‹ Sites et personnagesChapitre 13 sur 47 · M.Paul Desjardins · texte numérisé non relu

M.Paul Desjardins

Ainsi s'offrent au regard, dans leur agreste beauté, ces champs, ces vergers, ces demeures villageoises de l'enfance d'un grand maître. Là, pour la première fois, bien avant que d'avoir la révélation de Tltalie, « sa capacité d'être ému par la nature muette » s'affirma dans de nobles essais malhabiles. Quoi qu'il advienne de lui, par la suite, Nicolas Poussin, dans le moment le plus pur de sa gloire, ne pourra pas complètement se distraire de sa belle enfance. Il portera au bout de son pinceau le gris révélateur des maîtres de l'Occident ; même, au moment de peindre Diogcne, Polyphème et tous ces autres horizons de verdure où la lumière éclaire les collines vaporeuses et les limpides rivages, il se souviendra d'autre chose que de Raphaël et de sa sublime Poche miraculé v (South Kensington). Plusieurs « aspects des berges du Tibre près d'Ostie » n'auront-ils pas, à certaines heures et sous un certain jour, assez de recueillement, de quiétude et de douceur pour lui rappeler les ciels, les eaux et aussi les arbres qu'on voit auprès d'Andely, devant Château-Gaillard ? Et qu'on se souvienne aussi du temps qu'il passa à Paris dans ce petit pavillon de la Cloche que

POUSSIN AUX ANDELTS 121

Louis XIII lui avait donné et que Bellori appelle « le plus bel endroit des Tuileries ». Lui-même, au milieu de maints déboires, en a fixé le souvenir, dans Tune de ses belles lettres au cher Antonio del Pozzo, son ami romain : « Ce qu'il y a de plus beau est un grand jardin plein d'arbres à fruits et de très diverses fleurs et d'herbes, avec trois petites fontaines et un puits, outre une belle cour où sont d'autres arbres fruitiers. » « Je les ai vus, dit-il, qui se découvrent de toutes parts, et crois que Tété y est un Paradis. » Voilà bien des traits de son caractère ! L'Eminentissime Cardinal de Richelieu le comble-t-il d'amitiés et de cadeaux, le roi Louis, pour le flatter, dit-il avec un peu de malice, en pensant à la jalousie de ses rivaux : Voilà Vouet bien attrapé ! que fait notre Poussin ? Il admire des arbres, un ciel, un puits et de petites fontaines. Il n'entend qu'une chose, c'est que la Seine est là, sa Seine natale. Et que voit-il, en la contemplant ? Mais les lourds chalands qui, à petites journées, vont vers la mer et dont les bâches grises, les coques peintes et les voiles, comme autant de messagers de son cœur, passeront, face au vieux château et à Saint-Sauveur, devant Andely-le-Petit.

Poussin, engagé dans les grands voyages, revint-il jamais à Villers ? Cela ne lui advint qu'une

fois dans sa vie. C'était au retour du Poitou, alors qu'il n'était pas encore le grand peintre célèbre. On connaît tous les revers de cette aventure. Le pauvre Nicolas n'avait pas un sol en poche. Et, comme on voit les journaliers aller de pays en pays, se louant pour la vendange ou pour la moisson, on voyait ce grand homme, dont les princes plus tard devaient se disputer les œuvres, s'arrêter dans les villes et dans les châteaux. Et là, il peignait pour sa subsistance ! Ainsi parvint-il devant le Château-Gaillard. Là, il revit encore ses collines amènes, la Seine si large, si belle, le Gambon plein de fraîcheur, le clos de Villers et le toit des siens. Epuisé, malade, il mit un an à se rétablir. Puis, sa destinée le reprit ; il partit au bout de ce temps-là. Il ne revint plus jamais une seule fois en Normandie ; mais, les Termes qu'il dessina plus tard pour le parc de Fouquet à Vaux, où l'on peut voir, comme dit Bellori, « Pan couronné de pin », « Faune riant, le torse enguirlandé de lierre », « Cérès, Bacchus avec les épis et les raisins » et aussi Pomone, sont autant les dieux de ses coteaux normands que les dieux latins de Rome et de Tibur.

mun

A Andely-le-Grand, il y a sa statue ; elle est de Louis Brian ; et, sans être éclatante, elle a le suffisant aspect quiconvient. Cette statue, toute patinée des pluies et des neiges, est dressée au milieu de la place la plus grande de la ville ; on voit alentour, et aussi dans la rue Saint- Jean, de vieux logis, construits de bois et de pierre, comme au temps de Louis XIII ; et, les jours de marché, les paysans envahissent Fespace autour de la statue ; les carrioles qui arrivent, les ânes qui braient, les gros parapluies bleus des paysannes, les étals d'œufs, de beurre et de légumes assemblent un pittoresque et savoureux parterre au pied du grand maître. Vraiment il est, ces jours-là, dans sa Normandie ! La campagne lui semble dédier ses primeurs ; la santé, la vigueur, la robuste puissance de sa race éclatent sous les coiffes de ces fermières, dans la ténacité, la patience inlassable de ces durs paysans à voix lente, à sourire de ruse et de malice. Et lui, au milieu de cela, a une belle allure ! L'un de nos poètes qui Font le mieux compris Fa dépeint dans cette attitude de méditation et d'activité :

Quand Nicolas Poussin passait dans la campagne, L'immobile clarté d'un beau jour bleuissait les montagnes *...

Page 1