UN AMOUR DE JEUNESSE DE VOLTAIRE
... Ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là (la Hollande), et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de M. le baron, avant qu'il en eût étéchassé pourlesbeaux yeux de M110 Cunégonde.
Voltaire (Candide).
Quand François-Marie Arouet de Voltaire arriva à La Haye en 1713, ce n'était plus le collégien narquois qui, pendant les études, soufflait avec ses camarades, au nez du P. Lejay, des pois par une sarbacane ; et, c'était loin déjà d'être le bonhomme en perruque et bonnet, bas de laine et pelleteries, que Huber et Vivant Denon croqué-
rent par la suite dans de petites silhouettes. Dans ce temps-là, Voltaire était une manière de coquet seigneur, de joli Français à la façon de ceux de cette époque que de Troy a peints avec élégance en de beaux habits galonnés, jabots empesés, chemise fine et bas de soie. D'avoir connu toutes sortes de gentilshommes musqués, de belles dames et d'abbés galants, il avait acquis ce petit tour de grâce à quoi se trahit tout de suite l'honnête homme ; et c'étaient des façons comme de savoir bien porter l'cpéc, agiter le mouchoir ou saluer du chapeau. Nul ne fut plus ébahi que M. le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France à La Haye, le jour que le coche de Delft lui amena ce jeune secrétaire en dentelles.
Le jeune homme arrivait de Gaen, en Normandie; le voyage ne l'avait guère ému ; et il n'était que médiocrement surpris de voir des moulins à la place des pommiers ou des canaux à la place des fleuves ; seulement, depuis Dordrecht et Delft, il commençait de vivre dans un gras paradis de tulipes et de faïence ; et, cela n'avait pas de motif de l'affliger. M. le marquis de Châteauneuf, qui était un gentilhomme timoré, avait ses raisons pour se méfier un peu d'un garçon dont son cadet, l'abbé de Châteauneuf, avait été le précepteur ei l'avait mené au prêche chez Ninon de Lenclos.
Encore que son accueil fût cordial, il ne manqua pas d'ajouter quelques bons préceptes de morale à ses compliments. Arouet reçut les uns et les autres avec ce petit ton de hauteur incrédule auquel il s'était accoutumé déjà chez son père. Après quoi, aidé de son fidèle Lefèvre, son valet normand, espèce de compère rusé auquel il aura recours dans le petit récit que nous allons conter, il entreprit bientôt de se répandre dans La Haye. Et là, comme les étrangers, il commença d'admirer le Vivier, le Binnenhof, la salle des Etats, l'hôtel du gouverneur du Brésil, les jardins de plaisance bien fournis en toutes sortes d'oignons et cette belle forêt, qui, partant de La Haye, va jusqu'à la mer. Des gentilshommes allaient par les rues en bottes et en feutres, tels des matamores de Frans Hais ; nos jeunes gens les suivirent au-devant des boutiques des marchands et des galeries des libraires. Il y avait là de jolies femmes qui vendaient des livres pareils à ceux de Paris et même d'autres qui étaient défendus ou brûlés et dont le roi avait hospitalisé les auteurs dans ses châteaux-forts. C'était un vrai plaisir de voir ces seigneurs qui feuilletaient ces livres, pamphlets, libelles et toutes sortes d'autres ouvrages édités aux dépens de la Compagnie. Arouet ne put résister à la tentation d'ouvrir quelques-
uns de ces écrits, mais son attention fut surtout retenue par une petite feuille appelée la Quintessence où il retrouva, a-t-il dit plus tard, les « sottises du peuple » arrangées en toutes sortes de commérages sur la cour, les institutions, les hommes et les femmes de France. Il se laissa conter que Fauteur en était une Mme Dunoyer, Française de Nîmes, séparée de son mari, réfugiée à La Haye et qui tentait, en Hollande, de toutes les façons, l'établissement de ses filles. Fncore que cela lui eût réussi avec son aînée, mariée depuis h M. Constantin, officier français, il lui restait à placer sa cadette, Olympe. A l'instant que le libraire en parlait, ces dames, comme par hasard, parurent dans la galerie. Autant la mère offrait de hauteur, de hardiesse et de curiosité dans sa physionomie et dans sa personne, autant la fille présentait de grâce et de modestie. Pour tout dire, c'était la Nuit et le Jour ; mais, tandis que la Nuit, représentée par la mère, était d'abord pénible et de sourire déplaisant, le Jour, figuré par Olympe, étonnait par Fingénuité, par la fraîcheur et retenait par toutes les sortes d'enchantements que 1< yeux, les lèvres, le visage et la taille de la coquette assemblaient dans un seul objet.
M.Arouet,quiétait spirituel, vif, Français, jeune et déluré, ne put pas se lasser de contempler cela.
Les deux dames passèrent. Il les accompagna avec intérêt; mais, bien que sous le charme, son attention n'était pas si complètement occupée, qu'elle ne lui laissât le loisir de penser que si Rotterdam est la patrie d'Erasme, La Haye est celle de Jean Second. Ces deux noms, qui s'assemblaient dans son esprit, à mesure qu'il admirait Olympe — ou pour mieux dire Pimpette — ne tardèrent pas de Tamener à désirer de commettre quelqu'une de ces folies dont Erasme a écrit l'éloge et Second la volupté.
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La première fois que Pimpette et Àrouet se trouvèrent à un rendez-vous, ce fut chez un cordonnier connu de la jeune fille, à deux pas de la maison Dunoyer, vis-à-vis de l'un de ces petits canaux coupés d'écluses où circulent sans bruit des eaux nonchalantes. Tous deux, au moment convenu par lettre, entrèrent, souriant et minaudant, agitant de jolis gants et de fins mouchoirs dans la pièce toute fourbie de beaux meubles et de bahuts cuivrés où le soir, à l'heure du repas de famille, se retrouvaient le cordonnier et la cordonnière. Ainsi que dans les comédies du théâtre classique où se voient les Cléante et les Isabelle accompagnés de serviteurs, Arouet et Pimpette avaient leurs confidents : l'un le valet Lefèvre, l'autre la soubrette Lisbeth; et, dans le lan. français auquel avaient recours les uns et les autres, quelque peintre, en quête d'un sujet de visite ou de conversation, eûi pu — les apercevant d n<
le décor des jacinthes et des cuivres, sons le jour discret des minces carreaux cloisonnés — composer quelqu'un de ces tableaux d'intérieur du genre de Mieris ou de Jacob Ochterveld, dont les amateurs sont devenus depuis si friands.
Arouet, de qui le génie naissant commençait de pétiller dans le feu des paroles et dans celui des yeux, ne laissa pas de se montrer le galant fort vif à qui ne messied point, dans Fattaque, comme un petit ton de guerre. Il en résulta, dès ce moment initial, une manière de liaison. Olympe, nous dit Desnoiresterres, qui a épilogue sur ce petit roman, « ne semble pas avoir démesurément fait languir son jeune soupirant ». Apparemment que sa mère Favait exercée; mais, sans se soucier d'autre chose que de sa satisfaction, Pimpette, oubliant les préceptes du mariage et d'un établissement, avait jugé fort bon de s'émanciper avec le secrétaire. Bientôt les jeunes gens, tout au début de la joie, y mirent tellement peu de réserve l'un et l'autre, il s'offrit, aux yeux de tous, une façon d'entente si visible de tout cela, que Mme Dunoyer elle-même fut prévenue. Son courroux éclata de manière violente, dans le moment que nos amants se croyaient le plus assurés de pouvoir s'aimer sans contrainte; il y eut des pleurs, des imprécations, des lamentations, des cris et
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même des coups ; Arouet, dans une des lettres à Pimpette, qui ont été retrouvées1, dit nettement : « Lefèvre m'a rapporté que votre ?nère... »; ici il y a des points, Mme Dunoyer étant devenue plus tard elle-même l'éditeur des lettres; et Beuchot ne balance pas à penser que la suite devait être : «... vous a battue ou frappée ». Mais, encore que l'éclat de cette colère affligeât Pimpette et désolât Voltaire, il y eut, pour les amants, une chose pire encore : c'est que Mœe Dunoyer vint se jeter aux pieds du marquis de Ghâteauneuf, les yeux égarés, l'habit en désordre, éperdue de douleur feinte et n'eut de cesse que l'ambassadeur, pour en être délivré, ne lui eût fait le serment de renvoyer Arouet en France. Peu après que cette femme fut partie, le marquis de Ghâteauneuf manda son secrétaire; il faut croire que cela tourna à la confusion du futur auteur de Méropecï de la Henriade, car, tout ce que le jeune homme put faire savoir par Lefèvre, à Pimpette, après l'entrevue, c'est qu'il était gardé « prisonnier au nom du roi »; il est vrai, aj.outait-il à sa jeune amante, qu' « on est maître de ni'ôter la vie et non l'amour que j'ai pour vous ».
Captif, Arouet commença, ainsi qu'il est d'ha-
1. Publiées, depuis, dans la Correspondance complète de Voltaire (Œuvres complètes, Beuchot).
VOLTAIRE EN HOLLANDE Ittl)
bitude en des cas pareils, de méditer sur la possibilité d'une fuite et d'un enlèvement. Cela ne va pas sans surprendre ; et ceux qui se représentent le plus volontiers Voltaire âgé, édenté, frileux, tousseux, vêtu de panne et coiffé de la perruque à trois marteaux, ne seront pas que peu surpris de Fapercevoir sous les traits d'un jeune Chérubin entreprenant ; mais, dès ce temps de ses jours si tendres, Arouet était loin de prévoir la domination de Mme Denis sur sa vieillesse; il était un petit maître, et, comme tel, il tenait son rôle. m
MUe Dunoyer, de qui le père, ancien capitaine, ,J
ancien grand maître des eaux et forêts du Languedoc, l'oncle et aussi la sœur étaient tous les trois établis en France, ne manquait pas de lieux d'asile en quittant sa mère. 11 importait seulement qu'elle partît ; le jeune secrétaire, devant revenir en France lui-même, ils pourraient tous deux, une fois sortis de la Hollande, aviser de compagnie. Il fallait, pour mieux en convenir plus au long, qu'ils pussent se voir et s'écrire. Incontinent Arouet, retenu en captivité, délégua Lefèvre avec ses pouvoirs. « Le valet que je vous envoie, disait le billet doux, est entièrement à moi; si vous voulez le faire passer, auprès de votre mère, pour un faiseur de tabatières, il est Normand et jouera fort bien son rôle. » << Au nom de l'amour que j'ai
pour vous, ma chère, ajoutait notre petit galant, envoyez-moi votre portrait ; faites tous vos efforts pour l'obtenir de Mme votre mère; il sera bien mieux entre mes mains que dans les siennes, puisqu'il est déjà dans mon cœur. » Au sujet des lettres au père, à l'oncle et à la sœur, « envoyezles par le cordonnier », disait le rusé secrétaire d'ambassade, « promettez [à cet homme] une récompense ; qu'il vienne ici une forme à la main comme pour accommoder mes souliers ». Enfin, ajoutait-il ainsi qu'à travers des pleurs, «je ferai tout mon possible pour vous voir demain avant de quitter la Hollande ».
On pense de quel désespoir, au reçu de ces mots, Pimpette fut accablée. Elle pleura d'abondance par devant Lefèvre. Quand Arouet le sut, il renvoya à nouveau le Normand avec des tabatières ; mais, dans l'une de ces boîtes, il y avait une lettre ; et, c'est par cet avis qu'Olympe apprit de son amant qu'il espérait trouver « le moyen de s'esquiver de l'hôtel, de prendre un carrosse ou une chaise et de l'emmener à Scheveling (Scheveningen) où ils pourraient écrire enfin les trois lettres». Sur ces entrefaites M. le marquis de Châteauneuf, qui s'était dégagé déjà de la sorte d'effroi où l'avait jeté Mme Dunoyer, différa de quelques jours le départ de son secrétaire. Celui-
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ci, toujours prisonnier à l'hôtel de l'ambassade, est gardé à vue ; mais le délai de séjour qu'il obtient fait germer toutes sortes de fertiles projets dans une tête encore peu occupée des desseins prodigieux de plus tard. La première idée qui lui vint fut d'essayer de s'échapper à minuit par la fenêtre et d'aller retrouver Olympe ; mais voilà bien l'obstacle : Olympe, déjà gardée dans le jour, commençait d'être gardée encore plus étroitement durant la nuit. 11 fallait imaginer quelque chose de mieux ; le génie de M. de Voltaire, encore qu'à l'adolescence, était déjà fécond en intrigue et ruse ; et, voici une petite comédie, exposée par lettre, qui lui fait au moins autant d'honneur que son théâtre.
« Mon cher cœur, disait le captif à la captive, si vous voulez changer nos malheurs en plaisirs, il ne tiendra qu'à vous ; envoyez Lisbeth sur les trois heures ; je la chargerai pour vous d'un paquet qui contiendra des habillements d'homme : vous vous accommoderez chez elle ; et, si vous avez assez de bonté pour vouloir bien voir un pauvre prisonnier, qui vous adore, vous vous donnerez la peine de venir, sur la brune, à Fhôtel. A quelle cruelle extrémité sommes-nous réduits, ma chère ? Voilà cependant Tunique moyen de
nous voir. Vous m'aimez ; ainsi j'espère vous voir aujourd'hui dans mon petit appartement. Le bonheur d'être votre esclave me fera oublier que je suis prisonnier de *** ; mais, comme on connaît mes habits et que, par conséquent, on pourrait vous reconnaître, je vous enverrai un manteau qui cachera votre justaucorps et votre visage ; je louerai même un justaucorps pour plus de sûreté. Mon cher cœur, songez que ces circonstances sont bien critiques ; défiez-vous, encore un coup, de MŒe votre mère ; défiez-vous de vousmême ; mais comptez sur moi comme sur vous, et attendez tout de moi, sans exception, pour vous tirer de Fabîme où vous êtes. »
L'intervention du cordonnier, celle du valet Lefèvre affublé en marchand, le travesti de Pimpette habillée en jeune homme, les plans d'enlèvement et projets d'escalade esquissés par Àrouet, voilà les nécessaires épisodes d'un beau conte. On voit qu'avant d'en écrire à la façon de Candide , M. de Voltaire en vivait parfois — et fort bien — en réalité.
Pimpette était si charmante en fille, qu'il ne lui était pas possible d'être laide en garçon. Encore que l'on ne fût pas en carnaval, elle tint fort bien son rôle et joua, comme par avance, avec beaucoup d'art, les chevaliers de Warwick et d'Eon. Arouet en fut très satisfait. « Si vous êtes adorable en cornettes, fit-il savoir à sa maltresse, ma foi vous êtes un aimable cavalier et notre portier, qui n'est point amoureux de vous, vous a trouvé un fort joli garçon. »
Cette beauté, cette finesse féminines, cet air tout enchanteur d'un adolescent inconnu daus La Haye avaient de quoi surprendre, et cela surprit. M. le marquis de Ghâteauneuf ne tarda pas à vouloir connaître le nom et la figure de ce jeune mousquetaire élégant, qui portait bottes molles, chapeau empanaché, justaucorps de velours et, fort cavalièrement, une petite épée. On fit venir Lefèvre, on l'interrogea ; mais rien n'eut raison
de la ruse du Normand ; alors on recommença d'épier le secrétaire. « On compte nous surprendre ce soir, fait connaître par un mot Arouet à Olympe ; mais, ce que l'amour garde est bien gardé ; je sauterai par les fenêtres, et je viendrai à la brune chez ***, si je puis. » Il y a lieu de penser que cela réussit ; les jeunes gens se virent quelque temps encore et toujours à l'aide du travestissement dont la jolie fille savait faire usage. Quant à Mme Dunoyer la mère, qu'Arouet en fort mauvais gendre appelle « notre monstre aux cent yeux » et Mlle Olympe — sans respect aucun — « notre faiseuse de quintessence », elle continue, tout en soupçonnant, à ne rien deviner de la comédie. C'est, apparemment, M. de Châteauneuf qui est le plus redoutable. Il décide à nouveau, mais cette fois avec beaucoup plus de volonté qu'à la première, le retour d'Arouet en France : Pimpette l'apprend, en est désespérée et, dans le déchirement que le départ de son ami lui cause, ne parle rien moins que de s'aller jeter aux pieds de l'ambassadeur ou, tout au moins, de son second, M. de La Bruyère. M. de Voltaire, qui craint tout en de telles extrémités, la dissuade de son mieux : il sait, pour en avoir souffert, que M. de La Bruyère n'est point sûr. « Quoi ! écritil, vous voulez parler à M. L**\ Eh ! ne savez-
vous pas que ce qu'il craint le plus, c'est de paraître favoriser notre retraite ? 11 craint votre mère ; il veut ménager les Excellences : vous devez vous-même craindre les uns et les autres, et ne point vous exposer, d'un côté, à être enfermée, et de l'autre, à recevoir un affront... »
De tant d'émotions, de regret, d'attente et de tourment, Pimpette tomba souffrante. Arouet ne manqua pas d'en profiter pour jouer l'amant tendre. On a retrouvé de lui des petits billets datés de ce temps-là ; il y paraît, du plus profond de son cœur, attaché à la jolie malade. « Est-il possible, écrit-il, ma chère maîtresse, que je ne puisse du moins jouir de la satisfaction de pleurer au pied de votre lit, et de baiser mille fois vos belles mains que j'arroserais de mes larmes... » Ah ! fraîcheur, vertu de la jeunesse 1 On n'écrit pas deux fois de ces lettres-là ! La du Ghâtelet pourra paraître un jour et Voltaire se lier à elle, jamais, jamais un petit billet aussi doux ne lui viendra du poète ! Et des phrases comme celleci, qu' Arouet, spontanément, tourne en billet galant à la petite Dunoyer : « Adieu, mon cher cœur, voilà peut-être la dernière lettre que je daterai de La Haye. Je vous jure une constance éternelle ; vous seule pouvez me rendre heureux... » Est-ce que Mmes de Livry, de Corsam-
bleu, de Ruppelmonde en inspireront jamais d'aussi spontanées, d'aussi sincères à celui qui va devenir, dans l'ordre intellectuel et littéraire, une façon de dieu universel ?
Cependant, il y a encore la cordonnière, la cordonnière et le cordonnier l Et, dans la petite échoppe, devant le canal paisible où circulent sans bruit des eaux nonchalantes, on essaiera de jouer à nouveau les marionnettes amoureuses, d'être les personnages de fantaisie et de passion auxquels Franz van Mieris et Jacob Ochterveld ont, dans de belles œuvres, communiqué le petit frisson du pinceau. Mais hélas ! ici comme ailleurs, c'en est fait du bonheur de se rencontrer, de se parler et de s'aimer à loisir. Pimpette autant que Voltaire, avec plus d'éclat passionné encore, en exprime l'angoisse et le regret dans ses lettres. S'ils se retrouvent, s'ils se chérissent, en de brèves minutes encore, ces deux amants, c'est dans la hâte fébrile et dans l'anxiété. « Dans l'incertitude où je suis, si j'aurai le plaisir de te voir ce soir, fait dire Mllû Dunoyer à son amant, je t'avertis que ce n'était pas M. de La Bruyère qui était hier chez nous. C'est une méprise de la cordonnière qui nous alarma fort mal à propos. Ma mère ne sait pas que je t'ai parlé ; et grâce au ciel, elle te croit déjà parti. »
La fièvre, le chagrin et la maladie n'ont point ralenti l'ardeur de Pimpette ; et, c'est dans cette lettre chaleureuse, tirée de l'oubli parle bibliophile Jacob, qu'on peut juger de rattachement de la petite Dunoyer à son ami. Pour elle, à qui le rayonnement de Famour donne pour la première fois l'éloquence, Arouet est le « cher cœur », il est, le « cher », il est 1' « aimable enfant ». « La vie, écrit cette jolie fille qui n'en est qu'à ses débuts à un joli garçon déjà fort déluré, la vie me serait trop à charge, si je n'avais la douce espérance d'être aimée de ce que j'ai de plus cher au monde. »
Ah ! les tendres, les délicates, les réchauffantes lettres ! Les grisants papiers amoureux ! Notre futur grand auteur et grand philosophe en est tout étourdi de les recevoir ! Ces missives d'une passion si profonde et si vraie sont pour lui d'un prix infini. Elles sont sa jeunesse, elles sont sa beauté, elles sont ses illusions. Dans sa joie il les porte sur lui et, trois ou quatre ans après, quand, revenu à Paris, les exempts viendront le chercher pour le mener à la Bastille, c'est sous son habit et le plus près de son cœur qu'ils découvriront cet ardent billet de l'amour le plus vif qu'une femme adressa jamais à un pareil homme.
La dernière fois qu'ils se virent ce fut le 17 décembre de cet an 1713. Les bonnes gens de la Hollande commençaient, dès ce moment-là, à circuler en patins sur les lacs ; il tombait une neige fine, les canaux étaient gelés et, sur l'aile des moulins, il y avait du givre ! Mais, ce qui scintillait dans le froid hiver, ce qui, plus que les tulipes et les jacinthes du prochain avril, rayonnait dans La Haye, c'était le cœur de Pimpette. « Accours! », écrivait la jeune fille impatiemment à son amant : « Oh! viens, mon ami! » « Fais que je te voie ce soir : tu n'auras qu'à descendre dans la cuisine du cordonnier... » C'est bien ainsi que cela eut lieu, et, tandis que la Lisbeth et Lefèvre faisaient les confidents de théâtre par devant la scène, M. de Voltaire et Mlu Olympe Dunoyer se jouèrent, cœur à cœur et pour la dernière fois, dans un calme décor tout intime, la belle comédie de leur amour.
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L'épilogue, qui avait tant tardé et que M. de Châteauneuf avait différé tant de fois, arriva enfin. Il fallut qu'Arouet partit. M. de M..., sur l'ordre de l'ambassadeur, se chargea de conduire le jeune secrétaire ; et ce fut le 18, à huit heures du matin, le lendemain même de sa dernière entrevue avec Pimpette, qu'Arouet dut quitter La Haye. Les derniers baisers de son amie brûlaient encore son front et ses joues que, déjà, il était — avec M. de M... et Lefèvre — dans le bateau de Rotterdam. On pense si ce voyage, d'ordinaire si délicieux à qui le fait sans regret, fut pénible à Voltaire. M . de M . . . avait bon appétit et une gaieté bruyante ; il passa une bonne partie du trajet attablé devant un jambon et des pâtés. C'est le moment que notre pauvre amoureux choisit pour écrire ; et c'est du fond du yacht, à la date du 19 et tandis que M. de M... ripaillait, qu'il continuait, par lettre, d'assurer Pimpette de sa passion. « La première chose que je ferai en arrivant à Paris, écrivait le garçon qui était fort adroit, ce sera de mettre le P. Tournemine dans nos intérêts ; ensuite je rendrai vos lettres. » Gela voulait dire qu'il verrait le père, l'oncle et la sœur d'Olympe, et que, grâce à ces parents et à ces religieux, il tacherait de faire revenir M110 Dunoyer en France. Mlle Dunoyer était protestante ; en la ramenant
au Dieu orthodoxe il aidait la religion à servir son amour. C'était un stratagème au moins spirituel, mais qui demandait de Faudace dans Taccomplissement. Dès le 20 janvier 1714, Arouet ne manquait pas d'instruire Pimpette de son plan. Est-ce qu'un cousin de la jeune personne, M. Le N or niant, n'était pas, à ce moment même, évêque d'Evreux? Il n'y avait donc pas lieu de différer. « Marquez-lui, écrivait Voltaire à Olympe, que vous voulez vous retirer dans une communauté, non comme religieuse pourtant, je n'ai garde de vous le conseiller. Ne manquez pas à le nommer Monseigneur! »
Il y eut pourtant un obstacle. C'est que Voltaire avait été précédé, dans son retour à Paris, d'une lettre du marquis de Ghâteauneuf, <c telle qu'on n'en écrirait point contre un scélérat. »
M. Arouet le père, à qui cette lettre était adressée, en conçut une fureur si vive, qu'il ne parlait plus que de faire emprisonner son fils, ou, pour le moins, de l'obliger à partir aux îles ! C'était là, certes, parmi tant d'extrémités, la plus redoutable. Il apparaît que Voltaire en sentit le danger. « Je n'ose me montrer, écrit-il de Paris à Pimpette: j'ai fait parler à mon père. Tout ce qu'on a pu obtenir de lui a été de me faire embarquer pour les îles ; mais on n'a pu le faire changer de
résolution sur son testament qu'il a fait, dans lequel il me déshérite. »
« Vous voyez, ajoute un peu plus loin le jeune amant, que je suis dans le comble du malheur et qu'il est absolument impossible d'être plus malheureux à moins d'être abandonné de vous. » En même temps et dans la même lettre, il conjure Olympe de quitter La Haye, de venir à Paris, en toute hâte. Elle sera reçue aux Nouvelles catholiques ! Elle se convertira, et, là, ils se verront ! Au reste, il y va des jours mêmes d'Àrouet : « Je vous 'promets bien sûrement, écrit Voltaire avec conviction, que je me tuerai à la première nouvelle que j'aurai que vous restez en Hollande ! » Heureusement pour la grandeur de notre littérature et l'émerveillement de notre esprit, Arouet, que Féloignement de son amie portait à la réflexion, ne réalisa point cette fatale menace. Olympe demeura en Hollande et lui ne mourut pas. M. Arouet, le père, lui-même s'apaisa. Voltaire, au lieu d'aller s'embarquer à Brest, sur les vaisseaux du roi, entra fort prosaïquement comme clerc « à l'étude de maître Alain, rue Pavée Saint-Bernard, près les degrés de la place Maubert ». Cela se passait le 20 janvier 1714 ; et, nous dit Desnoiresterres, c'est au 10 février qu'il faut placer «les dernières traces de cette grande passion de Pimpette et de Voltaire ».
Il en advint, de cette belle passion, ce qu'il en était advenu de tant d'autres ; le temps et l'éloignement en brisèrent la force, en lassèrent la ferveur. Le jeune amant, de qui le nom n'allait point tarder de s'imposer au public, commençait déjà à se sentir occupé d'une passion plus hautaine et plus absolue, d'une passion autoritaire à laquelle il devait soumettre à l'avenir ses amours du cœur; et c'était la passion, la grande passion des lettres, cette passion dans laquelle son génie allait jeter de si vives flammes.
Pour Pimpette,à qui le petit Arouet avait donné le goût de l'aventure, elle ne s'en tint, pas plus que Voltaire, à ses engagements.
Elle eut d'autres faiblesses, dont sa liaison avec Merville ' ne fut pas la moindre. Ce Merville ne manquait ni de charme ni d'à-propos, mais en regard de notre poète, c'était un balourd. «Parce qu'il a eu la même maîtresse que moi, il y a vingt ans », confiera Voltaire plus tard à l'abbé Moussinot, « il a cru devoir être de mes ennemis. »
Mmc Dunoyer, la « faiseuse de quintessence », effrayée du caprice nouveau auquel s'abandonnait Pimpettc, ne laissa pas de chercher, un peu partout autour d'elle, un établissement qui fût de