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de vivre sous le plus beau ciel. Il arrive ici, au cœur de l'été, que les feux du soleil pénètrent avec tant d'ardeur dans les habitations et dans les palais, que, dans les jardins seuls, près des bosquets de myrtes et d'orangers, sous la protection des cyprès les plus vieux du monde, l'on peut rencontrer la fraîcheur. Et c'est sans doute l'instant, choisi par-dessus les autres, où il convient de venir sous ces beaux ombrages. L'opacité des feuilles toutes foncées, la qualité de leur verdure épaisse forment opposition avec le ciel d'une limpidité implacable et d'un bleu que rien ne vient jamais ternir. Certains maîtres véronais ont conçu, de ces contrastes des couleurs, une heureuse entente. Je pense ici au Pisanello et à ses peintures, où, nous dit Vasari, l'artiste « employait une quantité d'outremer d'une si admirable couleur qu'on n'a pas encore pu trouver le pareil >.
Au temps où Can Grande Ier, vainqueur de Vicence et de Padoue, portait au point le plus haut la gloire des Scaliger, toute une société policée, éprise de poésie et d'art, entreprenait déjà de préparer, par de belles demeures et d'élégants jardins, la ville de Véronèse. Un jour, c'était Dante qui venait, hôte du podestat, méditer sous la voûte des oliviers, entre la ligne des pins ; et, sous les arceaux ornés des palais, les arcades de
marbre agrémentées des grappes de la vigne et des cytises, piquées des étoiles des clématites, des assemblées de jeunes femmes et de métaphysiciens, empruntaient plus d'une fois, au génie de Boccace, un prétexte aux dissertations les plus ingénieuses du cœur et de l'esprit.
En même temps arrivait chez les Véronais, le Vénitien Francesco Golonna. C'était une touchante histoire que la sienne, et le détail en valait bien le prologue du Décameron ! Ne disait-on pas de Golonna, voué désormais aux ordres, qu'il avait adopté la robe de bure par suite du chagrin d'avoir vu sa fiancée, la belle Ippolita, au moment de la peste de Trévise, entrer elle-même dans un cloître ?
Le savant génie de Golonna, les gracieuses fictions qu'il imagina dans ses récits, trouvèrent leur expression la plus juste et la mieux ornée dans ce Songe de Polyphile, poème d'une belle rhétorique amoureuse et dont on peut dire (ainsi que Taine l'entendait des écrits de Guillaume de Lorris) que « l'allégorie y enveloppe les idées pour leur ôter leur trop grand jour ».
Dans les bosquets ombreux, les gradins élevés; les dédales des fleurs et l'allée de cyprès que Golonna décrit dans son chant de poète, apparaissent déjà avec leur symétrie, ces jardins Giusti
qui dominent la ville, aujourd'hui encore, au-dessus del'Adige.
Mais le bleu si limpide du Pisanello, les poèmes du Dante, Fépéedes Scaliger,la cadence des strophes de Golonna ne suffirent point à pétrir les traits de ce visage que Vérone nous montre encore si splendide, au moment du soleil, à l'ombre démesurée de la Tour civique, sur la piazza Erbe ou celle dei Signori. A Fra Giocondo, à Michèle San Micheli,les architectes enfants de la cité, il appartenait enfin de dresser ces édifices si sveltes et si purs, ces façades si parfaites et en même temps si bien chargées de toutes les grâces que, même à travers l'espace et le temps, le génie d'un Shakespeare en a pu deviner la puissance et décrire la parure.
Le perron vaste et dégagé, les colonnettes et le fronton si charmants de la Loggia, le portail de la Préfecture, dû à San Micheli lui-même, celui du palazzo délia Ragione, jusqu'au voisinage des tombeaux des Scaliger, composent ici, dans un petit espace, un admirable ensemble. J'imagine que le jeune Paolo Veronese, alors qu'il n'était encore que le petit barbouilleur à qui son pèfe enseignait
les rudiments de Fart, s'inspirait de ces belles places aux lignes harmonieuses, des statues sveltes et des façades peintes ; tandis que ses yeux s'emplissaient de cette vive lumière de la Vénétie, sans doute admirait-il déjà, perdu dans les rangs du peuple, l'ordonnance des festins, le faste et le déploiement de ces foules bigarrées dont il devait distribuer un jour, au palais des Doges et dans tant de demeures, une telle profusion opulente.
Ainsi, à mesure que passaient les siècles, des hommes apparurent, à leur heure et à leur moment, qui vinrent ajouter, chacun par son talent, à la physionomie si prenante et si douce de Vérone, un éclat nouveau. Les uns avec le chant, d'autres avec la pierre, certains avec les teintes les plus vives du pinceau, tous avec les jardins et avec les fleurs, contribuèrent à Fornement de cette cité à laquelle le plus doux des ciels et la plus durable des végétations assurent la beauté d'une parure à jamais vivante.
Allez un matin, quand vous passerez par cette contrée, à la piazza Erbe, là où se dresse fièrement, au-dessus des étalages des fruits, des fleurs, des légumes parfumés de la Vénétie, la statue la plus ancienne de Vérone, et vous serez surpris de voir combien la foule actuelle et mobile s'or-
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donne avec simplicité et naturel, sur le vieux et divin décor !
Pour nous, qui ne recherchons pas seulement, ici, sur les pierres des palais, la trace des larmes versées par les yeux de Juliette, nos raisons d'aimer ces aspects étrangers ne sont point toutes shakespeariennes ; le motif n'en est point seul italien ; mais encore il nous plaît, à travers les flots bouillonnants de l'Adige, entendre du fond de Tonde monter ces chants français que les légions de Bonaparte et de Joubert entonnaient sur ces bords, après la victoire.