps à des attaques qui souvent ne sont le fruit que de prétentions également intéressées. Le parti agricole se fit un tort réel par son âpreté à maintenir intacts les droits sur le beurre, le lard ou le fromage, et ses adversaires s’en prévalurent contre lui avec une ironie insultante, mais efficace. Dans l’une des réunions de la ligue à Covent- Garden, M. J. W. Fox avait violemment attaqué l’aristocratie ; il s’empressa de s’expliquer : « Ce que j’ai dit de l’aristocratie , je l’ai dit de quelques-uns de ses membres seulement, et non pas en tant qu’aristocrates, mais en tant que marchands. Si un homme tient une boutique d’épicier et vole le public, il ne doit pas être protégé parce qu’il se trouve être l’un des membres de l’aristocratie. C’est de cela que je me plains. Ces Messieurs tiennent en effet une grande boutique d’épicier, et â propos de chaque article de leur magasin , ils cherchent comment ils pourront pervertir le pouvoir législatif de telle sorte que la communauté paie plus cher au profit de l’aristocratie. Ln temps a été ou tout commerce était
regardé comme incompatible avec ce haut rang ; vos barons féodaux ne se faisaient aucun scrupule de voler à main armée, mais ils auraient repoussé avec mépris le vol à l’aide du faux poids d’un droit protecteur Aujourd’hui que les nobles deviennent
marchands et que les ducs trafiquent de toute sorte de denrées, se servant de la mémoire de leurs ancêtres pour faire de meilleurs marchés, nous avons bien le droit de nous récrier et de dire que ce n’est pas là agir loyalement envers les autres marchands du pays. Pour moi, je l’avoue, mon imagination ne sort plus de ce chaos; je ne sais plus me figurer le duc de Richmond autrement qu’avec sa couronne de duc sur la tète, un échantillon de blé dans sa poche, un saumon dans une main, une bouteille de whiskey dans l’autre, et la couronne de duc tombe dans la balance avec, le saumon pour le faire payer plus cher à qui veut le
manger Vraiment il ne se peut pas que de si
étranges incongruités et une telle dégradation de la dignité aristocratique et de l’honneur du pouvoir législatif couvrent les méfaits et fassent la fortune d’une classe de marchands. »
Rien n’est plus efficace que de divertir les hommes en servant leur passion et ce qu’ils regardent comme la justice; les discours de M. J. W. Fox dans la salle de Covent-Garden avaient un immense retentissement, et contribuaient, autant que ceux de M. Cobdon dans la chambre des Communes, à rendre la ligue de jour en jour plus populaire et plus puissante. Ses efforts redoublaient avec ses succès ; elle instituait
dans les villes manufacturières des cours publics pour répandre parmi les ouvriers les principes fondamentaux de l’économie politique ; elle ouvrait à Londres un grand bazar, riche des offrandes qui lui venaient de tous les points des trois royaumes, de leurs colonies, des Etats-Unis d’Amérique, et elle réalisait en dix-sept jours, par les billets d’entrée ou par les ventes, une somme de25,0001iv. sterl. (l»2o,000fr.). Dans plusieurs districts purement agricoles, des fermiers , des laboureurs formèrent des meetings , y racontèrent leur détresse, en discutèrent les causes , et finirent par proclamer bruyamment leur adhésion aux principes de la ligue et à ses malédictions sur la loi des grains. Au lieu de s’user en se prolongeant, le mouvement devenait chaque jour plus vif et plus général ; les campagnes se joignaient aux villes, les ouvriers aux maîtres , les paysans aux économistes. Il ne s’agissait plus d’une question locale dans le pays et spéciale dans la population ; la liberté du commerce devenait une passion démocratique aussi bien que scientifique, et, dans l’instinct du peuple comme dans le raisonnement des doctes, un intérêt national.
Dans cet état des esprits, sir Robert Peel s’efforçait en vain de se taire ; l’opposition relevait sans cesse la question qu’il ne savait encore comment résoudre, quoiqu’il se sentit plus impérieusement poussé chaque jour vers la solution. Le mai IHto, lord John Russell proposa dans la chambre des Communes huit résolutions qui touchaient à tous les sujets dont le public était préoccupé , à la loi des grains, à la liberté
Si R ROBERT REEL.
générale du commerce, à l’éducation publique, à la colonisation, au régime des pauvres dans les paroisses , exprimant sur toutes choses des idées libérales, des tendances généreuses, ouvrant en tous sens des perspectives et prodiguant les espérances, mais sans indiquer aucune mesure précise , aucun terme fixe : vague manifeste d’une ambition noble et hardie pressée de saisir le pouvoir, et se promettant d’en bien user sans se rendre d’avance un compte bien exact de l’usage qu’elle en ferait et sans s’en inquiéter beaucoup. Ouinze jours après, M. Villiers redemanda la complète abolition des lois sur les céréales, et malgré quelques réserves de langage, la plupart des whigs comme les radicaux, lord John Kussell et lord Ilowick comme M. Cobden et M. Bright, appuyèrent vivement sa motion. En pesant ainsi sur sir Robert Peel, plusieurs d’entre eux croyaient le seconder, bien loin de lui déplaire; hors des chambres, dans les réunions de Govent-Garden, ils s’en expliquaient ouvertement : « Sir Robert Peel, disait là M. Bright, sait
parfaitement ce qu’il faut au pays Il n’a pas passé
près de quarante ans dans la vie publique, entendant tout ce qui se dit, lisant tout ce qui s’écrit, voyant presque tout ce qui se fait, sans arriver à cette conclusion que, chez une nation de 27,000,000 d'àmes, qui s’est accrue de 1 ,800,000 âmes depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 18H , une loi «pii refuse à cette population le supplément de nourriture que le monde pourrait lui donner ne saurait être maintenue, et que, son gouvernement fût-il dix fois plus fort qu’il
ne l’est, il faudra qu’il cède à l’irrésistible nécessité. Pour moi, d’après le dernier discours de sir Robert, je parierais volontiers qu’il médite la révocation des lois sur les grains. Il vient du même comté où la ligue a pris naissance ; sa fortune s’est faite par ces raêmes'fins tissus de coton qui sont destinés à changer dans ce pays la face des choses. Il sort du commerce ; et A moins que lui-mème ne m’y force, je ne croirai jamais qu’aucun homme veuille , encore moins qu’il veuille, lui, descendre dans son tombeau ayant eu le pouvoir de rendre le commerce libre, et n’ayant pas eu la probité ni le courage de le faire. » M. J. W.Fox, dans sa verve passionnément ironique, allait encore bien plus loin : « Il y a, disait-il, une comédie, le Captif athénien, dans laquelle le héros vaincu et fait esclave est obligé de déposer d’abord son casque, puis son bouclier, puis son épée, pour tomber dans la condition servile. C’est ainsi que sir Robert Peel traite la loi des grains. Il lui enlève l’argument de l’indépendance nationale;— c’est votre bouclier, mettez-le par terre; — l’intérêt de classe; — c’est la plume sur votre casque, abaissez-la; — l’heureuse influence sur les salaires et au profit des laboureurs; — c’est votre épée, rendez-la. — Il dépouille ainsi successivement le monopole, comme le captif athénien, de toutes ses armes, avec cette différence que le captif athénien tombe dans la servitude, tandis que notre pays doit s’élever à la liberté commerciale. Sir Robert Peel ne laisse aujourd’hui, aux lois qu’il a jadis si fermement défendues, qu’une
défense, une seule : « le système protecteur est vieux de cent cinquante ans. » Une si vieille loi devrait être un peu plus sage. Sir Robert force ce pécheur à cheveux gris à confesser toutes ses iniquités ; il a été un sophiste invétéré; il a employé avec la nation toute sorte de cliarlataneries pour satisfaire son intérôt personnel ; il a causé toute sorte de privations et de souffrances... Son grand Age ne le sauvera pas; le jour de sa condamnation arrivera... Ce n’est pas ici le lieu de discuter les caractères politiques au-delà du sujet particulier qui nous occupe. Je ne dirai donc pas mon opinion sur la carrière de sir Robert Peel, ni les raisons qui me feraient souhaiter que mon pays reçût ce grand bienfait d’une autre main que la sienne. Il y a aussi des raisons pour lesquelles il vaudrait mieux que lui, lui plutôt que tout autre homme, fût l’auteur de cette salutaire mesure , et qu’après avoir fait pénétrer les principes de la liberté du commerce dans les diverses parties de notre législation commerciale, il couronnât son œuvre par cet acte
suprême Toute mon animosité contre sir Robert
Peel serait satisfaite, et j’aurais tiré de lui toute la vengeance que j’en désire si, en contemplant tous les biens qu’il aurait valus à son pays en lui donnant la liberté du commerce, il pouvait apprendre qu’un seul acte, un seul jour de justice vaut mieux que toute une vie de tactique parlementaire et de savoirfaire politique. »
Ce mélange d’hostilité et de concours, de duretés et de caresses, ne déplaisait sans doute pas à sir Rq-
bert Peel, et ne fut probablement pas sans influence sur ses résolutions dernières , quand l’heure en fut venue ; mais je n’aperçois pas que jusque-là sa conduite et son langage en aient reçu aucune modification. Il écarta par une sorte de question préalable, et avec une nuance de dédain moqueur, les huit thèses libérales que lord John Russell avait présentées à 1 approbation de la chambre : « Je ne pense pas, ditil, que le noble lord ait engagé la question de manière à arriver à quelque résultat utile... Il est trèsaisé de faire des promesses, de poser des principes larges et libéraux ; c’est quand on veut les transformer en mesures pratiques que les difficultés se présentent. Je m’oppose à la résolution proposée , non-seulement parce qu’elle embrasse des sujets trèsdivers qu’il vaut mieux traiter chacun séparément, mais parce qu’il ne convient pas que le Parlement s’engage à réformer un régime paroissial, à établir un système d’émigration ou d’éducation, pour découvrir ensuite qu’on n’est ni prêt, ni d’accord sur les moyens d’exécution. » En repoussant l’abolition complète et immédiate des lois sur les grains, que demandait M. Villiers, Peel introduisit dans le débat des vues morales étrangères et supérieures aux principes stricts de liberté commerciale dont s’armaient ses adversaires : « Sous l’empire de la loi actuelle, il s’est établi, dit-il, entre le propriétaire, le fermier et le laboureur, des rapports qui ne sont pas uniquement fondés sur des coi/sidérations pécuniaires. Beaucoup de propriétaires de ce pays sont accoutumés à voir
m SIR ROBERT PERL.
dans la terre qu’ils possèdent autre chose qu’une matière à de pures spéculations commerciales. D’après les principes que soutient l’honorable membre, il dirait, j’en ai peur : — que le propriétaire retire de sa terre tout ce qu’il pourra, c’est son droit ; — et d’après ce même principe, à l’expiration d’un bail, le propriétaire a le droit de louer sa terre aussi cher qu'il le peut. Je ne dis pas que, si vous abolissez les lois sur les grains, ce ne sera pas là un des moyens de surmonter les difficultés que rencontrera le propriétaire ; quand on aura soudainement appliqué aux produits de la terre les principes du commerce , peut-être faudra-t-il les appliquer aussi à la terre même. On ne tiendra plus compte alors des relations établies, peut-être depuis des siècles, entre le possesseur de la terre et la famille qui l’exploite ; plus d’égards pour le laboureur ; que le propriétaire prenne l’homme qui lui fera le plus d’ouvrage pour ses dix ou douze schellings par semaine ; qu’il ne se soucie plus des vieux et des faibles, qui ne peuvent travailler comme les jeunes et les forts. Sous un point de vue purement commercial, la terre peut être ainsi possédée; sous un point de vue social et moral, je le regretterais profondément : le caractère du pays en serait altéré, et il en résulterait pour la société des maux qu’aucun profit pécuniaire, aucune stricte application des principes commerciaux ne pourraient compenser. Je ne pousserai pas cela trop loin ; je ne dirai pas, parce que cela ne peut pas se dire, que l’agriculture doit être exempte de l’apphcation gra-
duelle des principes qui régissent d’autres intérêts...
Ce que je dis, c’est que, depuis trois ou quatre ans que le pouvoir est dans nos mains, nous avons modifié nos lois commerciales selon les vrais principes, sans en excepter les lois sur les grains et toutes celles qui prohibaient l’importation des produits agricoles étrangers. Vous pouvez penser que nous n’avons pas poussé le principe assez loin ; mais en tout cas nous n’avons pas fait un seul acte qui n’ait tendu à l’abaissement graduel des droits purement protecteurs. Je demande la permission de persévérer dans la môme voie. Je reconnais que l’expérience de ce qui est arrivé, à l’égard des articles sur lesquels pesaient des droits élevés qui ont été abolis, confirme le principe général ; mais, convaincu comme je le suis que, dans l’application de ce principe, il est nécessaire de procéder avec une extrême réserve , pour qu’il soit généralement et solidement accepté, je ne puis consentir à une proposition qui frappe la propriété foncière au nom de la pure liberté du commerce, sans tenir aucun compte d’aucune autre considération. »
Touchante perplexité d’un esprit sérieux et consciencieux entraîné dans le sens de sa propre pente par un grand flot d’opinion et de passion publique, et qui luttait péniblement contre ses adversaires, contre ses amis et contre lui-même, pour n’agir dans cette crise qu’avec mesure, patience et équité.
La session de 18i5 touchait à son terme : près de sortir pour quelques mois de l’arène, les partis voulaient prendre leurs précautions mutuelles et prépa-
rer, pour la lutte prochaine, leurs moyens d’attaque ou de défense. Le 5 août, lord John Russell passa solennellement en revue les travaux et les résultats de la session qui finissait, sans conclure par aucune proposition importante et précise, uniquement pour atténuer les mérites du cabinet, faire ressortir ce qu’il y avait eu de défectueux ou d’incomplet dans ses actes, étaler ses embarras et mettre l’opposition en mesure de profiter des chances qui se laissaient entrevoir. L’Irlande et la loi des grains furent les deux points auxquels s’attacha particulièrement lord John, lourd fardeau qu’il s’appliqua à appesantir encore sur les épaules de son adversaire. Peel ne répondit point ; sir James Gr&ham se chargea de la tâche et s’en acquitta avec prudence et convenance, sans compromettre par aucune affirmation ou dénégation absolue la politique future du cabinet. Une grave appréhension pesait sur tous les esprits ; la saison était mauvaise, les récoltes incertaines; M.Villiers exhala sans ménagement les inquiétudes publiques en s’en armant contre le cabinet qui n’ouvrait pas aux moyens de subsistance toutes les portes, quand au dedans ils étaient près de manquer. Le cabinet garda le silence. Un conservateur obscur, M. Darby, essaya de rassurer la chambre : « il avait vu, dit-il, avec un profond regret une sorte de joie diabolique dans les paroles de quelques personnes à propos du mauvais temps; il avait le plaisir d’annoncer à la chambre que depuis quelques jours le baromètre montait. » Le rire éclata sur tous les bancs, et quatre