Mme Dunoyer : Lettres historiques et galantes
Pour Pimpette elle-même, pensionnée du roi et retirée dans une terre qui lui appartient, « elle nourrit les pauvres ».En outre, « elle s'est acquis, auprès de tous ceux qui la connaissent, la plus grande considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang dont elle est Palliée, devaient la mettre à l'abri d'un scélérat absurde » !.
Ce scélérat était le comte de Winterfeld. Il ne vint pas jusqu'à Paris ennuyer son épouse. Rendue complètement à la paix et à l'indépendance, Pimpette devint une manière de dame douce et pieuse ; sa vie fut partagée en deux parts qu'elle passait, la première à Paris, dans son hôtel du faubourg Saint-Antoine, à l'extrémité de la rue de la Roquette, et la seconde, dans ses terres au. près des pauvres.
Voltaire qui se souvenait, au milieu de ses grandeurs, des douces heures de La Haye, des rendez-vous chez la cordonnière, des fureurs de M. de Chateauneuf et de la jolie comédie de déguisement que M11' Dunoyer avait jouée en sa faveur, Voltaire ne fut pas ingrat. Il se souvint
1. Voltaire, édition de Beuchot (suppl. au Siècle de Louis XIV).
toujours de Pimpette. De Cirey, à la date du 16 juillet 1736, n'écrivit-il pas à l'abbé Moussinot une lettre où il lui commande de « faire acheter une petite table à écran qui puisse servir d'écran et d'écritoire, et de la faire porter de sa part chez Mme de Winterfeld, rue Plâtrière, près des Filles de Sainte- Agnès ».
Ainsi, près de vingt-trois années avaient passé depuis les heures heureuses de la Hollande ; M110 Dunoyer avait été mariée et abandonnée ; lui, le grand écrivain, s'était asservi au gouvernement de Mœe du Ghâtelet ; et pourtant, malgré le temps et la dispersion, il se souvenait toujours, \
il se souvenait au point d'envoyer à celle qu'il i
avait chérie « une petite table qui puisse servir I
d'écritoire » I Gomme si, dans son âge mûr, autant que dans sa jeunesse, évoquant le passé et rêvant à lui, Pimpette eût pu penser encore écrire des billets tendres !
Rousseau à Montmorency '
Ce n'est pas maintenant qu'il fallait dresser cette statue; il fallait Té lever au printemps quand il y a des pervenches, ou l'été quand il y a des cerises. Mais ce n'est pas au moment où la pomme des dernières Rêveries, mûrie déjà sur l'arbre, incline à tomber, qu'il faut montrer Jean-Jacques avec un froid visage.
Eut-il un cœur d'automne et connut-il une fois le déclin des saisons, le vieillard qui régna sur les faibles femmes et dont la domination, qui s'étend jusqu'à nous, n'est pas près de finir? A peine peut-on penser que l'âge et les maux atténuèrent son ardeur. Et, bien que le statuaire Tait montré debout, une fleur à la main, je ne puis pas l'évoquer, vers ce temps de sa vie, autrement qu'à Eaubonne, dans le joli bosquet « orné d'une cascade » et sous l'acacia où il étreignait la « taille
l.Le dimanche 13 octobre 1907, une statue fut élevée à Rousseau à Montmorency.
mignonne » d'Houdetot et mouillait de ses pleurs les mains de son amie.
Jean-Jacques ! 0 philosophe I Tu occupes encore les hommes de ce temps-ci comme ceux du tien ! En vain fuis-tu partout tes semblables. Maintenant comme jadis ils se portent vers toi avec ardeur. Qu'ils t'aiment ou te détestent, ils sont encore tout occupés de toi et ne se lassent jamais de vanter ou de haïr ton nom. 0 tyran! ton joug pèse toujours sur eux. C'est leur exaltation qui fait ta durée et c'est leur ferveur qui fait ta jeunesse. A peine ont-ils laissé les soins de ta mémoire et se sont-ils écartés de ton nom que c'est aussitôt pour y revenir en hâte. Ah! sorcier, avec ton bonnet de poils et ton mauvais manteau, nous domines-tu toujours? Devin de village, le charme de ton bâton de Jacob et de ton vieux grimoire opère-t-il encore ? Faut-il que nous soyons à jamais sensibles à tes maux? De quelle force tu nous étreins ! N'est-il pas possible de nous affranchir? Mais non, il n'est pas en notre pouvoir de rompre la chaîne par quoi tu nous tiens. Peut-on briser les liens que tu nouas toi-même avec des larmes chaudes? Et comme tes faiblesses font no-
tre lâcheté ! 0 héros ! Philoctète errant et toujours blessé, ta plainte semble plus belle encore à mesure que les âges lui donnent un écho plus grand. Vois ces arbres, ces prairies, ces monts toujours verts, ces torrents moins impétueux que ton cœur, nous ne les connaissions pas avant toi. Et ces fleurs qui piquent nos champs, émaillent nos campagnes, ces petites cerises aigres et ces peupliers, est-ce que tu n'as pas, pour nous, animé leur éclat, vanté leur forme et leur saveur ? Et ces femmes toujours belles, toujours nonchalantes, cette d'Epinay qui fut si perfide et si pitoyable à ton cœur, cette aimable Luxembourg, cette Mmo de Verdelin qui t'envoyait des roses et surtout d'Houdetot qui vint un jour vers toi, ses cheveux au vent, à cheval et en amazone, pourquoi ne les a-t-on pas placées au pied de ton image, à Montmorency? Et aussi je voudrais voir cette Mme de Blaiuville qui te haïssait — ce qui était encore une façon de t'aimer — parce qu'avec d'Houdetot, pendant vos colloques, vous la laissiez, ingrats, « s'ennuyer souvent à garder le mulet ».
Beaux parcs, frais asiles, lac charmant, forêt, Rousseau a vécu là ; il a erré ici ; il a créé Julie
et Saint-Preux sous ces ombres ! Sa trace est partout visible et, comme quelqu'un Ta dit, les fleurettes qui poussent aujourd'hui encore à Montmorency, à Eaubonne et la Chevrette, à Soisy et La Briche et dans tous ces villages « sont les petites-filles des plantes qu'il commençait alors d'aimer ».
Son caractère mobile, en le portant dans un lieu où il pensait trouver un repos ardemment désiré, ne lui permettait pas d'en apprécier longtemps la faveur. « Je trouvais, écrit-il au début de sa retraite, délicieux d'être l'hote de mon amie, dans une maison de mon choix qu'elle avait bâtie exprès pour moi. » Alors — dès l'arrivée à l'IIermitage — il était tellement excédé de la ville qu' « un simple pauvre buisson d'épines, une haie, une grange, un pré >9 le parfum d « une bonne omelette au fenouil » suffisaient à le rendre heureux. Mais cela pouvait-il durer? N'avait-il pas le secret d'empoisonner lui-même tout ce qui était bonheur, paix et solitude? Et comment se fier à Diderot, à Grinim? Comment demeurer chez cette d'Epinay dont le baron allemand devint, peu après, l'hôte?
Et le voici à présent à Mont-Louis, chez M. Mathas. Il habite un donjon au bout d'une allée en terrasse et, de chez lui, aperçoit, entre autres
spectacles « le simple, mais respectable château de Saint-Gratien, retraite du vertueux Gatinat ». Là, il vient se retirer, toujours geignant et souffrant, avec les gouverneuses ; et, c'est, dans cette maison, un tel taudis, que quand M. le maréchal de Luxembourg vient le visiter, Jean-Jacques ne sait plus, au milieu des vaisselles et des pots cassés, où laisser asseoir un si grand seigneur.
Mais M. le maréchal de Luxembourg n'a pas qu'une femme charmante et toute disposée à aimer Rousseau. Il a un vaste et beau domaine planté de grands et vieux arbres doux et frémissants, de bosquets et d'allées arrangés pour plaire. Jadis M. de Grozat, qui en fut possesseur avant le maréchal, y invita Watteau. Et ce reste une croyance accréditée depuis, que ce délicieux maître emprunta à ces sites, pour ses Assemblées, son Bosquet de Bacchus et ses Rendez-vous, les douces et aériennes perspectives, l'éclat argentin et cette fluidité des eaux et des feuilles par quoi ce grand domaine était si remarquable.
Où le pâle Indifférent, tout vêtu de soie lunaire et de satin limpide, erra autrefois, sur les frais gazons, le pinceau à la main, le « berger extrava-
gant » vint demander à son tour le calme et l'inspiration. Lui-même a écrit, dans les Confessions y
que c'est sous Finfluence et devant le modèle de ce grand parc de M. de Luxembourg « qu'il composa dans une continuelle extase le cinquième livre de Y Emile » et qu'il dut de donner, à toute cette partie de son œuvre, « ce coloris si frais » dont l'éclat verdoyant et tout l'air de jeunesse atténuent un peu la déclamation. A l'ombre de ces grands arbres, au murmure et au parfum des feuilles et des fleurs autant qu'aux attentions dont il était l'objet de la part de ses hôtes, Rousseau dut de passer encore quelques mois paisibles. La fréquentation qu'il faisait assez assidûment de l'avocat Loyseau, qui demeurait à Saint-Brice « dans le fief de Mauléon où jadis avait logé le grand Bossuet », de Mmo de Ghenonceaux, du curé de Groslay, du P. Berthier et du libraire Guérin, l'empêchait, au surplus, de se livrer autant qu'il aimait à cette mélancolie dont il avait, en temps ordinaire, la manie étrange d'attrister ses jours à un point extrême. Et cela devait durer ainsi jusqu'à cette nuit tragique de juin 1762, où, sur un mot de M. le prince de Conti, avisé qu'il était décrété de prise de corps, il dut quitter précipitamment Thérèse et Mont-Louis et, le lendemain d'une nuit d'angoisse au château, s'éloigner à
jamais de ces lieux embellis pour lui des souvenirs de tant de sites heureux et de tant de délicieuses femmes.
D'avoir connu Watteau rêveur et alangui, Rousseau chagrin, d'Houdetot aux seins tièdes et l'aimable Luxembourg, cette vallée agreste de Montmorency garda longtemps un parfum discret, une inquiétude douce et comme un air d'amour enivrant. Là où le rude Robespierre vint, peu de jours avant son moment suprême, rendre une dernière fois visite au souvenir de Jean-Jacques, Grétry se retira près de vingt ans après et demanda à mourir dans la maison du sage. Enfin le 27 avril 1830, un poète romantique à l'air grave et pensif, au visage inspiré, l'auteur d'Eloa et de la Mort du loup, fut composer ici cette « élévation » aux Amants de Montmorency, qui ne pouvait être bien imaginée qu'aux lieux où Saint-Preux et Julie prirent vie et s'aimèrent.
Ainsi ces coteaux, ces petits cerisiers, le village, la forêt gardèrent longtemps l'empreinte ineffaçable de l'homme dont le cœur décevant, le cerveau fiévreux, emplirent ces bosquets et ces bois de leurs chimères. Les plaintes de cet homme
ont été si belles, elles ont ému tant de cœurs ' enivré tant d'amants, que l'accent pathétique n'en a point faibli. En vain lui dresse-t-on des images de pierre ; c'est lui, toujours lui, le devin de village, le berger frivole et toujours malheureux, que nous voyons paraître et, sous les châtaigniers, marcher, sangloter et parler tout haut comme s'il était là et vivait à nouveau devant nous.
Rousseau à Ermenonville
Jean-Jacques Rousseau ! Il est de ceux à qui Ton élève chaque an des autels et pour qui les mains ne cessent de tresser les guirlandes. A Genève, on a dressé son ombre au milieu d'une île et devant ce beau lac où se penchent les monts. A Montmorency son image de pierre s'incline et médite au-dessus du cœur des pervenches. Mais, à Ermenonville, où son tombeau vide est toujours désert, son visage humain ne contemplait plus le site harmonieux, les peupliers, les eaux et le village humble où il aima rêver. Cet oubli vient d'être réparé enfin par le soin de mains pieuses ; le sculpteur Gréher a montré Jean-Jacques, en un marbre vivant, tendant avec toute l'anxiété de son génie, au moment qui passe, une main hâtive et un regard de fièvre. Un socle a été érigé ; on a gravé les mots : Vitam impendere vero au cœur du granit! Et voilà une nouvelle raison de chérir encore Jean-Jacques et, dans de brèves pages, de
montrer ses traits. Ceux-ci, sans être gracieux, offraient par leur recueillement et leur gravité un charme un peu rude et une beauté mâle. Avec La Tour (Musée de Saint-Quentin) nous savons que son sourire était contraint par la douleur ; avec Houdon nous le sentons réfléchi, tendu par l'excès de la pensée. Mais, surtout, c'est dans le portrait de l'artiste anglais Allan Kamsay, sous son bonnet d'Arménien et dans sa peau de chèvre, que nous l'aimons voir, le « fier républicain » ! Ce visage amaigri, au regard fixe, au nez droit, à la belle bouche, est d'une extrême ardeur et le deuil des passions, en creusant ces rides, a pétri ce masque de Gaton sous lequel vivait (Michelet l'a écrit) un cœur faible de femme. La figure de Jean-Jacques Rousseau, a dit Bernardin de Saint-Pierre qui l'a tant contemplée, « conservait l'empreinte de toutes ses affections ». Il faut ajouter qu'elle gardait la marque de tous ses regrets et de tous ses maux. Le dur désenchantement avait passé sur elle ; et, dans une espèce de très court portrait tracé de la main même de Jean-Jacques et publié plus tard, on peut lire ces mots qui trahissent si bien l'excès de sa douleur : « Adieu, doux sentiments que j'ai tant cherchés ; c'est trop tard pour être heureux ! » Pauvre Jean-Jacques! Au déclin de ses jours, lors des dernières R>
quand le lumineux passé remontera dans son cœur, il exprimera des regrets aussi lamentables ; il pensera à Mme de Warens, au printemps de sa vie, à toute sa jeunesse et dira avec une plainte infinie : « Ah ! si j'avais suffi à son cœur comme elle eût suffi au mien, quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble! » Certes! Mais alors il n'eût pas été le même Jean- Jacques! Il n'eût pas pleuré ! Il n'eût pas ému ! Et son cœur n'eût point battu dans nos cœurs...
J'écoutais tout ce qu'on disait d'aigre et de mauvais sur lui ; j'entendais la dure critique de ses ouvrages et jusqu'aux négations de son génie amer. Et ces clameurs sur sa religion et sa patrie! Fut-il donc étranger celui qui, dans Ghambéry, vibrait au passage des soldats de M. de la Trémouille et qui disait alors : « Je suis Français ardent... » ? Enfin les travaux de Mme Frederika Macdonald m'emplissaient l'esprit des trahisons de Grimm et de celles de Diderot. Je le voyais triste, isolé ; je sentais que les coups des hommes l'allaient blesser encore. Je convins de l'aller visiter à Ermenonville au moment de l'été. Ah ! si ceux qui l'attaquent pouvaient le contem-
pler au milieu de ses arbres et dans sa forêt, au bord des eaux pures et dans le frais silence, avec quelle tendresse ils le sentiraient mieux ! Aucun paysage ne s'insinue autant ni aussi mollement dans l'intime de Fêtre que celui de ces contrées. L'Ile-de-France est le cœur d'un grand et beau pays plein de contrastes et de beauté ; mais le Valois est le cœur de l'Ile-de-France et cette région-ci est peut-être, dans le Valois, la plus harmonieuse. La fluidité des eaux, du ciel et des feuillages n'est nulle part ailleurs aussi argentée, aussi légère. Les peupliers bruissent avec mélodie et la petite Launette, en courant sur les pierres, mêle au chant des arbres celui de son murmure. Les bois et les collines, distribués de toutes parts suivant les terrains, sont baignés d'étangs ; la vieille ville est jolie et, quand on y parvient, après une longue marche dans une plaine aride et que, d'un monticule, on voit les premiers chaumes, le grand corps de ferme à pignons, les rues tièdes et le clocher dressé dans la lumière, on cherche instinctivement le parc de René de Girardin, le château où Gérard de Nerval nous dit que les Illuminés s'assemblaient et l'Ile agreste et verte où l'homme de la nature entendit seize ans, du fond de son tombeau, se lamenter les saules et les peupliers bruire. Mais la hâte même
ROUSSEAU A ERMENOiN VILLE 217
est mauvaise à l'amour. Longtemps nous retardons le bonheur d'approcher Rousseau d'aussi près que l'avait souhaité notre ardeur. Ermenonville offre de petites places paisibles où pousse l'herbe entre les pavés ; il y a des maisons basses, vêtues la plupart de grappes de glycines et de roses, et un petit cimetière avec de vieilles tombes à peu près enfouies sous les ronces. — « Que n'at-il voulu reposer ici, pensai-je, au milieu des hommes, près de l'odeur des roses ? »
Mais non, il a voulu se mettre à part dans la mort autant que dans la vie ; et la solitude Fa magnifiquement séduit jusqu'au bout. Et puis, eût-il aimé les roses éclatantes,les glycines et les pavots pourpres, ce rural promeneur qui s'en allait, un livre à la main, herboriser sous bois et dans les prés humbles ou, le long des routes, s'attendrir au chardon à foulon, à la verge à pasteur, aux ciguës, aux herbes et à ces pieds de lion que dans les monts de sa Suisse on nomme porte-rosée?
La rue qui descend au-devant du château est plus animée ; on y voit rire les femmes et courir les enfants. L'auberge de Jean-Jacques Rousseau est ouverte àgauche. Adroite on aperçoit, gravée encore sur des murs centenaires, cette ancienne inscription : L'empereur Joseph II a diné dans
cette maison le 24 mai 111 4 ; et, un peu plus loin, cette autre apparaît toujours : Gustave III, roi de Suède, a dîné dans cette maison le $4 juillet 1184. Enfin voici le château. Nous différons encore et voulons voir Ghâalis avant. Les légendes de la vieille abbaye, le souvenir des moines rouges et toutes les histoires racontées par Gérard accompagnent nos pas au milieu des bruyères et sous les châtaigniers. Dans le ciel pur et tendre, au milieu des arbres, les ogives brisées et les arcatures apparaissent soudain. Mais leur fine dentelle, leur gloire orgueilleuse et partout mutilée ne peuvent point suffire à nous cacher le beau visage du solitaire.
De Ghâalis nous revenons en carriole avec des paysans ; nous retrouvons le cours argenté de la Launette et, bientôt, le vaste Etang du désert, tout bordé d'iris et d'ajoncs qui pointent, offre un miroir uni sous un ciel limpide. — La maison de Rousseau, dcmandai-je alors, est-elle par ici?
— Une maison, monsieur, oh ! si l'on peut direl Une cabane plutôt ■ !
1. De la médiocrité de cette demeure, M"18 Roland, au cours d'une visite qu'elle fità Ermenonvilleetdont elle rendilcompte, le 7 juin 1784, à M.Bosc,fds du médecin de Louis XV, demeura
Et l'homme en cotte bleue arrête un peu sa bête, se penche au dehors et, du manche de son fouet, désignant le bois sombre au delà de l'étang :
— Tenez, monsieur, c'est là !
Un petit toit dépasse au milieu des feuillages et mêle à toutes les nuances si fraîches de la verdure, une note de pierres, de tuiles grises et de vieux chaume. — Ah ! pensai-je; c'est là ! C'est là qu'il a vécu ses moments derniers, restés si mystérieux. C'est là qu'il est mort ! — Et, le cheval laissé, je tentais d'approcher du pavillon que m'avait désigné l'homme, par delà l'étang.
« Cette herbe que je foule, cette ronce qui me retient, cette eau qui dort, cette Launette qui chante en tournant les roues des moulins, ce ciel si pur, ces arbres, pensai-je, il a vu et connu tout cela... »
Et je songeais à ses herborisations, à ses courses et à ses promenades, et à ce sentiment qui l'incitait à « n'étudier la nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer ». Mais les murs sont hauts qui gardent la petite
absolument confondue : « Nous sommes entrés dans la chambre du maître, écrit-elle, elle n'est plus occupée par personne ; en vérité, Rousseau était là fort mal logé, bien enterré, sans air, sans vue : il est maintenant mieux placé qu'il ne fut jamais de son vivant; il n'était pas fait pour ce monde indigne. »
demeure du philosophe, les bois touffus, les ronces piquantes; on ne peut y atteindre. Alors je revins rêvant de tout ce qu'on avait dit à propos de sa mort.
Il y a maintenant plus de cent trente années. Ce fut le 2 juillet 1778, à dix heures du matin, que survint l'épilogue inattendu de cette vie longue et triste. Rousseau, ce matin-là, était allé — ainsi qu'il avait coutume — donner sa leçon habituelle au fils Girardin ; ensuite il s'était égaré sous bois et n'avait regagné son petit pavillon qu'en cueillant des simples. On a voulu que ces simples fussent la cause de sa mort et que le poison de ces plantes Tait anéanti ; enfin beaucoup ont cru qu'il s'était tué d'un coup de feu. Le jeune Corancez, appelé de Paris par Girardin avec son beau-père, accrédita ce bruit sinistre. Le maître de poste Payen, au relai de Louvres, le dernier avant Ermenonville, se serait présenté à lui, et d'un ton pénétré aurait dit : Qui l'aurait cru que M. Rousseau se fût ainsi défait lui-même ? » Et, comme on lui demandait de quelle façon avait fait ce grand homme pour briser ses jours : « Eh ! dit-il, d'un coup de pistolet! »
Mais la triste légende, à laquelle Mme de Staël et tant d'autres crurent longtemps, a été détruite. A l'aide du procès-verbal d'autopsie, des dénéga-
«Kfl
tions du statuaire Houdon, enfin des constatations qu'on fit, il y a peu d'années, lors de l'ouverture du cercueil de Jean-Jacques au Panthéon, on reçut l'assurance que rien ne s'était passé de semblable à Ermenonville. La gravure de Moreau — qu'on tint pour longtemps fantaisiste — est encore la plus vraie ; et, c'est encore en elle (avec plus de réalité que dans tous les récits), qu'on le peut contempler appelant la lumière et bénissant le jour au moment de mourir. « Ma chère femme, disait-il à la gouverneuse, rendez-moi le service d'ouvrir la fenêtre, afin que j'aie le bonheur de voir encore une fois la verdure. Gomme elle est belle I Oh ! que la nature est grande... »
Les compagnons de Tare, assemblés sous bois, luttent d'adresse et de courage ; et, sur la haute cible, on entend les flèches se piquer une à une. Ainsi, ce beau Valois a gardé ses coutumes ! Il est toujours le même qu'aux années joyeuses où venait le poète réciter « des fragments de YHéloise, pendant que Sylvie cueillait des fraises ». Avec Gérard, encore, je refais les étapes. « Voici, dis-je avec lui, les peupliers de Fîle, et la tombe de Rousseau, vide de ses cendres. 0 sage ! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions trop faibles pour qu'il pût nous profiter... » Mais ta
gag SITES ET PERSONNAGES
-7^^^^^. Comme celle de Philoctète à l'île de Lemnos, son retentissement a gagné l'Univers et - quox que fassent Thomme" - rien ne prévaudra contre son accent.
Vérone depuis Shakespeare
A Madame Cécile Périn.
L'un des plaisirs les plus délicats de ceux qui viennent, en grand nombre, assister aux annuelles représentations de Bornéo et Juliette n'est pas seulement de discerner, au cours de la pièce, un jeu émouvant de passions, mais encore c'est de découvrira travers la trame de l'ouvrage et 1 aspect du décor, la physionomie de l'une des villes les plus admirables de FItalie.
Ces arcades, ces portiques, ces perrons nobles et beaux, ces colonnettes toutes grêles et charmantes, ces perspectives de rues aboutissant, pour la plupart, à l'Adige, se prêtent, à merveille, dans Vérone, aux surprises et aux détours d'un drame. Telle loggia, au revers d'un palazzo ancien, n'estelle pas, aujourd'hui encore, propice aux embuscades ? Là, devant Sant' Anastasia ou San Zeno Maggiore, il y a place, entre deux piliers, pour le traître ou pour le galant enveloppé de sa cape
et tenant secrètement serré sur son cœur le stylet du meurtre ou le billet de l'amour. Et ces terrasses élevées, ces gradius fleuris des parcs à l'italienne, ces rampes qui gravissent, entre deux rangs de cyprès, les plus hautes collines, Shakespeare, autant que Paul Véronèse, en a emprunté, pour ses scènes de bal et pour le déploiement fastueux de ses cortèges, les aspects aux proportions amples, toutes logiques et d'un développement conforme à la grâce.
Par deux fois, le grand Will, que les sites de sa patrie ne satisfaisaient pas toujours et qui rêvait souvent de pays fabuleux, vint demander à Vérone un décor qui, depuis son siècle, n'a pas cessé de plaire aux hommes et particulièrement aux Français épris de proportions dans l'architecture des demeures et le dessin des parcs.
La maison et le jardin d'Antonio, où Protée et Julia se rejoignent dans les Deux Gentilshommes, et ces allées où l'auteur distribue « toute une belle affluence de dames et de seigneurs », j'ai pu les voir enfin, tels que le poète les avait rêvés, au travers d'une grille ancienne de lapiazza dei Signori, à l'heure où le soleil, en face de la Loggia, commence à dorer la statue du Dante. Et pour « la promenade du Cours, près de la porte des Borsari », où Shakespeare place la scène xn
de Roméo et Juliette, y en ai retrouvé l'expression plus modernisée dans l'actuel Corso porta Borsari qui, partant de la piazza Erbe, aboutit, en tournant près de l'arc de l'empereur Gallien, au Castel Vecchio, et, proche de l'Adige, au pont crénelé des Scaliger.
Quant au fameux passage où Roméo, exalté du plus tendre espoir, apparaît sous le balcon de la maison Gapulet et s'écrie, en apercevant Juliette : « Voilà ma dame, oh! voilà mon amour! » est-ce qu'il n'est pas possible, aux jardins Giusti,de le situer encore ?
De même que, dans tous les siècles, Venise a eu ses canaux assoupis sur lesquels s'inclinent en se mirant les palais fastueux et usés, que Bologne et Padoue ont pu offrir leurs cours intérieures ornées de clairs jets d'eau, leurs rues calmes protégées d'arcades contre l'éclat du jour, de même Vérone, orgueilleuse de ses arbres, a pu — de tous temps — montrer ses jardins.
Ces jardins existent aujourd'hui encore, et c'est une qualité bien loin d'être humaine que celle qui fait qu'ils séduisent et enchantent avec d'autant plus de force qu'ils avancent en âge et continuent