Situation de la langue française au Canada [microforme]
Notre pays reçoit en ce moment la visite de plusieurs écrivains français qui seront sans doute curieux d'étudier notre langue, Je profite de la circonstance pour mettre sous les yeux des lecteurs mes humbles observations à ce sujet.
Uné nation perd son caractère distinctif lorsqu'elle abandonne sa langue. La langue est comme une sentinelle qui veille sur un camp endormi. Rien ne résiste aux coups d’un agresseur qui, ayant tué la sentinelle, se précipite sur le camp les armes à la main.
Pénétrons-nous de cette vérité. Elle nous enseigne à être sur nos gardes et à ne pas sacrifier follement un bien dont la perte serait irréparable.
L'attachement que les Canadiens ont montré jusqu'ici pour la langue française donne lieu d'espérer que nous ne les verrons jamais la mettre en oubli, Ce n'est donc pas pour leur faire des reproches que je trace ces lignes, mais plutôt pour nous entretenir, dans une causerie familière, de l’état de la langue parmi nous et de l'importance que nous devons attacher à sa conservation,
Parlons des origines de notre langage ; des éléments qui ont donné naissance à
l'accent canadien ; de l’histoire du français dans notre vie publique, et enfin, de ce qu'il sera.
Un Anglais instruit, le Révérend James Roy, ayant fait un séjour prolongé au Canada, n'hésite pas À se prononcer sur les principaux points que nous aurons à examiner,
Je traduis :
‘ Les premiers Canadiens sont venus des côtes nord et nord-ouest de la France.
(11 faudrait dire aussi des bords de la Loire.) Connaissant ces sources, le caractère et la position sociale de ce peuple à l’époque de son émigration, nous pouvons rattacher le langage parlé par les colons du Canada à celui de leur pays natal, tant autrefois qu'aujourd'hui.
‘ Après la conquête des Gaules par Jules César, la basse latinité de ses soldats, mêlée à un élément celtique presque imperceptible et à une plus grande somme de mots teutons, se développa au nord de la ligne qui va de la Rochelle à Grenoble, et forma la langue d’oïl (qui est ainsi nommée à cause de la manière de prononcer le mot ‘‘ oui ”’ dans ces régions.) Celleci, à son tour, se subdivisa en quatre dialectes principaux : normand, picard, bourguignoh et français, ou de ‘‘l’'Tle-de- France ” (avec Paris pour chef-lieu), Après 1200, le dialecte de l'Ile-de-France prit le
pas sur les autres, d'abord dans les actes ofliciels, puis dans la littérature, tandis que le normand dégénérait en un simple patois. L'abandon définitif des restes du latin, dans le XIVe siècle, marque la division entre le français ancien et moderne, La langue française du XVe siècle est formée ; dans le XVIe, vers le temps où le Canada fut découvert, le français devint le langage de la cour, du palais et de la littérature, de la eine à la Loire.
Pendant quatre siècles et plus, le normand avait été assujetti au françaisgrandissant... Au temps de l'établissement du Canada (vers 1630), la langue parisienne était moins correcte que celle de la région d'où sortit la masse des premiers Canadiens.
L'examen des classiques de l’âge le plus brillant de la littérature française (1660- 1700) démontre que ce que l'on regarde à présent, parmi les Français du Canada, comme ayant dégénéré en patois, était la prononciation adoptée immédiatement avait et pendant la période la plus célèbre du théâtre français.
“La Bruyère écrivait, en 1682 : # L'air de cour est contagieux ; il se prend à Versailles comine l'accent normand à Rouen ou à Falaise.” La Bruyère croyait se moquer de l'accent normand,
** Ce n'est pas le français du Canada qui à changé ou dégénéré, c'est plutôt le français de Paris, qui, pressé par l'intluence croissante de l'accent des basses classes a abandonné sa vieille prononciation pour ‘a adopter une Gui est encore plus éloignée de celle du Canada que des sources du latin mérovingien et du latin des soldats de César. Les sons du vieux laingage étaient devenus étrangers à Paris et à Versailles à la fin du dix-septième siècle, mais les habitants de Rouen et de Falaise (pays des Canadiens) les avaient conservés.
‘ Au point de vue philologique, le français du Canada est done plus pur que celui de Paris... Tant par des coxpressions comparées que par la prononciation,
on peut voir que le français du Canada
n'est pas une corruption de celui de Paris... Ni l'idiome canadien n'est pas toujours grammatical, c'est plutôt à cause d'un changement d'opinion su-venu chez les grammairiens de France que par suite d'altérations produites au Canada,”
La parenté, la filiation directe de notre langage est établie par ce raisonnement et par mille preuves faciles à obtenir, S'en suit-il que nous parlons tout à fait comme les Normands? Non. L'accent se reconnait instantanéirent, mais nous nous exprimous avec plus de pureté que nos parents de là-bas.
Le préjugé joue dans ce monde un rôle énorme ; la plupart des ‘Français de France ” qui nous visitent, entendant des sous qui rappellent la Normandie, concluent, sans examen, comme M, Duvergier de Hauranne, que nous parlons ‘un jargon normand qui a gardé tout l'accent du terroir.”
Le mot‘ jargon” dépasse la mesure.
Nous n'avons ni Breton bretonnant, ni Gascon gasconnant, ni grasseyeurs, ni chanteurs.
Cet accent de terroir normand dont parle M. Duvergier, se réduit à fort peu de chose,
I n'en est pas moins vrai que celui qui règne ici est plus rapproché du normand que de tout autre.
Après, vient le Poitou.
U faut se rappeler néanmoins que notre principal groupe n'est pas originaire de la Normandie. L'Anjou, la Touraine, la Saintonge, le Poitou, l'Angoumois, le pays de la Rochelle, et de 1665 à 1680, Paris, nous ont donné la masse de nos fondateurs de fanille, Nous sommes sortis en grand nombre des Charentes, Au nord, la Picardie, la Normandie et le Perche avaient contribué par un fort contingent dès le début (1630-50), En dernier lieu, la Bretagne, la Champagne et le Lyonnais sont à mentionner.
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Nous n'avons vien qui ressemble au langage des Jerseyais
Il y a deux cents ans révolus que notre plus fort noyau est fixé sur le sol du Canada
Cette population se compose donc des descendants de gens venus de France principalement au dix-septième siècle, Après 1700, ce courant n'existait plus.
Une fois la conquête accomplie (1760), nous n'avons rien tiré de la France, Ce est que depuis une quinzaine d'années que les agents d'immigration nous envoient de nouveau quelques Français. Un siècle et trois quarts s’est par conséquent écoulé sans presque aucun mélange avec nos frères de France.
Mais, dira-t-on, prétendez-vous que le Canada présente la merveille de luniformité du lantage et de l'accent ? Sans doute ! Rien de plus facile que de le constater. De Gaspé à Prescott, il ne varie pas, et, ce qui est au moins aussi singulier, c'est que, à l’ouest de la province d'Ontario, dans le comté d'Essex, par exemple, où nos gens sont si nombreux, le langage est le même que sur les rives du Kaint- Laurent et de l'Ottawa. [est le même dans les Etats-Unis, partout où nous nous sommes répandus.
Comment expliquer un fait en apparence si étrange ? Tout naturellement! 1] remonte au début de la colonie ; il suit ses développements et son histoire.
C'est le groupe normand qui est arrivé le premier. Les percherons suivirent de près. Entre eux, il n’y à pas de différence bien notable. D'ailleurs, on connait, par l’histoire de France, que le normand est absorbant, Il a dû s'imposer sans retard. Lorsque d'autres provinces françaises nous ont envoyé, à leur tour, des funilles, la place était prise quant à l’accent ; le langage ne s’est modifié que sous le rapport des termes, des locutions, et cela pour enrichir le fond normand.
Pourquoi n'avons-nous pas de mots de patois ? Pour la même raison.
Dans ces premiers temps (17ème siècle)
l'influence des directeurs et directrices de nos institutions puoliques, a été décisive.
Ecoles, hôpitaux, séminaires, cures, avaient à leur tête des hommes et des femmes très instruits, venant de toutes les parties de la France et qui, en très peu de temps, eurent fondu les accents de leurs administrés en un seul corps où domina, nécessairement, le normand, mais où les accents de Chartres, de Tours et des Charentes prirent aussi une belle part. Ces professeurs, ces curés apprenaient aux petits Canadiens à bien parler, x bien prononcer, à bien saisir le génie de lu langue française, Quelles conditions plus favorables peut-on exiger pour atteindre à l'uniformité et à l'exactitude ‘du langage chez le peuple ?
Que le Canada, dit Bibaud jeune, ait été autrefois le pays du beau langage franqus, é'est ce dont il n'est pas permis de douter, tant les témoignages, à ce sujet, s'offrent en foule et se pressent.
‘J'avais peine à comprendre, dit le récollet Chrétien Leclereq, ce que me disait un jour, un grand homme d'esprit — que je serais bien surpris de trouver au Canada d'aussi honnêtes gens ; qu’il ne connaissait pas de province du royaume où il y eût, à proportion, et communément, plus de fonds d'esprit, de pénétration et de politesse. .… Il nous ajoutait que nous y trouverions même un langage plus poli, uue énonciation nette eb pure, une prononciation sans accent, Mais il est vrai que, quand je fus sur les lieux, (en 1675) ji reconnu qu'on ne m'avait rien flatté, la Nouvelle-France étant en cela plus heureuse que les pays nouvellement établis dans les autres parties du monde.”
N'avons-nous pas dans nos chansons populuires une preuve manifeste de la modi-
fication en mieux du langage des anciens Canadiens ? La plupart de ces petits poèmes se retrouvent en France, mais leur raleur littéraire n’égale plus celle des
couplets que nous connaissons ici, La raison en est que, grâce à une instruction générale, et grâce à des avis donnés, 6videmmment par les religieux et les personnes d'éducation qui avaient de si fréquents rapports avec nos habitants et nos voya:
geurs, ces vers se sont policés, ont été comme refondus, sans perdre leur caractère d'expression naïve, et ont gagné un charme que l'on chercherait en vain dans les versions conservées en France.
Je viens d'écrire : ‘instruction plus gé nérale,"" Ceci, encore, nous fortitie dans l'opinion que je soutiens, En ouvrant les registres et les actes des premiers temps de la colonie, on est étonné de voir que presque tout le monde savait signer. Or, qu'est-il de plus aisé que de perfectionner le langage de ceux qui ont déjà de linstruction ? Le bon grain que lon a semé chez nous n'est donc pas tombé dans une terre ingrute,
La Potherie, qui nous visita en 1700 écrivait :
On parle ici parfaitement bien sans mauvais accent, Quoiqu'il y ait un mélanwe de personnes de presque toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d'aucune dans les Canadien-
nes.”
Charlevoix (1720) ajoute :
‘“ Les ajustements font bien à nos créoles. Tout est ici de belle taille, et le plus beau sang du monde dans les deux sexes ; l'esprit, les manières douces et polies sont communs à tous, et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n'est pas même connue dans les campagnes les plus écurtées. Les Canadiens, c'est-à-dire, les créoles du Canada, respirent en naissant un air de hberté qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie, et nulle part ailleurs, on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque même ici aucun accent.”
Quoi qu'il y ait ici un mélange de toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d'aucune d'elles dans
les Canadiennes.” répète-t-il, vingt ans après la Potheric.
La Mère de l'Incarnation avait aflirmé la méme chose, un demi-siècle auparavant,
Et si l'on n'est point encore convaincu, dit Bibaud, on ne peut mieux faire, sans doute, que de donner pour arbitre à tous ces témoins graves le savent voyageur suédois Kalm, contemporain et ami intime du comte de La Galissonière, notre gouverneur en 1748 : Kalm n'a pas dû comploter avec eux pour tromper la postérité:
** Les dames et uemoiselles du Canada, et particulièrement celles de Montréal, sont très-portées à rire des fautes que font les étrangers en parlant, En Canada, la langue française n'est guère parlée que par les Français, car il y à rarement des étrangers, et les sauvages, naturellement trop fiers pour apprendre x langue des Français, obligent ceux-ci à apprendre la leur. I suit de à que les dames, en Canada ne peuvent rien entendre d'un peu commun sans çn rire.”
ët l'abbé D'Olivet :
‘On peut envoyer un opéra en Canada, et il sera chanté à Québec note pour note et sur le même ton qu'à Paris ; mais on ne saurait envoyer une phrase de conversation à Bordeaux et à Montpellier et faire qu'elle y soit prononcée syllabe par syllabe comme à Paris.”
Tant que dura le régime français, la langue se maintint dans sa perfection.
Quieut °. à la Galissonnière, à Vaudreuil, à Montcalm, qu'un jour viendrait où les Canadiens, abandonnés par la France, appauvris par la guerre, tenus sous le talon du vainqueur, se relèveraient et que liustrument de leur salut serait, quoi? la langue de leur berceau, à laquelle des gouverneurs et des fonctionnaires maladroits avaient voulu toucher !
Oui, nous avions tout souffert, tout en” duré, L'espoir ne tenait plus qu'à un fil
6 ans
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— mais tout-a-coup on s'aperçut que ce lien en apparence si fragile pouvait ébranler la colonie,
Quand Lévis et Vaudreuil dictaient à Aumherst la capitulation de Montréal et qu'ilsoubliaientd'y stipuler la conservation de la langue françuise,ils omettaient, dans ce document célèbre, l'indication d’une arme, que leurs descondants devaient un jour utiliser el rendre plus redoutable que l'épée et le canon,
Je ne parlerai que pour mémoire des persécutions que nos pères subirent, de 1760 à 1790, à cause de leur langue, Ces faits sont connus. Arrétons-nous un instant sur la grande lutte de 1792, que chu- ‘eun de nous devrait connaître à fond.
Le premier parlement s'ouvrait, La première séance montra que les Anglais voulaiert l'abolition de la langue française.
“ Une discussion violente ne tarda pas à s'engager, dit M. Blain de Saint-Aubin.
Il s'agissait d'élire un ‘‘ orateur” et M. J. Antoine Panet fut proposée. La première chose que Ini reprocha l'un de ses adversaires, M. Lüichardson, fut sa connaissance inpurfaite de la lingue anglaise.
“ Est-ce parce que les Canadiens ne suvent pas la langue des habitants des bords de la Tanise qu'ils doivent étre privés de leurs droits ? riposta Mr. Papineau, père de Louis-Joseph. Messieurs Bédard et Panet soutinrent, après lui, les arguments suivants, qui ont aujourd'hui li méme force qu'en 1791 :
+ Dans les îles de la Manche, attachées à l'Angleterre depuis Guillaume le Conquérant (sept siveles ) la langue françuse à toujours été et est toujours en usage.
‘“ Pendant plus de trois siècles apres le conquête de l'Angleterre par la Normandie, la cour, la robe, l'église, les tribunaux et la noblesse, tout parlait françius en Angleterre.
La Grande Charte est rédigée dans cette langue. ?
‘“ Après de longs combats, M. Panet fut élu. Mais sur la proposition de dresser le procès-verbal de l’Assemblée dans
les deux langues, le parti anglais souleva de nouvelles objections, M, de Lotbinière prit le soin de les refuter, et les principales raisons qu'il fit valoir auront de l’actualité toutes les fois que pareille tentative sera renouvelée dans notre législature :
lo, Le bill de Québec, qui réglait le gouvernement du Canada (1774 jet la constitution adoptée en 1791 par les Chambres d'Angleterre, ne comportent point que nos lois seront rédigées uniquement en anglais ; mais
20, Les Canadiens, étant électeurs, ont droit d'exiger que les mésures politiques qui les intéressent soient portées à leurs connaissance dans la langue qu'ils parlent.
Jo, Ce n'est pointl'uniformité du lanwage qui assure la fidélité d'un peuple, et les Canadiens ont prouvé leur fidélité à la couronne angliise on plus d'une circonstance.
M. Blain ajouta
‘“ Le discours de M. de Lotbinière fit son effet, où nominu un traducteur de l'Assemblée Législative. Dès ce moment, la lansue française fut employée dans la législature et | cours de Justice.
Grâce à une crreur qui n'était certainement pas involontire de la part des Anglais, Pacte d'union des Canadas (1840) déclarait que la langue anglaise serait la langue otlicielle des Chambres canadiennes, sans toutefois prescrire formellement la langue françuse. Cette clause ( 41ème ) de l'acte impérial ne manqua pas d'alarmer les réprésentants Canadiens-français, et dès la première session du nouveau parlement, de juin à septembre 1841, M.
Etienne Parent présenta un bill ordonnant la traduction des lois et autres documents publiés en langue française, et autorisant l'usage de cette langue dans les délibérations parlementaires. Le bill de M. Parent fut adopté, et tout alla bien tant que M. Cuvillier occupa le siège de l'orateur, mais au mois de décembre 1844, sir Allan MeNab était appelé au fauteuil, et l'un de ses premiers actes fut de refuser une motion qui lui était présentée en français,
prétendant que l'usage de cette langue était interdit par l'Acte d'Union, 1540, Ce fut alors que l'honorable Denis-Benjamin Papineau présenta une adresse qui se trouve au long dans les procès verbaux de la Chambre et qui, chose assez frappante, est bâsée presqu'en entier sur les trois arguments soutenus, cinquante ans plus tôt, par M. Lotbinivre. L'adresse fut adoptée, les délibérations continuvrent dans les deux langues, et quatre ans plus tard, en 1848, un acte impérial abrogeait la 4lème section de l'acte d'Union, 1840, Le même acte en (1848) aonnait au parlement canadien toute liberté d'établir à cet égard les règlements qu'il jugerait les plus convenables.”” L'Acte Fédéral de 1867, à
maintenu cet état de choses.
Un de mes anis qui a beaucoup voyagé, me disiut : ‘* Savez-vous en quel lieu on parle le meilleur français ? Je vais vous le dire. Chaque province de France prétend avoir droit à la palme. Paris, qui n'a pas qu'un luigage, mais qui en a cent, ne peut souffrir de rivalité. Les Suisses sont très fiers de parler ‘‘le plus pur français du monde.” Leur mérite est cependant contrebalancé par celui des Belges qui se piquent d'avoir atteint la perfection en ce genre. Dans l'Amérique du Sud, la colonie importante de la Plata n'entend aucunement qu'on l’accuse de faiblesse sous ce rapport—et voilà le Canada qui entre aussi en lice ! Comment nous déméler dans tout cela !?
Eh ! bravo !
la famille française est grande. Quant au
cela montre au moins que
procès, qu'il aille, sans être vidé, jusqu'à la fin des temps, ce sera superbe : nous nous occuperons à tâcher de nous surpas-
ser les uns les autres dans la connaissance et la pratique de la langue, ce qui nous permettra de nous corriger,car nous avons des défauts... mais je parlerai de cela plus loin.
Le grand théâtre, à Paris, sert de mo-
dèle. Y admet-on les accents de la pro- ‘un accent ” est forcé de l’abandonner pour apprendre à parler franc. Ni les fantaisies des langues parisiennes, ni les capri-
vince ? Jamais. Un acteur qui a
cieuses prononciations du midi, du nord, de l'est ou de l’ouest, n’y sont tolérées, Et quand l'acteur à dépouillé le vieil homie, quand on lui ouvre la scène, il est étonnant combien son accent se rapproche du nôtre, Ceci est tellement vrai que les Canadiens se font comprendre sans le moindre eémbarras dans tous les pays du monde où l'on parle français et dans toutes les parties de la France où un acteur français peut étre compris, ce qui n'arrive pas partout, on le suit.
Ceci ne veut pas dire que chacun de nous posséde sa langue à la perfection, Entre l'homme d'étude et le premier venu, il y à une distance. Mais où a-t-on vu un Français qui ne se soit pas trouvé à l'aise en nous entendant parler ? C’est comme au théätre, moins la beauté de l'art,
Nous avons notre accent. Iest clair et net. [n'est pas expressif, -c'est son défaut. Nous parlons dolemment, même lorsque nous nous animons. Les mots subissent trop une mème et unique note dans notre bouche. C’est ce dont il faudrait nous débarrasser si nous entrions sur la grande scène française, où si nous nous mettions à soigner notre langage—ce qui est fort désirable.
Présentement, il est de mode de nous reprocher notre accent. A cela nos auteurs opposent des pages sans réplique. Le français s'y trouve avec son poids, sa rectitude et son trait inévitable
Mais, dit-on, c’est affaire de plume, vous échappez par la tangente, Ecrire n'est pas parler, Reste votre accent. Il n'est pas parisien ; il est patoisé, ou, si vous voulez, il est normand.” à
I n'est pas parisien parce que, dans le sens qu'on attache à ce mot, nous n'en
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LA LANGUE FRANU'AISE Al CANALA 9
voulons pas. Il rappelle le normand — pourtant il n’a pas le côté désagréable du normand.
Qu'est-il donc ?
Il est canadien.
On accorde que les provinces de l’ancienne France avaient et ont encore chacune son accent, Nous refuserait-on d'avoir créé un accent nous aussi—dans cette province du Canada qui est un démembrement de l’ancienne France et qui n’a rien emprunté aux variations du langage français depuis plus d'un siècle ?
Pourquoi ne dirions-nous pas ‘‘notre accent,” puisque des étrangers, qui ne savent ni le français moderne ni surtout le vieux français, parlent du ‘* patois” canadien ?
Pourquoi ne répondrions-nous pas à cette remarque si fréquente dans la bouche des Anglais : ‘* Les Canadiens n’ont pas l'accent parisien.” Cela signifie-t-il que nous parlons moins bien qu’en France ?
Non !nous n'avons pas l'accent parisien et c’est tant mieux !
Dans Paris, cette grande capitale qui fait, à juste titre, l'admiration du monde, il s'en faut que tout soit admirable, Le peuple s’y est composé un argot ; les ignorants s’y exercent à psalmodier des bouts de phrases, sans penser à les finir. Est-ce là du français ? Est-ce franc ? Est-ce intelligible, comme le veut le français de bonne veine ?
A Paris, l'horreur de l'accent à fait naître un chantonnement que ni la tribune, ni la bonne conversation, ni le théâtre ne veulent subir, Faut-il nous blâmer de ne pas donner dans cette musique ?
Etudions en France même, dans les lieux d’où nos familles sont parties, les origines de notre accent. Après cela, comparons notre parler, le choix de nos mots etc., avec les livres des XVI et XVII siècles. Toutes les observations doivent partir de ce point. En attendant, rien n'empêche que nous ayons un accent à nous, et la preuve en est fourme
assez souvent par les voyageurs de différeutes parties de la France qui nous répêtent, à mesure qu’ils passent ici :
Vos gens parlent à la manière des gens de chez nous (Rouen, Brest, Nantes, La Rochelle, Poitiers, Tours,) mais, cependant, ce n'est pas tout-h-fait comme chez nous. Il y à un je ne sais quoi, qu'il faudrait analyser pour s'en rendre compte.”
Le dernier,Français avec lequel j'ai conversé et qui est né à La Rochelle, pense reconnaitre ici comme accent dominant celui de l’Aunis et du Poitou.
Ïl aurait raison, je crois, si la Normandie n'avait pas existé, car, selon toute apparence, le normand domine encore plus ici que l’accent des Charentes,
Nous avons ‘‘notre”’ accent je le répète intentionellement. Il s'agirait de le décomposer pour y ressaisir les bribes de quatre ou cinq accents d'autrefois. Je n'ai pas cette prétention. Le monde est rempli de chercheurs qui ne reculeront pas devant la tâche.
On a nié jusqu’à notre force physique !
On peut nier n'importe quoi, mais qu'estce que cela prouve ?
Depuis un siècle, notre rôle consiste à répondre à des accusations gratuites. Un de nos publicistes l'a dit: nous devons avoir raison deux fois et le prouver quatre fois—et encore cela ne suflit pas toujours,
Que n'a-t-on pas inventé pour nous reléguer au rang de ‘‘ race inférieure ” ?—-mot célèbre à cause de cela même qu'il comporte une fausseté éclatante.
Longtemps après la conquête, on voulait faire croire que nous cherchions à rappeler le gouvernement français. C'était faux, Dieu merci ?
Ensuite est venu le reproche de ne pas comprendre les institutions britanniques.
Nous avons prouvé à qui l’a voulu (et même à ceux qui ne le voulaient pas) que
nous savions nous en servir mieux que les Anglais.
Puis on a prétendu que nous étions dépourvus d'instruction. En réponse, nous avons montré de combien nous dominions nos voisins sous ce rapport.
Je sais, néanmoins, que l’on m'opposera quelques écrivains instruits, des noms respectables qui n’acceptent pes la thèse que je soutiens ici.
Je leur répondrai toujours :
—Messieurs, vous n'avez fait que nous saluer en passant. On juge mal ce que l’on voit si peu. Erreur n'est pas compte.
Vers 1804,.le grand poète irlandais, Thomas Moore, qui ne savait pas le français—mais qui se vantait de le parler, mentionne ‘‘la prononciation barbare des Canadiens.”
Les Anglais, qui nous entourent, sontils, plus que nous, en état de juger de ces matières ? Le cas serait singulier,
Notre origine française prédispose les Le moins qu'ils puissent dire, c’est que nous parlons mal le français.
eux n’y entendent rien, mais leur opinion est faite.
Les plus connaisseurs se sentant embar-
Anglais contre nous.
Les sept-huitièmes d’entre
rassés, abandonnent les mots, le patois et se recriminent contre l'accent, Selon ces derniers, un prêtendu accent parisien fait toute la loi—ce n'est pourtant pas celui que l’Académie nous conseillerait.
Les deux grandes races ne s'aiment que par calcul, par nécessité. Elles s’endurent mutuellement, tantôt aux Indes, tantôt dans la Manche, tantôt au Canada,
C’est chez nous, peut-être, que les préjugés qui naissent de cette antipathie sont les plus curieux à suivre,
J'arrive tout naturellement au chapitre de notre littérature, pourtant je ne ne l’aborderai pas ; ce serait employer contre nos détracteurs des armes trop puissantes, soyons généreux, nos moyens nous le per-
mettent. Il suffira de quelques notes, que j'ai sous la main, pour franchir ce passage facile.
Lord Durham, haut commissaire de la couronne, envoyé au Canada, en 1839, pour étudier l’état politique de cette colonie et trouver les moyens de réduire l’élément français, s’est acquitté de sa mission avec conscience et habileté. S'il ne nous a pas écrasés ce n’est pas sa faute. Toutefois, tenons-lui compte des bonnes paroles que la vérité a fait jaillir naturellement de sa plume :—
‘ La négligence soutenue du gouvernementanglais laisse la masse des Canadiens-français sans aucune des institutions qui les pourraient élever dans l’ordre de la liberté et de la civilisation, Ce gouvernement les a privés des ressources de cette nature et ne leur a pas conféré les institutions du self-government...
Quoiqu'il en soit, l’assertion généralement répandue que toutes les classes de la société canadienne-française sont également ignorantes est tout-à-fait erronée. J'’incline à croire que la plus grande somme du raftinement intellectuel et de connaissances que procure la lecture, se trouve, sauf quelques brillantes exceptions, du côté des Canadiens-français.”
Voilà quarante-cinq ans que ce qui précède est écrit, Nous étions alors sous le talon du vainqueur depuis quatre-vingts ans déjà, luttant chaque jour pour échapper à la mort nationale, pour prendre notre place au soleil. Dix ans après, nous avions 108,000 enfants aux écoles ; en 1870, il y en avait 217,000. Dans cet intervalle, nous avons conduit à bonne fin nos projets de réformes politiques. Il n’est point de nation chez qui la presse périodique ait fourni une plus noble carrière, et l’histoire ne nous enseigne rien de plus beau que les luttes de nos parlements où se décidèrent le sort des descendants des soixante-dix mille malheureux de 1760, abandonnés en proie aux haines, aux antipathies et aux caprices d'un maitre puissant et peu accessible à la pitié ;
aussi il n’est pas de témoignage qui soit Ecoutons ce qu'écrivait, il y a seize ans,
.. plus flatteur pour nous que celui de lord | M. Maurice Sand : . Durham, le moins suspect des Anglais. | « L'esprit canadien est resté français ; dé IX: seulement on est frappé de la forme du 1839, langage, qui semble arriéré d’une centaine > colo- Mr. Rameau à visité et étudié le Cana- d'années. Ceci n’a certes rien de désal'élé- da vers 1859. A cette époque, notre lit- gréable, ear si les gens du peuple ont l’aciission térature n'avait encore fait que son pre- cent de nos provinces, en revanche, les > nous mierpas. Voici comment il nous juge, gens du monde parlent un peu comme nos l'oute- par nos livres, après avoir mis de côté les écrivains du xvite siècle, et cela m'a fait aroles pages sans valeur qui, de toute nécessité, une telle impression dès le premier jour, stit-de sont nombreuses dans ces premiers re- ,| qu’en fermant les yeux je m'imaginais être cueils : transporté dans le passé et entendre cauverne- “C'est à peine si ce petit peuple,abandonné ser les contemporains du marquis de Cana- À en 1760, dans une entière ignorance, par Montcalm.” ustitu- toute l'aristocratie sociale commence à se C'est presque mot pour mot ce que nous l'ordre relever et à renaître à la vie intellectuelle. ont dit plusieurs Français. La forme 'e gou- Cependant, lorsque l’on passe de l'étude de notre langage est à peu près perdue en es de des Américains aux Canadiens, une diffé- France. Nous l'avons conservée, et cette conféré rence tranchée saisit l'esprit et lui signale chose ancienne devient une originalité. ent... l'instinct plus artistique, la forme plus po- Plaise à Dieu que nous n’en ayons jamais lement lie et le goût plus pur dont on reconnaît de pire. | à socié- déià l'influence chez l'écrivain canadien ; Glkons-encore M: Ohauvesuà lement il a naturellement mieux le sentiment du : : | | J'in- beau, comme chez nous l'Italien a mieux : Le langage des Canadiens les moins et le sentiment musical.” instruits est encore du français et du franssances Après avoir cité quelques livres cana- Que ASTRA AeE dates pe RAPsEt ee one âtenss il aloutes: paysans des provinces de EF rance où l on ra Re , RASE parle français. On ne sau a1b trop admi- La vivacité du trait qui distingue ces rer la sottise de quelques touristes anglais Fes À ir nee ad et américains qui ont écrit que les Caet l oc nr 1 St sw 8 si nadiens parlent un patois. Le fait est que, dviriie k rent no Le et | cu Pas I vi ; ARE sauf quelques provincialismes, quelques Li h que AOUPS caractère ; où peut présager aux expressions vieillies mais charmantes en 5 F4 É. . une IFAgUe aie . sas elles-mêmes, le français des Canadiens ‘4 nergie dans leur développement à venir. ressemble plus au meilleur français de list L. M. Chauveau écrivait, il y a vingt-cinq France que la langue du Yankee ne resdd : 8 ans : semble à celle de l'Anglais pur sang.” tes ra Nous avons les rudiments d’une litté- La comparaison est, en effet, à notre ex ŸE rature, à laquelle on ne manquera pas de avantage. Le descendant des anciens copronse nier toute Griginanté et toute couleur loca- Jons de la Nouvelle-Angleterre nasille de le car- le, pAIR qu'elle RER tous bonnement toutes ses forces ; pour lui, c'est l'accent it HAUYAS au lieu d’être iroquoise ; parce idéal. Outre cela, il s’est fait une langue parle- qu’elle s'avisera de parler d eusTe chose indisciplinée en ce qui regarde la gramdéréans que des SONTAUAR parce ans; enfin, elle maire, eten recrutant des expressions dans situé ne sera pas un éternel pastiche, AUS tous les lieux, bons ou mauvais. Il en réléines de fameuses fracuotons de poèmes qui sulte que les Anglais rougissent lorsqu'un an mat: n'ont jamais existé. étranger confond ce langage avec le leur.
, pitié ;
La prédiction se réalise.
Si, au moins, ce goût et ce choix de mots
restaient confinés dans le peuple, mais non ! il y a une littérature qui s’en alimente et qui est fort bien reçue aux Etats- Unis.
Avons-nous rien de pareil? assurément, la réponse est facile.
Si un Anglais de bon ton est mis à la gêne pour les excentricités de langage de ses american coustrs, il est certain qu’un Francais n'aurait pas honte de présenter quelque part ses cousins du Canada.
Plus d’une fois déjà, il a été question, dans la presse périodique et dans des ouvrages en apparence bien muris, de la langue quenous parlons. L'année 1877 n'a pas manqué d’'intérèt, sous ce rapport. Un auteur américain venait de publier un livre dans lequel il disait que les Canadiens-français ne parlent qu'un misérable patois ; et ajoutait-il, pour ce qui est de la littérature, leur ignorance est complète. Si la croyance populaire n'est pas fausse, les oreilles de cet écrivain ont dû lui tinter — carils’est élevé contre lui une clameur vigoureuse, Cette fois, c'est la presse anglaise du Canada qui a pris notre défense et elle l’a fait spontanément d’un bout à l’autre du pays. Tout aussitôt, une convention des écrivains canadiens-français, s’est tenue à Ottawa, donnant, sans l'avoir prémédité, une réplique écrasante à l'assertion de ce monsieur. Et la presse anglaise de recommencer la charge de plus belle.
Parmi les articles qui ont vu le jour en cette circonstance, il en est un fort remarquable dû à la plume du Révérend James Roy, que l’on trouvera dans le Canadian Illustrated Nes du 27 octobre 1877. M.
Roy a étudié de près les choses dont il parle, et il a une grande connaissance de notre langue.
Voici comment il s'exprime, Je traduis :
‘ Au Canada, nous avons une forme de langage français particulière à ce pays ;
sd
qu’on l'appelle dialecte ou patois, ou ni l’un ni l’autre, c’est ce qu’il n’est pas facile de décider, On regarde ordinairement un dialecte commeune branche locale d’un langage, distinguée des autres branches de ce même langage principalement par des traits de prononciation, et possédant une littérature dans laquelle ces particularités sont marquees par l’épellation. On prend pour patois un dialecte qui a perdu sa littérature et qui n’est plus qu'un idiome parlé...
‘* La langue que l’on parle au Canada possède une littérature, et une prononciation qui lui est propre ; mais cette dernière ne 8e fait sentir dans la littérature. de ce pays par aucun signe d’épellation, de sorte qu’elle ne s'accorde pas avec la définition du mot dialecte. Cette prononciation est bien différente de celle que l’on trouve à Lyon ou à Orléans, mais la langue française des bords du Saint-Laurent à une littérature ; et une personne, résidant loin du Canada, en lisant cette littérature, ne soupçonnerait pas l'existence d’une prononciation différente de celle qui prévaut dans la meilleure société de France..,
‘ Aux Etats-Unis, l'anglais est parlé avec des singularités de prononciation, avec des idiotismes dont quelques-uns ne sont que des réminiscences ou souvenirs des vieux comtés anglais d'où sont partis les ancêtres de beaucoup d'Américains ; pourtant, nul ne songe à qualifier de dialecte ou de patois l'anglais parlé au-delà de la ligne 45. Le français de la province de Québec est précisément dans le même cas ; il n’est, à proprement parler, ni un dialecte ni un patois ; ilne se divise pas, non plus, en branches ou dialectes, Diverses localités se servent bien de termes que l'usage a sanctionnés, et qui souvent ne franchissent pas ces étroites limites territoriales ; tout le pays se sert aussi de termes que la France d'aujourd'hui trouve incorrects ; mais le français de Gaspé est, à tout prendre, le même que celui de Manitoba,”
ni l’un ile de nt un e d’un hes de r des nt une larités prend sa litdiome
janada Loncialernière- de mn, de a défionciae l’on angue rent à sidant ature, d’une i préince.., parlé ation, ins ne venirs partis ICains ; e diau-delà ovince même ni un > pas, Diveres que nt ne terrile tertrouve pé est, e Ma-
Examinons maintenant sous quelle face certains auteurs modernes se sont efforcés de nous peindre. Nous ne leur devons pas rigoureusement de la reconnaissance.
M. Ampère visita, il y a trente-cinq ans, les bords de notre fleuve. Un jour qu’il avait entreprisdegravirla montagne de Montréal il perdit sa route et, raconte-t-il, ‘‘une bonne femme, occupée à jardiner, m'a dit avec un accent de cordialité et très normand : Montais, m'sieu il y a un biauw chemin.” Il ajoute : ‘‘ Ainsi qu'on vient de le voir, l'accent qui domine à Montréal est l'accent normand.”
Nos paysans ne disent pas montuis mais montez. La contraction mn'sien se rencontre dans toutes les langues, du moment où l’on fait parler le peuple; elle est assez rare au Canada ; nous prononçons le plus ordinairement megçieu.
Le biau chemin est une invention. Quelques rares Jerseyais, qui ont remonté Jusqu’à Québec, se servent seuls de ce terme, au grand plaisir des Canadiens-Français qui s’en amusent,.
Voici comment les Canadiens prononcent la phrase en question ; ‘* Montez, meçieu, y'a un beau ch'min.” On voit que la différence est grande. Sur huit mots, l’auteur en a faussé six !
M. Ampère a fréquenté à Québec l'historien Garneau, à Montréal sir Louis Lafontaine, et partout notre société la plus relevée. Qu'avait-il besoin d'aller chercher notre langue dans une classe.. qui n'existe pas |
M. Kawalski a entendu dire à une québecquoise : ‘* Voilà ma flotte qui dévale,” —ce qui signifierait : ** Ma famille passe.” Très drôle !
M. de Parieux, dans un article sur l’unitication des monnaies, cite certaines dispositions de nos lois, etil a le soin d’observer qu’il donne le texte tel qu'il est, ‘“ dans le langage français du Canada.”
Eh bien ! ce texte écrit dans le langage français du Canada est tout simplement le français le plus pur et le plus correct qui se puisse trouver, [la de quoi tenir, du reste : nous l'avons emprunté aux lois que nous à données Colbert, et, tel qu’il est, avec sa droiture d'expression et son sens net et clair, ila bonne mine à côté des textes du temps présent ! Le français de Corneille dont il est frère et qu’il rappelle incessamment, se moque bien du langage à la mode d'aujourd'hui !
Un jeune Anglais était parvenu à lire quelques mots de français, il se croyait avancé dans cette langue. Quant à prononcer ces mots, il n’en était pas question : jamais le naïf enfant n'avait entendu l’accent d’une parole française, Un jour, il vint à passer en Canada. Dès sa première étape, il tit rencontre d'un ouvrier qui entrait, la pipe allumée, dans la gare du chemin de fer. No smokiny allowed here Hi dit un employé. ‘* Comprends pas ” dit le Canadien avec un geste significatif, ‘‘ Comprends pas” étaient les premiers mots français que notre voyageur entendait prononcer ; il les comprit, grâce au geste de l’ouvrier, et en fut enchanté — à peu près comme si écoutant parler un contemporain des Pharaons, nous avions la bonne fortune de saisir quelques syllabes de son langage. Sur le mur du bureau était collée une afliche en langue française ; notre jeune homme l’indiqua du doigt au Canadien.
‘* Je ne sais pas lire ” fit celui-ci avec un mouvement d'épaules auquel il était inpossible de se tromper. ‘‘Aoh !” reprit l'autre, et il se nut a lire l’afiiche à haute voix, pour l'instruction du fumeur ; ‘* Elle esté difindou dy fiioumire ihsih.” Quand il eut fini, le Canadien le regarda bien fixement, comme pour se persuader qu'il n'avait pas affaire à un fou, puis tourna le dos en di- !
sant ‘‘ c'est drôle, c't'aitiche ! qui est-ce
qui croirait qu'il faut turluter comme ça pour lire l'anglais !" Le voyageur disait d'un air de commisération ; ‘* Quelle race de brutes ! on leur parle leur langue et ils ne la comprennent mème pas,
Je pense que, retourné en Angleterre, il a dû fournir des notes à quelques rédacteur en quête de faits-divers. Et voilà comment on écrit l’histoire !
La rage de donner du nouveau aux lecteurs, pousse les écrivains aux dernières limites de l'invention. Voici, par exemple, un journaliste ( du Figaro) qui veut qualifier l'état de ces députés dont les idées politiques sont et seront toujours un mystère, à cause du soin qu'ils prennent de n'être ni avec l'opposition, ni avec le ministère, ni avec les indépendants — députés flottants — ni chair ni poisson, en un mot. ‘‘ Ce sont des marieux, selon le terme dont se servent les Canadiens dans leur patois, pour qualifier ces sortes de personnages. ”?
Dix francs de récompense à celui ou celle qui ont entendu ce mot sortir de la bou-
che d’un Canadien !
M. Francisque Michel s'est imposé la tâche de parler du ‘* patois canadien ” devant l’Institut de France. Ce qu'ila inventé de faussetés et de ridicules pour nous décrire est incroyable, mais le pauvre cher homine se dénonce lui-même bien naïvement en disant qu’il a conversé avec les gens qui pouvaient le moins l'instruire : un cocher, un ouvrier, un journalier. Si nous allions juger de la langue française par celle du peuple de Paris ou des campagnes, en ayant soin de ne consulter que ces classes, et en relevant ce qui nous semble cocasse dans leur langage, on se moquerait de nous et à bon droit.
de M. Michei avait beau écurdir son cheval, le pouriou n'était plus réloee. Un Canadien lui a dit : ‘‘ M'sieu j'entends pas l’'anglois. ”” Quel accent a donc M. Michel
Le cocher
qu'on 4 pu le prendre pour un Anglois ?
Hélas ! s'est écrié Oscar Dunn, faut-il que nous soyons peu observateurs pour n'avoir par remarqué tous ces mots parmi nous !
Un voisin du Canada, mais un voisin
qui a l'air d’être tombé de la lune, tant il
ignore ce qui se passe ici, le Comrier des Etats-Unis, en un mot, nous décoche de temps À autre un compliment, comme celui-ci, par exemple. ‘‘ La race française perd son influence en Amérique. Elle est chaque Jour rayée du livre dela propriété conquise par ses sueurs. Elle s’est conservée au Canada, parce qu’elle n’a pas eu de concurrence(! ! !)mais en quel état d'ignorance, de sujétion, de routine et de superstition ! ”
Voilà deux cent cinquante ans que nous habitons ce pays. Durant tout ce temps on nous à trouvé en lutte avec la forêt et avec les hommes, défrichant le sol, fondant des villes, ouvrant des établissements utiles, des écoles et des collèges. Les guerres contre les Sauvages nous ont coûté et du sang et des peines. Les guerres contre les Anglais nous ont écrasés, parce que la France nous abandonnait contre des forces dix fois supérieures. La conquête venue, les tracasseries ont commencé contre nous.
Nous nous sommes réfugiés sur nos terres, arrosées des sueurs et du sang de nospères ; nous sommes restés les habitants, le corps et la force du pays. Malgré la tyrannie, malgré notre pauvreté, nous avions assez de cœur et de capacité intellectuelle pour entreprendre les luttes politiques. Nous les avons entreprises résolument ; elles ont duré soixante-quinze ans, et pied à pied durant cette longue période, nous avons regagné le terrain perdu par la faute de notre ancienne mère-patrie ; nous nous sommes refaits politiquement, commercialement, et comme nation. Aujourd'hui d’un océan à l’autre, sur les territoires découverts et livrés à la civilistion par nos pères et par leurs fils, nous sommes le principal groupe autour duquel viennent se ranger ou contre lequel combattent les phalanges politiques. Le rang que nous avons ainsi fait à notre race au nord de ce continent est digne d’envie et il le serait chez n'importe quel peuple, et voilh que par un simple besoin de dénigrement, qui ressemble fort à du dépit, le principal organe de la presse française, dans une
r des he de ne cençaise Ile est opriét con- )as eu l’ignoe su-
> nous temps rêt et fonments uerres et du tre les que la forces venue, > NOUS.
terres, pères ; corps annie, Assez >» pour Nous elles pied à , nous a faute 18 nous nercia ard'hui res déir nos le prinent se ent les > nous d de ce e serait là que ement, incipal ns une
contrée voisine de la nôtre, nous ravale au niveau des Indiens et des Parias !
Le même Courrier des Etats-Unis donne à ses lecteurs une idée du ‘* patois normand fort curieux que parlent les Canadiens.” C’est un plat d’horreurs :
# Un jou qui dégribouillai dl comme pou l'amour du bon Gieu, un laboureux abrié dans sa méson, les coutes accotés sus la table, racontit à ses éfunts qu'étaient tout à l’'entour de li la fâble suivantè, pendant qué d’son côté la mère mettait d'luf- Jaiteme..t dans l’fricot qui cauffuit sur l’cagnard, pou l'diné d’ses gens ;
‘ Une fuie, un corbeau agrippait sur un balewe qu'était d'ho un fromage blanc au lait calbot et il s’en fut s'juguer sur un gros nouyé pour y fère sa boustifaille. ….
Les mots que je mets en italique nous sont inconnus, mais bon Gieu pour bon Dieu, abrié pour abriter, canard pour bouilloire, d’haut pour de haut, i pour il, nohier pour noyer, se disent parmi nos gens. Ce sont les plus grosses fautes de prononciation que l’on puisse nous reprocher; elles constituent de simples négligences, et encore on ne les rencontre pas partout.
Est-il vrai, comme on le dit, que la langue française ait dégénéré subitement après la conquête ? J'en doute.
Le sens commun veut qu'il s'écoule au moins deux générations avant que les hommes n’oublient assez la valeur des mots de leur langue pour la corrompre. Un habitant qui, en 1760, parlait de telle manière, n'a pas dû changer son langage dans l'espace de dix, quinze ou vingt ans pour plaire aux faiseurs de livres. La classe instruite nous avait quitté, mais elle n'a pas emporté la langue dans ses bagages, Il est vraique le gouvernement britannique nous priva &’écoles ; cela dut influencer jusqu’à un certain point l'instruction de la seconde génération, de 1770 à 1790 ; en d’autres termes, la lecture et
l'écriture subirent une dépression, Est-il croyable, néanmoins, que la langue parlée s’oublia et que des mots étrangers, patois ou anglicismes, firent invasion dans nos campagnes ? Quine voit que cela est erroné puisque ces mots de patois nous sont inconnus ; et qui ne sait que les Anglais ( quelques commerçants établis dans les villes) étaient trcp nouvellement arrivés pour exercer le moindre empire sur une population compacte, toute chaude de ses traditions, et qui, à cette époque, voyait sortir de son sein cet admirable clergé national auquel nous devons tant ? Que penser aussi des prêtres français, tous hommes de hautes études, que la révolution française nous procura (en les chassant ) et qui de 1795 à 1820 étaient placés à la tête de nos principales institutions d'enseignement ? C'était aussi l'heure où nos collèges entraient dans la grande voie ;
c'était le début si remarquable de nos luttes constitutionnelles, Où trouverons-nous donc les preuves de cette assertion que
notre langue avait dégeénéré !
Il me semble que, en cela comme en plusieurs autres choses, nos contemporains donnent trop de poids aux dires de quelques voyageurs peu éclairés, où préjugés, qui alors, ainsi que de nos jours, croyaient entrevoir la décadence de notre idiome.
Ona cité John Lambert, un officier anglais qui nous visita, en 1806 :
‘ Avant la conquête du pays par les Anglais, écrit-il, on y parlait la langue française aussi correctement qu'en France même, Depuis cette époque, les Canadiens ont introduit dans leur langage plusieurs anglicismes et ils se servent de plusieurs tournures de phrases qu'ils tiennent probablementdeleurs liaisons avec les nouveaux colons. Pour froid, ils prononcent frette ; pour ici, ils disent icite ; au lieu de prêt, ils disent paré. Ils se servent en outre de nombre de mots surannés que je n'ai pas présents à la mémoire. Ils corrompent le langage en prononçant la consonne finale en bien des mots, contre la coutume des Français d'Europe.
D oo le me
Cela peut encore venir de la fréquentation des Anglais ; autrement, on n'aurait jamais pu dire à leur louange qu'ils parlaient purement le français.”
Si on eut fait observer à Lambert qu'il pataugeait, sa surprise eut été grande.
Frette pour froid, se prononce ainsi dans l'est de la France. Je ne dis pas que cela est correct, mais il est visible, que nous ne l'avons inventé, ni emprunté des Anglais. Il en est de même pour ici, que nos gens prononcent icite ; c'est un reliquaë du vieux langage, Paré est une expression maritime qui veut dire prêt ; nos gens disent aussi ‘* amarre ton chapeau ”?
pour ‘‘ attache ton chapeau ”, ‘*embarque en voiture ” pour ‘‘ monte en voiture.” Ce n’est pas l'anglais qui nous à valu ces expressions : elles sont venues de France avec cette partie de notre population adonnée à la vie de la mer. Chez un grammairien elles auraient lieu de surprendre.
mais non pas dans le peuple. Et remarquons bien qu'elles n'ont rien du patois puisqu'elles sont françaises de point en point — mais seulement un peu mal appliquées.
Les mots surannés, hors d'usage, dont nous nous servons, sont tout sinplement charmants. [ls donnent à notre conversation une teinte d'antiquité des plus jolies ; les hommes instruits de l’Europe les comprennent et aiment à les entendre dans notre bouche.
La consonne finale, dont parle Lambert, ne se fait sentir que rarement parmi nous.
Un Canadien dira endroite pour endroit, alphabète pour alphabet, juillette pour juillet, martinette pour martinet, Nicolette pour Nicolet, et, malgré tout, cela nous vient de France,
La coutume des voyageurs st de suisir, ça et là, quelques expressions et de les généraliser, Défions-nous de ce système.
Les termes impropres sont choses communes dans la bouche de tous les peuples du monde. On en relève chez nous que nous avouons de bonne grâce. Par exem-
ple : on dira tombe pour remblai ou terrassement ; l’action d'approfondir un tossé s'exprime par le verbe caler ; faire un découvert dans la forêt, c’est clairer ; (un demi anglicisme celui-là ;) on dit grenier à foin, pour fenil ; les timons d’une voiture sont appelés travail ; guides prend la place de rênes ou la place de cordeaux ; bâtisse est employé pour édifice : défunt pour feu ; les meubles deviennent un ménage au lieu de mobilier ; boucane et fumée se confondent ; mais ces termes ne sont pas universellement mal appliqués ; d'ailleurs c’est presque fendre des cheveux que de s’arrêter à les discuter.
Malgré ce reproche, que je m'adresse à moi-même, je continue. Certains critiques se sont imposé la tâche de signaler à nos gazettes des expressions usitées parmi nous et qu'ils qualifient de patois — comme toujours. Mettons nos lunettes :
‘* rouler ensemble, être dégradé, tant seulement, chaque et chacun,” ces derniers mots einployés indifféremment. J'ai vu dans de bons ouvrages publiés en France, les phrases suivantes: ‘‘ Les régiments du Maine et d'Anjou roulèrent quelque temps ensemble,” c’est-à-dire dans la tranchée, dans un service spécial, dans une occasion où ces corps doivent se succéder l’un l’autre. ‘Les deux matelots roulèrent ensemble dans les auberges du port.” Ceci s'explique sans plus de paroles.‘ Nous étions en péril d’être dégradés parmi les sauvages.” Les Canadiens appliquent le terme dégradé dans le même sens ; Comme aussi pour exprimer le fait qu'une personne ou une pointe deterre sont laissées en arrière, et c'est parfait. ‘ Il est demeuré en ce triste lieu avec un bateau et une barque tant seulement.” Ceci est d'assez vieux français, mais c'est du français. ‘* Entre ses bras, le roi prit chacun baron... ilsera au choix de chacun curé...”
Nous n'avons donc pas créé ces mots !
Les auteurs qui s’en servent sont d’excellents écrivains. Nous ne sommes pas dégradés en roulant avec eux pour les con-
u ter- 1 fossé nm déna demi \ foin, > sont
place Jâtisse r feu ; vu lieu onfonnivers C’est e s’ar-
resse à tiques à nos parmi - comettes :
nt seuerniers ’ai vu 'rance, iments uelque ns la spécial, loivent deux les auns plus | d’être Canadans le imer le deterparfait.
vec un ment.” is c'est ‘oi prit le cha-
mots !
d’excelpas dées con-
sulter chaque et chacun, tant seulement de temps à autre. !
Qu'il serait facile de dresser un vocabulaire des mots étrangers, sans racine ni raison, forgés et lancés dans le public de Paris depuis cinquante ans! Le lecteur en sait déjà là-dessus plus qu'il n’est nécessaire pour s'édifier.
Des hommes de goût, alarmés de cet envahissement de l’argot, ont tenté, plus d’une fois, d'y opposer une digue, mais en vain, Béranger a signifié son protêt en ces termes :
Faut-il qu'ainsi l'on te maltraite, 0 langue si chère au bon sens !... Si tu subis la loi hautaine
De tous nos brillants novateurs,
Bientôt Racine et La Fontaine Auront besoin de traducteurs.
Le préjugé, qui fait admettre là-bas toutes ces incorrections et ces appauvrissements de la langue, veut absolument que nous ayons le même reproche à nous faire : que dis-je ? ne pouvant nous trouver en faute, on à imaginé toute une série d’incongruités et de locutions vicieuses au bas desquelles on nous invite à mettre notre signature ! Merci bien !
J'ai été arrêté, dans la rue, par des ouvriers Canadiens-français, pour interprèter des Français nouvellement arrivés ici. On ne les comprenait-qu’à moitié. Un maçon venu de Rennes déclarait avec emphase qu'il parlait ‘‘français,” diens ne le pouvaient comprendre, que c'était déplorable, ete. Iln'avait pas dit une phrase dans son patois breton que je me trouvai interloqué à mon tour, Au milieu de mots français, des expressions qui ne sont pas dans le dictionnaire se heurtaient, s’emboitaient bout x bout et me faisaient songer à ces mots de deux ou trois lignes que les Anglais écrivent pour exprimer toute une phrase de langue sauvage. Nos gens ‘‘ télescopent ” un peu les mots, mais ils ne poussent jamais l’élision aussi loin, et du reste ils n’ont pas à leur service cet accent mâchonné, ni tous ces termes étranges. Il en résultait qu'ils
que les Cana-
ne comprenaient pas le maçon, Ce qui m'amusa infiniment, c'est que celui-ci comprenait les Canadiens-français, tout en s’écriant que ces derniers ne parlaient pas français !
Le langage dominant dans la province de Québec, bien qu'ayant une teinte normancde, est le français, autrement dit le produit des bords de la Loire et de l’Ilede France ; l’on peut s'en assurer en le comparant avec la littérature des îles de 3 Manche, ainsi qu'avec la littérature ancienne de la Normandie qui en diffèrent ininensément. Voyez ces deux vers, par exemple ; on les trouve dans Les Filles de lu Fouurét (les feuilles de Ia forêt) composées récemment :
V'la l'esprit, l'eneur et la vouaix.
D'yun qui rime au fond du bouais,
Ce qu'il n'est pas possible de regarder comme des vers écrits à Québec, Montréal où Saint-Hyacinthe.
Voici deux stances d’un poëme intitulé l'Etai, expression bourguignonne pour Eté :
Savoûs l'art de vivre bien Et d'étre torjours content ?
C'hest de n’se gênair de rien Et d'prendre tout taï qui vient,
Si fait calme, ou s’il ya du vent HER St de ,
Si fait caud, ou si fait fred,
Priaiïz lhbouan Guiu, r'merciaiz l'en, Et vous seraïz, ma fé, d'qué,
Les Canadiens ne se reconnaissent pas là-dedans.
On peut lire avec profit le beau travail que M. Napoléon Legendre à publié dans les Mémoires de la Société Royale du Canada, année 1884, et dans lequel il étudie plus spécialement les expressions ‘* canadiennes.”
‘* Plus de vingt auteurs ont affirmé, les uns après les autres, écrit M. Blain de Saint-Aubin, dans un article qui a paru il
ya dix ans, que les Canadiens parlent le
patois normand. Je connais très bien ce
patois, que l’on parle aussi dans les envi-
rons de Rennes, en Bretagne ‘où je suis
né) et jusqu'au bord de la mer, c’est-àdire jusqu'à Saint-Malo et Brieuc, et je puis vous garantir qu'il est beaucoup plus patois, c'est-h-dire plus incorrect que le langage des ‘habitants ” canadiens les plus illettrés. En voulez-vous une preuve ?
Va cri mon coute que j'ai laissé sur la hêche au bas du clos.”
‘* Huche le monde dans la prée et sorte leu s’y un pichet de piot.”
Cela veut dire :
‘“ Va chercher mon couteau que j'ai laissé sur la barrière au bout du champ.”
‘ Appelle les hommes qui travaillent dans la prairie et porte leur un pot de cidre.”
‘Je remarque, pourtant un mot usité dans le Bas-Canada, c’est cri, voulant dire ‘aller chercher” par corruption du verbe ‘* quérir,” mais cette locution est employée dans plusieurs parties de la France. Des rapprochements plus nombreux montreraient que vous n'êtes pas tous originaires de la-Bretagne et la Normandie.” |
La Bretagne ne nous a presque pas fourni de colons.
J'ajouterai que les Canadiens mêlent volontiers les mots champs, clos, prairies ; qu'ils disent aussi ‘le monde ” pour les hommes, les gens : ils disent huche pour appelle (peu fréquent) mais il: ne connaissent ni coute, ni hèche, ni prée, ni pichet, ni piot.
Pichet est un vieux mot français dont les Anglais ont fait pitcher.
Les accents des provinces de France, que l’on a vu mentionnés plus haut se sont fondus en un seul au Canada, et cela très rapidement.
Pourquoi le nouvel accent n’a-t-il pas reçu plus de vivacité ?
Cette monotonie vient peut-êtré, dit-on, de la manière de parler des Algonquins.
Je n’accepte pas cette supposition quoique durant tout le dix-septième siècle, nous
ayons été avoisinés par les races algonquines, lesquelles étaient nos amies les plus fidèles. Nous avons, il est vrai, emprunté quelques mots à leur vocabulaire, mais il n'a pu en être ainsi sous le rapport de l'accent, qui est chez ces Sauvages doux, monotone, paresseux et mou à l'excès.
Les mots miconane, cuiller de bois ; ouragan, cassot d’écorce ; tobagane, traine sans lisses, sont sauvages et usités parmi nous,
La langue sonore des Iroquois, nos ennemis, n'a certainement pas eu d'influence sur notre manière de parler, car nous ne vivions pas ensemble.
Quoiqu'il en soit, nous ne mettons pas dans l'expression de la phrase cette chaleur, cette vie, ce mouvement qui caractérisent le francais de France. Un Canadien est tellement habitué à prononcer tous les mots sur la même note que lors même qu'il raconte une conversation supposée ou qu'il la répète après l'avoir entendue, c'est à peine si l'auditeur peut suivre le fil, tant notre homme met peu de soin à in.
diquer par le ton de sa voix qu'une question est posée ou que la réplique arrive.
C’est d’une monotonie désespérante. Pour
nous en corriger, il faudrait que les clas-'
ses instruites s’imposassent l'obligation de soigner leur langage. Le peuple finirait par les imiter. è
Voilà le grand mot läché : les classes instruites voudront-elles y porter attention ? Ont-elles le désir de se corriger ?
Depuis une quarantaine d'années, la négligence dans le langage est devenue générale. Nos hommes les plus en évidence sont atteints de cette pauvreté.
Comment sommes-nous tombés dans cet état !
S'il faut en croire MM. de Gaspé, Guillet, Papineau, Parent et d'autres anciens avec lesquels j'ai eu l'avantage de converser, les Canadiens du commencement de ce siècle se piquaient de bien parler, de
le
unté nais il rt de doux, excès.
bois ; traine parmi
o8 enluence us ne
as pas aaleur, érisent an est us les même pposée endue, o le fil, n à in.
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jé, Guilanciens convernent de rler, de
prononcer correctement, En ce cas, nous avons rétrogradé, Linstruction est aujourd'hui plus répandue qu'alors ; faut-il croire qu’elle a perdu en profondeur ce qu'elle a gagné en surface ? Avec une classe lettrée bien distincte de la masse du peuple, la culture de la parole recevait jadis plus d'attention; dès que tout le monde a pu se croire instruit, une négligence assez sensible s'est manifestée dans le langage. Ce qui est plus singulier, c’est que cela cuïncidait avec un réveil général de la littérature-
A partir de 1790 jusque vers 1820, l'influence directe des professeurs venus de France avait amené nos collégiens h soigner leur langage. Ce n'est pas alors que l’on aurait entendu un maître de classe dire à
un élève :
commettaut quatre fautes de prononciation en trois mots, Ou encore : ‘ Farmez
‘ Vous pâss'rez dargnier,’
vot’ live,” pour ‘Fermez votre livre.” On conviendra que ‘eci est impardonna ble. .
Depuis trente ans, l'art d'écrire à fait chez nous des progrès merveilleux ; le langage parlé a perdu de son importance,
Pour remettre celui-ci en honneur, je ne vois que la jeunesse, Si l'élève était repris, journellement, de sa mauvaise prononciation, des termes impropres qu'il emploie, de la précipitation de sa parole, du mauvais choix de ses mots, et des phrases incohérentes qui résultent de tout cela ; si on parlait avec plus de précaution devant une femme que devant un homme :
si le dé de la conversation était laissé de préférence à celle ou à celui qui articule le mieux et qui commet le moins de fautes, si enfin nous formions des salons littéraires, la génération qui grandit tirerait d'immenses avantages de l'instruction répandue à présent daus tous les rangs de la société.
C’est à force de l'écrire que l’on apprend le mieux une langue. Que vous habitiez
Rome, Madrid, Worcester ou Montréal, si vous avez sous la main une bibliothèque française et si vous étudiez avec soin, votre langue sera pure comme celle de Chateaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, de Maistre, Donoso Cortès, Humboldt et d’autres qui ont produit leurs chefsd'œuvres en dehors de la France. Dans ces conditions, la science du français écrit est de toutes les contrées.
En est-il 1e même de la langue parlée ?
Pas tout-à-fait, La connaissance de la propriété des termes, l'étendue du vocabulaire, l'art d'agencer la phrase, sont autant de richesses acquises par le travail, et dont l'emploi varie considérablement dans le discours, selon le centre où l’on opère, Il s'en suit que tel Canadien d'aujourd'hui qui écrit avec correction et élégance, parle parfois d'une manière pitoyable, non pas Qu'il fasse usage d'un patois, mais parce qu'il n'est pas habitué à s'entretenir avec des personnes dont la conversation polie, facile, savante, inviterait son esprit à exprimer tout haut ce qu'il sait si bien imettre sur le papier.
Cela provient d'un défaut d'éducation.
Dans nos collèges, par crainte de l’affectation, l'on n’enscigne pas la prononciation. De là cette négligence déplorable dont la langue parlée souffre et qui enlève des ressources à nes orateurs, du charme à nos discours. Nous présentons le phénomène d'hommes qui bredouillent et balbutient mais qui écrivent correctement quand ils veulent s'en donner la peine.
Le vieil accent y gagne peut-être de n'être pas oublié, et encore je ne l’aftirme pas ! Muis l'oreille ne s'en accommode guère:
Nos couvents de filles donnent x présent dans la réforme du langage. Ils le réforment si bien que rien au monde n'égale le comique de la prononciation qu'ils nous imposent. Nous avons même des religieuses de langue anglaise qui enseignent le “français” à nos Canadiennes! On prétend que ces personnes ont plus que nous l'accent français...
re nn te gen tn qui
Qui nous délivrera de cet accent guindé!
[y a instruction et éducation, Nous sommes presque suflisamment instruits dans nos collèges, mais au point de vue du respect de la langue, il n'y a pas à se le cucher, nous sommes très mal élevés, Tant que les professeurs n'auront pas réagi contre cette pitoyable négligence, nous parlerons de travers et nous donnerons lieu aux étrangers de croire que nous faisons fi ! de la langue de nos pères,
Nu
La lettre que nous prononçons le plus mal c'est la première de l'alphabet, © Nous lui prétons trop souvent l'accent cireonflexe ; en cela, cependant, nous ne faisons que reproduire le son normand, celui qui a été longtemps en vogue dans li société la plus raflinée de France, et qui l'est encore dans les grands salons d'Angleterre, bien que l’on s’en moque sans cesse,
Le Révérend M. Roy a fait l'observation qui suit :
‘* Les trois sons qui distinguent le plus le langage franco-canadien sont ceux de la diphthongue oi, la syllabe «is, etlalettre à, qui sont prononcés respectivement ot”, «, et aw.... Les mots” oiseau, foi, loi, roi, étaient prononcés par Molière et par Louis XIV, et, en ce qui regarde le mot roi, aussi récentment que 1850, par Lafayette : ouêzeun, Joué, loué, roué,
‘* Lessons usités parmi les parisiens modernes étaient déjà signalés par Palsgrave, auteur de la première grammaire française, en 1550 ; et Molière, près d'un siècle et demi plus tard, s'en moquait comme d’une prononciation vulgaire et
‘ bouffonne.
‘ On voit dans le Misanthrope :
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, 3 :
Il faut bien le payer de la même monnaie.
‘ Les derniers mots de chacun de ces deux vers étaient évidemment mis là pour rimer ensemble, mais, d’après la pronon-
ciation actuelle des parisiens, cette rime.
n'est plus possible, joie devait donc se prononcer joué, Un éditeur attache à ces deux lignes la nôte suivante ‘* joué et monnaie ne rimoraient plus aujourd’hui, ”
Ces mots ne riment plus en France, parcequ'on prononce mom; les Canadiens disent monnais, ce qui ne rime pas non plus avec joie,
Dans certaines campagnes, nos gens disent : ma foué ; presque partout on rencontre nt foi nettement accentué, Môme remarque pour la terminaison «is dont quelques-uns font é sec, Ouèzsean est aussi prononcé chez nous ; je n'ai jamais entendu loué, ronf, pour loi et roi,
Un autre reproche nous est fuit, Il s'agit de la prononciation des mots ‘ soir,” “chat.” Avec ces deux syllabes on prétend nous confondre, nous convaincre du crime d’ignorance en fait de langage,
Nous prononçons ‘‘souer,” tel qu'on l'écrivait ‘en notre temps ” et tel que Molière le prononçait devant Louis XIV.
Les novateurs ouvrent la bouche toute grande pour cher ce mot et ils la font partir du gosier : ‘souar,” L'intonation que l'on produit de cette mañière n’est pas du français.
Le ‘* chat ” est autrement grave. Un
Canadien dit ‘‘chà.” Ici, apparait le Normand. Mais hâtons-nous de dire que l'a circonflexe n’est pas toujours employé par nous hors de propos. Chez les gens instruits, la moindre attention y remédierait.
Un Canadien dira : ‘‘ malgré sa cabale, il ne gâgne rien.” ‘ Gageons qu'il pâlivâ.” ‘Je suis Canadien du Canadà.”
Dans les mc's ‘‘cabale, gageons, Canadien,” il donne à la lettre «a le son voulu.
Dans le mot ‘ gagne,” il le change à tort et pranonce ‘‘aw,”” gâgne. Puis, avec le mot ‘‘pâlira,”ila le soin de conserver dans la première syllabe ce dernier son (là circonflexe) qui est en effet nécessaire et il le met inutilement sur la dernière. En disant ‘‘ Canadien ” il est correct ; mais il prononce ‘‘ Canadà.” Nous
onc 86 iche à joué et l'hui, ” ‘rance, Canane pas
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Nous
avons aussi le mois de mar, mûre, marse et même morse,
Je pourrais citer des centaines d'exemples semblables qui font voir que, en cela, comme pour le reste, il n'y a pas de règle générale dans notre langage, Un ‘peu d'attention, sur les bancs du collège, corrigerait ces défectuosités,
Les uns instruits, une fois dressés à se survoiller quand ils parient, répridraient vite une bonne prononciation autour d'eux, et, graduellement, tout le peuple s'en ressentirait,
Nous avons pour points d'appui luniformité et la pureté du langage populaire, L'habitant parle comme l'artisan, avec cette différence en sa faveur, qu'il s'est davantage tenu à l'écart des anglicismes,
Les jeunes gens de la campagne, dès qu'ils viennent en contact avec des personnes instruites, modifient leur langage, en mettant de etc les quelques locutions vicieuses qui contrastent avecles exigences de la langue étudiée. Il en coûterait peu d'exploiter ces éléments ; ce ne sont pas tous les peuples qui peuvent recruter ainsi du haut en bas de l'échelle sociale !
Est-ce trop demander à nos professeurs, à ceux qui s'occupent de l'instruction de là jeunesse, à notre clergé, qui peut faire tant de bien puisqu'il est le dépositaire de la confiance publique, est-ce trop demander que de les prier de tenter un effort dans ce sens ? Qu'ils forment leurs élèves au respect de la langue, de la langue avec laquelle disparaitrait notre nationalité si on la laissait s’amoindrir,
Dans un récit de voyage publié par là Revue des Deux-Mondes, où il est parlé du Bas-Canada et des Canadiens-français uniquement, jerelève,dans un seul petitchapitre de six pages, les mots suivants qui s'y trouvent sans commentaires ni traduction :
Settlement, colonists, gentry, nobility, grey
auuns, lumberer, comforter, raft, Eastern T'ownships, Red River, Ships stores,
Pourquoi l'écrivain ne se sert-il point des mots français correspondant, et dont nous faisons usage ? Evidemment pour produire plus d'effet, I appartient à une certaine littérature à la mode du jour qui s'exerce à saisir la ‘couleur locale ” sur le vif, Et voilà comment ce baragouinage français -anglais cadre si agréablement avec son texto, Nouvelle manière de nous détigurer,
La langue anglaise ne s'est pointempuré de nous, Nous sonmunes cependant un peu entiunés par elle, mais Paris méme est moins quo toute autre- ville en droit de nous “eprocher quelques anglicisines qui se fa, filent au Palais à chaque moment et dans Jes discours en temps d'élections Ouvrons les journaux de la grande capitale ; leurs articles sont lardés de mots anglais, eb de mots comme ceux-ci, par exemple je prends au hasard : HFaiter, Eutiny house, Police Ni: us, Nivectheart, Cr, Squere, Mutton Chops, Haute Book, Match, Loutüu, Post Slonps, H'iner, Blue Books et Yellow Books, Pure, Ticket, Pelret, ete. J'ai lu quelque part que les Parisiens font usage de six cents mots anglais dont les équivalents en langue franguise sont connus de tout 16 monde, et out plus de grâce que les mots angluis.
Nous n'en sommes pas encore là,
D'autres sont moins heureux dans leurs conceptious. Le mot raquette, par exemple, n'est employé en France que pour désigner le petit objet avec lequel on lance le volant. Un auteur ayant lu que les Canadiens font, en hiver, des promenades en raquettes, et croyant voir là une faute d'impression, écrivit que, malgré la rigueur de leur climat, les Canadiens se promènent en jaquette, C'est d'autant plus curieux que nous avons l'habitude d'appeler les chemises de nuit jaquettes.
Voila ce que l'on dit de nous Dans le vieux pays de nos pères!
En France on dit: ‘wagon, rail, ébéuiste ;’. nous disons : ‘char, lisse, meublier,” Qui à raison ?
22 LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA XX cusent, voyant que cette langue n’est pas
L'anglais peut néanmoins mettre en péril la langue française au Canada. La manie de parler anglais, où même d’introduiré des anglicismes dans le langage dinaire est condamnable au premier chef.
La plaie existe, elle s'agrandit, et deviendra incurable, si une salutaire réaction n'est produite avant longtemps par les hommes jaloux de l'honneur de notre race et des souvenirs que la langue française porte avec elle dans ce pays fondé par nos ancêtres, - |
A aueuntitre un Canadien-français ne doit abandonner sa langue : elle a conquis assez de gloire pour qu'un pareil héritage ne soit pas laissé au bord du chemin.
Ceux qui méprisent le français sous le futile prétexte que pour le bien connaitre il faut du travail, se dénoncent par le fuit méme comme incapables de rien entreprendre de sérieux.
Si on objecte qu'il est plus facile de se rendre l'anglais familier, on commet encore une erreur. L'anglais que l'on apprend, soi-disant, est une pauvre langue.
Il est constant que presque personne ne se donne la peine de l'étudier ; à l'heure qu'ilest, l'on n'acquiert proprement ni l'une ni l'autre langue, Telle est la vérité, ayons le courage de le dire. Quand la sottise ou l’apathie nous font négliger les ressources qui nous sont propres (notre langue) il n’est guère probable que nous exploitions celles des autres avec intelligence,.
On croit, généralement, qu'il suflit d'échanger quelques paroles banales dans la langue anglaise et que tout est bien. Or, il reste tout à apprendre ! Les incorrections qui sont répréhensibles en français, ne sauraient devenir des qualités dans une autre langue. Personne ne contestera que nos compatriotes se mettent très peu en peine d'acquérir le véritable accent anglais et qu’ils ne prennent pus le moindre souci de la grammaire et des règles de cette langue. Les étrangers nous ex-
la nôtre et que eux-mêmes sont pour la plupart incapables decomprendre quelques mots de français. Cette indulgence ne signifie pas que nous parlions correctement leur langue ni qu'elle s'apprenne facilement comme le veut la croyance populaire. Il est aisé de s'en convaincre : sur cent Anglais, Américains, Ecossais ou Irlandais, qui nous entourent, un tout petit nombre s'expriment convenablement et deux ou trois,à peine, savent leur langue.
Sous ce rapport ils ne sont pas plus parfaits que nous, soit dit sans blesser personne dans ce chapitre de vérités. Peu de races respectent moins leur langue que les Anglais, tout en voulant l'imposer à l’univers,
Donnez-moi un Canadien qui sache sa langue —c'est un homme dont les facultés sont excretes. L'étude qu'il a faite à orné son esprit. Ia la clef de toutes les connaissances humaines : à lui de s’en emparer. Du premier pas, il abordera la langue anglaise—et il l'apprendra mieux que les Anglais. Le voilà possédant les deux idiomes les plus répandus sur le globe, le voilà s'abreuvant aux sources de la littérature et de la science des deux plus fortes races des temps modernes. C’est un homme double ! Les Anglais n’ont pas cela.
Et ne disons pas que, dans ces conditions, la langue française risquerait de se voir absorber par l’autre. Que lon apprenne le français d'abord, qu'on étudie l'anglais ensuite— et, comme l'exemple le prouve partout autour de nous, nul ne sera tenté de se priver du secours de l’un ou de l’autre.
Les ignorants seuls nous affaiblissent en
allant cacher leur paresse ct leur irréflexion sous le couvert d’une autre langue, qu'ils se donnent l'apparence d’avoir apprise !|
L'avantage que sa langue donne au Canadien-français est incontestable, Elle lui vaut parmi les siens, soit au Canada, soit aux Etats Unis, tous les signes ma-
st pas our la 1elques » ne sisement facilepopue : sur ou Irt petit ent et angue.
S parr per- Peu de que les À l’uni-
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çonniques. C’est le lien qui unit le plus solidement les dix-huit cent mille individus de nôtre nation, Si jamais il est brisé, nous nous fondrons dans les groupes appartenant aux autres origines.
Je n'arrête sur ceci parce que c’est une question à l’ordre du jour. Lisez le passage suivant de l’article que M. F, Tujague à publié dans le Propagateur de la Nouvelle-Orléans :
‘< Quelqu'un à écrit que l'anglais étant par sa netteté et sa concision, la langue commerciale par excellence, deviendra d'un usage universel ; — que le français, au contraire, se retirera, peu à peu, de la pratique usuelle, mais restera, grâce à sa richesse d'expressions et à son harmonie, à l’état de langue savante, de langue morte, comme le grec et le latin.
‘ Ce quelqu'un était sans daute un Anglais, comme M. Jesse était orfèvre
‘# Dans les centres américains où l’usage du français présente peu d'utilité commerciale — dans les régions du nord et de l'ouest, par exemple, — cet idiome est considéré comme une langue d'agrément qu’un homme bien élevé se flatte de connaître, comme on s'orgueillit d’être versé dans certains arts ou certaines sciences.
Elle est le couronnnement et la preuve d'une éducation complète,
‘ La littérature françuise, si séduisante d’ailleurs, exerce sur les écri cains, surtout sur les auteurs dramatiques, un attrait qui se trahit dans leurs œuvres.
Ces derniers, pénétrés outre mesure de son influence, se contentent même d'ordinaire du rôle modeste de traducteurs.
‘A New-York, le besoin de se familiariser avec le français parait se faire sentir plus qu'ailleurs. Tout citoyen de la cité impériale, qui a le goût des voyages trausatlantiques — et l’on sait s'ils sont nombreux, ceux qui l'ont !---déplore son ignorance sur ce point: £ wish L could speak french ! nous dit-il mélancoliquement,
rains améri-
‘* Nos lecteurs savent déjà que, malgré les efforts de M. de Bismarck, pour faire prévaloir l'allemand, la langue française est restée l’idiome diplomatique dans les relations internationales. Ainsi M. de Bismarck, notre farouche et superbe vainqueur, se voit forcé, dans ses rapports avec les puissances étrangères, de parler ou d’écrire la langue maudite des vaincus.
‘A ce propos, on se rappelle qu'après la guerre franco-allemande, le célèbre homme d'Etat prussien, enivré par la victoire, avant correspondu en allemand avec le chancelier russe, celui-ci lui répondit en tartare, lui faisant entendre très spirituellement quelle confusion de Babel suivrait l'abandon de la langue française dans les affaires diplomatiques.
‘* Ainsi cette universalité prédite pour l'anglais, le français la possède déjà dans les hautes régions oflicielles. Il la possède encore, quoique dans un sens moins étendu peut-être, parmi les classes instruites de toute l'Europe. En Allemagne méme, on trouve dans les sphères aristocrati ques peu de gens qui re le parlent — avec un accent qui laisse à désirer, sans doute — mais qui le comprennent et l'écrivent parfaitement,
‘“ En Russie, le voyageur étonné, nonseulement l'entend articuler de toutes parts avec une pureté de diction qui semble être, parmi les étrangers, le privilége des Slaves, mais encore il lit sur les frontons des boutiques russes des inscriptions françaises.”
Quelle sera la destinée de la langue française dans l'Amérique du Nord ? Va-t-elle s'affaiblir et disparaître, ou bien sera-t elle un jour considérée comme le français l’est en Europe ?
Dans un cas comme dans l'autre la responsabilité incombe aux Canadiens — leur groupe étant le plus important et leur idiome possédant des conditions de vitalité à un degré, qui ne se voit pas ailleurs dans le Nouveau-Monde.