CHAPITRE XII
Conclusion.
Coup d'oeil rétrospectif. — La conquête Je la tolérance n'est pas achetée. ISéceîB Hé de s'en préoccuper. — Voaax.
Solon, célèbre législateur d'Athènes, qui régla jusqu'aux plus menus détails de la vie publique et privée, ne fit aucune loi contre le parricide. Un étranger lui reprocha, un jour, cet oubli : « Ce n'est pas un oubli, « répond-il ; je n'ai rien dit du parricide, parce qu'un a crime si horrible ne sera jamais connu parmi nous. » — En plein paganisme, ce Sage grec ne croyait pas à la possibilité d'un tel forfait
Pourquoi fallût-il qu'après 47 siècles et demi d'évangile, on crut à cette possibilité , au point de voir partout desparricidesetd'en faire même le système réflé* chi de toute une population qui se réclame du nom de Jésus-Christ? Moitié par préjugé, moitié par fanatisme, on accusa les protestants de mettre à mort, par principe, lfturs enfants renégats. Et cette calomnie fut la première source des affaires Calas et Sirven,
Sans doute, on n'était plus à l'époque où les enfants de sept ans avaient assez de raison pour discerner la vérité religieuse et où, sous le prétexte qu'ils voulaient se convertir, on les transportait de leurs foyers au fond des cloîtres, pour en faire bon gré mal gré des catholiques. Système cruel et funeste qui, en déchirant le cœur des pères et des mères , brisait l'autorité naturelle et permettait aux enfants légers, ingrats ou pervers, de se jouer, de se venger des auteurs de lêurs jours! On n'était plus à cette époque... mais il restait des traces de cet usage barbare. La tolérance, comme nous l'avons vu au chapitre I er , n'était encore que dans les faits ; et c'est ce qui explique l'arbitraire avec lequel la fille de Sirven fut enlevée et retenue au couvent des Dames noires, par l'évêque de Castres. — Là, elle devient folle; elle se noie : ses parents acculés de parricide, sont décrétés de prise de corps; ils prennent la fuite; et c'est ce qu'ils ont de mieux à faire, sous l'empire d'une législation rigideet arbitraire, qui fit dire à un magistrat célèbre : Si j'étais accusé d'avoir mis dans mes poches les deux tours de Notre- Dame, je me hâterai de passer à l'étranger. — Contumaces , les Sirven sont condamnés aux derniers supplices et le bourreau les exécute solennellement en effigie. — Un grand homme, ému de leur infortune , gagne l'Europe à leur cause. — Le Conseil du roi, sourd à set prières, refuse une attribution de nouveaux juges. Mais , pressé par l'opinion publique qu'a formée Voltaire, le tribunal de Mazamet réforme sa première sentence et le Parlement de Toulouse décrète la réha-
bilitation entière du nom de Sirven , prélude de la réhabilitation de l'Assemblée Nationale et de la postérité.
Tels sont les faits.
Les voies de Dieu ne sont pas nos voies. — 11 ne permet souvent les iniquités que pour faire briller ei>suite la justice d'un plus vif éclat 11 ne permit les affaires de Calas et de Sirven que pour donner, dans notre pays, les derniers coups au despotisme religieux. Ces deux procès, qui occupèrent l'Europe et agitèrent la France, ont avancé le règne de la liberté et de l'égalité des cultes, plus que ne l'auraient fait quarante ans d'aspirations secrètes et de discussions publiques. (D)
Mais pourquoi, maintenant, exhumer la vieille histoire de Sirven ? — Pour prendre les juges à partie ! Nullement A leur tour ils ont été jugés par le souverain Juge; qu'ils soient en paix! — C'est simplement pour faire connaître cette histoire et pour travailler, par la mise à nu des effets de l'intolérance, à l'édifice de la tolérance encore inachevé. « Loin d'oublier ces « temps abominables , a dit quelque part Voltaire en Ak parlant des temps de l'Inquisition, il faut les remetci tre fréquemment sous les yeux, pour en inspirer une a horreur éternelle. » Ce mot est applicable à toutes les époques d'oppression.
Pour mon compte , je n'ai jamais cru que la cause de la tolérance fut définitivement gagnée. A travers les Alpes et les Pyrénées, n'entend-on pas encore k bruit des chaînes ? Et dans notre pays si léger, si passionné, si changeant, que peut-on savoir de l'avenir ?
D'ailleurs, au moment même, légalité de fait correspond-elle harmoniquement à l'égalité de droit?
On s imagine, en général, que depuis 1789 et chea un peuple aussi policé que le nôtre , toute crainte est une absurde chimère. Que nous sommes vains dans notre orgueil national et naïfs dans notre confiance démesurée 1 En vérité, je ne m'explique pas cet oubli de l'histoire et ces illusions d'enfant. Sans doute, qui le nierait : « Nous vivons dans des temps « meilleurs : — et cependant qui pourrait dire , « dans la nuit profonde où est plongée une partie si « considérable de nos populations, que le fanait tisme ne secouera plus au milieu de nous son flam- (( beau ? » (4 ) Il faut bien peu connaître la France de nos campagnes et bien peu réfléchir sur la nature des passions religieuses, pour se flatter d'avoir atteint le repos de Canaan. 4SI 5 et ses poignards fanatiques estil donc si éloigné de nous ?
On dit que l'esprit moderne répugne souverainement au régime des autodafés et que nul aujourd'hui ne réclame le retour des âges sanglants. — Que ces âges ne reviennent pas, cela se peut; encore, 'ne le jurerions nous point ; mais que nul ne rêve leur retour, c'est autre chose. Les chefs absolus et infaillibles du Catholicisme n'ont-ils pas, plusieurs fois et hautement, déclaré à la Ville et à l'Univers, urbi et orbi , que la tolérance est une chose « absurde ou plutôt un délire.» Et voici des faits irrécusables:
11) E. de Boinechose.—
« Pour moi, ce quo je regrette, je l'avoue franche- « ment, c'est qu'on n'ait pas brûlé Jean Huss plus tôt « et quon n'ait pas brûlé Luther ; c est qu'il ne se soit « pas trouvé quelque prince assez pieux et assez poli- « tique, pour mouvoir une croisade contre les protes- « tants. Ce que j'écrivais en 1838 , je le pense encore « en 1851. (1) »
« C'est une erreur, une impiété, une absurdité de « soutenir que Photius, Luther et leurs pareils , sont u moins coupables que Cartouche et Lacenaire. » (2)
Lire encore Y Univers du 10 août 1857, à propos duquel le grave Journal des Débats fait cette réflexion : « Ce langage est clair et net; il apprend à tous ceux * qui ne le savent pas, que Y Univers a deux opinions u en matière de liberté religieuse : une opinion de cir- « constance ti une opinion réservée, un idéal. Son opi- « nion du moment, c'est la tolérance aussi restreinte « que possible; son idéal, c'est la répression à ou- « trance, la répression comme elle s'exerçait du moyen- « âge.»Le Lien ajoute : * On voit une fois de plus quel « avenir attendrait notre pays, si l'ultramontanisme « triomphait un jour pleinement. »
Je m'abstiens de tout commentaire. Je rappelle seulement que F Univers jouit delà plus haute faveur au Vatican, que plus d'une fois évêques et archevêques ont dû plier devant lui, que ses colonnes sont la source où se forme et s'abreuve l'opinion catholique tn France,
(I) Univers Religieux [2] id. 1856.
et qu'il est, en quelque sorte, pour tout dire d'un mot, le Moniteur du catholicisme national.
Chacun sait cela.
Je ne m'alarmc pas plus qu'il ne convient. — Mais j'ai cru devoir citer ces francs passages, que je pourrais surabondamment multiplier (1), pour mieux faire sentir aux plus candides optimistes comment quelques pages sur la tolérance ne seront peut-être pas hors de propos, en plein XIX« siècle.
Puissent-elles, sous la bénédiction de Dieu, atteindre le résultat qu elles se proposent!
Puissant-elles enseigner aux uns, comme le dit Lactanoe, que ce n'est point par le sang, par les tortures qu'on doit défendre la religion; qu'on ne la défend pas ainsi, mais qu'on la souille; que la vérité et la religion se suffisent seules; qu'il ne leur faut pour vivre et triompher, que leur excellence intrinsèque et des cœurs brûlants d'amour.
Puissent-elles enseigner aux autres à ne jamais désespérer d'une sainte cause et des justes réparations de Dieu, quelques tardives qu'elles soient : patiens quia eternus ; à déployer sans cesse une inébranlable fermeté, une fermeté comme celle du Maître, pure de mal, d'aigreur, de vengeance; car, la vengeance est à Dieu et il la manifeste en ceci, qu'il accorde aux martyrs d'avoir un jour et partout raison.
Puissent-elles enseigner à tous à bannir tout esprit de malédictions réciproques, puisqu'il «est fort difficile
[I) Voir W journal le Droit, du 30 déo. 1857.
« de ne pas haïr ceux qu'on a maudits et de ne pas « frapper ceux qu'on hait. »
Dans cette si courte vallée de pèlerinage au bout de laquelle, peut-être, nous serons à jamais rapproches les uns des autres, n'avons-nous pas mieux à faire qu'à vivre en ennemis? Ne vaut-il pas mieux s'aimer que se haïr et s'entr aider que s'entre-déchirer? N'est-ce pas là* l'enseignement perpétuel que nous prêchent la bouche, l'exemple et la vie entière de ce Jésus, dont nous nous réclamons tous? D'ailleurs, les horreurs et les hontes ne retombent-elles pas tôt ou tard sur les seuls coupables? N'en font-elles pas des bourreaux et de leurs victimes des martyrs? Le fer et le feu ne sont-ils pas aussi impuissants contre les idées que funestes à l'espèce humaine? L'histoire de tout le sang versé par l'intolérance et qui n'a fait qu'arroser la cause des opprimés pour la grandir davantage, ne nous convertira-teHe pas enfin au support et à lâ fraternité?
Qu'il serait beau de voir unis, par les liens d'une étroite affection, les enfants des pères qui s'égorgeaient par devoir! Je le souhaite de toute mon âme et c'est le principal but que poursuit ce petit livre. — Il n'açarde de se donner pour une pierre nouvelle à l'édifice de la tolérance; mais, n'y fut-il qu'un simple grain de sable, sa destinée serait remplie.
Lettre de Ladevèze à P. Rabaut.
Paul Rabaut, pasteur à Nîmes à cette époque, s'occupa de la fuite des dames Sirven. Ladevèze, pasteur du Vigan, les lui adresse avec une lettre de recommandation (Hist. des Églises du Désert, II, 473), que nous croyons devoir citer toute entière :
« Vous savez qu'une jeune fille qui avait été reléguée « dans un couvent, se dérangea l'esprit par les persécutions « qu'on lui faisait; cette maladie donna lieu à son renvoi « chez son père; quelque temps après, émue par sa faite blesse, elle se précipita dans un puits ; on resta 48 jours
« à la découvrir. La justice de Castres s'empara du cada-
« vre et procédure fut faite ; on a déjà lancé plusieurs mo-
« nitoires. Les parents qui ont craint d'être traités comme
« l'infortuné Calas, attendu qu'on voulait s'en saisir, ont
« pris la fuite par le conseil de tous les amis. Le père est
« déjà dans l'étranger ; la mère et les sœurs cherchent un
« asile assuré, en attendant de voir de quelle manière
« tournera cette affaire. Tout parle en leur faveur, la dé-
« claration des religieuses qui ont attesté la démence de la
« suicidée, l'absence du père qui était cette nuit-là à quel-
« ques lieues de chez lui, la déposition de tous leurs voisins,
« le temps, le lieu ; mais vous connaissez ce que peut le
« préjugé, guidé par une superstition sanguinaire; en con-
« séquence, je vous les adresse selon leurs désirs; elles ont
« préféré votre ville à ces contrées, parce qu'elles seront
« plus à portée d'apprendre des nouvelles sûres, qu'elles
« auront beaucoup plus de ressources et qu'elles pourront
« plus aisément se transporter près de leur chef. La mère
« et une des filles le désirent ardemment ; elles se met-
« Iront à l'étroit autant qu'il sera possible ; si on juge selon
« le droit bien entendu, elles sont à môme de rembourser
« tout ce que Von aurait fourni pour leur enîretien. Leur
« situation me rappelle celle de la plupart de nos fugitifs,
« lors de la fureur sous le glaive ; la plupart d'entre eux
« n'avaient que leur âme pour butin et leur bonne cons-
« cience pour consolation. La Providence, toujours atten-
« tive aux besoins de ses enfants, toujours prompte à les
« secourir, leur suscita des amis et des bienfaiteurs. Elle
« en suscitera aussi à ces pauvres infortunés ; je ne doute
« pas que vous ne vous fassiez un plaisir d'adoucir leurs
« amertumes. Vous ne ferez en cela que suivre le penchant
« qui vous est naturel ; vos directions leur seront un
« baume consolant. »
Le style de cette lettre, on le voit, est du vrai style réfugié. Qui s'en étonnera?— Les pasteurs du désert n avaient eu le temps que de faire l'apprentissage de la mort; c'étaient des hommes de martyre et non de plume. — Malgré son style, la lettre de Ladevèze est doublement intéressante, en ce quelle nous montreles dames Sirven parvenues au Vigan et désireuses d'aller à Nîmes, au commencement d'avril 4762; — en ce qu'écrite au moment même où tout se passait, elle renferme de précieux détails contemporains et signale les pasteurs comme favorisant, de leur protection, la fuite de ces malheureuses.
MOXITOIRE.
Art. I. — Contre tous ceux qui savent par oui-dire ou autrement, que demoiselle Elisabeth Sirven voulait renoncer ou avait déjà renoncé à la religion prétendue réformée dans laquelle elle avait reçu l'éducation ; qu'elle assistait ou avait un très-grand désir d'assister aux offices divins célébrés par l'église catholique et romaine; qu'elle devait faire abjuration, après avoir reçu du pasteur catholique les instructions convenables en pareil cas; contre tous ceux auxquels Elisabeth Sirven aurait découvert sa résolution;
2° Contre ceux qui savent par ouï dire ou autrement,
qu'à cause de ce changement de croyance, demoiselle Elisabeth Sirven était menacée, maltraitée, grondée et regardée de mauvais œil dans sa maison et ailleurs; que les personnes qui la menaçaient ont dit que si elle faisait abjuration, elle n'aurait d'autre bourreau qu'eux; que les mômes personnes là gardaient à vue pour qu'elle ne communiquât pas avec les catholiques ; que dans cette vue les mêmes personnes l'avaient forcée à quitter la ville de Castres où elle faisait sa demeure et contrainte d'aller rester dans un petit village dont les habitants sont la plupart protestants;
3° Contre tous ceux qui savent par ouï-dire ou autrement que, dans certain lieu, la mort d'Elisabeth Sirven fut résolue et conseillée;
4° Contre tous ceux qui savent par ouï-dire ou autrement que le 4 5 décembre 4 764 , depuis l'entrée de la nuit jusques vers les deux heures du matin du lendemain, ce noir dessein fut exécuté en faisant lever du lit Elisabeth Sirven pour aller voir qui heurtait à la porte de sa maison, laquelle fut surprise ou de force fut étouffée ou étranglée en lui tordant le col ou autrement, au moyen de quoi elle fut mise à mort et de suite jetée dans le puits qui est dans les communaux du lieu de Saint- Alby ;
5° Contre tous ceux qui, cette nuit même, auront vu entrer ou sortir de la maison où Elisabeth Sirven foisait sa résidence, certaines personnes connues ou inconnues, suspectées ou non suspectées ou qui les auront vues à heure indue diriger leur chemin vers ladite maison ou paraissant s'en éloigner ;
6° Contre tous ceux qui, cette même nuit, auront entendu frapper à la porte de la maison d'Élisabeth Sirven ou jeter des pierres à sa fenêtre, ou qui auront entendu du bruit dans ladite maison et de suite une voix criant : au
secours ! à l'assassin ! à mort ! ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu!
7° Contre tous ceux auxquels Elisabeth Sirven avait communiqué ses inquiétudes et les mauvais traitements quelle essuyait dans sa maison ce qui la rendait triste et mélancolique ;
8° Contre tous ceux qui savent, par ouï-dire ou autrement, qu'Elisabeth Sirven était sujette à des vapeurs de folie, de démence ou d'imbécillité;
9° Contre tous ceux qui savent, par ouï-dire ou autrement, qui sont les auteurs, complices, fauteurs, adhérents de la mort d'Élisabeth Sirven;
40° Contre tous ceux qui savent, par ouï-dire ou autrement, quels sont les auteurs, complices, adhérents qui, la nuit du 5 au 6 janvier courant, ont enlevé le cadavre d'Élisabeth Sirven, déposé dans la maison de ville du lieu de Saint-Àlby.
Ce monitoice est illégal en ce qu'il est exclusivement à charge et qu'il désigne clairement les coupables : — il est criantd'mjutice, en ce qu'il suppose gratuitement toute une sérié de circonstances accablantes ; — il est absurde , en ce qu'il est presque littéralement copié sur le monitoire de Calas, sans égard aux choses toutes locales qui s'y trouvaient. — Qu'on l'examine de près, au triple point de vue que je signale, et l'on sera convaincu.
Archives de l'ancien Parlement de Toalouse.
Série B. 4. Travée 54. — Registre SOI.
Du vingt-cinquième novembre mil sept 'cent soixanteonze en la chambre Tournelle ; présens: M. de Niquet, premier président; Guran, Désinnocent, Lassus, Lacaze, Firmy, Montfort, Bastard fils, de Juin et ïleynal, rapporteurs.
Entre le sieur Jean-Pierre Bic, tailleur, de la ville de Castres, impétrant lettres du 7 octobre 1768, pour être reçu à faire assigner en la cour le procureur fiscal de Mazamet et et autres que besoin sera, pour voir casser l'entière procé* dure faite à la requête et diligence par les ordinaires dudit Mazamet , contre la DUe Antoinette Léger épouse du sieur Pierre-Paul Sirven feudiste, sa tante, ensemble la sentence de contumace du 29 mars 4764, verbal d'exécution et tout ce qui pourrait s'en être ensuivi tant par appel que par toutes autres voies et moyens de droit, ce faUant décharger la mémoire de la dite Antoinette Léger de l'accusation contr'elle intentée avec telles réparations qu'il appartiendra et accorder à J'exposant la main levée des biens saisis ou
annotées à ladite Antoinette Léger et autres fins et conclusions qu'il avisera prendre dans le cours de l'instance avec dépens d'une part. Et le dit procureur fiscal de Mazamet défendeur d'aulre. Et entre le dit Pierre-Paul Sirven impétrant lettres du 22 novembre 1769 en appel de la sentence rendue par lesdits ordinaires de Mazamet, le 16 dudit mois de novembre et an, avec dépens d'une part. Et les consuls et communauté de Mazamet, prenant le fait et cause dudit procureur fiscal, défendeurs et suppliants par requête, ce joint aux charges du vingt-troisième avril dernier, à ce que, sans avoir égard aux certificats et autres pièces employés par ledit Sirven et incidemment à l'appel de suite qu'il a relevé de ladite sentence des officiers ordinaires dudit Mazamet, et les rejetant comme pièces privées, mendiées, non communiquées, extra-judiciaires, informes et indigne* de foi, et par toutes autres voies et moyens de droit, sans avoir non plus égard aux requêtes par lui données ou qu'il pourrait donner en ce qu'elles pourraient concerner le suppliant et l'en démettant le condamner aux entiers dépens de l'instance avec dépens d'une part; et ledit Sirven défendeur et suppliant par requête, ce joint aux charges du dix mai dernier, à ce qu'il plaise à la Cour le recevoir à purger la mémoire de ladite Antoinette Léger, son épouse, et à s'aider de l'appel relevé auxmesmes fins par Pierre Bic, neveu de ladite Antoinette Léger, de la sentence de contumace du 29 mars 1764, ce faisant disant droit audit appel. Vu les pièces jointes à la présente requête, casser le rapport des médecin et chirurgien, ainsi que la plainte et information, décret et tout ce qui s'en est ensuivi, casser pareillement et réformer ladite sentence de contumace et relaxer la mémoire de ladite Antoinette Léger de la fausse et calomnieuse accusation contre elle intentée, avec vingt mille livres # de dommages, ordonner pareillement la main-levée des biens et
effets saisis sur la tête de ladite Antoinette Léger avec restitution de fruits avec dépens d'une part. Et lesdits consuls et communauté de Mazamet prenant le fait et cause de leur dit procureur fiscal, défendeurs, d'autre;
Vu les susdites lettres dudit Bic, la copie de lettres d'appel dudit Sirven des susdits jours, sentence rendue par contumace le 29 mars 4764, sentence définitive du 46 novembre 4769, procédure faite par les officiers ordinaires dudit Mazamet, à la requête dudit procureur fiscal contre lesdits Sirven et Antoinette Léger, son épouse, accusés de parricide, sur lesquelles les susdites sentences ont été rendues, et autres pièces comprises dans l'inventaire et continuation , d'inventaire de ladite procédure ; vu encore les pièces dont la réjection est demandée et autres pièces induites dans les productions desdits Sirven et Consuls, ensemble les dire et conclusions du procureur général du roi et le ledit Sirven, ouï derrière la barre en sa cause d'appel, arrêt du sept féfévrier mil sept cent soixante-dix, qui joint l'appel de Sirven à la procédure de suite;
La Cour a rejeté et rejette les pièces remises par ledit SîTven dans sa production sous-cote : 8, 40, 42, 26, 27, 28, 29, 30, 34, 33, 34, 35, 36, 37, 39, 40 et 44, a démis et démet les dits consuls et communauté de la réjection par eux demandée, des pièces aussi remises par ledit Sirven, sous cote numéros 5, 6, 7, 9, et sur la demande en réjection des pièces cotées 3, 4, 4 4, 44, 4 5, 46, 25 et 42, quatre pièces aussi remises par ledit Sirven, a mis et met les parties hors de cour et de procès, et recevant ledit Sirven à purger la mémoire de ladite Antoinette Léger, son épouse, et à s'aider de l'appel relevé aux mêmes fins par le- • dit Pierre Bic de la sentence du 29 mars 4764, sans s'arrêter aux moyens de cassation par lui libellés tant contre la
procédure que contre le rapport de Gallet et Husson, médecin et chirurgien; disant droit audit appel, lettres et requêtes, réformant la sentence dudit jour, 29 mars 1764, à l'égard de ladite Léger, sans avoir égard au rapport de Gallet et Husson, médecin et chirurgien, a relaxé et relaxe ladite Antoinette Léger do la fausse et calomnieuse accusation contre elle intentée, accorde audit Sirven la main-levée des biens et effets saisis sur la tête de ladite Antoinette Léger avec restitution des fruits , à quoi faire tous séquestres et déterapteurs seront tenus de lui en faire la remise sur l'heure du commandement qui leur en sera fait, à quoi faire ils seront contraints par corps et moyennant ladite remise ils en seront bien et valablement déchargés, et disant droit sur rappel dudit Sirven, relevé de son chef de la sentence du 16 novembre 1769, icelle réformant, a relaxé et relaxe pareillement ledit Sirven de l'accusation calomnieuse contre lui intentée, sauf à Decambon à se pourvoir ainsi qu'il avisera accorde audit Sirven la main-levée des biens meubles et immeubles à lui saisis et annotés à la remise desquels tous séquestres, dépositaires seront contraints par corps, et moyennant ladite remise ils seront bien valablement déchargés ; à la charge par ledit Sirven de refondre, si fait n'a été, les frais de la contumace taxés et liquidés par la sentence dudit jour 16 novembre 1769, à la somme de deux cent vingt-quatre livres dix sols six deniers, et sur la demande en dommages intérêts et autres demandes fins et conclusions desdites parties les a mises et met hors de cour et de procès, condamne lesdits consuls et communauté de Mazamet aux dépens envers lesdits Sirven et Bic, la taxe réservée.
NIQUET, président; RAYNAL, rapporteur, signés à la minute.
470 NOTKS
Avènement de la tolérance.
Je saisis cette occasion pour raconter en quelques mots ce que tout protestant devrait savoir, l'origine de la paix et de la liberté que nous goûtons présentement.
Par l'ascendant des philosophes et des politiques du XVIII* siècle , la tolérance tendit à sortir de plus e"n plus précise du sein de la confusion. Les hommes qui travaillèrent le plus activement à cette sainte cause, furent les encyclopédistes , le premier ministre Turgot, le baron de Breteuil, l'académicien Rulhières, le général Lafayette , Lamoignon de Malesherbes, descendant du cruel Lamoignon de Bâville, et qui disait, pour justifier son ardeur à protéger les protestants : i7 faut bien que je leur rende quel- ' ques bons offices, mon ancêtre leur a fait tant de mal ! L'édit de tolérance fut enfin porté, en novembre 1787, par la réunion des notables que présidait Louis XVI ; on résolut de n'accorder aux protestants que ce que le droit naturel ne permettait pas de leur refuser : de faire constater leur naissance, leur mariage, et leur mort. On reconnaissait ainsi leur existence, niée formellement par l'édit de 1724 ; on no reconnaissait pas l'existence de leur culte ; on leur accordait l'état ci vil, on ne leur accordait pas l'état religieux. C'était beaucoup, relativement au passé; peu, relativement à la justice.
Mais celte large concession devait logiquement mener et mena en effet à une situation meilleure. Il fallut pourtant toute une révolution pour placer les protestants sur un pied de parfaite égalité avec les autres citoyens de la même patrie. Ce ne fut qu'après la secousse qui ébranla le monde (douloureux enfantement de la liberté), ce ne fut que le 2 1 août 4789,quela première constituante, dans sa célèbre déclaration des droits de l'homme, arrête ceci: tous les citoyens sont égaux devant la loi, admissibles à toutes les dignités nul ne peut être inquiété pour ses opinions, niémi
religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas Vordre public établi par la loi.
Tel est le décret réparateur de deux cents ans de persécutions, sous le bénéfice duquel nous vivons encore et nous vivrons longtemps, il faut l'espérer. Des flots de sang ont coulé pour la conquête de nos droits. Dieu a voulu peutêtre les consolider, sur la base du sang, pour les rendre plus inébranlables. Le souvenir de tant d'horreurs, le spectacle d'un siècle athée, né d'un siècle de fanatisme, sont bien faits pour couvrir la théorie de la violence d une éternelle réprobation.
Chap. I er . — État pi Protestantisme a l'époque de Sirven. — Recrudescence des persécutions au milieu du XVlïIe siècle. — Vaines récla mations des protestants. — Apaisement graduel du fanatisme. — Retours intermittents de l'intolérance. — Caractère transitoire de cette époque U
Chap. II. — Démence et mort dÉusabeth Sirvkn. Disparition ^Elisabeth au couvent des Dames noires. — Sa folie. — Sa rentrée a la maison paternelle. — La famille Sirven à SainuAlby.
— JNouveUe disparition d'Elisabeth. — Elle est découverte au fond d'un puits. — Procès-verbal des autorités judiciaires. — Sentiment général.
Chap. III. — Décret d'arrestation db la famille Sirven; sa fuite PRÉCIPITÉE. — Revirement de l'opinion. — Les Sirven soupçonnés, accusés dë parricide. — Les trois faits dont on forme un corps de délit. — Mandat d'amener. — Leur fuite, leurs angoisses, leur arrivée en SuisseTT 31
Chap. IV. — Discussion des témoignages et inno cence des Sirven. — Les autorités judiciaires poursuivent la procédure. — Trois monitoires successifs ne révèlent aucun fait sérieux. — Elisabeth n'était point maltraitée. — La con duite de l'avocat Jalabert n'incrimine pas celle de Sirven,— L'enlèvement du cadavre ne cons titue pas une charge. -- Nullité légale du rapport des médecins. -— La folie d'Élisabeth ex plique sa mort, — L'alibi de Sirven est incon testable, — Le fanatisme perce dans toute la procédure, c est lui seul qui la soulevée. . . 41
Chap. V. — Leur condamnation par contumace et leur exécution par effigie. Flétrissureséculaire du village de St-Alby. — Préliminaires du jugement.— Conclusions du Procureur. — Hiérarchie judiciaire du temps. — Sentence du Haut- Justicier.— Illégalité de la sentence. — Le Parlement de Toulouse autorise l'exécution en effigie. — Nature de cette exécution. — Elle s'accomplit à Mazamet sur la place du Plô. . . G5
Chap. VI. Premières démarches de voltaire. — Accueil fait aux Sirven sur le sol étranger. — Leur visite a- Voltaire. — Son énergique résolu tion. — 11 intéresse aux exilés les princes etTës rois. — Double épreuve de Sirven.-- Incroya ble ardeur de Voltaire. «— Son plan de campa gne. — Son grand espoir fondé sur la réhabili tation des Calas. ~. 77
Chap. VII. — Voltaire et le Conseil du Roi. — Choix d un avocat. — Difficultés incroyables.- — Lettres interceptées. — Sollicitude de Voltaire relativement au Mémoire. — Lenteurs délaçât. — Enthousiasme à la réception du Mémémoiro. . . . . . . . . . . . . îiii
□ by VjOOQIC