ET M. COBDEN
protection à son ancien taux impossible, et, fût-il possible, je ne me prêterais pas à ce retour vers une plus forte protection comme à un remède contre la détresse actuelle, que je déplore, mais que j’attribue A des causes naturelles. »
Cette immobilité, seule consolation que Peel offrit aux partisans de la protection, ne pouvait contenter les amis de la liberté. M. Cobden reprit sa motion d’une enquête sur les causes de la détresse de l'agriculture. Après avoir bien constaté, par les dires des conservateurs eux-mêmes, soit au dedans, soit au dehors de la chambre, et du gouvernement lui-même, le fait de cette détresse, il soutint que le système protecteur, inventé pour la prévenir ou la soulager, en était la première et véritable cause , que les fermiers étaient des manufacturiers aussi bien que les fabricants de fil ou de toile, et que la liberté du commerce serait aussi bonne aux laboureurs des campagnes du Norfolk ou du Devonshire qu’aux ouvriers de Leeds et de Manchester. 11 fut tour à tour simple et ingénieux, familier et éloquent, pressant et point amer, abondant en faits et adroit dans l’argumentation, évidemment animé par une conviction profonde et par un patriotisme sincère , exempt de jalousie et d’hostilité démocratique. «Je ne puis croire, dit-il en s’adressant aux conservateurs, qu’aux dernières élections il ne se soit agi que d’un jeu politique; vous n’êtes pas venus tous ici comme de purs politiques. Il y a des politiques dans cette chambre, des hommes animés d’une ambition probablement juste et légi-
SIR UOBKRT l'F.KI.
time, et qui, après trente ans de service public, engagés dans une ornière d’oû ils ne peuvent sortir, gardent le pouvoir, et un grand pouvoir, probablement aux dépens de leur conviction actuelle, assez peu d’accord avec leurs anciennes opinions. Je comprends la résistance de ces hommes-là à mon vœu; mais la plupart des honorables membres qui siègent en face de moi sont entrés dans cette chambre uniquement comme les amis des fermiers, comme les protecteurs des intérêts agricoles, point comme des politiques. Eh bien ! que vous proposez-vous de faire? Vous bornerez- vous à suivre l’honorable baronet dans son opposition à une enquête sur la condition et les souffrances de ceux-là mêmes qui vous ont envoyés ici ? Je vous dis que, si vous m’accordez un comité , je mettrai au grand jour la déception de la protection agricole. J’apporterai une telle masse de preuves que, lorsque les procès-verbaux de notre enquête seront publiés et répandus dans le monde , votre système de protection ne vivra pas plus de deux ans dans l’opinion publique.... Non, je ne puis croire que les gentilshommes d’Angleterre ne soient que des tambours sur lesquels frappe un premier ministre pour leur faire rendre des sons creux et vides de sens, et qui n’aient point de voix ni de parole articulée pour leur propre compte. Non! vous êtes l’aristocratie de l’Angleterre. Vos pères ont conduit nos pères ; vous pouvez nous conduire encore dans le droit chemin. Vous avez conservé, plus longtemps qu’aucune autre aristocratie, votre influence sur votre
Et M. COUUKN 1«4.S,.
pays; mais ce n’a pas été en repoussant l’opinion populaire, en vous dressant contre l’esprit du temps. Jadis, quand c’était dans les chasses et dans les batailles que se déployait la mêle vigueur des hommes, vos pères y brillaient les première — Vous avez toujours été des Anglais. Vous n’avez jamais manqué de fermeté ni de courage quand le sort vous a demandé d’en faire preuve. Ceci est une nouvelle ère; c’est un âge de développement et de progrès social, non plus de guerres ou de jeux féodaux. Vous vivez dans un temps de travail et de commerce ; la richesse du monde entier vient se verser dans votre sein. Vous ne pouvez avoir ê la fois les avantages commerciaux et les privilèges féodaux ; mais si vous voulez vous unir à l’esprit du temps, vous pouvez être ce que vous avez toujours été. Le peuple anglais regarde l’aristocratie et la gentry du pays comme ses chefs. Moi qui ne suis pas l’un de vous, je n’hésite pas à vous dire qu’il y a en votre faveur, dans ce pays, une sorte de préjugé profond et héréditaire ; mais vous ne l’avez pas conquis et vous ne le conserverez pas en vous opposant à l’esprit du temps. Si vous restez indifférents aux nouveaux moyens d’employer la population qui habite vos terres, si vous faites obstacle aux progrès qui doivent unir de plus en plus les nations par les pacifiques relations du commerce , si vous luttez contre les découvertes cpii donnent presque la Vie - à la nature matérielle , si vous prétendez arrêter les transformations décrétées par le sort, oh ! alors , vous ne serez plus la gentry d’ Angle-* .
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SIK ROBERT REEL
terre, et il s’en trouvera d’autres qui prendront votre place. Je vous avertis que vous êtes aujourd’hui dans une situation très- cri tique. Il y a un soupçon général que, dans cette circonstance, vous vous êtes servis et joués des bons sentiments et de l’honnête confiance de vos commettants. Partout on doute et on se méfie de vous. Voici le moment de montrer que vous n’êtes pas, comme on le dit, de purs politiques. Les politiques s’opposeront à ma motion, ils ne veulent pas d’enquête ; mais vous, venez avec moi dans ce comité ; je vous y donnerai une majorité de membres de votre parti. Je ne vous demande que de rechercher loyalement les causes de la détresse de votre propre population. Que ce soit mon principe ou le vôtre qui l’emporte, l’enquête aura produit un grand et bon résultat. »
L’effet de ce discours fut grand dans la chambre, et encore plus grand dans le pays ; la ligue contre les lois sur les céréales le répandit avec une profusion sans exemple ; on l’expédiait par ballots jusque dans les districts les plus reculés; on le distribuait, on le colportait, on le lisait, on le commentait dans les meetings et dans les familles. Sir Robert Peel lui-même en fut ému, et quelques-uns de ses amis affirment que, ce jour-là, M. Cobden exerça sur lui une véritable influence. Il n’en persista pas moins à repousser la motion d’enquête, mais il persista aussi à se taire. Ce fut M. Sidney Herbert, et non le premier ministre, qui se chargea de répondre à M. Cobden; il combattit l’enquête, surtout comme
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vaine et plusieurs fois déjà tentée sans autre effet que de propager les alarmes : « Au lieu de venir pleurnicher devant la chambre pour demander son aide, dit-il aux agriculteurs, aidez-vous vous-mêmes ! » Ce mot fut amèrement relevé quelques jours après par M. Disraéli : « L’honorable baronet, dit-il, qui est à la tète du gouvernement de Sa Majesté, a dit un jour qu’il était plus fier d’être à la tête des gentilshommes de campagne d’Angleterre que d’obtenir la confiance des souverains. Où sont maintenant les gentilshommes de campagne d’Angleterre? Nous n’en entendons guère plus parler. Ils ont encore les plaisirs de la mémoire ; ils ont été les premières amours de l’honorable baronet; il ne se met plus, il est vrai, à leurs genoux ; il fait de grands efforts pour qu’ils se tiennent tranquilles : tantôt il se réfugie dans un silence arrogant, tantôt il les traite avec une froideur hautaine. S’ils connaissaient un peu mieux la nature humaine, ils comprendraient et ils se tairaient; mais non, ils ne veulent pas. Que fait alors l’honorable baronet? Forcé d’intervenir, il envoie son valet qui leur dit du ton le plus doux : — Ne venez pas pleurnicher ici. — Voilà où en est le grand parti agricole, cette beauté à qui tout le monde a fait la cour et qu’un seul a trompée. Elle approche de la catastrophe. Pour moi, qui honore le génie, si nous devons avoir la liberté du commerce , j’aime mieux qu’elle soit proposée par l’honorable représentant de Stockport (M. Cobden) que par un homme qui, faisant du gouvernement conservateur une hypocrisie
StR ROBERT PERI.
organisée, a trahi la confiance d’un grand peuple et d’un grand parti. »
Pour cette fois, Peel n’y tint pas ; il prit la parole, et après avoir brièvement repoussé les reproches contraires que lui adressaient tour à tour les deux partis : « L’honorable représentant de Shrewsbury (M. Disraéli) renouvelle, dit-il , une accusation que naguère il avait déjà élevée contre moi. Selon lui, je retiens le pouvoir en oubliant mes principes et mes promesses des jours d’opposition. Lorsqu’en 18L2 je proposai la réduction des tarifs, cette imputation me fut dès lors adressée. L’honorable membre qui la répète aujourd’hui se leva et dit : — Ceux qui attaquent l’honorable baronet n’ont pas bien examiné les faits; sa conduite est parfaitement conséquente et en accord avec les principes de liberté du commerce exposés par M. Pitt. Je rappelle ceci pour répondre aux personnes qui accusent les ministres de n’avoir professé leurs opinions actuelles que pour renverser le gouvernement et arriver eux-mèmes au pouvoir. — Tels étaient les sentiments qu’exprimait alors M. Disraéli. Je ne sais s’ils ont assez d’importance pour qu’on en entretienne la chambre ; ce que je sais, c’est que je faisais alors du panégyrique le même cas que je fais aujourd’hui de l’attaque.»
Les personnalités s’arrêtèrent là. Le débat s’engagea sur les nombreuses suppressions de droits à l’importation que prononçait le projet, et les agriculteurs défendirent ceux dont ils profitaient avec un égoïsme naïf et des détails d’économie domestique qui provo-