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Anatole France : Lucile de Chateaubriand

les et de ses fleurs, vient jusques à la fontaine de Visconti caresser de sa chaude haleine les faces de pierre de Fléchier, de Bossuet et du doux Fénelon. C'est là un prestige auquel les plus forts ne peuvent pas résister. Ce n'est pas sans danger que Renan écouta, de sa froide cellule de séminariste, se confondre ces bruits des cloches, des feuilles et des oiseaux. Ce n'est pas impunément que ses pas, dans l'allée des Soupirs, les chemins de la Pépinière, foulèrent le sol des sentiers où Diderot et Rousseau passèrent. Un temps devait venir où Renan, transfuge de Saint-Sulpice, allait reparaître au Luxembourg. Ce fut le jour où, dans le plus ardent et plus sublime des drames, il évoqua, sur le fond de gazons et de bosquets vétustés du grand et beau jardin, sous le plus pauvre des costumes, la belle et triste abbesse de Jouarre *.

Magie de la nature, même apprêtée, des parterres entretenus et taillés, des bois pleins d'oiseaux ! Que de penseurs admirables — à côté des poètes et des peintres merveilleux — se laissèrent gagner au prestige que vous offrez ! Ne voyonsnous pas Taine — dans une lettre à sa mère da-

1. Le IVe acte de VAhbesse de Jouarre se passe, tout entier, au Jardin du Luxembourg.

tée de décembre 1852 — écrire, dans l'un de ces récits où il se plaît à conter, à la façon de Renan, ses studieuses minutes de labeur et de rêverie : « L'école de médecine est charmante, son musée et sa préparation font ma joie, et, quand j'ai mal à la tête, j'ai à ma porte le Luxembourg qui vaut le bois d'Un An (aux environs de Vouziers) ou toute autre campagne de province. » Alors Taine habite rue Servandoni, voie étroite construite sur remplacement des impasses du Pied-de-biche et du Fer-à-cheval1. Déjà, dans ce cerveau naissant, s'agitent de hautes pensées. Le jeune homme — avide de savoir — va au Jardin des Plantes où il écoute les leçons d'Adrien de Jussieu sur la bo-

1. La rue Scrvandoni va de la rue Palatine aux grilles du Luxembourg ; elle est calme, endormie, visitée des oiseaux. Une vieille construction existe toujours au no 16. C'est là, dans cette demeure ancienne, que M. de Chateaubriand venait voir l'abbé Séguin, son directeur ; c'est là que l'auteur de René reçut d'un prêtre le conseil, bientôt suivi, d'écrire cette Vie d'Armand de Rancé qui est peut-être bien l'œuvre la plus réellement pieuse de toutes celles — qui le sont si peu — de M. de Chateaubriand. Souvenir plus tragique : c'est également rue Servandoni (au n° 21) que Condorcet habita quelque temps, en 1794. Traqué par ses ennemis politiques, Condorcet s'était réfugié là, chez une veuve, Mme Vernet. L'on dit que c'est durant son séjour clandestin rue Servandoni que le proscrit composa son Esquisse d'un talileau des progrès île l'esprit humain.

tanique et d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilairc sur la zoologie. Mais le Luxembourg occupe avant tout ses loisirs. Aux lieux où Ernest Renan retrouvait ses ombrages de Tréguier, Rousseau ceux des Gharmettes, le jeune Hippolyte Taine évoque les souvenirs de son petit bois d'Un An, planté, tel un bouquet discret de bruyères au pied de ses Ardennes natales. Devenu — plus tard — l'un des maîtres de la pensée contemporaine, Taine n'aura pas oublié ses joies de jeune étudiant ; le beau jardin aura gardé de son prestige sur son cœur, et nous voyons que, dans une lettre à son cher Edouard de Suckau, il forme, pour ce dernier, le vœu de devenir professeur à Saint-Louis, « habitant d'une chambre donnant sur le Luxembourg, et voisin de son vieux camarade » l.

Gomme Taine, avec qui il a plus d'un rapport, Michelet partagea entre les allées de fleurs du Jardin des Plantes et les espaliers du royal Luxembourgsespromenades méditatives. Ombre sublime de Michelet ! Elle se penche sur ce jardin comme celle d'un poète admirable et guerrier. Longtemps le grand historien habita proche des bois de ce beau jardin. « Tous les « michelettistes » connaissent— dit M. Henri de Régnier — cette demeure

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