DISETTE DE 1S
A la fin d’octobre et dans les premiers jouis de novembre, le cabinet se réunit plusieurs fois. On sut qu’il avait examiné les rapports venus de toutes parts sur les produits réels des récoltes, sur la quantité de grains qui restaient encore dans le pays, sur les ressources que pouvait fournir l’étranger, sur la maladie des pommes de terre et l’état de la population en Irlande. Sir Robert Peel, disait-on, avait proposé diverses mesures ; mais il avait rencontré de graves dissentiments : trois de ses collègues seulement, lord Aberdeen, sir James Graham et M. Sidney Herbert, s’étaient rangés à son avis. Le cabinet se sépara, llien ne fut fait, rien ne fut annoncé. On s’étonnait de son inaction et de son silence. Ses amis disaient qu’il ne voulait pas accroître les alarmes en les partageant ouvertement sans pouvoir y apporter un remède prompt et efficace ; mais peu de gens admettaient l’explication : les esprits ardents s’irritaient, les modérés persistaient à s’étonner.
Tout à coup parut dans les journaux une lettre adressée d’Ldimbourg par lord John Russell à ses commettants les électeurs de la Gité de Londres, sous la date du 212 novembre, et conçue en ces termes :
« Messieurs,
« L état actuel du pays sous le rapport de ses moyens de subsistance ne peut être considéré sans inquiétude. la prévoyance et des précautions hardies peuvent prévenir tout mal sérieux; l’indécision et la procrastination peuvent amener un état de souffrance auquel ou ne saurait penser sans effroi.
SIK ROBERT PEEL.
« Il y a trois semaines, on s’attendait en général à la convocation immédiate du Parlement, l/annonce que les ministres étaient prêts à en donner le conseil à la couronne et à proposer aux chambres, dès leur première réunion, la suspension des droits à l’importation des grains , aurait fait expédier sur-le-champ des ordres dans les diverses parties de l’Europe et de l’Amérique, et mettre en route des grains pour la consommation du Royaume-uni. Un ordre du Conseil pour dispenser de l’observation de la loi n’était ni nécessaire, ni désirable. Aucun parti dans le Parlement n’eût encouru la responsabilité de s’opposer à une mesure si urgente et si salutaire.
« Les ministres de la reine se sont réunis et séparés sans nous ouvrir aucune perspective d’un remède si opportun.
« C’est donc à nous, les sujets de la reine, de rechercher comment nous pouvons écarter ou du moins atténuer de grandes calamités.
« Deux maux appellent notre attention. Le premier est la maladie des pommes de terre, qui affecte gravement plusieurs parties de l’Angleterre et de l'Ecosse, et fait en Irlande des ravages effroyables.
« On ne connait pas bien encore l’étendue de ce mal ; chaque semaine révèle dans certains lieux des désastres inattendus, ou diminue ailleurs des alarmes excessives. Cependant il y a dans cette mauvaise récolte-là un mal particulier. Le premier effet d’une mauvaise récolte en blé est de diminuer les arrivages sur les marchés et d'élever les prix. De là résultent une diminution dans la consommation et un commencement de rareté qui ont cet effet que l’approvisionnement total se distribue plus également sur toute l’année, et qu’en définitive la souffrance est adoucie. Mais la crainte de voir éclater dans leurs pommes de terre celte maladie inconnue précipite les producteurs sur le marché, en sorte que nous avons à la lois une consommation rapide et une disette imminente, la rareté de la denrée et la vileté du prix. La souffrance publique en est fort accrue. Le mal dont il
LKTTRE DE LORD J. RUSSELL (22 novkhukk 1845). 239
s’agit peut provenir ou de la mauvaise saison, ou d'une altération mystérieuse de la plante, ou d’un défaut soit de seience, soit de soin dans la culture. Dans aucune hypothèse, le gouvernement n’est à accuser de la mauvaise récolte des pommes de terre, pas plus qu’il ne mérite des éloges pour les abondantes moissons dont nous avons joui naguère.
« Mais un autre mal , dont nous souffrons, est le fruit de la conduite des ministres et des lois du Parlement. C'est la conséquence directe d’un acte voté il y a trois ans sur la proposition des conseillers actuels delà couronne. Par cette loi , l'importation des grains de toute sorte a été soumise à des droits très-considérables. Ces droits sont combinés de telle sorte que plus la qualité du blé est inférieure, plus le droit est élevé ; quanti le bon froment monte à 70 schcllings le quarter, le prix moyen de toutes les especes de froment est de 57 ou 58 sehellings, et le droit de li ou 15 schcllings. Ainsi le baromètre du blé marque le beau temps quand le vaisseau se courbe sous la tempête.
u Les écrivains qui ont traité de la législation des grains ont signalé depuis longtemps ce vice, sur lequel on avait appelé l’attention de la chambre quand elle délibérait sur cet acte.
« J’avoue que, sur ce sujet en général, mes idées ont subi, dans le cours de vingt ans, une grande modification. J’étais d’avis que le blé devait faire exception aux règles générales de l’économie politique; l’observation et l’expérience m’ont convaincu qu’il faut s’abstenir de toute intervention dans la question des subsistances. Ni le gouvernement ni la législature ne peuvent régler le marché des grains aussi heureusement que le fait la complète liberté de vendre et d’acheter.
« Je me suis efforcé pendant plusieurs aimées d’amener un compromis à ce sujet. En 1859, j’ai voté pour que la chambre, formée en comité, substituât un droit tixe modéré à l’échelle mobile. En 1841, j'ai annoncé l’intention où était
le gouvernement d’alors de proposer un droit fixe de 8 schcllings le quarler. Dans la session dernière, j’ai proposé un droit un peu moindre.
« Ces propositions ont été successivement rejetées. Le premier lord actuel de la trésorerie leuropposaen 1839, 1840 et 1841 d’éloquents panégyriques du système en vigueur, l’abondance qu’il avait amenée, la prospérité rurale qu’il avait répandue. Il combattit la réduction du droit protecteur, comme il avait combattu en 1817 et 1825 les garanties proposées pour la sécurité des intérêts protestants, comme il avait repoussé en 1830 la proposition de donner à Manchester, à Leeds et à Biimingham le droit d’envoyer des membres au Parlement.
« La résistance à des concessions limitées doit avoir aujourd’hui le même résultat qu’elle a eu dans les cas que je viens de rappeler. Ce n’est plus la peine de lutter pour un droit fixe. En 1841 , les partisans de la liberté du commerce auraient consenti à un droit fixe de 8 schellings par i/uarter, qui aurait pu être graduellement réduit et enfin aboli. Aujourd’hui l’établissement d’un droit quelconque, sans limite fixée et prochaine pour son extinction, ne ferait que prolonger une lutte qui a déjà produit assez de mécontentement et d’animosité. La tentative de rendre le pain rare et cher, quand il est clair qu’une partie au moins du prix additionnel sert à élever la rente du propriétaire, est profondément nuisible à une aristocratie qui, cette querelle une fois écartée, demeurera puissante par la propriété, puissante dans la formation de notre législature cl dans l’opinion, puissante par scs anciennes relations dans le pays et par la mémoire de ses immortels services.
« llnissons-nous pour mettre fin à un système qui a été le lléau du commerce, le poison de l'agriculture, la source d’amères divisions entre les classes, une cause incessante de misère, de maladie, de mortalité et de crime parmi le peuple.
« Mais ce but ne peut être atteint que par || manifestation
LETTRE DE LORD J. RUSSELL (22 xovïmi.hb 18-15 . 211
évidente du sentiment public. On ne saurait nier que beaucoup d’élections de villes en 1H4 1 , et quelques-unes en 1815, n'autorisent à dire que la liberté du commerce n’est pas populaire dans la grande masse de la communauté. Le gouvernement semble attendre quelque excuse pour abandonner la loi sur les grains. Que le peuple, par ses pétitions, ses adresses, ses remontrances, fournisse aux ministres l’excuse qu’ils cherchent. Que les ministres proposent dans les taxes publiques les modifications qui leur paraîtront le plus propres à rendre le fardeau plus juste et plus égal; qu’ils y ajoutent toutes les précautions que la prudence et les ménagements les plus scrupuleux pourront leur suggérer; mais demandons en termes clairs et positifs la suppression de tout droit à l'importation des objets qui servent à la subsistance et à l'habillement de la masse du peuple : c’est une mesure bonne pour tous les grands intérêts et indispensable pour le progrès de la nation.
o J’ai l’honneur, etc.
« J . Itl’SSELL. »
A la lecture de cette lettre, tout le public s’émut ; personne autant que sir Robert I’eel. On lui reprochait ses changements d’opinion, ses ménagements populaires, ses évolutions parlementaires, et voilà le premier des aristocrates whigs, le chef de l’opposition, qui abandonnait ce qu’il avait soutenu pendant vingt ans, une certaine mesure de protection pour les cultivateurs indigènes et un droit fixe au lieu de l'échelle mobile, pour passer brusquement dans le camp radical et réclamer l’entière liberté du commerce. Et parmi les lieutenants de lord John Russell, plusieurs, et des plus importants, lord Morpeth à Leeds, M. Macaulay à Edimbourg, faisaient la même démarche. Bans ce nouvel état des partis, quelles
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seraient à la session prochaine l'altitude et la force du cabinet? Au milieu d’un mouvement ainsi accéléré et sous une pression à ce point aggravée , comment persister dans une politique mitoyenne et lente? Comment continuer dé résister en cédant ?
Le 25 novembre 1845, sir Robert Peel réunit de nouveau ses collègues, et leur proposa le seul plan de conduite qui lui parût praticable. Le débat intérieur dura plusieurs jours. Le plus considérable des dissidents qu’avait rencontrés, un mois auparavant, sir Robert, le duc de Wellington, renonça à son dissentiment; son grand sens et la fatigue del’&ge le dégoûtaient des résistances dont il prévoyait ou l’extrême péril ou la vanité, et il préférait à la prolongation du système protecteur, en tout cas énervé, l’union du cabinet et le maintien d’un gouvernement conservateur; mais quelques autres , nommément lord Stanley, se refusèrent à rompre avec leur parti en abandonnant toute protection agricole. On crut un moment que sir Robert Peel avait entraîné le cabinet, et le 3 décembre le Times annonça que l’aboli- * tion des lois sur les céréales avait été résolue et que le Parlement se réunirait incessamment pour en délibérer. Trois jours après, au contraire, une solution bien différente avait lieu : le cabinet était dissous ; sir Robert Peel avait remis sa démission à la reine, qui l’avait acceptée, et lord John Russell était appelé d’Edimbourg pour le remplacer.
Le 8 décembre, sir Robert Peel, en se retirait, adressa à la reine la lettre suivante ;
DONNE SA DÉMISSION (8 ou embue 1815). Î13
« Sir Robert Peel présente ses lmmliles devoirs à Votre Majesté, et sans autre motif que le désir de contribuer, s'il le peut, à soulager Votre Majesté dans ses embarras et à préserver les intérêts publics de tout dommage, il se permet d’expliquer à Votre Majesté, par celte communication conlidcnticlle, la position où il se trouve et les intentions qui , l’animent dans la grande question dont l’esprit public est si vivement préoccupé.
« Votre Majesté peut, si elle le juge convenable, donner connaissance de cette communication au ministre qu’elle honorera de sa conliance comme successeur de sir Hubert Peel.
« Le t,r novembre dernier, sir Robert Peel , délibérant avec ses collègues sur les rapports alarmants venus d’Irlande et d’autres districts du pays au sujet de la maladie des pommes de terre et de la disette qui en résultait, et cherchant les moyens de pourvoir à des éventualités qui , selon lui, n’étaient pas improbables, leur conseilla de recommander humblement à Votre Majesté la suspension temporaire, suit par un ordre du Conseil, soit par un acte législatif, des droits à l’importation des grains, et, dans les deux cas, la convocation immédiate du Parlement.
« Sir Robert Peel prévoyait que cette suspension, pleinement justiliée par la teneur des rapports qu’il vient d’indiquer, amènerait forcément dans l'intervalle la révision des lois sur les grains.
« Si l’opinion de ses collègues eût été d’accord avec la sienne, sir Roliert Peel était prêt à prendre la responsabilité de la suspension de ces droits et de la conséquence nécessaire qu’elle amenait, c’est-à-dire de la révision de toutes les lois qui restreignent l’importation des grains étrangers et des autres moyens d’alimentation, révision entreprise dans le dessein de diminuer graduellement ces restrictions et de les abolir un jour complètement.
« Il était disposé à demander que les lois nouvelles continssent formellement le principe de la réduction graduelle
444 SIK ROBERT PEEL.
et de la suppression finale des droits à l'importation des grains.
« Sir Robert Peel est prêt h soutenir, comme lmmmc privé, des mesures conformes en général à celles qu’il a conseillées comme ministre.
« U serait inconvenant , de la part de sir Robert l'eel , d’entrer dans des détails sur ces mesures.
« Votre Majesté a bien voulu informer sir Robert Pecl quelle avait l’intention d’inviter lord John Russell à se charger de la formation d’un cabinet.
« Le principe d’après lequel sir Robert Peel avait dessein de conseiller la révision des lois relatives à l’importation des moyens de subsistance est en général d’accord avec celui auquel se réfère lord John Russell dans le dernier paragraphe de sa lettre aux électeurs de la Cité de Londres.
« Sir Robert Peel se proposait de joindre à l’abolition des mesures restrictives dont il s’agit la suppression de certaines charges qui pèsent indûment sur les fonds de terre, et toutes les précautions que, selon les termes de la lettre même de lord John Russell , peuvent suggérer la prudence et les ménagements les plus scrupuleux.
« Sir Robert Peel soutiendra les mesures fondées sur ce principe général , et emploiera toute l’influence qu’il peut avoir pour en assurer le succès. »
Arrivé à Londres le 10 décembre, lord John Russell, après s’ètre concerté avec scs amis, sc rendit le lendemain auprès de la reine, à Osborne, à peu près décidé à décliner la mission dont elle voulait le charger ; il serait, lui dit-il, dans la chambre des Communes en minorité de 00 à 100 voix; mais la reine mit entre ses mains la lettre de sir Robert Peel : « Ceci change l’état de la question, » dit lord John , et il retourna sur-le-champ à Londres pour informer
LORD J. RUSSELL ÉCHOUE A FORMER UN CABINET. 215 ses amis de ce nouveau fait et en délibérer avec eux. Des pourparlers s’établirent entre lui et sir Robert. Les whigs demandèrent à connaître avec précision et détail les mesures que Peel eût proposées, s’il fût resté ministre, pour mettre son principe à exécution. Peel répondit qu’il ne croyait pas devoir pousser ainsi jusqu’aux détails ses déclarations préalables. Lord John offrit de rédiger lui-méme, d’une façon complète, son propre plan et de le communiquer à sir Robert Peel, pour s’assurer complètement aussi son approbation . Sir Robert déclina également cette proposition ; il avait clairement exprimé en principe la mesure à laquelle il promettait son concours, il ne pouvait aller plus loin. Les whigs auraient voulu que leur ancien rival se mit, pieds et poings liés, à leur service, et sir Robert Peel ne voulait pas se charger absolument du fardeau sous le nom et au protit de ses successeurs. Dans les grandes circonstances, celte lutte de manœuvres subtiles et toujours un peu obscures, sous des dehors de parfaite sincérité, est l’un des côtés faibles du gouvernement représentatif, et les grands caractères en surmontent seuls les embarras par des résolutions et des paroles simples, promptes et hardies. Je ne trouve pas que, dans leurs négociations à cette époque, ni sir Robert Peel ni les whigs aient déployé cette grandeur : les whigs prétendaient à trop de sécurité, et sir Robert à trop de liberté; quand on parle de sauver les peuples, il faut accepter des chances plus douteuses et des sacrifices plus complets. Lord John Russell fit un pas ;
SIR ROBKRT PERL
forcé de reconnaître, comme il le dit lui-même plus tard à la chambre des Communes, que les raisons de sir Robert Peel pour se refuser aux engagements détaillés qu’on lui demandait étaient puissantes, il écrivit le 16 décembre à la reine une longue lettre où il exposait avec précision son plan de conduite dans la grande question il l’ordre du jour; ce n’était point celui qu’avait indiqué sir Robert Peel dans sa lettre du 8 décembre , c’est-à-dire la suspension actuelle des droits à l’importation des grains, pour arriver, par une réduction graduelle, à une abolition définitive ; c’était l’abolition complète et immédiate de ces droits: « Si cette mesure, disait lord John, devuit empêcher sir Robert Peel de prêter au gouvernement nouveau l’appui qu’il a si spontanément et si noblement offert, je me verrais obligé de décliner la tâche que m’a si gracieusement confiée Votre Majesté. » La reine communiqua le soir même cette lettre à sir Robert, qui répondit le lendemain qu’il tiendrait les promesses qu’il avait laites en quittant le pouvoir, pour concourir à la solution de la question des lois sur les céréales, mais qu’il ne croyait pas que son devoir lui permit d’aborder devant le Parlement l’examen de cette importante question, lié par un engagement préalable tel que celui qu’on lui demandait. Lord John se décida à se contenter de cette déclaration, et dit à la reine qu’il était prêt à se charger de former un cabinet ; mais quand on en vint aux arrangements définitifs et personnels, un obstacle, inattendu selon les uns, prévu selon les autres, et
RENTRE AU POUVOIR fîO dm-fmukf 18451. S47
accepté volontiers pour sortir décemment d’une situation difficile, fit échouer la combinaison ; lord Ilowick, devenu tout récemment lord Grey par la mort de son illustre père , et le plus prononcé des whigs pour l’abolition complète et immédiate des lois sur les grains, se refusa formellement à entrer dans le cabinet si lord Palmerston , dont il n’approuvait pas la politique extérieure, en faisait aussi partie. Lord John llussell ne crut pouvoir se passer ni de l’un ni de l’autre pour collègues , et le 20 décembre il déclara à la reine que, n’ayant pas réussi à amener entre tous ses amis un accord indispensable , il se voyait dans l’impossibilité de former un cabinet.
Je laisse parler ici sir llobert Peel lui-même , comme il le fit un mois après, le 22 janvier 1840, dans la chambre des Communes, en expliquant sa conduite à travers ces incertitudes ministérielles : « Je restai, dit-il, jusqu’au samedi 20 décembre, dans la conviction que mes fonctions avaient cessé. Le jeudi 18, la reine me fit savoir que le noble lord s’était chargé de former une administration, et le 10 je reçus de Sa Majesté une gracieuse communication m’informant que, puisque mes relations avec elle étaient près de leur terme, elle désirait me voir encore une fois pour me dire un dernier adieu. Le lendemain samedi fut le jour fixé pour cette entrevue. (Juand je me rendis auprès de la reine, je venais d’apprendre, grâce à la courtoisie du noble lord, que ses efforts pour former un cabinet avaient été vains, et la reine à mon arrivée eut la bonté de me dire que,
SIK RO DK UT PEEL
bien loin de me donner mon congé définitif, elle avait à. me demander de retirer ma démission. Elle était informée que ceux de mes collègues qui, avant notre retraite, n’avaient pas partagé mon avis, déclaraient qu’ils n’étaient point prêts à former et qu’ils ne lui conseillaient pas de former un cabinet sur le principe du maintien du système protecteur. Le noble lord qui avait entrepris de constituer un gouvernement venait de lui écrire qu’il avait échoué dans sa tentative ; la reine me demanda donc de ne pas persister dans ma démission. Je n’hésite pas à dire que, sans balancer un moment, je répondis à la reine que je retournerais à Londres comme son ministre , que j’informerais mes collègues de ma résolution, et que je les presserais de se joindre à moi pour faire les affaires du pays... Mon noble ami lord Stanley m’exprima le regret de ne pouvoir me seconder dans la rude tâche que j’entreprenais ; mes autres collègues pensèrent que c’était leur devoir de me prêter leur concours. J’ai dit à la chambre dans quelles circonstances et par quels motifs je suis rentré au pouvoir. »
A en juger de loin, sur les apparences et d’après mes instincts personnels, je serais tenté de dire qu’il y rentrait dans des circonstances favorables et avec de bonnes chances pour rallier, par quelque heureuse transaction, ce grand parti conservateur, que pendant dix ans il avait si habilement travaillé et réussi à former, à qui il avait rendu et de qui il avait reçu le pouvoir, et dont la désorganisation devait le
RENTRE AU POUVOIR [90 dkckmbrk IR4r>). ÎJfl
désoler. C’était pour lui une bonne fortune que lord John Kussell se fût prononcé, comme M. Cobden, pour l’abolition immédiate et complète des lois sur les céréales; sir Robert Peel se retrouvait ainsi dans cette situation de modérateur et d’arbitre qu’il avait toujours cherchée, et qui était naturellement la sienne. 11 avait à demander aux conservateurs de grands sacrifices, mais ce n’étaient pas les sacrifices extrêmes ; il ne voulait que la suspension actuelle des droits sur les grains pour arriver, par une réduction progressive et dans un temps fixé, qui pouvait être plus ou moins long, à une suppression définitive. Les vvhigs et les radicaux étaient bien plus exigeants. Les conservateurs se voyaient ainsi placés entre une réforme soudaine, absolue, et l’une de ces réformes mesurées et graduelles qu’au milieu des plus grands mouvements d’intérêt ou d’opinion le gouvernement, l’aristocratie et le peuple anglais ont su tant de fois accepter et accomplir.
Mais ni le parti conservateur, ni l’opposition whig ou radicale, ni la population, ni sir Robert Peel luimême n’étaient cette fois en humeur de se conduire avec cette sagesse prévoyante qui pense tout, tient compte de tout, et s’inquiète de maintenir la bonne politique générale, même quand une idée unique et fixe règne comme une épidémie et domine les esprits.
Je trouve dans un discours très-bref, prononcé le 9 février 18iü dans le premier débat sur la nouvelle législation commerciale de sir Robert Peel, par un
membre obscur de la chambre des Communes, M. II ope, représentant de Maidstone, cette explosion de mécontentement encore plus que de dissidence : « Nous sommes venus ici, mardi dernier, pour apprendre quels étaient les changements qu’avait à nous proposer l’honorable baronet, et quels motifs l’y avaient déterminé. Quel a été l’argument par lequel l’honorable baronet a soutenu ses mesures pour la liberté du commerce? Il a dit qu’elles étaient d’accord avec les principes de la vraie politique conservatrice. Qu’entend l’honorable baronet par ces mots : « vraie politique conservatrice? » Le torysme est quelque chose de palpable; le whiggisme est quelque chose de palpable ; la protection, le commerce libre, sont quelque chose de palpable : tous ces mots ont un sens clair; mais quel est le sens de cet étrange nouveau mot : conservatisme ? mot qui est né depuis 1832, lorsque le vieux parti tory, divisé et démembré, ne savait comment se réunir sous une seule et même bannière. Qu’est-ce que ce conservatisme, qui n’est animé de l’esprit ni du torysme, ni du whiggisme, mais de l’esprit « de la vraie politique conservatrice?... » Il y a eu jadis un ministre très-puissant ; c’était bien longtemps avant que la chambre des Communes devint ce qu’elle est aujourd’hui, dans un temps où le gouvernement de l’Angleterre appartenait à. la couronne, et ce ministre gouvernait la couronne comme les ministres gouvernent aujourd’hui le Parlement. Un mot, un petit mot, qui échappa à ce ministre, causa sa ruine; le pouvoir de Wolsey
L’ABOLITION DES LOIS SUR LES GRAINS (janv. I84G). 251
ne survécut pas longtemps à cette expression : « Moi et mon roi. » L’influence tle l’honorable baronet pourrait bien ne pas survivre longtemps à l’usage trop fréquent de sa phrase favorite : « Moi et mon parti. » On a évidemment compté que les honorables membres élus à cette chambre à cause de leurs principes favorables au système protecteur suivraient partout leur chef ; on y a compté à ce point qu’ils ont été amenés à la chambre des Communes, comme nous y sommes venus mardi dernier, sans qu’on leur eût même fait une politesse qu’ils recevaient autrefois quand on avait à leur faire des propositions d’une bien moindre importance, la politesse de leur donner quelque légère idée de la mesure qui devait être soumise au parlement. Il n’y a pas longtemps encore qu’on observait envers nous cette courtoisie ; j’ai été l’un des membres qui, en 18-41, ont été appelés à savoir quelque chose de ce qui devait prendre place dans l’adresse ; mais aujourd’hui un changement complet dans tout le système commercial de l’empire a été proposé ici sans que le moindre vent en fût venu jusqu’à nous, sans que nous sussions un mot de ce qui nous attendait, comme s’il se fût agi d’une bulle de savon ou d’une morsure de puce. Voilà ce qu’on appelle la vraie politique conservatrice! »
Ainsi éclataient les inconvénients du caractère de sir Robert Peel et de ses façons d’agir, comme chef de parti, dans un régime libre. Ce politique si judicieux, ce tacticien si habile, ce financier consommé,
SIK KOBEKT PKE1. PKOPOSE
co raisonneur merveilleusement instruit des faits, cet orateur souvent si éloquent et toujours si puissant ne savait pas vivre intimement avec son parti, y faire pénétrer d’avance ses idées, l’animer de son esprit, l’associer à ses desseins comme à ses succès, au travail de sa pensée comme aux chances de sa fortune. Il était froid, taciturne, solitaire au milieu de son armée, presque au sein de son état-major même. C’était sa maxime qu’il valait mieux faire des concessions à ses adversaires qu’à ses amis. Le jour vint où il eut à demander à ses amis de grandes concessions, non pour lui-mème, qui n’en cherchait point, mais pour l’intérêt public , qu’il avait fortement à cœur. Illes trouva froids à leur tour, point préparés, étrangers aux transformations qu’il avait lui-mème subies. Il fut hors d’état de les leur faire partager, et de les amener ù une transaction nécessaire. Il avait combattu dix ans comme chef d’opposition et cinq ans comme chef de gouvernement à la tète du parti conservateur. Sur 360 membres qui s’étaient rangés autour de lui en 1811, à l’ouverture du Parlement, à grand’peine en décida-t-il 112 à voter avec lui en 1816, dans la question à laquelle il avait lié son sort.
Mais à Dieu ne plaise que j’impute aux seules imperfections d’un homme supérieur l’imparfait succès de ses desseins ! Les défauts du parti conservateur se révélèrent en même temps, et bien plus graves que ceux de son chef. Depuis quatre ans, le parti grondait sourdement et se détraquait sous le poids des elforts
L'ABOLITION DES LOIS Slili LES lîKAINS (m.nv. 1846). ÎA3
et des sacrifices que lui demandait sir Robert Peel, efforts contre ses préjugés et ses goûts, sacrifices d’amour-propre ou d’intérêt. Le collège de Maynooth, les mesures d’équité envers les catholiques, les dissidents et les juifs, la double révision des tarifs, tant d’autres réformes utiles, mais importunes à de vieilles habitudes de conscience ou de domination, avaient épuisé ce que le gros du parti conservateur possédait d’esprit libéral et d’impartialité éclairée. Quand arriva la question des grains, sa sagesse était à bout. De toutes les innovations qu’on lui imposait, celle-là était la plus onéreuse : elle s’attaquait aux intérêts privés, les frappant dans le présent et les inquiétant dans l’avenir, on ne savait pas bien à quel point. Les intérêts privés se défendirent avec l’obstination de l’égoïsme aristocratique ; ils ne tinrent nul compte des atténuations qu’apportait sir Robert Peel au dommage qu’il leur faisait subir. Ils n’étaient pas seuls atteints par ses mesures : pour la plupart des produits manufacturés comme des denrées agricoles, il abandonnait le système protecteur, et les fabricants de Manchester ou de Leeds étaient mis aux prises, aussi bien que les gentilshommes de comté, avec la concurrence étrangère ; mais, pour les principales sortes de grains, au lieu d’abolir immédiatement et absolument les droits à l’importation, il se contentait de les réduire, et l’entière abolition ne devait s’accomplir qu’au bout de trois ans. Il accordait à l’agriculture, sur diverses dépenses et taxes locales, des dégrèvements et des encouragements qui n’étaientpas
Ï54 Si K ROIIERT PEKL PROPOSE
sans valeur. Les intérêts froissés traitèrent ccs ménagements avec un dédain courroucé et repoussèrent la solution de sir Robert Peel, comme ils auraient repoussé celle des radicaux, ils pouvaient invoquer à leur appui des principes plus nobles que leurs prétentions pécuniaires, l’esprit de conservation et la fidélité de parti ; ils s’enveloppèrent de ce drapeau, sincères dans leur mensonge et convaincus qu’en se défendant ils défendaient la moralité politique et l’ordre dans l’Etat. Quiconque lira attentivement ces longs débats sera frappé du peu de place que tient, dansles discours des conservateurs opposants, la question même. Sir Robert Peel avait parmi eux deux habiles et éloquents adversaires, M. Üisraéli et lord George Bentinck : le premier dit à peine quelques mots du fond des mesures ; c’est sur la conduite et le caractère politique de sir Robert qu’il dirige tous ses coups, brillants et perçants connue l’acier. Lord George Rentinck se préoccupe davantage du mérite économique et des motifs des propositions ; cet homme de courses et de plaisirs a étudié soigneusement les faits et les discute minutieusement, étalant avec complaisance les fruits de ses études nouvelles et passionnées; mais c’est toujours par les considérations d’honneur et de fidélité politique qu’il commence et termine ses attaques. Sincèrement convaincu des avantages du système protecteur, qu’il défend dans l’intérêt public comme dans celui de son parti, c’est pourtant à la métamorphose, à la défection, à la trahison de sir Robert Peel qu’il revient sans cesse,
L'ABOLITION DES LOIS SUK LES O BAINS ;j*nv. 184B). j65 averti par l’instinct de la lutte que, de toutes ses armes, celle-là est la meilleure, et qu’il sert mieux sa cause par les sentiments qu’il soulève que par les arguments qu’il expose.
Sir Robert Peel suit une marche exactement contraire : c’est à la question même qu’il ramène constamment ses adversaires et ses auditeurs ; les circonstances qui ont déterminé ses propositions, les effets qu’elles doivent produire pour le bien-être du peuple, leur utilité pour l’Etat en général et pour le parti même qui les repousse, tel est le fond des trois grands discours qu’il prononça les 22 janvier, 1 fi février et 27 mars 18-ifi dans ce solennel débat. La politique pure et désintéressée y domine; c’est l’homme public qui s’adresse à des hommes publics, uniquement préoccupé de leur faire bien connaître les nécessités publiques au nom desquelles il s’est résolu aux mesures que, dans l’intérêt public, il leur demande de sanctionner. Point de personnalités a ggressives ni défensives ; au lieu de s’y prêter, il les écarte formellement : »< Deux questions, dit-il, ont attiré l’attention de la chambre : l’une, comment un parti doit être conduit ; l’autre, par quelles mesures peut être adoucie une calamité publique imminente, et quels principes doivent régler à l’avenir la politique commerciale d’un grand empire. C’est sur la première de ces questions qu’a principalement porté ce débat. Je n’en méconnais pas l’importance; mais elle est, aux yeux du public, très-inférieure à la seconde. Je me défendrai peu sur la question de parti.
MK ROBERT PEEL.
J'admets volontiers que, pour des intérêts de parti, les mesures que nous discutons sont les pires que je pusse proposer. J’admets aussi qu’il est malheureux que l’aiTaire des lois sur les grains se trouve placée eulre mes mains ; il eût été très-préférable que ceuxlà eussent le mérite, s’il y a mérite en ceci, de régler cette affaire, qui ont été les constants et conséquents adversaires de ces lois... J’étais prêt à les seconder par mon vote et par toute l’influence dont j’aurais pu disposer... J’admets encore qu’il est naturel que les hommes qui m’ont toujours soutenu me retirent aujourd’hui leur confiance ; la marche que j’ai adoptée est contraire, je le sais, aux principes qui président en général au gouvernement d’un parti. Je leur demande seulement s’il est probable que j’eusse sacrifié leur bonne opinion et leur appui si je n’avais été dominé par les plus pressantes considérations de devoir public... Malgré ce qui s’est passé dans ce débat, malgré l’Apreté de quelques paroles, je rendrai au parti qui m'a soutenu jusqu’à ce jour pleine justice; j’ai eu l'occasion de connaître les motifs déterminants de la conduite des hommes qui m’entouraient, et quoiqu’ils me menacent de la perte de leur confiance, je dis hautement, parlant d’eux en masse et comme d’un grand corps, que je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un parti gouverné par de plus purs et plus honorables sentiments... Mais je réclame pour moi-même, que je sois simple particulier ou homme public, le droit de céder à la force du raisonnement et d’agir d’après les lumières d’une plus
DÉBAT DKS LOIS SUR LES DRAINS (1846).
complète expérience. On peut croire qu’il y a quelque chose d’humiliant dans de tels aveux; je ne sens aucune humiliation. Je n’ai pas, dans la capacité de l’homme pour décider, par voie d’intuition, de ce qui est vrai ou faux, tant de confiance que j’éprouve aucun embarras à reconnaître que je me suis trompé. Je me sentirais humilié si, ayant changé d’avis, je relusais d’en convenir, de peur d’ètre accusé d’inconséquence. La seule question est de savoir si les motifs du changement sont sincères et suffisants. » Nul homme public pourtant n’est couvert, par la conscience, le patriotisme ou le dédain, d’une si forte cuirasse qu’il ne ressente enfin les coups répétés qui lui sont portés, et c’était bien plutôt par excès de susceptibilité que par superbe indifférence que sir Robert Peel se refusait à cette arène. Il y entra un moment : « Je trouve dur, dit-il, de m’entendre accuser sans cesse d’infidélité aux intérêts de mon pays ou à tel intérêt particulier... J’entends dire et redire que j’ai contracté des obligations personnelles à raison du grand pouvoir que j’ai l’honneur d’exercer; j’y ai été élevé, dit-on, par un parti, et le parti qui m’y a élevé est assez puissant pour m’en faire descendre... Kntendons-nous, je vous prie, et je ne parle pas pour moi seul, mais aussi pour les hommes honorables de partis divers qui m’ont précédé dans ce haut rang, entendons-nous sur la nature des obligations que nous contractons en y montant... J’ai servi quatre souverains, George III et ses trois successeurs... Je les ai servis dans des temps difficiles... Je les ai ser-
SI K KOllKIU PKEI,.
vis avec une invariable fidélité, et j’ai dit à chacun d’eux qu’il n’y avait qu’une faveur, une distinction, une récompense que je désirasse et qu’ils pussent m’offrir, leur simple déclaration que j’avais toujours été pour eux un loyal et fidèle ministre. Je vous dis là en quoi consistent, selon moi, les obligations imposées aux hommes revêtus du pouvoir... (’.royezmoi; le gouvernement de ce pays est une tâche difficile : je puis le dire sans ofTensc ; les institutions anciennes sont, comme l’organisation de notre corps, une œuvre merveilleuse et délicate à faire trembler. 11 n’est pas aisé de maintenir l'union active d’une vieille monarchie, d’une aristocratie fière et d’un corps électoral réformé. J’ai fait tout ce que j’ai pu, tout ce que j’ai cru conforme à la vraie politique conservatrice pour faire marcher ensemble ces trois éléments de l’Etat. J’ai cru qu’il était conforme à la vraie politique conservatrice de répandre parmi le peuple assez de satisfaction et de bonheur pour que la voix de la désaifection ne se fit plus entendre, et pour bannir les pensées d’attaque à nos institutions. C’était là mon but en acceptant le pouvoir, fardeau trop grand pour ma force physique et bien au-dessus de mes forces intellectuelles ; en être honorablement déchargé serait le plus grand bienfait que je pusse recevoir. Tant que l’honneur et le devoir me le commanderont, je serai prêt à porter ce fardeau; mais je ne le subirai pas avee une autorité mutilée et garrottée; je ne resterai pas an gouvernail pendant des nuits de tempête comme celles que j’ai vues, s’il n’est
UÉBAÎ UES LOIS SÜR LES GRAINS (184U). 2.', 9
[kls permis au vaisseau de suivre la direction que je croirai devoir lui imprimer. Je ne me chargerai pas de le diriger aujourd’hui d’après des observations faites en 1842... Je ne demande point à être ministre d’Angleterre ; mais tant que j’aurai l’honneur d’occuper ce noble office, je ne l’occuperai point à titre servile ; je ne le garderai qu’autant que nulle autre obligation ne me sera imposée que celle de consulter l’intérêt public et de pourvoir à la sûreté de l’État. » Ce sont là, de la part de sir Robert Peel, les traces les plus saillantes d’émotion personnelle que je rencontre dans ce débat. Le 10 février, après avoir pendant plusieurs heures défendu sa mesure dans tous les détails et sous tous les aspects, avec une habileté consommée, au moment de se rasseoir , il s’abandonna à d’autres émotions plus désintéressées et plus grandes : « Cette nuit prononcera , dit-il, entre le progrès vers la liberté et le retour à la prohibition ; vous choisirez cette nuit la devise où se manifestera la politique commerciale de l’Angleterre : sera-ce : « Avance » ou « recule? » Lequel des deux mots convient le mieux à ce grand empire ? Considérez notre position, les avantages que nous ont accordés Dieu et la nature, la destinée qui nous attend. Nous sommes placés à l’extrémité de l’Europe occidentale, comme le principal anneau qui lie l’ancien au nouveau monde. Les découvertes de la science et les perfectionnements de la navigation nous ont mis à dix jours de Saint- Pétersbourg et nous mettront bientôt à dix jours de N'ew-Vork. Lne étendue de côtes plus grande, en
proportion de notre population et de la superficie de notre sol que n’en possède aucune autre nation, nous assure la force et la supériorité maritimes. Le fer et le charbon, ces nerfs de l’industrie, donnent à nos manufactures de grands avantages sur celles de nos rivaux. Notre capital surpasse celui dont ils peuvent disposer. En invention, en habileté, en énergie, nous ne le cédons à personne. Notre caractère national, les institutions libres sous lesquelles nous vivons , notre liberté de pensée et d’action, une presse sans entraves qui répand rapidement les découvertes et les progrès, toutes ces circonstances nous placent à la tète des nations qui se développent mutuellement par le libre échange de leurs produits. Est-ce là un pays qui doive redouter la concurrence, un pays qui ne puisse prospérer que dans l'atmosphère artificielle de la prohibition ? Choisissez votre devise : « Avance » ou
« recule » Je vous conseille de donner aux autres
pays l’exemple de la libéralité. Agissez ainsi, et vous aurez assuré au grand corps de notre peuple de nouvelles garanties de satisfaction et de bien-être. Agissez ainsi, et vous aurez fait tout ce que peut faire la sagacité humaine en faveur de la prospérité commerciale. Vous pouvez échouer. Vos mesures peuvent être inefficaces. Elles ne sauraient vous donner la certitude que la prospérité de l’industrie et du commerce continuera sans interruption. Les mauvaises saisons, les hivers sombres, les temps de détresse peuvent revenir ; il se peut que vous ayez à offrir de nouveau au peuple anglais les vaines expressions de