‹ Situation de l'Indo-Chine (1897-1901) (volume 2)Chapitre 103 sur 190 · RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT INDIGÈNE · texte numérisé non relu

RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT INDIGÈNE

En Annam et au Tonkin, ce n'est que tout récemment, sous l'influence des réformes radicales apportées par la Chineelle-même à l'organisation de ses études, qu'un esprit de réforme s'est répandu dans les écoles traditionnelles et que le besoin d'une orientation plus moderne des études s'est partout manifesté.

Il importait, toutefois, de diriger ces aspirations et d'utiliser, en faveur d'un rapprochement plus étroit desdeux sociétés française et indigène, cette transformation imminente des études, de trouver en somme une organisation nouvelle, qui s'inspirât de nos méthodes, de notre esprit et qui respectât en même temps les institutions traditionnelles du pays. Ce fut précisément cette tâche qui flit confiée à la direction générale de l'Instruction publique et au Conseil de perfectionnement de l'enseignement indigène . La première session de ce Conseil, qui se tint à Hanoi en 1 906, eut pourconséquence toute une série de réformes qui ont été appliquées déjà en Annam et au Tonkin» Modifier prudemment cette institution séculaire, réformer lentement les méthodes, élaguer peu à peu des programmes la rhétorique surannée et la scolastique assez puérile qui encombrent renseignement classique chinois, enfin

introduire dans les livres, dans les classes, dans les examens, nos sciences, notre langue et la langue annamite, exclues jusqu'ici des écoles au bénéfice des seuls caractères : tel est le programme qu'a adopté le Conseil de perfectionnement. Grâce à l'appui de l'Administration des deux protectorats, au Tonkin comme en Annam, ce programme a pu déjà être réalisé dans ses parties essentielles. A la suite des travaux du Conseil de perfectionnement et des Comités locaux, est intervenue l'ordonnance royale du 31 mai 1906, qui sanctionne la réforme de l'Enseignement indigène en Annam ; le Résident supérieur au Tonkin a pris, le 16 novembre de la même année, un arrêté qui étend au Tonkin les effets de cette ordonnance. Désormais, l'enseignement indigène, en Annam et au Tonkin, comprend trois degrés.

i° Enseignement du l e >* degré

L'enseignement du 1 er degré, qui sera assuré par les communes, s'adresse aux jeunes enfants âgés de moins de douze ans. Jusqu'ici, cet enseignement était laissé la plupart du temps à l'initiative privée et donné dans des écoles particulières qui échappaient complètement au contrôle de l'Administration. Les rares écoles entretenues par les communes restaient en dehors de toute surveillance. Il résultait de cet état de choses un manque absolu de stabilité et de méthode.

Le principe de la réforme de l'enseignement indigène pour le 1 er degré consiste dans l'obligation faite aux communes d'assurer l'enseignement public. Celles-ci seront dorénavant tenues d'ouvrir une école et d'entretenir au moins un maître d'école pour 60 enfants. Cette mesure ne devait évidemment pas entraîner la suppression de la liberté de l'enseignement privé, qui a été formellement reconnu sous l'unique réserve que les maîtres suivraient le programme officiel et subiraient le contrôle de l'Etat.

Les écoles privées et publiques fonctionnent donc parallèlement. Cette disposition a le double avantage.de faciliter la tâche des communes, dont elle rédoit les charges au strict minimum et de rassurer les professeurs actuels, dont on utilise le concours en leur réservant certains privilèges.

Ces deux points sont essentiels : il était indispensable d'utiliser le personnel existant et il ne fallait pas effrayer les communes, par la menace de charges inacceptables. C'est pourquoi, d'ailleurs, on les a laissées libres de recourir à la combinaison financière qu'elles jugeraient la plus avantageuse pour faire face aux dépenses de l'enseignement. Dans tel village, le maître d'école pourra recevoir une solde, si ce village n'a que peu de rizières communales; dans tel autre, au contraire,une part de rizières, si le village possède une quantité suffisante de communaux.

Guidée par cette même préoccupation de s'immiscer le moins possible dans les règlements intérieurs des villages, l'Administration a laissé aux autorités communales le soin de choisir les maîtres ; elle exige seulement que ces choix lui soient soumis.

L'enseignement du 1" degré comprend une partie chinoise et une partie annamite enseignées d'après des manuels spécialement rédigés à cet effet et approuvés par le Conseil de perfectionnement de l'enseignement indigène.

2° Enseignement du 2« degré

L'enseignement du 2* degré est assuré par l'Etat. Il est donné dans les écoles officielles instituées aux sous-préfectures et préfectures de chaque province par des fonctionnaires de renseignement indigène (buân-dao, giao-thu).

Une école modèle du second degré est créée au chef-lieu de chaque province et entretenue aux frais du budget provincial. L'enseignement de l'annamite et, s'il y a lieu, du français, y est donné par les maîtres de l'école franco-annamite locale.

Le programme comprend également deux parties obligatoires, une partiechinoise et une partie annamite, enseignées d'après des manuels rédigés à cet effet et approuvés par le Conseil de perfectionnement de l'enseignement.

Cet enseignement est sanctionné par un examen de fin d'études qui a lieu annuellement au chef-lieu de chaque province, en présence du directeur provincial de l'enseignement indigène (dôohoc).

8° Enseignement du 3 e degré

Quant à l'enseignement du 3 e degré, il est donné dans les écoles officielles instituées au chef-lieu de chaque province. L'enseignement chinois y est donné, autant que possible, par le directeur provincial de l'enseignement indigène (dôc-hoc) et l'enseignement annamite et français par les maîtres de l'école franco-annamite locale.

Le programme de cet enseignement comprend 3 parties ; une partie chinoise, une partie annamite et une partie française, enseignées d'après des manuels officiels approuvés par le Conseil de perfectionnement de l'Enseignement indigène.

Cet enseignement est sanctionné par un examen de fin d'études qui a lieu tous les trois ans, au chef-lieu de chaque province, en présence du dôc-hoc, quelques mois avant les concours régionaux.

Ceux-ci continueront à avoir lieu aux mêmes dates, dans les mêmes villes et avec Concours le même cérémonial que par le passé. Ils comprendront quatre épreuves, à savoir: régionaux . une épreuve en langue chinoise, une épreuve en langue annamite, une épreuve en français et une épreuve récapitulative composée de trois sujets : une rédaction en chinois, une rédaction en annamite et une traduction en chinois d'un texte français.

Les lauréats reçoivent, suivant le rang qu'ils ont obtenu, le titre de licencié ou de bachelier et ils sont exemptés à vie de l'impôt représentatif des corvées : ce sera exclusivement parmi eux que seront choisis les fonctionnaires des cadres de l'Administration indigène.

Concours Quant an concours pour le doctorat, qui se passe à la capitale, il sera modifié

pour le doctorat, jms le sens même dès réformes introduites dans les concours régionaux, jusqu'au

jour où le développement dès; études universitaires permettra de le transformer en un examen exigeant de la part du candidat des travaux vraiment originaux et personnels.

AFPLlGÀTtolf DE LA RÉFORME i<> Au Tonkin

Pour mettre à exécution ce programme, diverses mesures ont été prises par les Administrations locales. Au Tonkin, un arrêté du 30 juillet 1907 a créé dans les deux centres de Hanoi et de Nam-dinh des cours normaux destinés aux maîtres d'école* des villages. Ceux des dix plus grandes provinces du Tonkin ont été envoyés, au nombre de deux cents, aux frais de leur province, pour suivre ces cours pendant cinq mois, c'est-à-dire pendant le temps nécessaire pour leur permettre d'avoir des idées générales sur les méthodes qui doivent être suivies dorénavant dans l'enseignement indigène. A la fin de leur stage, ils seront renvoyés dans leurs villages, où ils pourront à leur tour faire profiter de» leçons qu'ils auront reçues, non seulement leurs élèves, mais encore leurs collègues des villages voisins qui n'auraient pu suivre les cours normaux. A leur départ, ils seront remplacés que par d'autres, et, de cette façon , dans un espace de temps relativement court, chaque province importante du Tonkin possédera des maîtres d'école de village capables d'enseigner d'après les nouvelles méthodes.

Enfin, les candidats aux prochains examens triennaux de Nam-dinh,pourles titres de licencié ou de bachelier, [examens qui doivent avoir lieu en 1909, n'avaient que le temps strictement nécessaire pour apprendre les nouvelles matières inscrites au programme.

C'est pour eux que l'Administration a décidé de créer, dans chaque chef-lieu de province, des écoles modèles et, dans les préfectures et sous-préfectures les plus importantes, des écoles franco-annamites où seront professés des cours à l'usage des jeunes étudiants*

Pour compléter ces mesures,[un arrêté du Résident supérieur créait à Hanoi une école modèle pour l'étude des caractères. Cette école, placée sous la surveillance d'un Comité composé de hauts mandarins à la tête desquels se trouve S. E. Hoàngcao-kbai; ancien délégué royal au Tonkin, comprend 3 divisions, dirigées: la division primaire, par des mandarins stagiaires, la division moyenne, par des professeurs indigènes du' grade de giao-thu et de huân-dao, c'est-à-dire des professeurs d'arrondissement, et la division supérieure, par des directeurs provinciaux de renseignement indigène (dôc-hoc). Ces trois divisions correspondent aux trois degrés d'enseignement prévus à l'arrêté du 46 novembre 4906>

En même temps; P Administration décidait l'institution de» conférences pédagogiques destinées à apprendre aux fonctionnaires de tous grades de l'Efiseignemeût

il i (•<: iii

>, tes méthodes nouvelles delà littérature chinoise, à leur montrer comment devront être traitées les compositions qui seront demandées dans les examehs et concours et d'après quelles règles de simplicité et de clarté elles devront être rédigées. Ces conférences, analogies par leur objet à celles faites aux maîtres d'école, mais d'un ordre plus élevé, fonctionneront en dehors des cours normaux et seront dirigées par de hauts mandarins et des personnalités annamites spécialement désignées par une instruction occidentale développée.

Les fonctionnaires qui auront suivi avec profit ces conférences, pourront ensuite, de retour à leur poste, préparer les étudiants de leurs circonscriptions respectives. Leur enseignement deviendra réellement effectif ; ils professeront des cours réguliers et ne se borneront plus, comme aujourd'hui, à donner et à corriger sommairement quelques compositions, à des intervalles plus ou moins éloignés.

2° En Annam

En Annam, une circulaire du Résident supérieur, en date du 41 juillet 1907, a prescrit l'organisation de cours de quôc-ngu et de science usuelle au chef-lieu de chaque province. Ces cours sont suivis obligatoirement par les mandarins de l'enseignement : dôc-hoc, giao-thu et huàn-dao, qui reçoivent, pendant leur durée, une indemnité de déplacement. Les cours sont professés par le directeur de l'école franco-annamite du chef-lieu. À l'issue des cours, les mandarins regagneront leurs phu et huyên respectifs et ils y convoqueront les maîtres d'écoles des villages de leur ressort, pour leur enseigner à leur tour ce qu'ils auront acquis au chef-lieu. Enfin, pour donner une base précise à la réorganisation des écoles du premier degré, les chefs de province ont dû procéder à un recensement complet des écoles de village.

La cour de Hué a créé un nouveau ministère, celui de l'Instruction publique, qui a été confié au directeur des Annales, S. E. Gao-xuân-Duc.

Pour diffuser les notions nouvelles dont l'enseignement a été introduit dans les Manuels nouveaux écoles indigènes, il était indispensable de mettre entre les mains des professeurs et des élèves des manuels rédigés selon les nouveaux programmes. Le Gouverneur général, pour hâter la rédaction de ces manuels, a ouvert un concours public par l'arrêté du 16 mai 4906; ce concours, bien que prorogé jusqu'au i« juillet 1907, n'a pas donné de résultats en ce qui concerne les manuels en caractères destinés aux écoles indigènes; par contre, un manuel de lectures en quôc-ngu, portant sur l'arithmétique, les sciences usuelles, la géographie locale, a été retenu par le jury ; il a pour auteurs M. le dôc-hoc Thong, directeur des cours à l'Ecole des Hâubo, et M. Khanh, directeur des cours normaux de Hanoi; cet ouvrage est actuelle* ment à l'impression.

La Commission permanente du Conseil,qui était chargée de l'examen des manuscrits, a décidé de confier à une commission de lettrés la rédaction du manuel en

caractères ; cette commission a été instituée à la Résidence supérieure du Tonkin, par arrêté du l* r août 4907 ; elle a procédé à la rédaction du manuel de lectures chinoises des écoles du 1*" degré. Le manuscrit, approuvé par le Comité permanent du Conseil de perfectionnement, est à l'impression.

De nouveaux concours vont être ouverts pour les manuels des écoles du 2 e degré et du 3 e degré.

8° En Cochlnchine

En Cochinchine, l'enseignement indigène est représenté par l'école de village. L'enseignement y est généralement donné en quôc-ngu; toutefois, l'étude des caractères subsiste encore dans un certain nombre d'écoles . Ces établissements sont parfois entretenus par les communes, le plus souvent ce sont des écoles libres. Aucune règle ne préside au recrutement des maîtres, aucun programme officiel n'est suivi. LeComité local et le Conseil de perfectionnement, dans sa session de 1907, ont étudié un plan de réorganisation de ces écoles,sur le même modèle que celui dont l'exécution est commencée en Annam et au Tonkin.

4° Au Cambodge et au Laos

Au Cambodge et au Laos, la pagode constitue seule l'enseignement indigène.

Le Conseil de perfectionnement a étudié s'il ne serait pas possible d'utiliser pour l'enseignement élémentaire cette organisation qui présente l'avantage d'exister déjà et d'être répandue dans tout le pays. Le Siam n'a-t-il pas fait des écoles de pagodes la base même de son organisation scolaire? Deux obstacles se présentent ici : l'instruction très rudimentaire des bonzes et l'absence de livres classiques. Pour améliorer les connaissances des bonzes chargés de l'enseignement dans les pagodes, des cours seraient professés par des interprètes, des lettrés, des instituteurs, dans les principaux monastères; pour répandre les notions de calcul et de sciences usuelles, de petits manuels, en langue cambodgienne ou laotienne, seraient rédigés par les soins des Comités locaux ; ils porteraient sur l'arithmétique, les leçons de choses, l'hygiène, la géographie et l'administration ; imprimés par les soins de l'Administration à Phnom-penh et à Vién-tiane, ils seraient distribués à profusion dans les pagodes. Enfin, des récompenses, sous forme d'allocations pour l'entretien des édifices, seraient données aux bonzes qui obtiendraient les meilleurs résultats dans leur enseignement et qui feraient admettre chaque année le plus grand nombre d'élèves aux écoles franco-indigènes instituées au chef-lieu des khéts ou des muongs.

Cette organisation va être sanctionnée incessamment par une ordonnance royale; les chefs des bonzes, au Cambodge du moins, se sont montrés favorables à cette réforme, et deux moines, délégués par eux, ont suivi régulièrement les travaux du Comité local qui en a préparé l'exécution.

Telles sont les mesures adoptées par l'Administration pour la réorganisation de l'enseignement indigène en Indo-Chine. Au temps où la politique d'assimilation inspirait l'Administration coloniale, l'école indigène a été négligée et parfois combattue et l'on a laissé disparaître, en bien des places, un enseignement populaire très répandu, et qui eût pu être, réorganisé et contrôlé par nous, un moyen immédiat d'instruction et de pénétration intellectuelle. En Indo-Chine, les écoles indigènes sont au nombre de dix-huit mille et elles reçoivent près de trois cent mille élèves. La méthode nouvelle, qui consiste, au lieu de créer un enseignement de toutes pièces, coûteux et souvent mal adapté, à partir de l'organisation indigène, et dont les Anglais ont fait en Egypte la première application, dans les kouttabs arabes, est aujourd'hui en faveur dans toutes nos colonies. Les écoles de mosquées en Algérie, les médersas au Sénégal et en Guinée bénéficient de ces nouvelles tendances. Nulle part cette méthode féconde ne pouvait être plus aisément appliquée qu'en Indo-Chine; là, l'école indigène n'est nullement hostile au peuple protecteur ; elle est entièrement laïque dans les pays annamites, et le bouddhisme pacifique qui préside à l'enseignement des pagodes, n'est pas un obstacle à la diffusion des connaissances occidentales. Bien mieux, ce sont les lettrés, au Tonkin et en Annam, qui appellent de leurs vœux la réforme des études, et l'Administration a trouvé dans le mandarinat le concours le plus dévoué pour la réorganisation de l'enseignement. Ainsi se constituera progressivement, à côté de l'enseignement francoindigène dont le développement est nécessairement plus lent et dont le champ d'action est plus limité, un enseignement indigène dont le premier degré gagnera peu à peu tous les villages et dont les cours supérieurs s'inspireront largement de nos méthodes occidentales et de nos programmes modernes . Loin de nuire aux progrès de l'enseignement français, comme on l'a prétendu, l'ordonnance royale du 31 mai 4906 a gagné à l'étude de la langue française et des sciences plus de dix mille élèves, et ce nombre ne pourra que s'accroitre sans cesse, pour le plus grand avantage de notre influence politique et intellectuelle.

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