‹ Sites et personnagesChapitre 14 sur 47 · Ad. Mithouard ' L'Occident (février · texte numérisé non relu

Ad. Mithouard ' L'Occident (février

Et le voilà grand de pensée, mais, ainsi que Bellori nous le fait voir, chiche, à la façon de Corneille l, son compatriote, d'habits et de parure. Et qu'il est minutieux, qu'il est attentif, comme il a le respect des menus détails du monde! C'est l'avocat Bonaventure d'Argonne qui nous l'a dépeint rapportant « des cailloux, de la mousse, des fleurs et d'autres choses dans son mouchoir». Et il copiait ces objets, ensuite, avec amour ! Cela prouve sa probité. Il avait la finesse de ses pères et de ses mères ; voyez ses lettres si mesurées, si justes à M. de Chantelou,oùil raille les barbouilleurs de Paris « qui font des tableaux en vingtquatre heures »!

Il faisait, comme les gens d'ici, usage des proverbes. M. Desjardins lui en prête un qu'il apprit en Italie et qui trahit bien toute sa force de patience : Avec le temps et la paille mûriront les nèfles ! Enfin, entendez bien ce que dit Félibien avec force : « Il était extrêmement prudent dans toutes ses actions, retenu et discret dans ses paroles, ne s'ouvrant qu'à ses amis particuliers. > Et quelle régularité il y avait dans sa vie ! Bellori le

1. C'est ici, aux Andelys, que Corneille vint chercher sa femme. En effet, l'épouse de l'auteur du Cid, Marie de Lampérière, était fille de Mathieu de Lampérière, lieutenant-général aux Andelys.

représente, déjà établi en Italie, se levant de bon matin, se livrant aux exercices afin d'entretenir sa santé, montant au mont Pincio et s'en revenant chez lui pour peindre, par cette « brève pente, délicieuse d'arbres et de fontaines, d'où se découvre la plus admirable vue de Rome ». Est-ce que tout cela, ce sentiment de plénitude, ce souci d'équilibre, ces traits de raillerie, cette continuité dans le labeur ne sont pas de sûres qualités- normandes? Est-ce que, de Malherbe à Poussin, et de Poussin à Corneille, tous les fils admirables de f*

ce riche sol qui va de la vallée de la Seine à la mer, ne présentent pas ce même caractère de solidité, de durée, de génie, dont les strophes de l'un, les paysages et les tragédies des autres, offrent tant de mâles et puissants exemples?

Au musée d'Andely-Ie-Grand il y a un Coriolan de Nicolas Poussin ; le guerrier s'y voit, entre Véturie et Volumnie.'Il y a un fond admirable sur lequel les belles draperies des figures semblent n'être plus que l'écho des monts qui se prolongent et des courbes des cimes qui s'espacent au loin. Tout l'ensemble est de sa manière la meilleure ; et il faut admirer que cela soit ici,

proche du lieu qui le vit naître, non loin de cette église de Notre-Dame où Varin, son premier maître, vint peindre de pieuses toiles qui existent encore. Ainsi Poussin, dans le moment de son apogée, de son génie et de sa réputation, semble s'être rapproché un peu des Àndelys. Le petit bouquet d'arbres d'un vert brun sur le bord de l'eau que Fénelon admirait chez lui, ne le voyonsnous pas paraître, plus d'une fois, dans Diog hne% dans Apollon et Daphnè, dans Bacchvs e\ tiida8i dans la Nourri litre de Jupiter, dans Polyphèmet dans Diogène et dans tant d'autres de ses œuvres sublimes? Et ce petit bouquet d'arbres, fait de hêtres et de pommiers, n'est-il pas ici, dans le « Clos Poussin » ou proche du confluent du Gambon et de la Seine ? Pietro Bellori, qui composa l'épitaphe touchante du grand maître, savait bien, en écrivant sa belle Vie de Nicolas Poussin (TAndeli français l, que le nom d'un homme ne se peut jamais complètement séparer de celui d cité. Et il le savait bien aussi, le génial peintre lui-même, le jour où, dans le coin de son portrait fait pour M. de Chantelou (actuellement au Louvre), il traça de sa main filiale ces mots que le temps n'a pas effacés: « Effigies Nicolaï Poussini,

Page 1