Emile Faguet. Les femmes illustres : Madame de Sévigné
d'une campagne à son fils. » Et, ce n'est pas seulement Bourbilly, sa terre de Bourgogne, qu'elle protège ainsi ; c'est encore Livry, sa terre près de Paris, ce sont les Rochers, sa terre de Bretagne.
Là, aux Rochers, elle a un pépiniériste dévoué, le bonhomme Pilois. « Mes petits arbres, écritelle du fond de sa province à sa fille de Grignan alors en Provence sous les oliviers, mes petits arbres sont d'une beauté surprenante. Pilois les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable. » A Livry ce ne sont pas de moindres délices. « Il y a fait, dit-elle, le plus beau temps du monde ; les jardins fort propres, la vue belle et un bruit d'oiseaux qui commencent à chanter le printemps... »
Le charme de ses jardins ne fait point qu'elle reste insensible à celui des autres. Elle a écrit sur Versailles, sur Vaux, sur Chantilly et sur Saint- Cloud, de délicieuses lettres ; mais il n'y a rien de plus beau que ce qu'elle dit de Glagny. « C'est là, écrit-elle, le palais d'Armide. Le bâtiment s'élève à vue d'ceil. Les jardins sont faits : vous connaissez la manière de Le Nostre ; il a laissé un petit bois sombre qui fait fort bien ; il y a un petit bois d'orangers dans de grandes caisses ; on s'y promène ; ce sont des allées où Ton est à l'om-
bre et, pour cacher les caisses, il y a des deux côtés des palissades à hauteur d'appui, toutes fleuries de Tubéreuses, de Roses, de Jasmins, d'OEillets. C'est assurément la plus belle, la plus surprenante, la plus enchantée nouveauté qui se puisse imaginer ; on aime fort ce bois. » Ce bois n'est pas le seul ; il y en a d'autres, mais ce qu'elle goûte finement, dans ceux-là, ce sont certains arbres, et dans ces arbres, les feuilles. «Les feuilles qui tombent, dit-elle, sont feuille-morte ; mais celles qui tiennent encore sont vertes ; vous n'avez jamais observé cette beauté. » Et, une autre fois, avec quelle mélancolie elle écrit, de Livry, au moment de l'automne: « Je suis venue ici achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles ; elles sont encore toutes aux arbres ; elles n'ont fait que changer de couleur ». Gela n'est-il pas de la plus fine nuance ? Quoi de plus touchant ? Que feront de mieux nos modernes ? Quoi de plus heureux que cet « adieu aux feuilles» que George Sand, elle-même, dans ses plus beaux livres, n'aurait pas trouvé ?
Mm* de La Fayette, elle, dans ses goûts champêtres, n'a pas le même abandon que M"6 de Sévigné; il semble qu'elle en soit toujours au pavillon ouvert «sur un jardin de fleurs» de là Princesse de Clèves; ses arbres, ses bosquets, ses allées
sont plus rectilignes que chez l'épistolière; et, quoi qu'elle fasse pour s'incliner à rêver sous les saules, elle garde toujours un peu du précieux de Feliciane l. Cela ne retire aucun agrément à ses descriptions. Sainte-Beuve, qui s'est efforcé de nous la présenter dans les divers séjours qu'elle affectionnait, nous dit qu'elle ne quittait « son beau et vaste jardin de la rue de Vaugirard, si verdoyant, si embaumé », que pour « Fleury-sous- Meudon, où elle va respirer l'air des bois ». Au reste, il eût pu nous la montrer aussi bien à Saint- Maur, « dans cette jolie maison du prince de Condé où Boileau lut son Art poétique » a. Là venaient Segrais, le poète, et Gourville, ce drôle ; et c'est là que le duc de la Rochefoucauld, échappé un moment de ses Maximes, semblait auprès de l'aimable auteur jouer le même rôle galant que M. de Nemours avait tenu jadis près Mmo de Glèves.
Les dames du xvii0 siècle n'étaient donc pas — autant qu'on Ta dit — ennemies de la nature ; encore qu'elles se montrassent à la ville et la cour, poudrées, parées et magnifiques, elles consentaient à aimer un peu mieux que les salons languissants et les alcôves peintes où tant de beaux
i. C'est le nom que MID9 de La Fayette portait chez les Précieuses.