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JULES LAFORGUE ET CONSTANTIN CHRISTOMANOS EN ALLEMAGNE ET EN AUTRICHE

Jules Laforgue et Constantin Christomanos en Allemagne et en Autriche

A Teodor de Wyzewa,

Il fut d'usage, dans le passé, que les reines ne connussent des livres que le peu que leur en lisaient, aux heures dérobées à l'apparat, les gouvernantes et les confidents. Au siècle de Grimmetde Bernardin de Saint-Pierre, on vit une Catherine de Russie ou une princesse Marie Miesnik choisir comme correspondants ou lecteurs étrangers ces célèbres écrivains. Diderot fut lire à Saint-Pétersbourg près de celle qu'il appelait « la souveraine, la femme extraordinaire » ; Moncrif, Fami des chats et le poète de leurs jeux, tint le même emploi à Versailles, près de la Polonaise Leczinska. Nous avons vu depuis, par le choix que les impératrices Augusta d'Allemagne et Elisabeth d'Autriche firent de Jules Laforgue et du docteur Christomanos, que cette mode des cours anciennes

est venue jusqu'à nous. Il est piquant de constater alors Fimportance que prennent, pour les fîmes souveraines, ces hommes humbles et obscurs qu'un royal caprice arracha de l'existence médiocre pour les porter au faîte du luxe et de l'opulence. Quand l'ordre vint, pour Laforgue, de rejoindre à Berlin Fimpératrice-reine, le poète menait, au Quartier Latin, une vie grise et difficile. On sait quelle lumière se projeta à jamais sur la vie non moins terne de Constantin Ghristomanos du jour où le fabuleux carrosse vint arracher l'étudiant à sa solitude de FAlserstrasse pour le mener aux jardins de Lainz où l'attendait Elisabeth. Ce fut pour ces jeunes hommes une destinée exceptionnelle. Il est surtout admirable que ces deux souveraines — guidées par une sourde intuition — aient fait choix, pour cette place, d'hommes pauvres et délicats, poètes tous les deux et d'une âme si limpide.

Il arrive parfois que les reines, en dehors du cérémonial où elles se contraignent, ne peuvent point se borner à la désolante vie où les voue l'étiquette, où l'apparat morose et grandiloquent

du palais souverain les réduit toujours. Alors, se retournent vers la linguistique, les belles-lettres et les arts, les pensées fiévreuses de ces êtres ennuyés qui ne connurent jamais, en fait de notions esthétiques ou éducatrices, que celles de gouvernantes ou de vieillards pédants. A ces cœurs refrénés, à qui le rang et le diadème interdisent la passion ou la vive amitié, les lectures choisies dans les livres des poètes verseront le songe qui distrait ou l'espoir qui ranime. Le lecteur étranger est l'homme qui apporte l'inconnu, le confident qui n'est pas de la cour et dont les notions libres, vierges de ces basses intrigues où se retrouvent avec des âmes pareilles laquais et chambellans, s'étendent plus humainement à toute cette vie terrestre qui dépasse l'horizon d'un palais impérial. 11 est le lien qui relie à la vie extérieure, à la nature vivTe et gaie, au monde actif des hommes, ces femmes royales et solitaires ; il est la voix jeune et libre qui ne sait point fléchir aux hypocrisies protocolaires, aux mensonges d'un entourage sournois et guindé. « Passionnées de la solitude »,ces âmes habituées à se contenir trouvent enfin des âmes où s'épancher, des êtres confidentiels à qui livrer des secrets que ne comprennent ni les dames d'honneur, ni les vieux conseillers. C'aura été le destin de Jules Laforgue

et de Constantin Christomanos d'éveiller le rêve en ces cœurs d'impératrices, de montrer Fidéal des poèmes et des livres à ces femmes puissantes et résignées.

C'est au mois de novembre 1881 que Jules Laforgue annonça à sa sœur Marie la nouvelle de son départ pour F Allemagne. Alors il n'avait pas publié les Complaintes, le Concile féerique, les Moralités légendaires, ni aucun de ces ouvrages qui devaient le désigner plus tard, à l'attention des lettrés, comme ce funambulesque et délicieux poète que nous ne cessons d'aimer. Alors, il a vingt et un ans. Il vient de Tarbes à Paris, dévoré de rêves et d'espoirs. Hanté de pantomimes, de douces songeries lunaires et de grave japonisme, il est déjà, en éveil, l'ironiste attendri dont l'ingénu sourire a le charme mélancolique et persifleur.

Ah ! les débuts n'ont pas été gais ! « Comme l'argent s'en va à manger ! » écrit-il avec une poignante résignation à sa tendre et chère sœur. Il mène, à Paris, les jours chôtifs d'un étudiant pauvre « vivant tantôt avec un franc par jour, tantôt avec douze sous », promenant, sous les arcades de FOdéon, dans les allées du jardin du Luxem-

bourg, l'incertitude d'un cœur désemparé. Son père, sa grande sœur Marie, tous ses autres frères et sœurs sont restés au pays. Il rêve pour eux d'un avenir calme et doux, paisible et simple, d'une sécurité que leur vaudra son labeur parisien. « Oh ! dit-il, je veux travailler, travailler, — me mettre dans mes meubles, avoir mon chezmoi, — aller à Tarbes, te voir ! t'embrasser, te faire des misères... » Et puis, avec une ingénue simplicité qui tire les larmes, sous la signature : Jules Laforgue, d'une main tremblante il joint un timbre avec ces mots : « Chère petite pauvrette, je vous envoie un timbre. »

L'engagement pour l'Allemagne se négocia par l'entremise de M. Paul Bourget, que le lecteur précédent de l'impératrice, le poète Amédée Pigeon, avait charge du soin de lui procurer un successeur.

Les lettres de Laforgue qu'on a publiées — avec une discrétion scrupuleuse et charmante * — précisent peu les détails. Elles montrent seulement le grand trouble, bientôt réprimé, de l'événement extraordinaire. L'instant du départ coïncide pour le jeune homme avec la mort de son père. M. La-

1. Dans YOccident d'abord, numéro de janvier-février 1903, puis, augmentées des lettres à M. Ephrussi, dans les Œuvres complètes de Jules Laforgue (1903).

forgue s'est éteint à Tarbes, subitement, sans que son fils le revît. Le poète en éprouve une grande peine. Ce cœur doux et souriant cache des sources de tendresse sous le pli du génial humour. Il écrit à sa sœur : « J'ai reçu la lettre de la cousine, dimanche, à midi. Et papa est mort vendredi matin. Oui, j'ai vécu vendredi et samedi, ne sachant rien, allant à mes occupations ordinaires, et pendant ce temps, là-bas, mon père était mort. — Je ne m'en consolerai jamais. » Et, tristement, il ajoute : « Oui, nous voilà onze orphelins. » C'est alors qu'il songe à son départ, à la nouvelle situation qui lui est faite, au secours que va lui être, pour sa famille, sa charge de lecteur près de S. M. rimpératrice et reine ! Toute cette lettre à sa bonne et tendre sœur trahit son émotion, son espoir, sa courageuse volonté : «... Et pourtant il faut se faire à cette idée que nous n'avons plus de père, il faut l'envisager, en voir la conséquence... Et moi qui me préparais à aller à Tarbes avant de partir pour l'Allemagne, vous apprendre que j'étais nommé ! J'étais si heureux vendredi et samedi, et là-bas mon père était mort ; maintenant je vois l'enterrement. » « Et toi, pauvre Marie. Si tu avais entendu chez la tante, toutes les larmes étaient pour toi. Tu es capable de tomber malade de chagrin, tu es si bonne, tu

souffres pour tous — et moi je t'évoquais — tu n'as probablement ni mangé ni dormi de tous ces jours. Vois-tu, je suis prêt à tous les dévouements, à toutes les abnégations ; mais, avant tout, mon but c'est ton bonheur à toi, je ne veux songer qu'à cela. Je rendrai mes frères et sœurs heureux ; mais, pour toi, ce sera de Fadoration, de la vénération. » Et il ajoute, saisissant avec joie l'incroyable occasion que le sort lui envoie : « Vois-tu, je vais être logé, nourri au palais, j'aurai un domestique ; à la moindre chose j'aurai là un grand médecin ; j'aurai 9.000 francs par an. Je prends, pour moi seul, Chariot et Adrien. Je serai heureux, et vous le serez. Les premières semaines de douleur passées, nous songerons au positif, le terrible positif. Mais je me sens du cœur et des forces, va ! »

Ainsi le délicieux indifférent, le moqueur et puéril Hamlet « bien malhûreux », le sage jeune homme « qui a bien mal à sa belle âme » va connaître cette chère Allemagne, qu'il aime à cause de Goethe, de Hartmann, de Jean-Paul et de Heine. Ce sceptique poète de France, en qui M. Camille Mauclair, par tant d'affinités secrètes, voit aussi

un « logicien de tradition allemande », va connaître la terre rêveuse des Lieder et de Wilhclm Mcisler, ce monde sentimental de romances et de vergissmeimiicht où, depuis Werther et Charlotte, se meut la sentimentalité germanique. Quel événement décisif dans une vie jusque-là difficile, anxieuse et modeste ! L'impératrice Augusta sutelle jamais de quelle douce lumière elle enveloppa, en appelant Laforgue auprès d'elle, les jours déjà comptés de ce jeune homme tendre et poétique ?

Augusta — que n'abattait pas encore complètement le mal dont elle mourut plus tard — avait, à l'époque, le charme froid et hautain qui donnait de la noblesse à sa taille, de la grâce à sa personne. Laforgue, qui apprit à l'apprécier, assure qu'elle offrait ce « type accompli de grande dame, comme les aiment ceux qui ont vécu en imagination dans les salons du grand siècle et dans ceux du dernier » {Lettre à M. Ephrussi). Retirée dans son palais de Coblentz, ou bien à Potsdam, dans ce château de Babelsberg qui domine les rives de la Havel, elle passe des jours solennels et paisibles, parmi les chambellans et les dames d'honneur soumis aux lois de l'étiquette la plus stricte, à lire des livres français, à broder de sa main des coussins pour la cham-

bre de l'empereur, à livrer ses pensées fugitives et graves à sa confidente favorite, cette noble comtesse Hacke, si puissante sur le cœur d'Augusta que d'aucuns la nomment Die vice Kaiser in, la vice-impératrice 1 Parfois paraissent, à Fheure du thé familial, le vieil empereur Guillaume lor, sanglé dans son uniforme militaire, le kronprinz Frédéric et son fils Guillaume. Seuls quelques familiers, le prince Radziwill, la comtesse Perponcher, grande maîtresse des cérémonies, les comtesses de Brandebourg et Oriolla, le secrétaire et conseiller intime baron de Knesebeck, le grand maître de la cour comte Nesselrode, sont admis dans l'intimité de Fimpératrice et reine. Qu'on songe au doux et simple Laforgue, transporté, comme par l'enchantement d'un sorcier fabuleux, dans ce milieu de luxe et de puissance ; qu'on se représente ce jeune homme, obligé de lutter si étroitement, hier encore, avec la vie réelle, ses misères et ses peines, partageant tout à coup, dans son intimité, l'existence quotidienne de la plus puissante des femmes... Il y a là du prestige. Le moment de la présentation à Coblentz est arrivé. Ecoutez le poète la conter : « Un valet à mollets superbes m'apporte sur un plateau une lettre. C'est une visite pour dix heures. En attendant, je regarde dans la cour du

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château les gardes faire l'exercice à cheval.

« A dix heures, visite du secrétaire de la maison de la reine.

« On va me présenter à Sa Majesté vers onze heures ; comme le cœur me bat...

« A onze heures, je monte, je traverse des corridors pleins de portraits, de glaces, avec des rangées de sentinelles en armes.

« J'arrive dans une antichambre qui est un véritable jardin de plantes exotiques. On me présente à la comtesse Hacke, une bonne et maternelle dame (la première dame d'honneur) ; elle a su la mort de papa, etc. Elle me parle si affectueusement, — elle me montre par la fenêtre le Rhin qui coule dans le brouillard, elle me dit de ne pas m'intimider. Deux valets s'avancent, on m'introduit !

« Ça été comme un éblouissement. — Ah ! mon Dieu ! — L'impératrice était là !... »

Constantin Ghristomanos, à l'approche d'Elisabeth de Bavière, éprouve le même trouble presque mystique, la même confuse et intense crainte. Le magnifique carrosse impérial vint chercher le jeune étudiant hellène jusque dans la modeste

chambre de FAlserstrassc, qu'il partageait avec son frère. Le voici maintenant dans les jardins de Lainz. « Soudain, dit-il, Elle fut devant moi sans que je Feusse entendue venir, svelte et noire. Dès avant que son ombre m'eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve où je m'abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi depuis bien longtemps, comme si je l'avais vécue heures et années. Elle se tenait devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond d'une ombrelle blanche irradiante de soleil, d'où naissait une sorte de nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d'or me regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme animés du désir d'y découvrir quelque chose \ » Gomme pour Laforgue à l'aspect d'Augusta, c'est un éblouissement, une joie indescriptible, un prestige : «Elle fut devant moi, svelte et noire. »

Quel portrait en peu de mots, et comme ce jeune Hellène, en qui M. Maurice Barrés reconnaît « un frère très lointain, tout imprégné d'orientalisme,

1. Elisabeth de Bavière, par Constantin Ghristomanos (Mercure de France).

de notre Julien Sorel » la contemple et l'admire ! Son journal n'est tout entier qu'un hymne à Elisabeth. Elle est devant lui, comme une déesse de Y Odyssée, comme une apparition charmeuse et légendaire. Un parfum subtil se dégage d'elle et le pénètre. Le souvenir du poète des Orpkische Lieder en restera imprégné à jamais. « J'avais, dit le jeune Hellène, le sentiment de rêver un beau rêve. »

Ce « beau rêve » dura deux saisons. Il épura si bien ce cœur inexpérimenté, cette raison adolescente, qu'il sembla que ce fût désormais, pour l'étudiant grec, la seule atmosphère où il pût respirer. Depuis le jour où il fut arraché à sa chère solitude de l'Alserstrasse jusqu'à la minute suprême de séparation où, — n'ayant plus rien à faire de ses lectures, — elle le congédia, une fresque pure et admirable se dessina sur la vie de Ghristomanos.

D'Innsbruck, à la date du 13 août 1891, il écrit, dans son journal : « Aujourd'hui, le premier anniversaire de ma naissance depuis cet inconcevable événement : mon premier véritable jour de naissance. »

Il y a du culte dans ces paroles. Et comme Constantin souffre aux instants où il n'est plus près de l'Impératrice, où il ne partage plus Tau-

guste intimité qu'elle anime! Il appelle lyriquement la chère présence d'Elisabeth, « la seule nourriture de son âme »et, tandis qu'elle se retire à Ischl ou à Gastein, ses résidences d'hiver, il prend le chemin d'Innsbruck, abattu et morose, ne sachant plus charmer le lourd vide de ses heures que du souvenir évoqué de cette femme.

Le temps qu'il ne passe pas auprès d'elle, Ghristomanos le consacre à la chanter. Il célèbre en de pieuses Laudes exaltées « les musicaux contours de son corps », sa chevelure abondante, l'éclat spirituel de son visage ;il écrit à sa louange des pages respectueuses et symboliques, à la manière de Dante ou de Rossetti. Enfin, il renoue le beau rêve interrompu. Le baron Nopcsa le prie, d'Ischl, au nom de l'impératrice, de revenir auprès d'elle « comme professeur de grec et pour l'accompagner dans ses promenades ».

Il ne fut pas ainsi uniquement pour elle le seul précepteur qui enseigne les textes ou commente les lectures. 11 fut plus qu'un maître de grec; il fut aussi un ami de ses voyages et de ses divagations et tint, à l'ombre de sa personne, ce rôle discret de confident que jouent dans les tragédies les fidèles suivantes. De l'aube au soir, il vit dans le sillage de la robe d'Elisabeth, attend ses ordres comme un plaisir, se penche au-devant de ses pen-

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sées, guette sur l'anxieux visage le sourire ou le songe. Il est là pendant que s'accomplit, par les mains des servantes, le « service sacré » de sa coiffure, au gymnase ou au parc, accompagnant partout cette grande insatisfaite, cette reine tourmentée, pareille à l'Eurydice errante. Ensemble ils lisent Eschyle ou Othello, causent « d'Homère ou des Sirènes, et de Béatrice que Rossetti a peinte». Lui l'accompagne sur ces routes fantasques de l'esprit, s'appliquant à comprendre sa sensible ironie. Mais elle le devance en riant, prompte à toucher déjà un sujet nouveau. Alors que, sérieusement, il songe encore aux lectures homériques, aux passages de Y Odyssée appris avec elle, pendant la toilette du tout matin, l'àme vagabonde d'Elisabeth s'envole vers les hauteurs. Les Contes de Dostoïewsky, le « poète anglais Swinburne qu'elle aime tant », Arthur Schopenhauer ou Frédéric Nietzsche deviennent facilement familiers à cette exceptionnelle intelligence. Du ravonnement de tant de science et de beauté, le docteur Christomanos est ébloui. Cette descendante des Wittelsbachs, avec ses souverains caprices, cette tête d'âne de Titania empreinte sur les portails de ses châteaux et qu'elle appelle aussi celle de ses illusions, les horreurs tragiques d'une famille où il n'y a que du sang et la

forme svelte et douloureuse de sa personne figura, devant ses yeux, une statue noble de la douleur. Pour lui, plus que pour le vulgaire, se montra davantage derrière l'éventail le visage voilé d'Elisabeth ; pour lui, plus que pour tous les autres, elle récita ces vers de Heine : « Le monde et la vie sont trop fragmentaires : je veux aller trouver le professeur allemand. Celui-là sait harmoniser la vie et il en fait un système intelligible : avec son bonnet de nuit et les pans de sa robe de chambre, il bouche les trous de l'édifice du monde. »

Elle aime les îles et les jardins, les maisons de paysans et les statues grecques ; la saveur des sources fraîches l'émeut autant que celle des beaux vers. La nature est si belle et les formes de l'art antique si parfaites qu'Elisabeth veut bien se résigner à vivre. Constantin Ghristomanos l'aida de tout son cœur dans cette consolation uniquement spirituelle ; il aida au miracle de cet accomplissement. C'est grâce à son journal que nous savons aujourd'hui quelles paroles belles et résignées la reine et le poète échangèrent ensemble dans les bois de la Hofburg ou de Capo d'Istria.

Laforgue vécut de la vie berlinoise, quatre ou cinq ans. Pendant quatre ou cinq ans, réduit à Fintimité de l'impératrice et delà comtesse Hacke, s'étudiant à « sauter habilement les passages » un peu lestes des lectures, il attendit que vînt l'automne de 1886 pour rentrer à Paris, s'y marier et mourir. Sa railleuse destinée ne l'avait élevé si haut que pour le rejeter brutalement à ce néant dont il cherchait, d'un cœur tout hamlétique, à pénétrer le profond et ironique mystère. Cette vie d'Allemagne ne lui fut pas mauvaise. Il n'eut sans doute qu'à se louer d'Augusta, connut des loisirs de poète et rapporta, en outre de ses précieuses notes, ses menues observations impressionnistes sur les mœurs publiques et familiales germaniques, quelques-uns de ses plus beaux contes. Son génie, si finement délié, d'un tour xviii* siècle si subtil, y gagna encore en sourire. A force de voir la vie « en levers de rideau » comme cela se pratique assez chez les princes, il s'apprit à percer, d'un stylet acéré, le factice des légendes. Et il est probable que la légère grâce où se courbent, en sinueuses arabesques, les Moralités légendaires, s'éveilla au contact de ces heures berlinoises. Déjà, dans la demi-clarté de cette âme, sœur de Pierrot, du socialiste Iaokannan et d'un Lohengrin de parodie, se joue, en

scènes intérieures, le dialogue du Concile féerique. Quand un poète est si spécial, si hautain à la fois que si apitoyé, il n'est pas, sauf celle de l'art, de majesté qui le domine.

Tout autre nous apparaît Christomanos. Le rôle que joua, auprès d'Elisabeth de Bavière, le jeune lecteur de grec, pour n'avoir duré que peu de temps, est devenu la grande affaire de la vie. Quand est arrivée l'heure des adieux et que l'Impératrice, l'engagement terminé, congédie affectueusement son secrétaire et lecteur, on sent, à la pointe de cette jeune plume, passer le frisson d'une plainte. Pour Christomanos « cet épisode était devenu la vie même ».

Autant Laforgue, plus amusé de la vie urbaine que de celle de la cour, promène en rêvant, sur les bords de la Sprée ou sous Favenue de tilleuls de YUnter den Linden, la fantaisie de son dandysme sentimental, autant le jeune poète des Or~ phische Lieder (les Chauts orphiques) et de Die graue Frau (la Dame grise) se rapproche d'Elisabeth, se pénètre de sa présence, se penche avec une ferveur infinie sur la coupe douloureuse de ce cœur de reine.

Alors qu'à Berlin l'impératrice allemande ne nous apparaît qu'en demi-jour, plus souveraine que familière, estompée à peine, derrière la sil-

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bouette de Jules Laforgue, il semble que ce soit, ici, l'impératrice autrichienne qui domine «le son génie tourmenté la vie ardente et adoratrice, toute subjuguée du poète grec. Alors qu'à Berlin c'est le lecteur qui est le poète, qui invoque Heine et Shakespeare, il semblerait qu'à Vienne ce soit au contraire l'impératrice. Christomanos, auprès d'Elisabeth, n'est que le compai nfidentiel.

Ebloui par l'éclat de cette Ame trempée de pleurs et de sourires, il suit fidèlement, à travers les voyages, cette pérégrine de l'insatiable mystère, cette lyrique de la solitude. A Lainz, dans les jardins, à Innsbruck. à Schœnbrunn, à la Bofburg de Vienne, à Corfou ou à Miramar, il est là, dans son ombre, silencieux, recueillant, comme des perles rares, les mots amers ou attristés qui tombent de ces lèvres admirables. Parfois il est déconcerté, ne sachant plus si elle pleure ou si elle se moque, surpris des mille et une couleurs qui se jouent au travers de ses yeux, ainsi que dans le prisme constellé de cette mer où tous deux accomplirent, en mémoire de Heine, le plus beau des voyages.

Avançant toujours au-devant de lui, « la tète dans la blanche auréole de son ombrelle », elle le conduit ainsi qu'une dame féerique. Au palais viennois ou dans le site ionien, c'est Elisabeth

qui s'affirme le poète, qui devient peu à peu le lecteur de cette jeune âme de Christomanos. Auprès d'Augusta, au contraire, Laforgue, non dominé, garde avec correction, sous son aspect rigide, Finimitable et divin mutisme. Ce Heine français a été lui aussi vers le professeur allemand ; et il a rencontré Schopenhauer, Hartmann et son système de l'inconscient. Gela est, pour lui, bien plus séduisant que tous les mirages ou toutes les passions d'âmes solitaires. Laforgue, isolé et discret, ne communie point spirituellement avec la souveraine. Ils n'étaient point faits complètement, Fun et l'autre, pour s'attirer et se rejoindre dans les livres, pour se rencontrer dans les hymnes des poètes. Tout différent du Français, Christomanos, séduit par la belle forme d'Elisabeth telle que, pour la première fois, elle lui apparut dans le jardin de Lainzou,plus tard, dans le blanc palais de TAchilléion, en gardera dans son souvenir à jamais l'empreinte impérissable. Personne au monde ne dut éprouver une douleur plus atroce que ce petit étudiant hellène le jour où commença de se répandre par l'Europe la nouvelle du meurtre brutal. Le coup de couteau du régicide, en frappant la souveraine, déchira aussi d'une profonde blessure le cœur 1 ardent de ce jeune homme qui ne pouvait songer

à elle sans penser « à la reine Bérénice, dont la chevelure maintenant brille au ciel parmi les étoiles ».

Quoi qu'écrive désormais Constantin Christomanos, il y aura, à chaque phrase de ses pages, le pli, comme d'une aile cassée, de cette déchirure. Etre sensible et passionné, — il aura été non sans beauté, et par delà la mort, le confident unique d'une belle âme de femme ; il aura, selon le mot de M. Maurice Barrés, « arraché à Vin pace volontaire » où elle s'était vouée, cette ombre hautaine et pudique de reine.

Le poète du Concile féerique — moins spécial — avait certes, mieux à réaliser. Là, comme au Princessen-Palais berlinois, il eût, lui aussi, vu le monde « en levers de rideau ». Laforgue ne se tenait-il pas devant la vie ainsi qu'Hamlet devant les comédiens? Point n'était besoin, pour donner à ce pur poète l'empreinte irrémédiable, de pensées tourmentées ni de mort tragique. Plus lyrique, plus sensible, plus ému que l'impératrice Augusta, il est mort le premier, pauvrement, tristement, au lendemain du bonheur. Ce fut lui que frappa aussi d'un coup de lame en plein cœur l'absurde réalité. Ainsi, l'un comme l'autre, Laforgue et Elisabeth de Bavière, se jouèrent à eux-mêmes, jusqu'à la fin, le plus beau rôle, se

préparèrent également, du jeu discret de leur éventail, à sourire à la mort. Pendant qu'ils regardaient les comédiens, eux-mêmes devenaient leurs propres acteurs, se donnaient pour eux seuls tout le spectacle. En présence d'impératrices si différentes, de femmes d'un caractère si disparate, les jeunes poètes lecteurs ne jouent point le même rôle confidentiel. Que fût-il arrivé si l'auteur des Moralités, à la place de celui des Orphische Lieder, fût venu rejoindre à Vienne, dans les chemins de la Hofburg, la descendante des Wittelsbachs1?

1. Ces pages étaient composées à peine que la nouvelle de la mort de Constantin ChrisLomanos, mort survenue à Athènes en novembre dernier (1911), nous parvenait sans nous étonner. Il est trop certain que, depuis la nouvelle de l'attentat de Genève, Christomanos n'appartenait plus que de très loin au monde. Depuis longtemps, le lecteur d'Elisabeth était retourné dans sa patrie. C'est là, sous le plus classique et le plus pur des cieux, enveloppé des flots de cette lumière dont Elle avait tant aimé à s'éblouir que Christomanos acheva des jours qui n'étaient plus, pour lui, qu'un fardeau sans beauté.

Apres Rodenbach :

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