‹ Situation de la langue française au Canada [microforme]Chapitre 2 sur 2 · DER ER TERESA · texte numérisé non relu

DER ER TERESA

I] ne tient qu'à nous de conserver et d'étendre ici la langue française. Les deux plus grands obstacles que nous ayons rencontrés à cet égard n'existent plus. 1o. les traités et la constitution nous garantissent notre langage. 20. l'élément anglais s’est développé au point de dominer partout, mais sans réussir x nous entamer; l'effort hostile a tourné en échec.

Que devons-nous faire, à présent, pour ne rien perdre de ces précieux avantages, et pour leur donner plus de valeur ?

Etudier la langue, la parler avec précaution, surtout dresser les enfants à la bien prononcer. Tout est là.

C’est assez facile, mais on ne le fait pas, et c’est ce qui pourrait nous ruiner.

N'allons pas créer des fantômes. Les arguments dont on se sert pour nous prouver que le français va périr chez nous, sont insoutenables — mais, ce qui est étrange, c’est que nous ne voyons pas le seul danger sérieux, immédiat qui nous menace :

l'ignorance, la néglisence, la paresse d’esprit.

Ne nous payons pas de grosses raisons, ne dressons pas d’'épouvantails — cette manœuvre n'appartient qu'à ceux qui veulent excuser leurs fautes. Regardons simplement la situation et tâchons de réparer par un peu de travail le mal que la négligence nous à causé.

Des prophéties de malheur, en avonsnous eues ! Depuis cinq quarts de siècle, il s'élève, d'année en année, quelque tireur d'horoscope qui nous prédit l'avenir, Celui-ci déclare (1760) que la conquête anglaise va nous absorber ; celui-là que nous alors tomber au rôle des parias de l'Inde.

Un autre annonce que si le régime parlementaire nous est donné (1790) ce sera notre mort nationale. Des Anglais pur sang décident (1774, 1811) que nous sommes des traitres à l'Angleterre et que nous ne nous battrons pas pour elle. Un peu plus tard (1820, 1830) on se demande à quoi bon nous procurer des écoles puisque nous ne sommes pas capables de les apprécier.

Après cela vient la commotion de 1837-38

qui est regardée partout comme notre agonie. Je ne parle pas du reste ; on ferait aisément un volume de ces fausses prédictions.

Qui de nous n’a lu dans les livres de France que la langue française allait bientôt disparaître du Canada ? De 1840 à 1845, les journaux de Paris, émus de nos récents malheurs et suivant encore de l'œil nos luttes politiques qui se prolongeaient, ne cessaient de se lamenter sur nos destinées.

‘ Dans un demi-siècle, s'écriaient-ils, la langue française aura disparu des bords du Saint-Laurent.” Siles auteurs de ces livres et de ces articles venaient nous voir aujourd’hui, je leur dirais: ‘‘Consolez-vous, il ne restequecinqans pour compléter votre demi-siècle etnous voila plussolidesque jamais. Tant dans la province de Québec que dans celle d'Ontario et dans les Etats de l'Union Américaine qui nous avoisinnent, vous pouvez adresser la parole, en français, à dix-huit cent mille Canadiens de la vieille roche.”

Es-tu content, mon colonel ?

Ne parlons donc plus du danger de notre absorption par l'élement anglais — mais cultivons nos propres ressources, et tout ira bien.

Les trois quarts des populations anglaises qui, dans le dernier demi-siècle, se sont abattues sur l'Amérique, possédaient une instruction très mince ; elles étaient, de plus, préjugées à notre endroit et très européennes d'esprit.

Ces immigrants ont fait fortune, ou tout au moins ont créé dans leurs familles le sentiment de la patrie d'adoption.

Leurs fils commencent à prendre place dans la vie, à regarder autour d'eux, à comprendre ce que les pères n’ont pu en.

trevoir, faute de temps, faute d'argent, faute d'instruction. L'ère nouvelle devra nécessairement être favorable à la langue française, et, comme c’est de nous qu'il faudra emprunter l’enseignement néces-

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saire dans cet ordre de choses, soyons en mesure d'accomplir un si grand devoir.

1 y à neuf ans que le célèbre collège de Harvard, Etats-Unis, a ouvert une classe defrançais. Le premier examen donna quarante et un pour cent d'élèves incapables ; cc chiffre a constamment baissé depuis ; ilesb tombé à douze, C’est donc un succès éclatant pour nous, et ceci est à tel point vrai, qu'il s’est formé, en 1883, une société pour l’enseignement des langues modernes, composée des professeurs de presque toutes lesinstitutions américaines,

Les derniers rapports de cette société démontrent que, dans trente-deux Etats, le français est préféré à l'allemand, l'espagnol et l’italien, et figure le premier sur les listes de préséance ; que plus de cent collèges, ou autres grands établissements, placent aujourd’hui le français au-dessus des trois langues que je viens de nommer ; que l'étude du français est regardée comme nécessaire dans un double but : io pour voyager, ou dans les relations sociales ; 20 afin d’avoir une meilleure connaissance des origines de la langue anglaise, laquelle, on le sait, à emprunté un bon tiers de nos mots.

Le secrétaire de cette Société, déjà brillante. est M. A. M. Elliott, professeur au John Hopkins University, à Baltimore.

L'un des premiers soins de ce savant à été de parcourir à pied’ la province de Québec, allant de paroisse en paroisse relever des notes, des mots, des tournures de phrase, des expressions qui vont le mettre en mesure d'écrire un ouvrage sur la langue française du Canada. Dans les conversations que j'ai eues avec lui, il n'a cessé de me dire que, loin d'avoir le caractère de la dégénérescence, notre langue possède une vigueur remarquable et qu’elle devrait, si nous la cultivions, mar:

cher de conquête en conquête.

La Société Royale du Canada, fondée en 1882, compte quatre-vingts membres fixes, dont vingt-sept au moins sont de pure langue française ; à part ceux-ci, on

peut en nommer une dizaine qui parlent couramment le français. La première section est toute française ; elle est libre comme si elle formait une académie séparée.

Au collège militaire de Kingston, il n’y avait qu'un seul cadet de famille française lorsqu'un professeur de francais y fut envoyé, ces années dernières, Tous les cadets lui demandèrent de suivre sa classe, de préférence à celle où l’on enseigne l’allemand. Ce régime se continue.

Les professeurs d'Ontario impriment à présent des petits livres composés d’extraits des œuvres de nos écrivains : ces passages sont commentés par le professeur ; l'élève les traduit en anglais. J'ai corrigé les épreuves de ces premiers volumes, il y a huit ou neuf années à peine,

Pour celui qui observe et ne se contente pas des propos de tout le monde, il est visible que la langue française fait des progrès rapides dans la province d'Ontario, la seule qui ait encore la prétention d’être tout à-fait anglaise, En premicr lieu, les établissements canadiens-français y sont devenus nombreux. Certains comtés sont à moitié peuplés par nos gens., Si l’on voulait être juste, on nous donnerait dans la législature de Toronto quatre ou cinq sièges : par notre nombre nous y avons droit ; nous n’en avons qu’un seul actuellement.

L'éducation supérieure dans cette province embrasse à présent le français, et de plus en plus chaque année. Il y a trente ans, la seule idée de cet enseignement eut révolté la province entière.

Les écrivains d'Ontario sont obligés d'étudier nos livres, attendu qu’en histoire, en littérature, nous possédons déjà une bibliothèque fort respectable, pas moins de six cents volumes, tandis que nos voisins d'Ontario viennent à peine de ‘‘ mettre la main à la plume.” Pour les fins politiques, nos journaux sont lus et commentés à Kingston, Toronto, Hamilton, London ; il y a vingt ans, cela ne se

voyait pas. Bref, notre langue fait de ra-

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pides progrès au cœur même de la province la moins française de la Confédération.

L'instruction dans la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick se répand parmi les Acadiens, et cette instruction est française. Le collège de Memramcook a déjà produit deux ou trois écrivains, sans compter des hommes de profession, des ministres de la couronne, un sénateur.

Donc, progrès de la langue de ce côté.

Est-il besoin de dire que Manitoba conservera le français? Cette patriotique province, représente au cœur même de l'Amérique, ce que la province de Québec a été et sera toujours, je l'espère, sur les bords du Saint-Laurent.

Voyez l'Ouest, il est semé de groupes canadiens, fiers de parler français.

La Louisiane, au sud, se réveille, et demande que le Canada lui envoie des livres.

Et que dire de l'Est, de cette Nouvelle- Angleterre, autrefois si hostile à notre race, et qui nourrit à l'heure qu’il est un demi-million de nos frères ?

C'est par les écoles élémentaires que nos compatriotes des Etats de l'Est conservent chez leurs enfants le culte et la connaissance de la langue française. Le clergé canadien et français, répandu parmi eux, se dévoue à cette belle et haute mission. Là encore nous formons des hommes doubles par la valeur que procure une

double instruction. Ce mouvement qui, de proche en proche, gagne tous nos groupes, est une garantie d'avenir,

Et chez nous, dans la province de Québec, que voit-on depuis plusieurs années ? Un grand nowtbre d'enfants, garçons et filles, viennent des Etats-Unis étudier dans nos collèges et nos couvents ‘pour apprendre le français,” comme ils le disent tous en arrivant. Voici donc de futurs citoyens de la république de Washington qui se préparent à faire usage de notre langue et par là à la répandre et lui attirer le respect et la considération qu'elle mérite. Non! la partie n’est pas désespérée !

Quel sera le sort de ces Français, de ces Acadiens, de ces Métis, de ces Canadiensfrançais, qui, présentement, parlent la même langue et ne veulent pas s’en départir? Trois millions d'hommes serontils capables de conserver leur langue ?

Oui, s'ils la cultivent de manière à la faire respecter et s’il y a entre les groupes des apports suivis qui facilitent l'échange des idées. Une phrase prononcée à la Nouvelle-Orléans devrait être entendue à Shé.

diac ; une ligne imprimée à Fall-River ou à Worcester devrait être lue jusque dans les Montagnes-Rocheuses, car tel est notre domaine : nous sommes répandus sur l'Amérique entière,

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