Homntes et choses d'outre -mer, par Paul Hamelle
SON CARACTÈRE. 2r.!»
hommes dans le droit chemin; il se trouve ainsi naturellement prédisposé à leur accorder trop d'empire.
Après avoir été Fespérance du peuple canadien, de degré en degré, d'échelon en échelon, il en est aujourd'hui devenu l'orgueil. Parfait honnête homme, jugeant les faits d'après ce que lui dicte sa seule conscience, parfait parlementaire soucieux avant tout de l'intérêt national, il est unanimement considéré comme un homme d'État d'une remarquable ampleur.
Ce politique de paix et de conciliation, diplomate de premier ordre, résolu à ne brusquer ni ne froisser d'irritables éléments enclins au chauvinisme et prompts à V intransigeance en matière ethnique, a su louvoyer au milieu des « distinctions trop précises et des conclusions trop nettes », susceptibles, en Canada, de réveiller les passions assoupies.
11 possède, il est vrai, un sens très précis de la politique canadienne et de ses compromis nécessaires, de cette politique que les facteurs de race, de langue et de religion embrouillent et faussent à plaisir. C'estainsi qu'avec de la prudence et du tact il lui a été généralement possible d'adoucir les heurts de deux peuples qui, à vivre côte à côte, ont nécessairement accentué leurs caractères distinctifs, et de calmer dans une certaine mesure cet antagonisme latent de deux races ardentes à se disputer l'hégémonie.
Une chose qu'on nous reproche amèrement, dit-il, c'est d'avoir conservé notre individualité comme race. On assure que c'est une marque de déloyauté que de vouloir rester nous-mêmes. La justesse de ce reproche m'échappe. J'admets que nous gardons notre langue, notre religion, nos mœurs, mais je ne vois pas en quoi il est juste de nous le reprocher. Il y a plus : il me semble que nous serions indignes do toute estime, indignes du nom de Canadiens-Français, si nous n'avions pas conservé, comme une chose sainte,
la mémoire de nos ancêtres. Je le répète, j'aime l'Angleterre, j'honore et j'estime les institutions anglaises, mais que ma main droite se dessèche si jamais la mémoire de mes ancêtres cessait d'être chère à mon cœur. On nous reproche également de vouloir franchir la limite des prérogatives et des libertés anglaises; on prétend que nous cherchons à faire prédominer nos institutions et notre langue. Je repousse cette imputation.
C'est bien l'homme de sa patrie, dont il suit tous les progrès avec une sollicitude t|ui ne s'est jamais démen lie ; c'est l'homme providentiel,
Oui fit de lanl d'éclat rayonner son histoire.
C'est l'homme qui incarne l'intelligence sous toutes ses faces et le patriotisme sous toutes ses formes.
Avocat distingué, journaliste remarquable, sir Wilfrid Laurier, l'un des plus brillants esprits, l'un des plus nobles cœurs qui aient honoré le Canada, a reçu de If Providence l'inappréciable don d'une prestigieuse éloquence. Vibrante, passionnée et parée par surcroît d'une extrême élégance, il semble « qu'elle n'eiit qu'à seméfîei de sa perfection ».
Embellie de formes séduisantes, elle flatte l'oreille el l'esprit par l'écoulement harmonieux de mots savammeni choisis et propres à fasciner tout auditoire sensible auj evharmes de la parole.
« Le style c'est l'homme même », a dit Buffon. Le style de sir Wilfrid Laurier, franc, lucide et logique, donne une idée parfaite de son caractère. Point d'ombres à sa pensée, point de phrases vagues, difficilement Intel-
ligibles ou présentant un double sens ; pas d'expressions évasives ou obscures. Ramenant tout débat au point essentiel, il est de ceux qui « disent à un moment donné, avec une netteté qui surprend tout le monde, le mot de la pensée de tous ».
Novateur sans chimères, conservateur sans préjugés, ses opinions n'ont jamais varié; telles elles étaient il y a trente ans, telle elles sont aujourd'hui mûries par l'expérience. Jamais homme n'eut moins de goût pour les apostasies.
M. Ulric Barthe professe pour le talent de sir Wilfrid Laurier une admiration poussée jusqu'à l'enthousiasme. Il est nécessaire d'affirmer qu'il exprime un sentiment partagé par toute une génération. « Il se dégage de son éloquence, écrit-il, des chocs galvaniques d'un puissant effet, d'une force irrésistible. A quoi cela tient-il? C'est que sir Wilfrid Laurier n'est pas un simple rhéteur; c'est que son éloquence n'est pas une statue de marbre, et que, dépouillée de la périssable beauté des formes extérieures, il lui reste une âme encore plus belle : la pensée, la pensée vraie, forte et convaincue. »
« Lisez à tête reposée une dissertation de sir W ilfrid Laurier, ce qui vous frappe d'abord, c'est la limpidité de la pensée. La discussion est une synthèse comme celle d'autres puissants orateurs est une analyse. Toute son œuvre oratoire se tient, ses discours sont comme les chapitres d'un livre, comme les périodes d'une démonstration.
« C'est le cri persistant d'une âme honnête, d'un cœur généreux, d'un esprit large contre les honteuses défaillances, contre l'iniquité, le despotisme et l'injustice, contre tout ce qui sent le fanatisme et l'intolérance. Depuis 20 ans qu'il parle, il n'a pas dévié d'une ligne de son rôle de penseur et de censeur. Les plus grands adversaires l'admirent et le respectent ; c'est tout dire! »
L'heureux emploi qu'il a su faire du langage limpide et pénétrant, dont il détient le secret, n'a pas peu con tribué aux succès d'une existence que les dons octroyés par la nature ont faite brillante et glorieuse.
Voulant servir avec autorité sa patrie, il a pensé avec juste raison qu'il fallait préalablement plaire. De là sor infatigable constance à cultiver cet exceptionnel avantage qu'il a, d'ailleurs, développé en un art manifestemeni supérieur.
Sir \\'ilfrid Laurier s'était rendu compte qu'il ne suffi pas de convaincre, qu'il faut entraîner, et que pour faire triompher la raison chez un peuple éternellement amou reux du cliquetis des mots, ([uekjue chose de plus qu( la raison elle-même s'impose nécessairement. C'est alors que l'art de bien parler et de bien dire devient e demeure une véritable ressource.
L'éloquence est, en effet, la toute-puissance de l'homme elle commande aux passions, dirige les esprits, et, dei doctrines qu'elle proclame, frappe l'opinion et s'impos* à la multitude.
Si l'éloquence mise au service d'idées nettes et pra tiques est un moyen de dominer les hommes, sir Wilfric Laurier est né pour la domination, car il est éminemmen doué de la toute-puissance oratoire.
Ce qui distingue entre beaucoup celte loyale et bien veillante nature, c'est l'art d'imprégner ses discours d< cette distinction qui en est l'un des plus grands mérites
Ce qui est essentiellement propre à cet homme qu incarne le noble caractère et l'indiscutable notoriété d\ talent, c'est d'avoir compris que l'orateur doit symbolise cette franchise qui recherche naturellement la vérité, v; toujours droit au but et ne laisse place à aucun faux fuyant, à nul sous-entendu.
Sur quelque sujet que ce soit, dans le domaine des chose
humaines, le vrai ne se manifeste pas également à toutes les intelligences. Il en est dont le regard plonge plus loin dans l'inconnu, mais embrasse moins à la fois; il en est d'autres dont le regard, s'il est moins pénétrant, aperçoit plus nettement dans la sphère où il peut s'étendre. Cette distinction primordiale explique de suite jusqu'à un certain point l'idée libérale et l'idée conservatrice.
Par la noblesse et la hauteur de ses pensées, par la fermeté de son langage et la puissance de sa dialectique, il est indéniablement le parlementaire le plus remarquable que possède à l'heure actuelle le Canada.
Orateur favori d'un auditoire choisi de lettrés et de délicats sensibles à la netteté d'une exposition bien suivie et d'une dialectique convaincante, on se rend compte à l'écouler que cet incomparable don de la parole est, chez lui, l'écho d'un esprit juste et étendu, d'un cœur bien fait, d'un âme anoblie par la notion supérieure des mots sacramentels : droit et devoir. De l'aveu unanime, on éprouve à l'entendre un incessant plaisir.
Réchauffée par un cœur foncièrement latin, son éloquence de franche venue, véritable séduction de l'oreille et de l'esprit, inspire la confiance et porte la conviction: nourrie par une impeccable compétence, elle s'est maintes fois surpassée au sein d'une assemblée dont il détient à la fois le respect et l'admiration, et où il exerce l'influence que donne la raison lorsqu'elle sait être éloquente.
« Pour dominer dans les assemblées libres — a dit un écrivain célèbre — il faut cette rapidité d'esprit, cette ardeur de caractère, cette verve de talent qui font penser plus vite, vouloir plus vite, parler mieux que les autres, et permettent de les décider en les éclairant, de les conduire en les devançant. »
Sir Wilfrid Laurier est éminent en ce point comme en tout autre.
r*i SIR WILFRID LAURIER.
Nul n'excelle mieux que lui à s'emparer de ses auditeurs. Toujours écouté, toujours applaudi, il convainct et persuade par l'élévation que les grands desseins impriment aux grands caractères. Une diction choisie, un geste sobre et dominateur, un raisonnement toujours rigoureux, un merveilleux talent d'exposition font de lui l'orateur accompli. C'est avec une élégance naturelle, soutenue et sans efforts, qu'il s'exprime d'une voix agréablement timbrée: c'est avec une belle et tranquille assurance, avec une ardeur de sympathie aussi bienveillante que communicative qu'il entre en communion avec ses compatriotes attachés et entraînés comme nous Français par le pouvoir hypnotique des mots et possédant, également comme nous, ce goût inné des réputations consacrées.
De sa phrase soignée et ciselée sans rien d'emphatique, jaillit une langue très pure, à la fois souple et claire qui s'agrémente d'un tour d'esprit tout à fait français, se vivifie d'une inspiration élevée et se colore d'un relief incomparable.
Sir Wilfrid Laurier est de ces grands hommes d'État, dont la parole « élève, pour ainsi dire, l'âme d'un peuple, et sait donner une voix aux rêves généreux d'une nation fière ».
D'une composition aussi harmonieuse qu'expressive, sa phrase, variée de forme, très soutenue de ton, apparaît imprégnée d'atticisme : généralement lumineuse, toujours facile et toujours aisée, toujours robuste même dans ses élégances les plus exquises, elle se déroule d'un mouvement large et rythmé avec ampleur et harmonie; on y trouve à l'analyse autant d'art que de simplicité.
Dans un ensemble d'une impeccable et supérieure netteté, où la clarté demeure dominante, les périodes s'entrelacent en de souples et faciles liaisons ; sans heurt ni dissonances, elles s'ordonnent avec justesse et se
déroulent avec aisance en des développements étendus et variés au gré des sujets et des circonstances.
Par le charme accaparant et la magistrale supériorité d'une parole révélatrice de sa maîtrise intellectuelle, il séduit les esprits; par la logique de son argumentation, par la chaleur et la puissance qui émanent de son élocution, il conquiert l'auditoire.
Souple et animée, sa diction, qui ne saurait être plus nel(e et plus assurée, est claire autant que concise; on est gagné par la bonne grâce de celte parole où ne se lait entendre d'autre accent que celui de la pure raison, où les démonstrations probantes sont également abondantes.
Elle fait saillir en relief des mots bien scandés dans la continuité d'une facile articulation. Maître absolu de sa parole, le Premier Canadien la réduit à loisir au strict nécessaire, ce qui en explique la puissance et la force de pénétration. Le ton de ses discussions est grave, parfois austère. Son débit est facile, ses sentiments vrais, ses pensées nobles, parfois ironique, quelquefois sarcastique; son langage correct, élégant et châtié accuse une connaissance approfondie de l'art oratoire et porte la marque indéniable d'un esprit d'essence essentiellement française.
Il parle aussi bien par devoir que pour l'agrément d'énoncer avec un tact infini d'excellentes choses qui, tôt ou tard, porteront leurs fruits ; grâce à la fécondité de ses idées et à leur élévation morale, grâce aussi à la justesse de ses aperçus, au bien fondé de ses raisonnements et aux ressources de son esprit, il le fait sans efforts, avec une aisance qui ajoute encore à l'attrait de ses dires et qu'on admire chaque jour davantage.
« Le Canadien comme le Français — a très justement écrit M. André Siegfried — aime l'éloquence. Aucune fête pour lui n'est complète si quelques discours ne la
terminent, et, j3ar amour du beau langage, il est prêt à écouter adversaires aussi bien qu'amis. C'est par d'éloquentes paroles qu'on entraîne une assemblée canadienne. Pas n'est besoin de lenlretenir d'affaires; il faut la bercer de phrases mélodieuses et la réveiller par des tirades retentissantes. Pour la moindre affaire de village, il faut invoquer les plus grands principes et faire appel aux plus glorieux souvenirs. Comme de vrais Français, alors, les Canadiens enthousiasmés, féliciteront l'orateur et voteront pour lui. »
Cette magie de l'éloquence atteint chez sir Wilfrid Laurier son maximum d'intensité. L'élite intellectuelle n"a pas assez de louanges pour lui; les classes populaires en raffolent, cela dit sans exagération.
Le d? avril 1901. devant le club libéral de Montréal M. A. Bruneau, député de Richelieu, s'exprimait en ces termes : « Laurier est arrivé au sommet de l'échelle sociale par un noble chemin, la voie droite, la route de l'honneur. Il doit la position honorable qu'il occupe, la plus haute que nous puissions lui donner, à la largeur de ses vues, à la noblesse de son caractère, à l'intégrité de sa conduite politique, au désintéressement dont il a toujours donné l'exemple parmi nos hommes publics, à cette grande éloquence parlementaire qui l'a fait surnommer « la bouche d'argent », et surtout à cette idée véritablement nationale dont il s'est fait l'incarnation politique en voulant faire de notre beau Canada un pays uni et prospère sous un même drapeau. Grâce à son prestige, notre race, qui avait tant perdu de son influence par la politique maladroite des ministres conservateurs canadiens-français, s'est relevée, s'affirmant digne de la liberté dont elle jouit en ce pays, digne de ses ancêtres et de ses brillantes destinées. Laurier est le chef reconnu, respecté et aimé de tous ceux qui veulent le progrès dans l'ordre, la liberté dans la paix. Laurier a
réuni autour de lui la presque totalité de la députation canadienne-française et il commande une dévotion personnelle que peu de chefs politiques ont pu obtenir. »
D'une forme attrayante, ses discours sont clairs et précis, la composition et la forme en sont également de premier ordre; un savoir aussi solide que varié, des vues élevées mûries par l'expérience et la réflexion, des idées profondes s'y expriment dans une langue vigoureuse sans fausse couleur et sans fausse éloquence: des considérations habiles, des arguments serrés, de hautes et prévoyantes raisons y sont éloquemment énoncées en traits d'une saisissante originalité de conception, et tout cela sans ombre de déclamation, ni d'artifice, avec l'autorité d'un penseur et la franchise d'un honnête homme que l'histoire a trempé en l'instruisant.
Les occasions sont nombreuses où ce grand esprit s'est élevé au niveau des questions capitales, déployant ses facultés dans des causes dignes de son cœur et de son éloquence.
Il n'est pas un seul de ses discours qui n'atteste l'union de remarquables qualités littéraires et d'une intelhgence politique infiniment clairvoyante; en tous il s'est montré également supérieur.
Abondants en profonds jugements invariablement énoncés dans une langue sévère, ses discours ne sont pas seulement des documents politiques de la plus grande importance : un haut sens moral les anime, une inébranlable confiance dans le triomphe du droit les éclaire.
Ils méritent à tous les titres de figurer au premier rang de l'éloquence anglaise et de l'éloquence française; ce sont littéralement des modèles « de cette rare combi-
naison du g-enre et du talent » qui constitue la maîtrise oratoire.
Ils ont fait sensation et laissé un souvenir ineffaçable, car une veine intarissable de vibrant patriotisme les parcourt, les imprègne d'un irrésistible magnétisme et en rehausse encore le style à nos yeux. Dans cette âme large, « l'Angleterre ne s'est pas substituée à la France, elle s'y est superposée : il a deux patries, voilà tout' ».
Orateur au jugement sain, à l'intelligence cuUivée, aux convictions arrêtées, il évite avec soin de se perdre dans les nuages, n'a garde de se laisser égarer par l'imagination et ne se paye ni d'illusions, ni de fictions complaisantes.
« Son œuvre oratoire embrasse le champ entier de nos contentions politiques, sociales et nationales, elle pourrait être résumée en une poignée de formules, d'idées mères, sur lesquelles M. Laurier a déjà dit des volumes sans jamais lasser l'attention de ses admirateurs, c'està-dire de la population entière*. »
Sa parole est empreinte de « cette force qui communique l'habitude des silencieuses méditations, de cette puissance que donne à l'esprit un effort préalable de réflexions prolongées.
Aux heures solennelles et décisives, l'expression de sa voix s'élève et s'anime ; on sent qu'il porte le drapeau d'une cause qui lui est chère et qu'il le porte haut et fièrement. La profondeur de la méditation et l'éclat de l'éloquence rehaussent la précision de ses conceptions et la grandeur de son langage. On croirait alors entendre « un de ces Anciens formés à l'art de penser et de parler par les agitations de la place publique en même temps que par les discussions du Portique et de l'Académie ».
Respectueux du passé, attentif au présent, prévoyant