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UNE BRUGES-LA-MORTE EX FRANGE

BERQUES

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Après Rodenùach :

DUE BRl'GES-LÀ-MORTE EN FRANCE

Bergues

On dirait d'une ville en l'âme se mirant Avec des peupliers sur les bords, soupirant Sans qu'on puisse savoir par un subtil triage, Si, dans l'eau qui gémit, c'est le bruit du feuillage Ou si l'eau se lamente avec sa propre voix.

(Le règne du silence.)

Quand la vieille fîleuse flamande, assise au seuil de sa maison, courbe la tête au-dessus du rouet et file, et file, avec une grâce un peu grêle et un peu cassée, ce qu'on découvre d'elle, avant tout, c'est son beau bonnet tuyauté ; et, quand on vient du nord ou du sud, vers les petites villes de canaux, entre Artois et Brabant, ce qu'on aperçoit d'abord, au-dessus des cités assoupies ou vivantes, c'est le beffroi, le beau beffroi ajouré comme un bonnet d'aïeule.

Ici, mieux encore qu'à G ra vélines, à Béthune, à Duukerque ou à Douai, le beffroi est d'une fine et gracieuse architecture; il est svelte, effilé, découpé à jour ; il s'élève au-dessus des remparts, des toits à pignons, des hauts murs, des tours aiguës, des jardins et des eaux-mortes; il est ainsi que le hennin de la vieille petite ville féodale, le hennin tout azuré et transparent, comme paré de point de Valenciennes ou de Malines, de la cité ancienne.

11 suffit, dès qu'on approche, d'un léger nuage à peine blanc ou gris, d'un vol plané d'oiseaux, d'un jeu glissant de lumière : le beffroi semble aussitôt vivre ; sa dentelle de pierre, sa belle coiffe d'ardoises paraissent s'animer pour la bienvenue. En même temps, l'on entend tinter les cloches ; les peupliers, le long de la Golme, au bord des canaux, frissonnent avec un bruit de feuilles ; un clapotis d'eau tinte sous l'aile des cygnes; une brise, venue de toute la grande plaine de la Moër, s'enfile, en coup de vent, par les portes de Bierne, d'Hondschoote ou de Cassel — ces trois béantes entrées des remparts — et, sur les places paisibles, dans les rues tranquilles, jusque sur les toits des maisons, des pigeonniers et des églises, va poser sa fraîcheur.

A celui qui vient des capitales bruyantes, —

Paris, Bruxelles ou Londres, — rien n'est plus accueillant que ce sommeil des rues, cette quiétude des eaux et ce repos des maisons dont la ville de Bergues est tout envahie. A peine a-t-on — sur un pont-levis — franchi la porte de Cassel, ornée, comme au temps des « conquestes » du roi, de trophées militaires, que, tout de suite, en passant devant les vieilles façades, en foulant le pavé herbu, Ton pense aux récits anciens : à saint Winoc, retirant avec son bâton, du cours de la Colme, le fer de la charrue d'un laboureur, aux reliques du même saint posées sur les eaux et ressuscitant une jeune noyée, enfin à ce beau capitaine de Hollande venu, avec son bâtiment, de la mer par la Colme, abordant toutes voiles ouvertes sur le quai aux poissons et à qui le conseil de ville, envoyé en députation, offrit une coupe d'argent. L'aspect claustral des façades, le calme des demeures, la pudeur des hauts remparts fortifiés, cachant la ville aux yeux de ceux qui passent, le recueillement des canaux, le bruissement des peupliers et des doux saules, tout cela, joint aux souvenirs des chroniques guerrières, des légendes des saints, ajoute à l'attrait que Bergues exerce sur le visiteur. « 0 ville ! petite ville apaisée, pense-t-on dès que l'on est dans ses murs, toi jadis si combative et si valeureuse, si industrieuse^

si fervente, dans ta ceinture de pierres et d'eaux, sous tes toits d'ardoises, te voici maintenant plus tranquille qu'une aïeule qui filerait à Fombre. »

Durant le jour, le long de la Golme et au bord des canaux, retentissent, dans les tanneries, les corroiries et les filatures, les bruits des métiers ; au fond des forges, les enclumes sonores gémissent sous les coups des marteaux ; mais, avec le soir, tous ces bruits s'apaisent ; le feu rouge des forges s'atténue, et Bergues, avec ses quais, ses couvents, son église et ses tours, n'est plus qu'un domaine de silence.

Alors, mieux qu'à n'importe quelle autre heure du jour, c'est le moment de connaître la jolie cité, ses arcades de cloître, ses demeures assoupies, ses places plantées d'ormes, ses rues sinueuses aux détours nombreux et charmants. De vénérables maisons aux panneaux de couleurs et aux volets verts, d'anciens logis espagnols à pignons et à pas de moineaux, tassés le long des rives, se penchent sur l'eau grise ; et leurs reflets composent, ainsi qu'au bord du Quai-Vert à Bruges, du Quai-aux-Herbes de Gand ou du Quai-

au-Sel de Malines, un miroir paisible animé d'images.

Ces quais aux dalles usées par les pas des âges, aux pierres disjointes laissant passer la mousse, aboutissent à tous les carrefours et à toutes les rues ; d'anciens ponts les relient d'un des bords à l'autre, et il est agréable, au moment que le crépuscule étend peu à peu, comme ferait sur les eaux un pêcheur de la mer du Nord/son immense filet aux mailles d'ombre, d'errer çà et là, à la découverte.

Ce sont d'abord les marchés que l'on rencontre : le Marché aux bestiaux, le Marché aux chevaux et le Marché aux fromages, ce dernier où il faut venir pour penser à la grasse Flandre, à ses prairies, à ses pâturages et à ses troupeaux. Ici, durant des siècles, les peseurs d'or eurent leurs boutiques de change, le négoce anima les comptoirs, et les livres de France, les florins de l'empereur, les ducats marqués à l'effigie de Guillaume d'Ypres, de Robert le Frison et de Baudouin à la Belle Barbe, les vieux comtes flamands, tintèrent dans l'escarcelle des maquignons et des tisseurs. Les maisons de l'époque de la domination espagnole, à toits inclinés, à pans et à tourelles, au temps de Quasimodo et de la Trinité, le jour de saint Luc et à la Toussaint, mirent en-

core, dans leurs étroites fenêtres, les auvents à bâches bleues des marchandes, l'étal des poissonniers et les troupeaux des bêtes. En méditant bien, par ce soir ouaté qui atténue les choses et le contour des êtres, on les imagine mieux ces images de notre Flandre ! Sur le Marché aux chevaux, voici une affiche signée Clara, que Balzac eût lue, et sur le Marché aux fromages, voilà un cabaret Gockenpot, où les jours de fête, les farauds, vêtus de blouses neuves et parés de chapeaux à rubans, viennent, ainsi que dans les petites tabagies des peintres, jouer aux dés et piper du vin clair.

Et puis ce sont les rues : la rue Espagnole, la rue Anglaise, la rue des Chats et la rue dTIondschoote, toutes voies aux vieux noms, où il faut errer — si l'on veut connaître le visage de la ville — à l'instant du soir. De partout, à ce moment, du fond de l'ombre, surgissent les maisons doucement conventuelles, aux toits moussus, à vieilles poutres et à tuiles usées ; seules les façades des estaminets et des auberges s'animent de lumière. Il faut lire alors, sous des images peintes, ces enseignes naïves et désuètes : à la Fleur

de blé, à la Pomme rouge, au Petit lion noir, à. la Botte de lin, au Cerf bigarré ou au Bœuf de Flandre, dont les panonceaux, en battant au vent, évoquent ces lointaines hôtelleries de province qu'on voit dans les contes ; et, dans beaucoup d'entre elles, de même qu'au vieux temps, l'on vend le vin ou la bière à emporte-pot, l'on sert le cassecroate et Von loge à pied ou à cheval !

Une intimité si douce, un recueillement si pénétrant et si total, mais surtout ce silence autour de Saint-Martin et, dès le seuil de l'église, ces bas chuchotements, ces pas feutrés des dévotes, tous ces aspects de quiétude pourraient — si les durs remparts n'étaient là dressés autour de la ville — inciter à croire que, du fond des âges, Bergues vint jusqu'à nous, enveloppé de prières, vieillit aux tintements des cloches, dans des tiédeurs d'encens; mais cette Bruges de chez nous, pas plus que l'autre Bruges, la grande Bruges du Nord, ne fut — au cours des temps — épargnée du désastre.

Oh! qui jamais dira — dans le langage du carnage et du deuil — les malheurs de Bergues, la belle proie des guerres ! Un jour, c'était la peste ou la fièvre noire, un jour, c'était l'incendie ; mais, le plus souvent, c'étaient les combats. Depuisles armées du roi Philippe le Bel jusqu'aux légions

de Houchard victorieuses à Hondschoote, des pennons battus de lis aux drapeaux de la République claquant dans un chant de victoire, toutes les vieilles armées aboutirent à ces fossés d'eau où la Golme circule ; et là, comme autant de hordes barbares, elles mirent le feu, pillèrent et semèrent la mort. Après Rosbecque, Rergues fut mis à sac, détruit et pillé; en 1558, le maréchal de Termes Fenleva d'assaut, massacra la population et recommença de porter partout les brandons allumés. Enfin au siècle suivant, vint M. de Turenne! 11 parut comme les Espagnols tenaient la ville. Les digues rompues, Feau battant les murailles jusqu'à Saint-Martin et à Saint-Winoc, la fière petite ville, isolée comme une île au milieu de la Moër, tint bon tant qu'elle put. Après l'affaire des Dunes, il fallut bien qu'elle cédât. C'est alors que Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban, résolut de l'enfermer dans les « conquestes » du roi, et de même qu'un amant met une riche et belle ceinture orfévrée à la taille d'une dame, Sébastien Le Prestre plara cette ceinture de bastions, de tertres et de remparts autour de la cité! Dès lors elle fut imprenable...

Petite ville obstinée, Bergues, au cours des âges, se releva jusqu'à cinq fois de la ruine et de la mort.

Guichardin — qui a dans le langage du sel de Chastelain et de Comines — nous dit comment, de son vivant, les marchands, drapiers et artisans, en « grande diligence et extrême gaillardise », la reconstruisirent muraille à muraille et maison à maison.

Longtemps, longtemps, les compagnons et les maîtres travaillèrent ; puis, quand cela fut fait, qu'ils eurent — au bord des quais — réédifié les murs et repeint les façades, alors seulement, à Saint -Winoc, ils dressèrent les tours : la Tour Bleue, la Tour Blanche, encore visibles aujourd'hui, et que — dit-on — les pêcheurs, par un temps propice, aperçoivent, en jetant leur filet, de la mer du Nord.

Mais la plus belle de ces tours, parée d'arcatures à ogives, flanquée de quatre tourelles pareilles — aux quatre angles — à des échauguettes, habitée des cloches et visitée des oiseaux, c'est — bien au-dessus des deux autres — le Beffroi !

Le Beffroi ! Il est là comme un haut veilleur. De sa cage aérienne, on découvre les tours de Saint- Winoc, le clocher de Saint-Martin, enfin, blotties à ses pieds, les maisons couvertes de tui-

les et à toits aigus. Les remparts, les peupliers, les ajoncs et les saules forment une ligne au delà de laquelle un paysage infini commence. Le regard, étonné de tant de grandeur, en épouse les ondulations ; il suit le cours argenté de la Golme, les deux canaux dont l'un va vers Dunkerque, — là où il y a des navires, un port et la mer, — l'autre qui va vers Furnes, la ville aux grandes places, au Marché aux pommes et aux maisons si vieilles que plusieurs ont vu, du temps de Philippe II, passer avec leur longue suite de che vaux, de femmes et de captifs, les reîtres et les lansquenets.

Du sommet du Beffroi jusqu'au fond de l'horizon extrême, alors apparaît la Flandre ! La voilà, tout étale, ainsi que sur ces plans anciens où les lignes bleues des eaux, les masses verdoyantes des prairies, les monticules avec des moulins se succèdent dans les traits d'un dessin strict et net. Mais ici, bien plus que sur les vieux plans des guerres, les carrés de céréales et de froment, les champs de lin et de colza, les prairies d'ajoncs, les saulaies et les futaies s'avivent de couleurs, s'animent sous le soleil de rayons plus clairs et plus vifs.

« Ces grasses et plantureuses campagnes uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubé-

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rante végétation », où « hommes, herbes et animaux poussent à l'envi », les voilà bien telles que Michelet a pu les voir (Notre France), resplendissantes de sève et de vigueur. Et ces campagnes, soulevées de vie féconde, envahies de troupeaux, où paissent des bètes robustes, où verdoient les moissons, elles s'étendent, de plaine en plaine et de prairie en prairie, jusqu'à ces horizons dont Breughel de Velours a reproduit, dans de fins paysages, les lointains d'azur.

Seules, de blanches routes, parmi les prés et les wateringues, circulent, en s'amincissant à mesure qu'elles s'éloignent, parallèlement aux canaux et à la Golme. C'est par là que, jadis, arrivaient les armées. Franz Yan der Meulen, qui peignit ces mouvements militaires du temps du grand roi, a montré cela dans les œuvres murales où il a fait voir des détachements de fantassins, chevaulégers et mousquetaires, disposés en carrés, avançant beaux de couleurs et tout hérissés d'armes.

D'autres fois, c'était pour le plaisir qu'arrivaient les armées. De solennelles entrées de rois et de princes, cesjours-là, animaient le vieux Bergues. Il faisait beau alors voir, du haut du Beffroi, avan-

cer les longs et chamarrés cortèges, et — par les rues sinueuses — les cavaliers en armures, casques et lances, passer sous les arceaux en fleurs, dans le battement des pavois et au son des fifres. Des portes de la cité jusqu'à la Maison de ville et aux abbayes, ce n'étaient plus, se déroulant semblables à des tapisseries, que de longues suites d'hommes d'armes à pied ou à cheval, bardés de soie, de satin ou d'acier, haussant des trophées ou poussant des meutes. Sur un cheval aux harnois dorés et à selle de damas, précédé du gonfanon à ses couleurs et de ses hérauts sonnant dans les rauques trompettes, tout vêtu de velours cramoisi, des diamants au cou et Tépée au poing, entre le double rang des marchands humiliés, avançait le terrible duc Téméraire. Devant Saint - Winoc attendaient les prêtres ; le duc, botté et casqué, toujours l'épée au poing, entrait, les précédant jusque dans l'abbaye ; et là, par-devant tous, sur les os des saints, à titre de comte de Flandre, il prêtait serment.

Plus tard, en quittant Saint-Omer, ce fut Philippe le Beau qui vint; et comme au Téméraire, « les échevins lui présentèrent un bassin et une aiguière d'argent et ceux de la Châtellenie un flacon de même ».

Puis parut le Charles-Quint, suivi de dix mille

lances, plus farouche qu'aucun roi, avançant précédé de belles femmes nues, sur une allée de fleurs.

Enfin, Louis XIV arriva dans Bergues, coiffé de son haut chapeau à panache, sur un beau cheval, entre ses mestres et ses maréchaux de camp. En avant et autour de lui étaient les mousquetaires ; les grenadiers, piquiers et les gendarmes rouges allaient à sa suite ; des officiers en cocarde noire et en habit à galons caracolaient hardiment sous le vol des enseignes ; et Louis, plus noble et plus éclatant encore qu'au passage du Rhiu, d'un geste de sa main gantée, recevait à merci la députation des tisseurs, foulons, marchands et boulangers lui portant, sur un plat vermeil, les clefs de Bergues, la petite France du Nord séparée des Flandres...

Maintenant, ils sont loiu les cortèges, elles sont loin les entrées des rois et des princes. Seules de rustiques kermesses animent encore la ville, aux beaux jours. Le Beffroi, devenu semblable à une haute et droite horloge, n'appelle plus à la guerre, et l'époque n'est pas si ancienne où le veilleur, il y a peu d'années, du haut de ses tourelles, annonçait à voix haute, au-dessus de la cité, le rosaire des heures...

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Depuis, le veilleur lui-même s'est tu. Le seul bruit qu'on entende encore dans Bergues, avec le carillon des cloches et le croassement des corbeaux sur les tours, c'est celui que fait le crieur de ville quand il va, de place en place, annonçant les nouvelles et, d'une petite baguette, frappant sur un disque de cuivre.

Tapies au bord des canaux, cachées sous les peupliers, la verdure des houblons et des saulaies, enfermées dans les hauts remparts, les vieilles demeures qui ont connu la guerre et la paix, la mort et l'amour, derrière leurs petites vitres, sous leurs toits anciens, se recueillent comme pensant au passé.

Le sommeil des âges s'appesantit sur Bergues.

0 petite ville ! Toi jadis belliqueuse, enveloppée de paix, d'eaux douces, de vieilles pierres et de feuilles mortes, on entend maintenant à peine ton cœur battre...

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