SESSION KXTIIAOHDIXAIKE DE FÉVRIER
Au moment où va prendre (in la mission (jue le Gouvernement de la République m'a confiée on Indo-Chine, au mois de décembre 1896, il me paraît utile de présenter un tableau d'ensemble de la situation de la Colonie pendant les cinq années qui se sont écoulées depuis lors.
Les fonctions de Gouverneur Général étaient devenues vacantes par la mort de M. Armand ROUSSEAU, succombant, à Hanoi, à la tâche ingrate qu'il avait courageusement acceptée et remplie. Peu de temps avant de lui succéder, j'avais été appelé à m'occuper, en France, des affaires de notre grande Colonie. Deux fois, en 1895, rapporteur des projets d«î liquidation provisoire de la situation financière du Tonkin et de l'Annam présentés h la Chambre des Députés, je dus, l'année suivante, en qualité de Ministre des Finances, préparer et défendre devant le Parlement, d'accord avec le Ministre des Colonies, le projet de liquidation définitive de la situation du Protectorat.
Quelques semaines après mon arrivée en Indo-Chine, ayant rapidement parcouru le pays pour me rendre compte de sa situation, j'exposais celle-ci au Ministre des Colonies, dans un rapport d'ensemble, daté du 22 mars 1897, dont il peut éli'e utile de citer ici quelcpies passages :
€ Nulle part, a Theuro présente, et dans toute l'Indo-Chine, disais-je au début Situation de 11; de mon rapport, la situation politicpic n'est incpiiélante, ni même vraiment ^^^^? *^ ^ mauvaise. Il y a bien, sur plusieurs points, des diflîcultés que d'inévitables événements pourront aggraver; les populîitions, soumises à peu prés partout à notre autorité, ne sont pas toujours pénétrées du caractère définitif de la domination fran(;^ise et saisiraient volontiers une occasion propice ou un instant .de faiblesse de notre part pour secouer un joug qui leur pèse, malgré la sécurité et le bien-être relatifs qu'il leur donne et que rarement elles ont connus ; la
l SITUATION DE L'iNDO-CHINE 1
pacîlicalion des régions où ont longtemps sévi la rébellion et la piraterie, poui avoir fait des progrès sensibles depuis quelques années, n'est pas encore complète ; les mandarins, nos auxiliaires, en grand nombre sincèrement ralliés à la cause française, à laquelle leurs intérêts les attachent, n'en font pas moins effort pour se soustraire à notre action et à notre contrôle, et nous desservent auprès des indigènes en imputant à nos exigences les lourdes charges qu'ils font peser sur eux.
<r Ces exactions des mandarins, autant que les fluctuations et les à-coups de notre politique, rendent précaire, dans la plus grande partie de l'Indo-Chine, la soumission de la population, et ne nous permettent pas de compter sur un attachement à la France qui serait nécessaire pour traverser ici sans péril les heures de crise. C'est en donnant aux indigènes plus de bien-être et une entière sécurité pour leurs personnes et pour leurs biens, en tenant la main à ce que l'Administration soit probe et juste ; c'est aussi en se gardant de mesures qui froissent leurs sentiments patriotiques ou religieux, qu'on pourra en faire des sujets fidèles de la France et se mettre à l'abri d'éventualités qu'il est présentement nécessaire d'envisager.
« Il n'y a pas lieu, pour atteindre ce but, de rechercher le moins du monde l'uniformité dans l'organisation administrative des divers pays qui constituent notre Colonie indo-chinoise. Les habitudes, les mœurs des populations qui les composent sont différentes ; notre prise de possession s'est faite, ici et là, dans des conditions dissemblables; nous avons trouvé des gouvernements, dos administrations plus ou moins fortement constitués, que nous avons, dans certains €as, conservés presque intégralement ou partiellement, ou bien encore que nous avons fait disparaître. C'est de tout cela qu'il faut tenir compte pour exercer notre action sur ces contrées. Mais si l'organisation de l'Administration française doit varier, encore faut-il qu'il y ait partout une organisation sérieuse et solide, apte à poursuivre l'œuvre de colonisation que le pays s'est proposée par l'occupation de ces régions lointaines, lesquelles doivent être exploitées et mises en valeur, autant pour le profit des races appelées à bénéficier de la civilisation française, que pour la prospérité et la puissance mêmes de la France. Cette organisation est insuffisante presque partout. Au Tonkin, en Annam, au Cambodge, quelle que soit la bonne volonté et l'intelligence des hommes, notre Administration est pour ainsi dire en l'air, hors d'état de donner l'impulsion et d'exercer le contrôle qui sont sa raison d'être. Il ne paraît pas que ce soit le nombre ni la qualité des fonctionnaires qui fassent défaut; mais l'organisation, le lien, et, par suite, l'activité et le travail qui manquent. On doit pouvoir tirer un meilleur parti d'hommes de bonne volonté et souvent d'une réelle valeur.
« il n'y a pas lieu de parler du Laos, dont l'administration est et restera un certain temps encore embryonnaire, pas plus que de la Cochinchine, où quelques réformes semblent devoir suffire pour obtenir un bon fonctionnement de$ rouages administratifs
ce Si Ton ajoute à l'insuflisanle organisation administrative de la plupart des États de Tlndo-Chine la quasi inexistence du Gouvernement Général, on ne peut s'étonner de la faiblesse des résultais obtenus. Il y a bien un Gouverneur Général, que la mort ou des circonstances diverses ont fait trop fréquement changer; mais il n'y a guère de Gouvernement Général. Autrement dit, il manque au Gouvernement Général de Tlndo-Chine une grande partie des organes essentiels qui lui permettraient d'ctre un Gouvernement, au vrai sens du mot^ c'est-à-dire d'assurer la direction générale des affaires de la Colonie. Comme rien ne supplée à cette direction absente ou inefficace, il en résulte un manque d'impulsion, de solidarité et de coordination des efforts, de vue d'ensemble pour l'examen des questions les plus graves, dont a grandement souffert ce beau pays. A une unité de l'Indo-Chine qui existe politiquement et géographiquement, que l'étude la plus superficielle de l'histoire, comme l'examen le plus rapide de la carte permettent de constater, répond une dispersion des organes administratifs, faibles par eux-mêmes, faibles de la faiblesse du Gouvernement qui les réunit.
« Aussi n'est-il pas surprenant de voir les déplorables résultais financiers et économiques auxquels nous sommes arrivés. L'état des finances, à l'heure présente, est mauvais partout, même en Cochinchine, où la terre est merveilleuse de fécondité, où la richesse se produit et se multiplie sans efforts, même au Cambodge, où l'on a laissé jusqu'alors le peuple endormi dans son apathique torpeur, où l'on n'a à faire face qu'à des dépenses extrêmement faibles. Au Tonkin, c'est pis encore: la menace de la faillite se dresse de nouveau devant le Protectorat, aussi imminente qu'en 1891 ou en 1895, quand le Gouvernement et le Parlement ont été obligés d'y parer d'urgence par des sacrifices qu'il ne faudrait pas essayer d^imposer de nouveau à la Métropole.
M Cette situation financière de Tlndo-Chine est d'autant plus fâcheuse, d'autant plus inquiétante, que les budgets des divers États ne sont pas obérés par des entreprises de travaux publics trop considérables. La part de ces budgets consacrée aux travaux est extrêmement laible. dérisoire même quand il s'agit de pays neufs où tout est à créer.
a D'ailleurs, en thèse générale, on peut dire que l'œuvre économique, but principal de la colonisation, est à peine ébauchée en Indo-Chine »
L'étude à laquelle je me livrais ainsi, au commencement de l'année 1897, me conduisait à examiner les multiples questions que la situation de l'Indo- Chine posait avec plus ou moins d'urgence, et à envisager les solutions nécessaires aux principales d'entre elles, qui pouvaient se résumer de la manière suivante :
\o Remédier à la situation financière de l'Indo-Chine et créer un régime fiscal approprié au pays, à son état social, aux mœurs de ses habitants comme aux besoins de son budget ;
2® Achever la pacification du Tonkin ; 3o Organiser le Gouvernement de l'Indo-Chine ;
4o Compléter ou réformer l'Administration dans les divers pays de Protectorat ;
5® Donner à Tlndo-Chine le grand outillage économique nécessaire à sa mise en valeur ;
6° Accroître la production et le commerce du pays en développant la colonisation française et le travail indigène;
7" Etendre l'influence de la France et développer ses intérêts en Extrême- Orient et plus particulièrement dans les pays voisins de la Colonie.
Situation de l'Indo- Ces grandes questions, celles non moins importantes qui se sont également cambra 1901. posées, dès 1897 ou depuis lors, ont élé entièrement résolues, ou ont reçu
des solutions dont l'exécution se poui^uit rationnellement.
Si l'on regarde le chemin parcouru et l'œuvre accomplie pendant la période de cinq années qui fait lobjet de ce rapport, on peut présenter avec quelque fierté la situation de l'Indo-Chine, telle qu'elle apparaît à la fin de 1901 .
Des faits et des chiffres qui seront cités plus loin, comme de la vue même qu'en a tout esprit non prévenu, il résulte que T Indo-Chine est aujourd'hui une grande Colonie, complètement pacifiée et organisée, ayant unesituationfinancière brillante, un commerce déjà important, une production agricole rapidement croissante, des colons chaque jour plus nombreux et disposant de moyens d'action supérieurs, un puissant outillage économique en voie de création, dont la mise en service accroîtra sa richesse dans des proportions considérables, enfin, une armée et des ouvrages de défense capables de la protéger contre toute agression et de lui permettre de concourir au dehors à la défense des intérêts français.
Sans attendre les résultats que les sacrifices actuellement consentis no manqueront pas de produire, il est permis de dire que notre Colonie indo-chinoise fait honneur à la civilisation française.