‹ Sites et personnagesChapitre 3 sur 47 · LA VISITE AUX MAISONS · texte numérisé non relu

LA VISITE AUX MAISONS

De toutes les formes de piété littéraire, je crois .

que celle-ci est la plus charmante, la plus vraie et la plus émue : le pèlerinage aux maisons, la visite aux lieux mêmes où le génie habita, où nous nous représentons, dans leur demeure intime, les hommes vénérés qui marquèrent dans nos cœurs par une durable empreinte. Nous associons si bien tout être à son milieu et nous les confondons dans nos pensées l'un à l'autre si complètement, que chaque fois que nous évoquons quelque maître préféré, c'est, le plus souvent, dans le site adoptif et confidentiel, au milieu des objets dont il aimait la vue, dans le décor ancien où se plaisait son rêve! Ainsi nous reconstituons-nous, grâce aux rares pierres qui demeurent d'une habitation, à l'aide des vieux arbres d'un jardin, des meubles d'une chambre respectée, une image animée de

cette vie admirable et plus chère que la nôtre ! Ah! prestige indicible que prennent à nos yeux, à mesure que nous peuplons leur solitude des images de leurs anciens maîtres, ces ruines venues du passé! Ainsi, un homme a vécu là, a marché sous ces arbres, s'est assis sur ce banc ; il a rêvé sous le couvert de ces charmilles. Un autre est né dans une pauvre petite chambre misérable et il a vu le monde, pour la première fois, sous un aspect triste ; et certains sont morts dans des chambres pareilles : tel Verlaine. Je me vois encore, montant — avec tant de poètes ! — le sombre escalier tortueux de la maison de la rue Descartes. Et Verlaine était là, sur son lit, comme un enfant. Tout le monde pouvait entrer, jeter des fleurs... Mais il y en a encore qui eurent des destins pires; voyez Dostoïewsky qui naquit à Moscou, à l'hôpital des pauvres. C'est un signe, cela! Toute sa vie Fédor Michaïlovitch devait être un pauvre et un maudit comme au jour de sa naissance ; ainsi, il y a de ces destinées qui se conforment si bien à l'origine des hommes, que ceux-ci semblent marcher toujours en se souvenant du berceau de leur enfance.

Cependant, qu'importe la maison ! Que ce soit sous le chaume ou le lambris d'un château, c'est là que vécut l'homme que l'on vient voir. Les murs de cette pièce ont connu sa présence ; il a

regardé ces gravures, gravi ces marches, s'est accoudé souvent à cette fenêtre. On se dit : c'est là qu'il a souffert, qu'il a pleuré, qu'il a aimé et que, le front dans ses mains, il a rêvé chaque soir, devant la nuit bleue, à d'ineffables et poignantes visions. On se dit : c'est là qu'il a écouté son cœur battre un peu plus fort qu'à l'ordinaire, le jour qu'il a écrit tel beau vers, conçu tel chef-d'œuvre. Et puis, on se dit aussi : c'est peut-être bien là qu'il est mort. Alors, on a des désirs religieux de s'agenouiller et de prier; on songe à des pensées que le poète a eues dans cette chambre tranquille. Un registre est là, sur la table, où l'on met son nom, si humble, à côté de ceux de bien d'autres visiteurs. On voudrait emporter un souvenir, comme si c'était un peu de la personne ou de l'esprit de l'hôte en allé. Le moindre puéril objet fait alors tant de plaisir : la feuille d'un arbre prise au jardin, une fleur de l'allée, une image de la maison ! Et, je songe, en ce moment, à Lamartine passant par Ferrare, visitant, dans le vieil hôpital, le cachot du Tasse et détachant pieusement, avec son couteau, « quelques fragments de la brique la plus rapprochée du chevet du lit du poète et qui devait avoir entendu de plus près les soupirs et les gémissements du prisonnier ». « Je les emportai, dit Lamartine, comme un mor-

ceau de la croix de ce calvaire poétique et je les fis enchâsser, depuis, dans un anneau d'or que je porte toujours à mon doigt... >

Il y a de ces maisons que j'ai vues, où je suis allé, dont j'ai franchi le seuil. Il me semble que, depuis ce temps -là, je connais mieux le cœur de ceux qui les habitèrent. Ainsi je suis allé vers toutes les maisons de Rousseau : j'ai vu sa maison de Montmorency à l'orée d'une forêt, et, sur la pente d'un coteau, sa maison des Charmettes;j'ai vu la maison où il naquit dans une vieille rue de Genève et j'ai vu à Ermenonville, au milieu de l'île des Peupliers et seulement visité des cygnes, le tombeau qui contint ses cendres. Je connus, de la sorte, toutes les étapes de sa vie ; je suivis la courbe de ses années ; je reconstituai son destin pour moi-même, et nuls souvenirs ne me sont désormais plus précieux que ceux de ces matins de soleil, où, le cœur plein de filial émoi, je fis visite aux retraites du promeneur solitaire ! De celles-ci pourtant l'une est plus chère que les autres, trahit plus volontiers sa présence : c'est sa maison de Savoie, cette demeure des Charmettes où le vinrent visiter, depuis plus de cent années, toutes les générations. « Que serait Chambéry sans Jean-Jacques Rousseau ? se demande l'auteur de Raphaël, L'homme n'anime pas seule-

ment l'homme ; il anime toute une nature, il emporte une immortalité avec lui dans le ciel, il en laisse une autre dans les lieux qu'il a consacrés...» Et, nuls lieux au monde ne portent plus l'empreinte de Fliôte regretté que cette demeure des champs où, de Lamartine à Michelet, de Michelet à André Theuriet, de celui-ci aux plus jeunes poètes contemporains, tous les Français d'un siècle vinrent honorer le souvenir de l'ardent Genevois ! Ici, comme au vieux temps, toutes choses sont en place et bien respectées : le clavecin est là ; le lit n'a pas bougé et, quand on se penche à la fenêtre, on découvre le même paysage que Jean-Jac- (M ques aimait :1a belle vallée de Chambéry, la Dent de Nivolet et jusqu'à la petite pente de Lémenc où se trouve, dit-on, au cimetière, le corps de Mmo de Warens. Au pied, se voient toujours « un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger audessous » ; l'horizon est très étendu. Mais ce sont les chambres de la maison avec leurs meubles usés, les rideaux et le papier déteints, les gravures d'autrefois, les vieux cadres dédorés de qui l'on emporte Fimage émue, le persistant souvenir !

A Ferney, chez Voltaire, l'aspect n'est point le même ; j'y fus un jour de pluie abondante; il fallut insister longtemps pour être reçu. On n'en-

tre point, ici, comme aux Gharmettcs et la maison n'est pas de plain pied sur la rue, ouverte aux passants. Enfin j'eus une chance que n'eut pas M. Maurice Barrés, venu, un jour, en visite au palais de Candide l;je fus admis au château, je vis la chambre encombrée de portraits et de tableaux rares, les meubles fastueux, les vestiges d'une gloire souveraine et magnifique. J'avoue que je préférai la charmille mouillée du parc où j'évoquai mieux Voltaire qu'en sa maison de prince. Alors je le voyais réellement devant moi, et il avait sa figure railleuse, ridée comme une pomme d'arrière-saison, une robe longue à fleurs et des bas comme ceux des marquis ; il avançait, se tenant sur sa canne à pomme d'or, et, parfois, s'arrêtait pour rire ou sourire ; une claire lumière aiguë passait dans ses yeux ; je le sentais, devant moi, avec sa belle raison ; mais, ce que j'avais connu aux Gharmettcs, ce que je n'avais pas trouvé là, c'était un homme avec son cœur.

Il est d'autres pèlerinages que j'ai faits. Je suis allé, plusieurs fois, à Port-Royal-des-Champs; on ne comprend bien l'âme sensible de Racine, l'in-

1. « Un jour que je passais à Ferney, je voulus visiter la maison de Voltaire; un valet m'en refusa la porte.» M. Barres.

flexible rigueur de Pascal, ]a dignité simple de ces Messieurs qu'au milieu de ces ruines de la vieille abbaye où leur génie brilla, que devant ces pierres brisées où le lierre et Fherbe étendent leur fraîcheur et leur ombre...

J'ai vu, à Mâcon, la « grande et haute maison percée de fenêtres rares » où naquit Lamartine, j'ai vu la maison de Marceline Desbordes- Valmore à Douai, la maison de Hugo aux Feuillantines; j'ai vu à la Vallée-aux-Loups, près de Châtenay, dissimulée derrière l'épais rideau des aulnes et des châtaigniers, la maison de Chateaubriand qui ressemble à un petit temple de la Grèce ; et j'ai vu la maison de Michelet, à Paris, auprès du Luxembourg. Mais il en est bien d'autres encore que j'ai vues !

Aucune forme de piété n'est plus charmante, plus rare, plus expressive de Fémotion. Par elle nous peuplons d'amis les lieux les plus divers du monde. Touristes sentimentaux, nous allons par les rues des villes, curieux d'animer les pierres des maisons mortes, d'y chercher le souvenir du visage humain disparu.

Cà et là, des hôtes nous attendent ; ce sont autant d'amis pour lesquels nous venons. 11 y a longtemps que nous nous promettions ce voyage. Enfin, le temps en est arrivé. Il s'agit d'aller à la reconnaissance des demeures préférées qu'habitèrent dans les âges quelques-uns des grands hommes de notre esprit. Le plus souvent, la maison est tout isolée, peuplée de solitude, sans bustes ni portraits ; mais la vive imagination qui soutint le visiteur, l'exalta au cours de la route, supplée à Fabsence des images visibles. Que sait-on du sublime Shakespeare ? Rien n'est moins certain que l'histoire de sa vie et les faits de ses jours mystérieux ne sont pas plus connus que les traits de son visage. Gela empêche-t-il la religion qu'on a de sa mémoire ? Tous les ans des milliers de pèlerins, venus de tous les points du monde, accomplissent le voyage de Stratford-sur-Avon. Là, deux maisons anciennes reçoivent leur visite attendrie. La première est celle où naquit, dit-on, le grand Will ; la petite chambre, au premier étage, est surtout le but de la dévotion. Les murs y sont à peu près nus, mais chargés d'inscriptions hâtives ; plusieurs nérations d'admirateurs fidèles laissèrent là leur empreinte et ce reste une admirable expression du culte shakespearien que la lecture de ces mil-

liers d'hommages signés de noms magnifiques ou d'obscures initiales. La seconde de ces maisons, située non loin de la première, dans son cadre de verdure, ses buissons de roses et de clématites, est le vieux et pourtant toujours printanier cottage d'Ann Hathaway. Que de pas hésitants de fiancés, que de cortèges enlacés d'amants, vinrent, depuis des ans et des ans, de la maison de Shakespeare à celle de son amie, franchirent la petite barrière de bois peinte, et se perdirent sur le sable des allées bordées de fleurs de cette retraite heureuse !

Ah ! maisons, vieilles maisons à peu près délabrées et de qui chaque orage menace encore le toit, demeures de qui chaque hiver arrache un lambeau ou détruit quelque pierre, vous persistez ainsi que les berceaux d'un dieu immortel ; les mains impies n'osent point se porter sur vous ni détruire, en même temps que vos murs ébranlés, le souvenir impérissable de ceux qui vous habitèrent. Une protection tacite enveloppe et défend ces vestiges respectables et vénérés des hommes. Beaucoup veillent avec un soin jaloux à leur conservation ; et, il en est qui gardent avec un zèle filial, contre toutes les tentatives de déprédation, ces demeures honorées. Gomment détruire Combourg, après que Flaubert lui-même y vint re-

trouver l'image de Chateaubriand, passa une nuit dans sa demeure familiale et, de sa contemplation, laissa cette page écrite, au lieu même, sur cet homme « qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur».

« Sa chambre ! Sa chambre ! sa pauvre petite chambre d'enfant ! s'écrie Flaubert en visite chez Chateaubriand ; c'est laque tourbillonnaient, l'appelaient des fantômes confus qui tourmentaient ses heures et lui demandaient à naître : Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure ; Velléda au clair de lune, courant sur la bruyère ; Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards et la blanche Amélie et le pâle René *. »

Comment, enfin, ne pas respecter les demeures des poètes et des grands hommes au nom de qui se rattachent tant de touchantes années, tant de lointains vestiges ? Parfois la maison n'est qu'une chaumière, comme celle où naquit Jeanne d'Arc à Domrémy ou ce n'est plus qu'une masure misérable, une simple cabane de pêcheur à la faconde celle qu'habita Pierre le Grand à Zaandam. Et cependant voyez : cette chaumière rustique, cette cabane en planches ont résisté au temps; elles

J. Par les champs el par les grèves.

ont franchi les âges ; elles se tiennent encore debout aujourd'hui et se penchent, ainsi que des aïeules cassées par le temps, sur les poutres qui les étayent. Et les maisons de Ronsard — sauf celle de Vendôme — aussi sont encore debout ! M. André Hallays, ce fervent défenseur de nos vieilles pierres nationales, les a visitées toutes.

« J'ai été ce pèlerin, dit-il. J'ai suivi la « parlante rive » de Vendôme à la maison natale de Ronsard... J'ai voulu enfin achever ma promenade sur les bords de la Loire, au prieuré de Saint-Gosme-les-Tours, où Ronsard est mort. »

C'est dire assez que l'auteur d'En flânant a visité Thoiré, le vieux bourg de Lavardin, le château de la Poissonnière, Croix-Val et l'ancien prieuré où se fermèrent à la douce lumière du jour les yeux enchantés de Ronsard. Et le même touriste, dans la vallée de FIndre, accomplit un pieux pèlerinage balzacien ; il fut visiter Bufïon à Montbard, Mmo de Sévigné à Grignan. Et, je pense aussi à M. Paul Mesnard qui refit, après Taine,le voyage de Château-Thierry, de Chanry, comme disait La Fontaine, et qui, dans la vieille rue des Cordeliers, vit avec émotion la demeure du Bonhomme.

« Dans sa ville natale, au pied de la montagne que couronnait le vieux château-fort, écrit M. Paul Mesnard, la maison où le charmant poète entra dans la vie est toujours là. »

Le vieux puits est toujours d'un côté de la cour, le pied d'aubépine qu'on dit que le fabuliste avait planté lui-même, enfin le petit perron à la double rampe, qu'on montait pour entrer, subsistent, comme si le maître était encore vivant! Il n'est pas possible d'unir plus étroitement le présent au passé, de retrouver mieux qu'ici l'image de l'hôte visible en tous lieux, au jardin comme à la maison, sur le seuil comme au coin de l'àtre. Illusion ! Le Bonhomme se montre à vos regards, amène et souriant ; il vient à vous et il est heureux, il vous cause et vous nomme ses bêtes ; vous le suivez à travers les pièces, fermez les yeux et le voyez encore avec ses bas mal mis et sa perruque au vent. Il dit de savoureuses choses et vous voilà conquis ! Cependant, tout cela est né de la demeure elle-même, de sa vieille poésie douce. Ah! que soient gardées les pierres qui connurent tant de secrets! Que nul ne port.e sur elles le fer sacrilège !

Les demeures sont nombreuses, à Paris et en France, à l'étranger aussi, où des ombres lointaines se tiennent encore debout, se dressent sur les portes et se penchent aux croisées. Ainsi les morts ne sont pas tout à fait morts et leur présence anime toujours les maisons! Çà et là, pareilles à de petits temples antiques, consacrés par un fait divin, se dressent les chères habitations de ceux que nous honorons comme autant de héros. Parfois, la demeure entière est conservée ainsi qu'au vieil âge ; toutes choses ont été respectées. Le temps impitoyable n'a pu modifier l'emplacement des portraits, des bahuts, des objets domestiques; le jardin est toujours planté de fleurs ; les mêmes arbres que jadis ombragent le vieux puits, dominent les allées simples et régulières. Ainsi est cette maison des Plantin-Moretus dont la façade ancienne, place du Vendredi, à Anvers, accueille l'étranger du charme de ses pierres sculptées et vénérables. Ici tout est docte et discret ; les livres et les coffres sont du temps ; la librairie, l'imprimerie existent telles qu'autrefois ; les hôtes euxmêmes sont visibles aux cadres que Rubens a signés, peuplent les salles anciennes d'une présence amie. Martine et Madeleine Plantin sont là ; voici les Moretus, voici Adrienne Gras, voici Arias Montanus ; enfin, voici un peu plus loin la petite

chambre éclairée en demi-jour avec son bureau de chêne, ses reliures gaufrées et son écritoire où s'accoudait souvent, aux heures du travail et du rêve, le grand Juste Lipse.De cette maison Plantin, si pieusement conservée par des mains fidèles, rien n'a bougé du temps; rien n'a été distrait pour les musées d'Anvers et les hôtes disparus pourraient, s'ils descendaient parfois de leurs cadres immobiles, se retrouver sans changement dans le décor intime où leurs jours s'écoulèrent. Le même sentiment de conservation, le même esprit de respect ont présidé, à Londres, à l'aménagement de cette maison de Carlyle, Carlyle'i kottse, non loin des bords de la Tamise, dans Tune des plus silencieuses des petites rues du quartier de Ghelsea. Là, tout est en place, les' meubles, les rayons et les manuscrits ; et, ce n'est pas sans émotion que l'on foule le sable des allées du jardin où le sage se promenait en méditant de ces hautes spéculations de l'esprit et de la morale qui sont comme un reflet de sa pensée et] de son cœur.

La demeure natale de Gœthe à Francfort, elle aussi, a été reconstituée avec soin, dans son intérieur. Et voici, dans leur vétusté émouvante, les objets dont le Conseiller, son fils le petit Johann Wolfgang, et sa femme, M"" la Conseillère Gœthe,

usaient tous les jours. Pas de maison qui soit, plus que celle-là, l'expression de l'enfance d'un homme ! Mais parfois, de ces demeures qui résistèrent au temps et aux démolitions ne subsistent que les murailles, ne s'offrent plus aux yeux que la façade usée, que le banal vestige dont rien d'humain ne persiste.

« Un jour, dit M. Maurice Barrés, errant sur les canaux (de Venise), je trouvai près d'un pont cette inscription allemande : « Gcethe habita ici, du « 28 septembre au 14 octobre 1786. »

Que de choses en ces simples mots, que d'ombres surgissent alors du passé ! Mais c'est le cœur qui les évoque toutes, car la maison elle-même, outragée par les ans et changée par les hommes, ne contient plus rien de celui qui la choisit un jour comme asile à son rêve.

Une brève inscription lue une fois au hasard d'une promenade, au long des tranquilles canaux de La Haye, 32, Pavelojengracht, en face de l'hospice hollandais du Saint-Esprit, m'appri^ que Benoît de Spinoza était mort, voici plus de deux siècles déjà, dans cette demeure paisible, toute repeinte à neuf, claustrale et recueillie, où rien du monde extérieur ne pouvait venir troubler,

d'un bruit profane et factice, l'austère réflexion de ce merveilleux homme.

Il est, en Hollande, à Amsterdam, une autre vieille demeure, blottie craintivement dans l'une des rues les plus curieuses et les mieux conservées de l'ancien quartier israélite : c'est, Joden-Breestraat, la modeste maison où vécut seize ans de sa vie, au temps où ne l'avaient pas encore frappé tous les malheurs, le génial artiste de la Ronde de nuit, des Pèlerins oVEmmaùs et de la Présentation. Il sied de venir ici à la fin du jour, quand le crépuscule commence d'envelopper la ville et qu'au-dessus des canaux, le long des quais discrets, s'élève peu à peu le fin brouillard du soir. Alors, toutes choses prennent un aspect lointain, fluide et singulier ; la vieille demeure elle-même, que ne distingue plus des autres qu'une brève inscription, s'enveloppe d'une ombre discrète où ne semblent, çà et là, que briller les ors splendides des casques et des costumes, des velours et des joyaux. Je pense que c'est l'heure choisie où, brisé de travail et de pensée, Rembrandt franchissait le seuil de sa maison et, vêtu de son lourd manteau, coiffé de son riche chapeau d'officier, s'enfonçait, au gré de son pas rapide, dans les ruelles mystérieuses que peuplait son génie de visions éclatantes.

Une autre maison enfin s'impose à mon fervent souvenir ; celle où naquit, à Rotterdam, 3, Wyde Werkrstraat, non loin de l'église Saint-Laurent, du Hollandais Gheraerds de Gouida et d'Elisabeth Van Sevenberg, l'enfant prédestiné qui devait, par la suite, sous le nom d'Erasme, dominer le siècle de son savoir. La façade, ornée d'inscriptions et peinte avec art, est toute petite et basse comme celles des hôtels du xv° siècle. Une inscription, une petite statuette taillée à l'image d'Erasme et logée en retrait au-dessus de la porte, rappellent la mémoire du grand humaniste. Luimême, non loin de là, au milieu du marché qu'encombrent, durant tout le matin, les vendeuses d'herbes, de fruits et de poissons, dresse, par le haut bronze d'Hendrik de Keyser, sa silhouette drapée amplement, coiffée du bonnet des docteurs et telle que Holbein le jeune la vit dans le passé. Erasme, soutenant de sa main gauche quelque savant livre, suit d'un regard attentif le discours érudit, le colloque théologique dont se déroulent à ses yeux, en une suite heureuse, les gothiques caractères ; en même temps, la main droite lève la page suivante et je pense à la belle légende qui veut, selon les gens de Rotterdam, que Fauteur de YEloge de la Folie, à chaque fois que sonnent, à la grande tour, les douze coups de minuit,

*>tâ SITES ET PERSONNAGES

tourne d'un geste lent le feuillet prochain du livre. Ainsi la filiale piété dont les gens d'Amsterdam et de La Haye enveloppent les demeures centenaires de Rembrandt et de Spinoza, honore de son respect et de sa déférence, dans le vieux Rotterdam, l'image et la maison de Fimmortel Erasme !

Mais, bien d'autres maisons sont encore debout que nous ne connaissons que par l'image. De pieuses mains ont continué d'y entretenir des fleurs et, la plus belle de toutes, la fleur du souvenir scintille au milieu des autres. Des âmes généreuses ont dû conserver, dans le décor des sites adoptifs, les demeures de ceux qui furent, par le cœur et le génie, un moment de la passion et de la beauté humaines. Ainsi la maison de Dante, dans un coin de Florence ancien, via Margarita, dégagée des ruines environnantes, a été mise au jour de la cité ; l'habitation de Durer, à Nuremberg, se voit encore toute conservée intacte ; celle de Pétrarque, à Arqua, a été protégée et la logetta existe aujourd'hui comme jadis d'où le regard du poète, dominant le petit val tout planté de vignes et d'oliviers, embrassait la campagne

et se perdait en elle. Ailleurs, de pieuses mains allemandes ont acheté, à Marbach, la maison natale de Schiller, le chalet de Gohlis, près Leipzig, le pavillon de Loschwitz, enfin la maison de Weimar où le poète habita ensuite. Des flots de roses, d'odorantes jonchées de fleurs vinrent, ces années dernières, à l'occasion d'un centenaire, couvrir le seuil de ces demeures où vécut le grand Schiller. Et la maison de Frédéric Nietzsche (aujourd'hui Nietszche-Archiv), également à Weimar, domine toute la ville étagée à ses pieds, du souvenir tourmenté de l'homme qui l'habita. Mais, les champêtres maisons de Robert Burns, à Ayr, A

dans la verte Ecosse, de Longfellow dans le Massachusetts, enfin d'Edgar Allan Poe à Ravenswood, dans le Long-Island, se dressent dans des sites rares et majestueux. En France, la maison deTaine à Vouziers, celle qu'Ernest Renan possédait à Louannec, près de la rade de Perros et où ce charmant maître venait retrouver, l'été, ses sensations d'enfance, sont toujours préférées des touristes littéraires. Ailleurs, se créèrent pour défendre contre l'oubli tant de vénérables demeures, maints comités locaux: à Rouen, pour acheter le pavillon de Groissetque Flaubert habita; pour restaurer, rue de la Pie, dans la même ville, la maison natale de Corneille ; un autre, à Ports-

mouth, pour arracher au pic des travailleurs la petite maison modeste de la Commercial Road où naquit Charles Dickens. Mais, la maison d'Iwan Tourgueneff à Orel a été vendue aux enchères et je ne passe jamais, à Paris, sans une secrète angoisse, devant la vieille demeure — appelée à disparaître — du boulevard Saint-Germain, où vit le jour Alfred de Musset!...

Ainsi toutes les maisons n'ont point le sort heureux des maisons de Gœthe et de Schiller, de celle de Victor Hugo, de la maison de Beethoven abritée sous un rideau de lierre, de la maison de Shakespeare à Stratford-sur-Avon, de la maison de Jean-Jacques sous le ciel de Savoie ; toutes ne conservent point, comme un vestige durable, la mémoire sacrée de ceux qui les adoptèrent pour y passer leur vie. Mais toutes ont un attrait, toutes ont un charme : qu'elles soient modestes ou dans des rues misérables, riches comme des maisons de prince, à la ville ou devant la forêt, penchées sur un coteau ou cachées dans l'impasse sordide d'un vieux quartier de jadis, attirantes par leur visage de vigne et de lierre enlacés, ou vieilles et ruinées avec des façades de pierre

affreuse, on les aime et on les vénère. Il semble, ainsi, qu'on se rapproche de ceux qui les habitèrent et les laissèrent lumineuses de leur présence. Et, de toutes, comme Lamartine à Ferrare, dans le cachot du Tasse, on voudrait emporter la poussière vénérable, l'enfermer dans une bague et la porter toujours comme le divin anneau qui relie, du passé au présent, notre raison et notre cœur aux génies que nous élûmes.

fi

Le Jardin des Classiques

Je ne vois jamais une vieille maison française de Seine-et-Oise et de Seine-et- Marne avec son jardin aux palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres austères qu'on a lus sous ces allées.

Ernest Renan (Souvenirs).

Il fut longtemps de mode d'écrire, après Féclatant succès des grandes œuvres romantiques, sur l'insensibilité des poètes et des écrivains français du xviie siècle à l'égard de la nature.

Aux contemporains littéraires du Lorrain, de Poussin, de Guaspre, on dénia longtemps ce goût des choses champêtres dont Honoré d'Urfé avait, le dernier, avant la venue des maîtres, témoigné avec tant d'apprêt dans son livre. Il était bien admis à la rigueur qu'une certaine grâce rustique, des aspects de campagne agréables apparaissaient, ainsi que dans le lointain voilé de bleu d'un

tableau, çà et là, mais comme accessoires, au travers des Fables de La Fontaine, des Lettres de M"10 de Sévigné, jusque dans les harmonieux et subtils discours que Fénelon tournait en façon de récits pour M. de Bourgogne. Aux mieux informés, le cabinet de verdure « ouvert sur un jardin de fleurs », où la princesse de Clèves fait à son mari l'aveu de l'intérêt si tendre qu'elle porte à M. de Nemours, semblait être l'exemple de l'audace extrême où les grands classiques avaient poussé leur art de la description; mais, au regard des peintures si larges de Rousseau, de Senancour, de Chateaubriand, comme ce petit cabinet de verdure avait peu de grandeur, comme les détails agrestes semblaient parcimonieux dans les Fables, les Lettres, dans les écrits de M. de Cambrai et, comme, aux yeux de poètes errants et voyageurs tels que Byron et Lamartine, une nature si maigre apparaissait chétive, étouffée, réduite à la petite mesure d'un jardin !

Ce jardin — on allait jusqu'à faire la concession de le reconnaître — ne manquait pas tout à fait d'agrément. Quand c'était Antoine Riquet qui en émondait les branches comme chez Boileau à Auteuil, ou le bon Pilois qui en taillait les espaliers ainsi que chez Mmo de Sévigné aux Rochers, en Bretagne, on admettait que les allées en étaient

fraîches, les plates-bandes fleuries et que, sous ses ombrages, il était plaisant de faire la lecture, la collation ou la musique. Un clos de verger semblable à celui que xM,de Pontchàteau ensemençait et désherbait chez les solitaires de Port-Royal, près de Ghevreuse, avait, de son côté, de quoi convenir à Sainte-Beuve et j'imagine assez que l'étroit jardin de l'évêché de Meaux, que Le Nostre avait dessiné pour Bossuet, et où ce grand homme aimait à venir méditer dans ses loisirs, ne laissait pas indifférent le critique des Lundis.

Mais, pour un Sainte-Beuve qui prit parfois plaisir à se promener dans le chemin bordé de buis des jardins de communautés jansénistes, à s'asseoir dans le cabinet de feuillage de Mmo de La Fayette, à s'attarder dans les bosquets charmants décrits par une Sévigné ou un La Fontaiue, que d'indifférents passèrent sans les comprendre devant les massifs de fleurs, les corbeilles discrètes, les chemins d'ifs et les allées de buis et de troènes de ces vieux et délicieux petits jardins des maîtres, si modestes, si tièdes et si doux que butinent les abeilles, où se posent les oiseaux et où le vers du poète, la pensée du philosophe prennent, en s'accordant aux parfums, aux sons et aux couleurs, une qualité pure, une limpidité de cristal et de lumière.

La curieuse critique que La Bruyère a faite, à travers Théophraste, des manières un peu guindées des gentilshommes de la campagne, a laissé supposer longtemps que l'auteur des Caractères ne faisait que peu de cas de ceux qui ne savent pas, dit-il, « faire la différence de Fodeur forte du thym ou de la marjolaine avec les parfums les plus délicieux ».

Tous ceux qui ont étudié un peu la vie de La Bruyère, depuis son enfance jusqu'à l'époque de son séjour à Chantilly, verront bien que ce n'est là qu'un badinage. Gomment un homme qui, comme celui-là, célébra, au moment de sa présence chez Gondé, les surprises de « la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la merveille du Labyrinthe » et qui savait jusqu'aux noms de toutes les espèces de tulipes qu'un amateur peut cultiver dans les faubourgs, comment un pareil homme eût-il pu ne pas aimer les parterres verdoyants alimentés de canaux, les pentes de gazon semées de fleurs, Tépaisse voûte des branches élevée sur FAllée des Philosophes?

L'un des commentateurs anciens de La Bruyère n'est pas sans attribuer à la naissance de notre

auteur proche Dourdan « ce goût des choses rurales et champêtres qui se manifeste en plusieurs endroits de son livre ». Encore que l'on sache aujourd'hui que La Bruyère n'était point campagnard, mais natif de Paris, cela n'enlève rien à la vérité de ce jugement qui tend à nous le montrer, coiffé de feutre, habillé de linge et de beau drap, faisant, tout comme un bourgeois de la Hollande, amitié des oeillets et commerce des jacinthes.

L'homme de ce temps-là, cultivé, humaniste adroit, délicat penseur, ressentait trop vivement la beauté des choses pour se distraire de la nature. Il concevait, il est vrai, celle-ci beaucoup plus en jardinier qu'en lyrique; son regard ne s'étendait jamais beaucoup plus loin qu'une petite treille et des carrés de plantes heureusement choisies qu'il avait disposées lui-même. Quelques arbres fruitiers suffisaient à ses désirs modestes ; le sentiment qu'il avait de la nature s'accommodait en lui à la mondanité que lui avaient enseignée les salons, mais cette mondanité gouvernait son goût sans le distraire, et ne lui empêchait pas d'éprouver la séduction que portent en eux les objets des jardins.

La Fontaine, qui a rencontré le sujet de beaucoup de ses Fables à la campagne, n'a pas laissé

de tracer un joli portrait de cet « amateur » quand il a écrit :

Il aimait les jardins, était prêtre de Flore, Il l'était de Pomone encore l.

Et ce portrait réduit, fait de deux vers charmants, ne va pas qu'au seul La Fontaine et au seul La Bruyère ! Il va aux plus rudes, aux plus austères de ces hommes-là ; il va à Pascal retiré dans la solitude; le sévère Vauban,dans sa Dîme royale, décrivant les eaux, les moulins, les terres, les vives richesses du sol, n'est pas sans y ressembler, et c'est sans doute de ce jardinier idéal des Fables que se rapproche Fénelon, quand il nous fait voir Mélésichthon consolé de ses malheurs et « plein de goût peur tous les travaux de la vie champêtre » \

Bossuet, Bossuet lui-même, qui se souvient de son vignoble natal comme Corneille se souvient des pommiers de son pays, n'échappe pas tout entier à ce prestige exquis que les parterres des tulipes, les senteurs des roses exercent sur les poètes tendres et les femmes frivoles ; à Meaux, dans le jardin de l'Evèché, à Paris au doyenné de Saint-Thomas du Louvre, il accepte d'admirer

Page 1