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Sainte-Beuve : Portraits de femmes

esprits accouraient les voir ; mais, les parcs des chàteaux,les cours des rivières, les jardins d*;i ment avaient aussi leur tendresse. Des pédantes! Certes, il y en eut comme il y eut des pédants ! Mais étaient-elles des pédantes cette Sévigné, cette La Fayette qui aimaient tant les arbres ? Et quoi de moins précieux que cette Caylus qui trouve que « c'est un délice de se lever matin », et qui fait part, dans les termes les moins recherchés, à Mmo de Maintenon, son amie, du bonheur qu'elle éprouve à posséder une petite ferme au Luxembourg. « Je regarde, dit-elle, par la fenêtre tout mon empire, et je m'enorgueillis de voir sous mes lois douze poules, huit poussins, une cave que je traduis en laiterie, une vache qui paît à l'entrée du grand jardin. » Pour Mme Deshoulières elle aime tant YAstrée, et dans le décor à'Astrée, tellement la nature, quelle accomplit dans le seul but de voir les bords du Lignon, le voyage alors difficile du Forez.

Et là ne se borne point la rusticité ! A côté des parterres de tulipes et d'œillets, des buis et des ifs taillés, de toutes les broderies des fleurs, Ton veut encore les fruits, l'on recherche les légumes ! Boileau n'est ni le premier, ni le seul à parler des melons de son domaine. Dans ses jardins délicieux de Grillon, auprès de Dourdan, Regnard,

nous dit le meilleur de ses biographes, M. Guyot, se promène chaque jour

Pour voir croître à loisir l'oseille et la laitue »...

A Port-Royal-des-Champs (voilà qui est mieux encore !) les auteurs nous assurent de « M. de Pontehâteau, frère de la duchesse d'Epernon et de la comtesse d'Harcourt, oncle de l'évêque d'Orléans » qu'il jardina, les pieds dans des galoches, et, la hotte sur le dos, porta dans les marchés les légumes du potager. Le potager n'est d'ailleurs point le seul fait des couvents et des communautés. Le temps n'est pas loin où tous les grands domaines auront le leur. Le roi, le premier, donne l'exemple à Versailles, et quoi de plus plaisant que ce Le Nostre, que nous nous imaginions à tort très grand seigneur, répondant bonnement à Louis XIV, qui vient de lui octroyer l'ordre de Saint-Michel : Sire, il y a longtemps que f ai des armes ; elles consistent en trois limaçons couronnés d'une pomme de choux.

Ainsi, tant d'exemples suffisent à le démontrer et quoi qu'en ait écrit La Bruyère, la rusticité au xvii' siècle est un peu partout répandue. Elle

1. Joseph Guyot : Le poète J.-F. Regnard en son château de Grillon (1907).

n'est point commune à l'amateur des jardins de. La Fontaine, au paysan que Fénelon et Vauban ont vu couper l'herbe et gratter la terre. Un souffle de nature assez sobre mais en même temps frais et doux circule, beaucoup plus qu'on n'a voulu le reconnaître, au-dessus de ces « promenoirs » taillés, de ces bosquets odorants, de ces ruisseaux fugitifs et vient apporter, dans les strophes des uns, les essais et le récit des autres, un peu de ce ton de campagne, de cet air des champs qui vivifient l'œuvre, et dont nous découvrons, pour la première fois, avec une attention charmée, une surprise émue, le parfum dans les vers et l'odeur dans la prose.

LA MAISON DES SYLVIES f

La Maison des Sylvies

A Sluart Merrill.

Ta belle maison de Sylvie, Scudéry (à Théophile.)

Dès qu'on a quitté les étangs de Commelle et les bords de la ïhève pour entrer dans les bois, l'aspect des sites se modifie. Des allées vastes et taillées où le jour se tamise à moitié dans les feuilles, d'immenses et réguliers chemins d'ombre, la large route du Connétable aboutissant au château, annoncent que Chantilly est proche. Déjà le nom de Svlvie est inscrit aux carrefours, se mêlant à ceux de Sentis, du Gros-Hêtre et du duc d'Enghien. C'est un nom tutélaire et charmant qui domine la contrée. Des bois d'Ermenonville à ceux de Pontarmé, des Étangs à la Forêt de Coye, il plane et murmure ; les eaux argentées de la Thève et de sa sœur la Nonettc l'apportent de Loisy et de Chaalis. A Chantilly ce sera le nom

d'une princesse. Ici c'est celui d'une jeune fille que Gérard de Nerval aima. C'était une villageoise ; Gérard la connut à Loisy au temps de sa jeunesse. Son cœur en fut touché à jamais. Sylvie était dentellière; ses doigts de fée couraient tout le jour sur les fuseaux. Il n'y avait pas de plus belle fille aux environs et il fallait la voir danser au bal de Loisy, avec ses pieds menus, le corps souple et charmant, les traits animés, couverte du vaste chapeau de paille enrubanné des bergères. Ils se retrouvaient, tous les ans, à la fête de l'Arc. Là, ils sautaient sous les tilleuls au bruit du violon champêtre. Des tonnelles, peuplées de villageois, fusaient les rires et les chansons ; des paysans endimanchés jouaient du cor et du tambour et, les archers de Senlis, ayant rendu le bouquet à ceux de Loisy, les flèches et les arcs des béros étaient enguirlandés de gui et de chèvrefeuille. Gérard aimait Sylvie: il lui prit un baiser. D'autres fois, le poète et l'enfant quittaient Loisy, longeaient la Thève, s'égarant « à travers les prés semés de marguerites et de boutons d'or, puis le long des bois de Saint-Laurent, franchissant parfois les ruisseaux et les halliers pour abréger la route ». « Les pervenches chères à Rousseau » poussaient sous leurs pas. Gérard en cueillait pour Sylvie qui lui donnait, chaque fois,

ses lèvres rouges en échange. Et, d'autres jours encore, quand ils étaient las de la marche, le couple s'arrêtait; et, pendant que, penchée dans Therbe, Sylvie cueillait des fraises, Gérard, à haute voix, lisait YHéloïse. A Othys c'étaient bien d'autres fêtes ! La tante de Sylvie y demeurait. Il arriva, une fois, que la dentellière y mena le poète. Gérard vit la maison douce et humble, partagea le repas de lait, de pain bis et d'œufs frais que servit la paysanne. Une tranche de lard frite grésilla dans la poêle ; Sylvie alla cueillir des cerises ; ce fut le plus délicieux des bonheurs. Le jour était doux, Sylvie était heureuse ; sa tante souriait dans les larmes et le portrait de Fonde défunt, en costume des gardes-chasse de la maison de Gondé, les cheveux poudrés, les yeux mutins et la lèvre rose, se penchait dans un cadre ovale.

Je pense que, guidés par la flûte champêtre, le mant des bouviers ou le bruit argentin de la Thève, Sylvie et Gérard vinrent d'Ermenonville usqu'ici. Le pas de Fane les guida à travers les ourrés ; il y avait du soleil sur les branches ; Feau tait transparente ; on voyait les écrevisses, au ravers, se glisser dans les crevasses. Dans le palier qui pendait au côté de Fane, Sylvie avait >lacô la dentelle aux fuseaux qu'elle portait à

Chantilly; l'habit de Gérard était romantique. Leur cœur à tous deux était allègre; Sylvie passait la première dans le chemin. Ainsi eussent-ils été jusqu'aux étangs de Commelle, à Orry ou les pommiers de Louvres ! Le château de la Reine Blanche les convia à son ombre ; une source coule auprès; ils durent s'y abreuver, et ce ne fut pas la moins charmante que cette scène où Sylvie, prenant le flot dans ses mains, le porta aux lèvres de Gérard altéré. Ici Gérard parla. Il dit toutes les belles légendes et comment Mme de Montfort, enfermée dans la tour du château par un époux jaloux, en sortait, tantôt sous forme de cygne et, I d'autres fois, par le vivier, sous celle de poisson d'or. Il dit la fille du pâtissier « qui portait des gâteaux au comte d'Orry, et qui, forcée à passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son poignard pour ouvrir le nœud d'un lacet et s'en perça le cœur ». Il dit la légende des moines rouges enlevant les femmes sur la route et les petits écoliers perdus. Il dit l'histoire affreuse de la fille du sire de Pontarmé « éprise du beau Lautrcc, et enfermée sept ans par son père » ; de la façon dont revint Lautrec de la croisade et de son désespoir à apprendre la mort de la demoiselle de Pontarmé. Gérard récita, à Sylvie enchantée, tou tes ces belles légendes du voisinage. On était au

pays des Sylvanectes ; les saints s'y étaient montrés, jadis, aux bonnes femmes, avec les pieds et la barbe des Sylvains. Le sortilège de la forêt semblait s'étendre sans limite, et l'on savait encore l'endroit des étangs où Saint-PJeul discourait aux grenouilles, où saint Loup, saint Guy et saint Léonard apparaissaient pour montrer le chemin au voyageur, aider au bûcheron accablé, au chevalier perdu. Au loin, des femmes riaient au lavoir en tapant sur le linge ; leurs coiffes, en se penchant, effleuraient Feau troublée. Sylvie, attentive, pensait à Mme de Montfort, à la demoiselle de Pontarmé, à Gabrielle que Henri IV aima. C'étaient peut-être elles, les lavandières penchées au bord de l'étang! Et ces enfants rieurs, jouant à peu de distance, sans doute étaient-ce les mêmes qu'enlevaient jadis les moines rouges ou que le méchant boucher de Glcrmont-sur-Oise attirait pour les tuer, les hacher ensuite et les vendre à l'étal. Le grand saint Nicolas les avait ressuscites et ils ne se souvenaient plus du boucher, ni des moines cruels. Après quoi, ayant fini de parler, de rire et de s'aimer, le poète et Sylvie revinrent vers leur âne qui paissait des chardons. Et Sylvie amoureuse disait, en boudant, à Gérard : — Je veux encore des légendes et savoir tout ce qu'il y eut de merveilleux par ici.

Mais ils entraient dans la forêt. Déjà le nom de Sylvie indiquait les allées. La jeune fille ne pensait pas qu'il y eût d'autres Sylvies ailleurs qu'à Loisy, Gharlepont ou Chaalis. Alors comme ils arrivaient à ce carrefour de la Table où se croisent toutes les routes différentes, Gérard commença le plus merveilleux de tous les récits qu'il eût contés jusqu'alors, et comment le nom de Sylvie fut donné à « un bouquet de bois de Chantilly, dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau... »

Madame de Montmorency

Le doux nom de Sylvie flotte sur ces bois fameux, il emplit ces bocages comme celui d'une fée gracieuse de la forêt. Ecoutez : le vent dans les arbres et l'eau dans le canal des Morfondus, les pigeons qui roucoulent dans le Hameau et le cours de la Nonette qui descend, de Vineuil, en ruisseaux d'argent, n'ont pas de plus doux murmure, n'ont pas d'écho plus suave que ceux que le nom de Sylvie éveille dans ce parc tout empli de ses souvenirs. Sylvie, Sylvandre, Sylvanire, c'est comme un ordre de Sylves chanté par les

poètes. Le nom charmant emplit ces sites admirables et verdoyants ; il est l'oiseau dans les charmilles, la libellule au long des chemins d'eau, le frisson du cygne sur l'étang. Les statues blanches et vénustes sont l'image de Sylvie ; Sylvie est la reine de ces lieux ; les faisans de Chine et les perdrix lui font cortège; les daims immaculés portent ses armes gravées au col ; des pages blonds et rieurs soutiennent sa traîne quand elle passe le pont, erre dans les promenoirs ou s'assied sur le banc. Sylvie, c'est, à l'ombre des marronniers, des châtaigniers et du lierre qui se forme en tonnelles, dans le calme des fourrés troublés seulement de la plainte du cerf qui brame ou du bruit de l'eau dans les viviers, le nom d'une femme belle, gracieuse et jeune qui protège les bêtes agiles et innocentes, embellit cette campagne et défend les poètes. Sylvie, c'est une dame du temps de l'Astrée. Le génie de l'Albane serait seul digne de retracer ses beaux traits, de peindre les boucles onduleuses qui retombent sur ce col et sur la gorge ornée de dentelles, de dresser sur ce fond de parc ancien, doré de toutes les I gloires, l'image où Sylvie est visible ; seul, le vieux maître de Bologne saurait, dans le cadre d'un ciel idéalement bleu, sur une pelouse émaillée de fleurs, montrer Sylvie regagnant sa mai-

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son, lisant des vers ou flattant les oiseaux ; seul il pourrait animer de son pinceau le portrait de cette princesse adorable, habillée de velours et de dentelles de Chantilly, les cheveux semés de perles et les pieds chaussés de vair, se penchant au bord d'une eau que ne versent ni le Lignon, ni l'Anqueuil, mais dont la Nonette emplit les vasques et fournit les cascades. Le peintre bolonais est Italien, Sylvie aussi est Italienne. Son père, le duc de Bracciano, était grand général des galères de Toscane. Elle vient des Médicis. Les peintres l'appellent Diane ; ils trouvent qu'elle en a le front élevé, la chaste et noble grâce. Mais les poètes la nomment Sylvie comme il sied à une reine des bois. Sylvie, c'est Marie-Félicité des Ursins, duchesse de Montmorency...

Nous sommes venus de Gommelle et de la forêt de Goye, guidés par ce doux nom ; il volait audevant de nous comme une colombe ; et maintenant nous voici dans le parc même où Sylvie attendait les poètes. Ceux-ci paraissaient en nombre apportant Pode ou le compliment. Mme de Montmorency aimait les belles-lettres, et M. le duc aussi. Les poètes, par allusion, le nommaient, dans leurs louanges, Àlcide ou Corydon; ce prince tournait lui-même fort bien la stance.Son amour pour Mœe de Sablé ne le rendait ni moins brave à

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la guerre, ni moins empressé auprès de la duchesse. Ainsi le cœur du duc Henri pouvait contenir plus d'amour que celui du vulgaire des hommes. Et s'il battit jusque sur l'ultime échafaud où le fit monter M. le Cardinal, c'est moins d'appréhension devant la mort que de regret à tous les souvenirs de bonheur que lui rappelaient autant l'une et l'autre de ces femmes bien-aimées. Au reste, Sylvie ne fut jamais sévère aux faiblesses d'Alcide. M. le duc le savait bien. Ils sont de lui les vers de ce quatrain qu'il adressa à Mme des Ursins,de la guerre du Languedoc, et où il semble implorer sa grâce amoureuse :

La rose et le serpent d'Ursine Ont un naturel si bénin Que la rose n'a point d'épine Et le serpent point de venin.

La rose et le serpent ornaient les armoiries de la duchesse. En se mêlant au blason des fiers Montmorency, ils gardèrent l'aimable douceur de Marie-Félicité.

Mme de Montmorency ne savait point haïr. Les pauvres poètes sont des fous. Cette princesse le savait. Elle a été adorable pour eux. Mairet, Boissat, Saint-Amant, M. de Scudéry trouvèrent, plus d'une fois, asile auprès d'elle. Il était juste

qu'ils la chantassent : il lut bien que le meilleur et le plus malheureux de tous, que le pauvre Théophile célébrât la maison où elle le recueillit. C'est une suite des dix plus gracieuses odes que Théophile ait faites que celles de cette Maison de Sylvie, « semi-mythologique, semi-descriptive » et où Gautier, qui s'appelait Théophile comme notre poète, reconnaît « un grand nombre de beautés ».

On sait les colères que le poète souleva à l'époque, autant par sa conduite que par la part qu'il était accusé d'avoir prise au Parnasse satyrique. Toute la moinerie, les sergents d'armes et le Châtelet furent à ses chausses ; « le jésuite Voisin, qui — dit Gautier — suborna des témoins, et, par l'entremise du père Caussin, jésuite, confesseur du roi, obtint un décret de prise de corps », le jésuite Reynault et d'autres encore que cite Philarète Chasles : « le boucher Guirbert, de la rue Saint-Martin, le bourgeois Mercier, de la rue Saint-Denis, le prévôt Le Blanc, l'écolier Sajot, l'avocat Anisé, le déclamateur Garasse », jésuite encore et nombre d'autres moines l'insultant en latin. Théophile, accusé d'impiété, d'immoralité et de toutes sortes de vices obscènes, dut s'enfuir de Paris, quitter ces lieux de délices: le Cormier, l'Isle-au-Bois et le cabaret de la Pomme-de-Pin.

Menacé pour ses propres vers et aussi pour ceux qu'il n'avait pas faits et dont Sigongne, Berthelot, Motin, Bergeron, du Rosset, Régnier et tous les autres étaient les auteurs, il songea à se cacher chez M. le duc. Les clameurs le suivirent jusques à Chantilly, le latin du père Reynault et celui de ce petit père Gaussin, que Richelieu appelait le « plus malicieux de tous les moines », lui sifflant aux oreilles comme balles d'arquebuse.

— « Allez au feu, bélître, allez disciple de ce grand buffle de Luther ; allez avec vos écrits, empoisonneurs d'âmes », lui criait, de sa voix de fausset, le mordant père Garasse. Et le petit père Voisin d'enfler l'invective en sa gorge criarde afin que les Messieurs du Ghâtelet l'entendissent : — Allez « libertin, yvrongne, mouscheron de tavernes, esprit insensible à la piété, confrère de la bouteille ! »

Et le Mercure françois, à la rescousse, l'accusait de « vers indignes d'un chrestien, tant en croyance qu'en saletez ». Ah ! il était temps de gagner la châtellenie de Chantilly, de se mettre sous l'appui de très haut et très puissant seigneur de Montmorency ! Le Parlement instruisait rapidement l'affaire et le roussi du bûcher flambait déjà aux grègues du libertin...

Ah ! bienheureux asile, inappréciable retraite,

domaine des arbres et des oiseaux où le reçut « Sylvie ta la robe blanche » l Les plus belles heures que Théophile ait vécues se sont écoulées là. Elles se sont passées à chanter ces beaux lieux, à vanter cette retraite, à louer ces parterres, ces charmilles et ces eaux, à offrir à Sylvie le bouquet de ces dix odes où elle est célébrée :

Dans ce parc un vallon secret

Tout voilé de ramages sombres,

Où le soleil est si discret

Qu'il n'y force jamais les ombres,

Presse d'un cours si diligent

Les flots de deux ruisseaux d'argent,

Et donne une frescheur si vive

A tous les objets d'alentour

Que mesme les martyrs d'amour

Y trouvent leur douleur captive.

Un estang dort là tout auprès

Où ces fontaines violentes

Gourent et font du bruit exprès

Pour esveiller ces vagues lentes...

Là, Mélicerte, en un gazon,

Près de l'estang qui l'environne,

Fait aux cygnes une maison

Qui lui sert aussi de couronne...

Eux, ces cygnes immaculés, voguent sur les

bassins. Mmô de Montmorency ne porte pas une robe plus blanche que leur plumage :

L'estang leur preste sa frescheur, La Naïade leur verse à boire ; Toute l'eau prend de leur blancheur L'esclat d'une couleur d'yvoire...

La torride chaleur d'août ne pénètre point ces fourrés défendus par le lierre, les grimpantes glycines et le chèvrefeuille parfumé. 11 fait meilleur ici, dans ce mystérieux « cabinet de verdure »

Enceint de fontaines et d'arbres,

dans ce radieux jardin

Où Sylvie en ses promenoirs Jette l'esclat de ses yeux noirs

qu'à Paris, au milieu des sorbonagres, des mauvais moines et des gens du guet.

« Cependant que Théophile se promenait tranquille dans les belles allées de Chantilly * » discutant, sous les doctes regards de Sylvie, avec Mairet qui venait le rejoindre jusque dans sa retraite, Boissat et ce bossu spirituel : Sanguin de

1. Philarète Ghasles : Les Victimes de Boileau : Théophile de Yiuu (Revue des Deux- Mondes, 1er août 1830).

Saint-Pavin, le Ghâtelet instruisait toujours. Le 19 août 1G23, au milieu d'un grand concours de populaire, des bannières des confréries et des hommes d'armes du roi, le procureur faisait dresser un grand mannequin sur la place de Grève ; un écriteau y était accroché avec le nom de Théophile et une banderole où ces mots étaient peints en lettres vives : « Impie, alliée, blasphémateur ». En même temps, le feu y était mis et une grande flamme s'élevait au-dessus de la place, réjouissant de son éclat ceux qui étaient là. Ainsi rôtissait Théophile à Paris cependant que le poète, caché chez Sylvie, continuait de chanter d'une voix forte et douce

Ce lieu Où la vertu se réfugie Et dont le port me fut ouvert Pour mettre ma teste à couvert Quand on brûla mon effigie...

Maison bienheureuse de Sylvie I Le génie de Théophile t'a construite des mailles fines de ses vers, des lianes souples de ses odes. Il a aimé à rêver sous le couvert de ces arbres où Henri IV vint chercher jadis les beaux yeux de M1Ie de Condé :

Sous ce toit, loin des courtisans, Alcandre a mille fois gousté Ce qu'un cœur a de volupté Quand il trouve un lieu solitaire...

il a, comme un Sylvain fourchu, un faune des vieux âges, divinisé ces sites, vanté ces terrasses, accordé sa chanson au destin de ces allées, de ces torrents et de ces bois.

Pour laisser avant que mourir Les traicts d'une peinture Qui ne puisse jamais périr Qu'en la perte de la Nature...

il a dit « ces bastiments orgueilleux», ces promenoirs merveilleux » ; il a chanté les paons, les cygnes et les perdrix, toute la faune héraldique qui suivait Sylvie à la marche,

Ces daims que la honte et la peur Chassent des murs et des allées...

et ces oiseaux qui

...planent sur leurs esterons Et volètent aux environs De Sylvie qui les regarde...

Ce qu'a dit Théophile ce sont :

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Ces arbres bien ornez !

Alors son chant so fait plus discret, plus pénétrant et plus charmant encore :

Je suis ravy quand je contemple Que ces promenoirs sont bornez Des sacrez murs d'un petit temple...

Le poète n'a pas de mots assez caressants, de phrases assez charmeuses, d'assez murmurantes rimes pour donner la louange au parc et à la maison, à Fétang poissonneux, aux promenoirs couverts d'ombre :

Une goutte d'eau, une fleur, Chaque feuille et chaque couleur Dont Nature a marqué ces marbres, Mérite tout un livre à part Aussi bien que chaque regard Dont Sylvie a touché ces arbres.

Cette Maison de Sylvie est le doux asile accueillant. Depuis les heures puériles où il jouait, enfant, près de son petit village agenois, dans les frais paysages de Boussère tout imprégnés de lavande et semés de genêts d'or, Théophile n'a connu repos plus heureux, plénitude plus charmante, plus enveloppant oubli. Sylvie accomplit ce mira-

cle de rajeunir cette Muse de Théophile souillée aux pamphlets et aux chansons à boire, de rafraîchir cette voix habituée aux refrains bachiques, de ramener sur cette face disgracieuse, < osseuse et sèche » l, un peu du bienheureux espoir. Plus tard, quand les gens d'armes de M. le lieutenant de police l'auront saisi au Châtelet, le poète se souviendra encore que nul lieu du monde n'est plus beau, nul séjour plus heureux. Ah ! maison de Sylvie, comme il vous aimait :

Les plus durs chesnes, entr'ouvers Bien plus tôt de gré que de force Peindront pour elle de mes vers Et leurs feuilles et leur escorce, Et, quand ils les auront gravez Sur leurs fronts les plus relevez, Je sçay que les plus fiers orages, Ne leur oseront pas toucher.

Et puis, comme il aimait Sylvie elle-même, comme Mœe de Montmorency occupait une belle place dans son cœur ! Jeté aux culs-de-basse-fosse de la Conciergerie, dans le cachot même de Ravaillac, livré à ses ennemis mortels, aux procureurs et aux jésuites, il pense à la très haute dame

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