‹ Sites et personnagesChapitre 2 sur 47 · BERNARD GRASSET · texte numérisé non relu

BERNARD GRASSET

Editeur

61, Rue des Saints-Pères, 61

11 a été tiré de cet ouvrage

six exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés de i à 6

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Est ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veue des places que nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes desquelles la mémoire est en recommandation, nous esmeut aucunement plus qu'ouïr le récit de leurs faicts, ou lire leurs escripts ?

Montaigne (Essais : Livre III, Cfiap. IX).

M. Edmond Pilon aurait pu ne point s'en tenir aux trois lignes des Essais qu'il a placées en épigraphe, à la première page de son livre, et transcrire la suite. Aidé de Cicéron et de Sénèque, Montaigne a dit en peu de mots le plaisir et la leçon dn pèlerinage historique, comment notre imagination s'émeut au spectacle des lieux oà vécurent les personnes « desquelles la mémoire est en recommandation ».

Je compléterai la citation :

« Est ce par nature ou par erreur de fantasie, que la veue des places que nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes desquelles la mémoire est en recommandation, nous esmeut aulcunement plus qu'ouïr le récit de leurs faicts, ou lire leurs escripts ? Tanta vis admonitionis inest in locis !... Et idquidem in hac urbe infinitum ; quacumque enim ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus. // me plaist de con~

sidérer leur visage, leur port, et leurs vestemeni je remasche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes aureilles : ego illos veneror, et Nantis nominibus semper assurgo. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, j'en admire les parties mesmes communes ; je les veisse volontit'rs deviser, promener et souper. Ce seroit ingratitude de mespriser les reliques et images de tant d'honnestes hommes et si valeureux, lesquels j'ag vu vivre et mourir, et qui nous donnent tant de bon/tes uistructions par leur exemple, si ?ious les sçavioi suijvre. »

C'était dans Rome que Montaigne reconnaissait cette « force d'admonition » : nulle part elle nest aussi souveraine, aussi impérieuse ; mais, partout, nous posons le pied sur de l'histoire. Si nous savons entendre le langage que parlent les vieilles pierres et les paysages éternels, le passé ressuscitera, de toutes parts, autour de nous, merveilleux, charmant et magnifique. Le prestige d'un grand nom que l'on se murmure à soi-même, tomme pour saluer le génie du lieu, suffit à parer les choses les plus communes d'un air de noblesse et de beauté. En même temps le souvenir s* exalte : les figures disparues sortent de l'ombre, s'illuminent, vivent, et c'est un joli divertissement que de se trouver,

un instant) le compagnon de ces ombres chères ou glorieuses.

Ces sortes d'évocations qui, avant et depuis Montaigne, charmèrent tant de voyageurs et de promeneurs, sont maintenant devenues un genre littéraire. Au siècle dernier, nombre d'essayistes, avec plus ou inoins de bonheur, ont taché de renouveler ainsi l'art du portrait historique. Ils ne se sont plus contentés de composer la figure de leur modèle d'après l'œuvre ou d'après les témoignages des contemporains ; ils ont été demander aux ruines et aux reliques non ce qu'elles peuvent apprendre et qui est peu de chose, mais cet enthousiasme, cette ferveur sans lesquels un artiste ne saurait recréer la vie. Ils ont animé les visages en mettant à l'arrière-plan de leur tableau soit un paysage peint d'après nature, soit l'intérieur d'un logis, et par ces artifices ont donné à leurs images plus d'accent et de lumière. Mêlant leurs impressions de promenade à leurs impressions de lecture, ils se sont évadés de l'atmosphère morne et malodorante des bibliothèques, ils ont fait de la critique de plein air. Sainte-Beuve qui a tout entrevu, tout deviné, a senti l'agrément nouveau de ces études pittoresques ; mais Sainte-Beuve était casanier.

Dans ce genre ingénieux et difficile M.Edmond Pilon a composé quelques petits ouvrages d'une

rare délicatesse de sentiment et de style, comme son Dernier jour de Watteau, son portrait de Mm9 Greuze, son étude sur Chardin, pour ne citer que les plus touchants de ses essais. Dans le recueil dont ces lignes forment l'inutile préface, on lira quelques morceaux qui ne le cèdent enrien aux œuvres précédentes. Parmi les contemporains il me semble que nul n'a mieux connu les ressources et les limites d'un art subtil et qui exige chez le conteur les qualités les plus diverses dont la première est le goût : M. Edmond Pilon en est pourvu délicieusement.

Pour mener à bien une pareille tâche, un grand fonds de lectures et d'études est indispensable .Avant de se mettre en route, il importe d'avoir préparé son bagage ; il faut, s'il s'agit d'un artiste, garder dans les yeux la vision de ses œuvres ; s'il s'agit d'un écrivain, emporter ses livres au fond de la mémoire. La vue des lieux excitera l'imagination du promeneur , mais celui-ci ne subira l'enchantement que si sa ferveur fut dès longtemps éveillée. Bref on ?i' improvise pas ces sortes de pèlerinages; il est nécessaire de se mettre d'abord en état de grâce. C'est utile, et c'est prudent, car le lecteur, dont lamé fiance est éveillée par F allure libre et un peu romanesque du récit, se croira mystifié, s'il relève la moindre inexactitude.

Ce grand liseur devra être aussi un bon promeneur capable de savourer , comme disait Rousseau, la joie de « faire route à pied, par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé », et tous les pays s'embellissent, même les plus plats, même les plus mornes, si Von sait deviner et goûter le charme secret par lequel ils plaisent aux hommes qui y sont nés. Malheur à qui, poursuivi par l'obsession de la littérature, n'écouterait pas la nature et les choses lui conter cent histoires, n eussent-elles aucun rapport avec celle dont il est venu chercher le décor ! Que le pèlerin prenne le chemin des écoliers, sa nonchalance le servira ; il y a de jolis hasards sur la route.

Parvenu au terme de sa course, sur les lieux mêmes où l'a conduit sa fantaisie d'historien, il lui faudra des yeux attentifs pour percevoir le caractère et les harmonies du site ou du logis. L'amateur de paysages sait découvrir le moment et la saison qui conviennent le mieux à l'aspect d'une vallée, d'un jardin, l'heure la plus propice, celle où les fantômes apparaîtront. Il a prévu tous les déboires qui peuvent contrarier sa recherche : les bûcherons ont rasé les grands arbres du parc ; le vieux jardin français est maintenant pareil à un petit Bois de Boulogne ; un haut fourneau coupe la perspective du vallon ; la maison a été

défigurée ; le manoir de la Renaissance dont on a brisé les meneaux ressemble à une villa de banlieue ; les chambres sont en< le meubles du faubourg Saint-Antoine ; ou bien, ce qui parfois est pire encore, la maladroite dévotion des fanatiques a transformé la demeure du génie en un musée fastidieux et ridicule. Mai* il sait bien que nulle part les hommes ne sont arrivés d effacer tout à fait les trace* du passé; il finit par découvrir le vestige qui éveillera sa rêverie.

Autre péril, c'est de trop chérir cette rêverie, de perdre de vue le personnage lui-même et d'en faire une simple figure de convention au milieu d'un paysage. Le critique peut s'y exposer, soit qu'il cède à la manie descriptive, soit qu'il donne dans la théorie du « milieu ». Ce dernier êcueil n'est pas le moins dangereux. Sa?is doute les idées de Taine sont passées de mode : nous sentons, tous, aujourd'hui, ce qu'il y avait de factice et de décevant dans le système qui inspira les premières pages de La Fontaine et ses fables; Taine lui-même s'en doutait un peu, puisqu'il écrivait : « Ce sont là des raisonnements de voyageur, tels qu'on fait en errant à l'aventure dans les rues inconnues ou en tournant le soir dans sa chambre d'auberge. Ces vérités sont littéraires, c'est-à-dire vagu mais nous n'en avons pas d'autres à présent en

cette matière, et il faut se contenter de celles-ci, telles quelles, en attendant les chiffres de la statistique et la précision des expériences. » Nous les attendrons longtemps! Nous avons perdu la foi scientifique. Cependant nous aimons toujours à expliquer un homme par les spectacles qui frappèrent ses yeux d'enfant, et ce jeu agréable n 'est point toujours futile, si nous consentons à ne pas prendre les vérités littéraires pour la Vérité. Malheureusement il y a beaucoup de joueurs d'un sérieux stupéfiant.

Or M.Edmond Pilon possède toutes ces qualités et ne donne dans aucun de ces excès. Il sait lire, se promener, voir et écrire. Son érudition diverse et sûre fait bon ménage avec sa fraîche et tendre imagination de poète.

André Hallays.

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