H. de Régnier. Figures et caractères
jours heureux de la jeunesse quand j'habitais — un peu plus haut, par exemple, et plus près des toits squammés de fine ardoise que du pavé moussu de la cour d'honneur — l'hôtel seigneurial de Clermont- Tonnerre. L'ancienne pépinière des Chartreux existait alors et l'Empire n'avait pas encore prolongé la rue Bonaparte à travers ses bosquets de lilas et ses sentiers tournants dont la solitude, jadis monastique, me faisait maintenant complice de maint juvénile roman d'amour. De sorte que, m'accoudant à ma fenêtre, le matin, je voyais passer, enlacés, les Cosettes et les Marius, les Rodolpheset les Musettes ; et que, le soir, les grilles du jardin fermées, j'avais, pour moi seul, ou à peu près, toute la fraîcheur des feuillages et toute la chanson des rossignols... » Ce que Paul Arène ne dit pas c'est que, parfois vers le même temps, ce coin bucolique se troublait des vives clameurs d'une jeunesse indignée. Ce même Empire qui devait détruire la Pépinière, dévaster la petite Provence et faire tomber les arbres centenaires du jardin interdisait, par moments, au Collège de France, le cours de Michelet ou celui de Renan. Alors se formaient de bruyants monômes. Taine a conté comment, après l'une de ces leçons troublées, il vit « une colonne énorme avec des parapluies » franchir les allées et, jusque sous les
fenêtres de la rue Madame, aller acclamer Renan... Depuis, le calme a de nouveau envahi les pelouses et le verger. Les querelles des merles et le bruit des abeilles ont succédé au mouvement des hommes. L'endroit est, de nouveau, accueillant aux rêveurs ; à la place de Pancien potager des Chartreux un autre jardin d'Academus s'élève. Les pas de maints grands hommes y ont erré. De nos jours M. Anatole France y assemble, en un groupe trinitaire et choisi, M. Denis, M. Goubin et le docte M. Bergeret. Leurs entretiens se ressentent de la sévérité de ces sites, et leurs subtiles pensées, modelées sur les statues et sur la forme des fleurs, s'assemblent sous ces arbres en discours malicieux et charmants.
IIH
Voltaire en Hollande