CHAPITRE VII
PROGRÈS ACCOMPLIS DEPUIS TRENTE ANS. — SITUATION ACTUELLE DE l' ARMÉE. — RECOMMANDATIONS ET CONSEILS.
Nous avons exposé, avec une entière franchise et sans la moindre exagération, la situation militaire du pays, et nous sommes arrivé à la conclusion peu rassurante que cette situation n'est pas ce qu'elle devrait être pour inspirer à la nation une confiance absolue.
Notre pessimisme, toutefois, ne nous empêche pas de reconnaître que de grands progrès ont été réalisés dans le domaine des choses militaires depuis une trentaine d'années.
L'ancien réseau de forteresses créé par la coaHtion victorieuse après 1815 et modifié en quelques points par le traité du 14 décembre 1831, a été remplacé, en 1859, par un dispositif qui satisfait mieux aux principes de la stratégie et aux exigences de la fortification moderne.
En 1878, on a décidé que la défense éloignée d'Anvers sera portée sur la ligne de la Nèthe et du Rupel et sur un arc de cercle partant de Lierre, enveloppant Scliilde, S'Gravenwesel, Brasschaet et Eeckeren, et aboutissant à la digue fortifiée do Wilmarsdonck, qui se termine à l'Escaut par le fort Saint-Philippe. Le but de ces travaux est d'augmenter l'indépendance do l'année active, d'étendre sa sphère d'action , d'cmpcchcr le bombardement
de notre métropole commerciale et d'en rendre le blocus impossible ou du moins extrêmement difficile.
Depuis la guerre franco-allemande, des mesures rationnelles, mais incomplètes, ont été prises pour mobiliser promptement l'armée (1). Jusque-là rien n'avait été fait ni prévu. L'insuccès de la mobilisation de 1870 fut pour nous une révélation et un enseignement précieux.
Le contingent de l'armée a été augmenté, mais dans une proportion insuffisante, et le matériel de campagne a reçu un accroissement qui diminue sensiblement l'écart entre ce qui existait et ce qui devrait exister pour assurer tous les services en temps de guerre.
Autrefois les régiments d'infanterie changeaient de brigade et de division tous les trois ou quatre ans, lorsqu'on modifiait la composition des garnisons. Cette mesure n'avait d'autre but que d'épargner aux généraux le désagrément de se déplacer quand leurs troupes recevaient une autre destination. Depuis une douzaine d'années, on a supprimé cet abus, en assignant d'une manière permanente les régiments aux brigades et aux divisions dans l'ordre de leurs numéros. Ainsi, par exemple, les 11^ et 12^ régiments de ligne formeront toujours la G® brigade et ne cesseront de faire partie de la 3^ division. S'ils changeaient de garnison, le commandant de la brigade se déplacerait avec eux.
(1) Parmi ces mesures, une des plus importantes a été la concentration dos dépôts autour d'Anvers et la construction de Ijùtimcnts spéciaux pour recevoir une partie de ces dépôts. Les bâtiments de Bcvcren et de Contich sont terminés ; ceux de Duffcl, de Boom, d'Eeckercn et de Doucliout sont encore ù l'étit de projets.
On a supprimé, en 1874, la division quaternaire du territoire (qui ne reposait sur aucune donnée stratégique) pour créer deux ch^conscriptions militaires comprenant, l'une, la zone de l'Escaut, l'autre, la zone de la Meuse. Chacune de ces circonscriptions est occupée d'une manière permanente par des troupes destinées à former un corps d'armée au moment de la mobilisation.
Par cette mesure un ordre logique a été substitué à l'ancien état de choses que rien ne justifiait. Mais pour qu'elle eût été réellement efficace, il aurait fallu donner aux commandants des circonscriptions le grade et les attributions des commandants de corps d'armée.
En composant les divisions mixtes de 12 bataillons de ligne, de 1 bataillon de carabiniers, de 1 régiment de cavalerie et de 4 batteries de campagne ; en réduisant les batteries à 0 pièces et les bataillons d'infanterie à 4 compagnies de 230 hommes (1), on a amélioré l'organisation de l'armée et tenu compte des progrès de la tactique.
Une mesure importante a été la transformation — opérée en 1801 — de l'artillerie lisse en artillerie rayée du système prussien. Depuis la guerre franco-allemande, les canons de ce système ont été remplacés par des bouches à feu dont la portée est plus grande et la trajectoire beaucoup plus tendue.
Après la campagne de Bohême, l'infanterie a été mise en possession d'une arme à chargement rapide, qui peut rivaliser avec les meilleurs fusils en usage dans les armées étrangères.
(l) Ces modifications datent do 1873.
L'instruction a fait des progrès qui se sont étendus à tous les degrés de la hiérarchie, et l'école de guerre (créée en 1868) a favorisé le recrutement du corps d'état-major et formé des officiers qui ont les connaissances et les aptitudes nécessaires aux chefs de corps et aux généraux.
L'armée compte des savants, des historiens, des littérateurs et des publicistes dont la réputation est solidement établie à l'étranger et qui peuvent soutenir la comparaison avec ceux des armées les plus instruites.
Le nombre en est même relativement plus élevé, sans doute parce que la neutralité assure à nos officiers des loisirs que n'ont pas eu ceux des grandes puissances.
Les appUcations tactiques exécutées sur des terrains accidentés, avec des divisions opposées l'une à l'autre et opérant sous les yeux d'arbitres investis du droit de critique, ont remplacé les anciennes manœuvres à simple action sur des terrains unis ou dans des camps permanents, dont les moindres détails topographiques étaient connus de tous les officiers.
Ces manœuvres, dirigées contre un ennemi invisible, dont la position n'était pas marquée, ne présentaient à aucun degré l'image de la guerre et n'étaient propres qu'à fausser les idées de la troupe et des généraux.
La création d'écoles de tir pour l'artillerie et pour l'infanterie et l'organisation de cours spéciaux pour l'enseignement des travaux de campagne dans l'infanterie et des travaux de destruction et de reconstruction des voies ferrées, etc., dans la cavalerie, ont contribué au développe-
ment de l'instruction pratique des troupes et à l'accroissement de la puissance des feux.
Enfin, les règlements d'exercice de l'infanterie et de la cavalerie ont été revus avec soin, et le règlement autrefois si remarquable, aujourd'hui si incomplet et si arriéré, sur le service des armées en campagne a été remplacé par une instruction qui satisfait aux nécessités actuelles de la guerre.
L'armée a donc fait tout ce qu'elle pouvait faire, avec les ressources mises à sa disposition, pour avancer dans la voie du progrès. Ce n'est pas sa faute ni celle de ses chefs si, en plusieurs points, elle est restée inférieure à d'autres armées.
Les mihtaires, qui prétendent qu'elle Se trouvait dans une meilleure situation en 1839, n'envisagent qu'un côté de la question. A cette époque l'armée avait incontestablement plus d'entrain, plus de g-aieté, plus de satisfaction et un esprit militaire plus développé, parce que depuis neuf ans elle était sur le pied de guerre et dans l'attente d'une reprise des hostilités avec la Hollande. L'attitude énergique du Gouvernement au début de l'année, et les mots persévérance et courage mis par le cabinet dans la bouche du Roi, l'avaient confirmée dans l'espoir que la Belgique ne céderait pas volontairement la partie de son territoire que réclamait la Hollande.
Il y avait, en outre, à cette époque, dans les rangs de l'armée, quelques personnahtés en rehef, qui s'étaient distinguées dans les guerres de l'Empire et dont le vigoureux esprit militaire s'était communiqué à leurs subordonnés.
D'un autre coté, la croisade des économistes contre les dépenses mihtaires n'avait pas encore commencé, et nul ne
s'était avisé de qualifier les soldats de non valeurs ou d'appeler mauvais citoyens les officiers qui demandaient des réformes dans l'intérêt de la défense nationale. L'armée, loin d'être considérée comme improductive, jouissait d'une considération réelle et n'avait éprouvé , depuis le désastre de Louvain, aucune déception pouvant ébranler son moral.
Le vote du traité des 24 articles, après de longs et violents débats, modifia profondement la situation. L'armée, par cette humiliante concession faite aux exigences de la politique, se sentit atteinte dans son amour-propre et dans son patriotisme. Il fallut, pour prévenir l'explosion de sa douleur et de ses ressentiments, lui persuader que le Roi, le Gouvernement et la Législature avaient dû céder, dans cette circonstance, à la pression de l'Europe, qui craignait de voir sortir une grande guerre du conflit Hollando-Belge où ses intérêts n'étaient pas directement engagés.
Depuis lors, l'armée a passé par d'autres épreuves difficiles, notamment en 1851, quand on voulut réduire son budget à 25 millions, et en 1871, quand on lui refusa, dans des termes blessants pour ses généraux, le service obligatoire et une revision complète de la loi organique de 1873.
C'est ce qui explique qu'aujourd'hui la situation morale de l'armée est moins bonne qu'elle ne l'était en 1839; en revanche, sa situation matérielle a été améhorée par les mesures indiquées plus haut.
Les écoles militaires ont fourni à toutes les armes des sujets plus instruits et mieux préparés que ne l'étaient, en général, les jeunes gens qui avaient offert leurs services à l'Etat, de 1830 à 1839.
Sous ce rapport notre armée a même gagné plus qu'aucune autre, parce qu'elle était à son origine moins bien composée, no possédant alors qu'un petit noyau d'officiers
instruits, sortis de l'armée hollandaise ou de l'école de Bréda, et quelques chefs qui avaient acquis de l'expérience dans les guerres de l'Empire et dans les expéditions des Hollandais contre les princes indiens.
Le mauvais accueil que reçurent du Gouvernement et de la Législature les réformes proposées par la commission mixte de 1871, et les fâcheuses concessions que l'on a faites depuis lors à l'esprit de parti en reculant sans cesse devant l'obligation de créer la réserve nationale, de re viser l'organisation de l'armée et de compléter les fortifications de la Meuse, ont affligé les miUtaires et mécontenté les bons citoyens.
Ces sentiments s'expliquent et se justifient, mais nous ne comprendrions pas qu'ils dégénérassent en découragement ou en irritation contre les hommes et les partis. L'armée n'a pas le droit d'émettre une opinion collective, de prendre part aux luttes politiques, d'exercer la moindre pression sur le Gouvernement ou sur la Législature. Son rôle est d'obéir à la loi, de respecter et de faire respecter les pouvoirs publics. Chargée de maintenir l'ordre et de défendre le territoire, elle n'est pas responsable des imperfections qui, au moment de la lutte, entraveront ou paralyseront ses efforts. Son devoir est accompH et l'honneur satisfait, quand elle donne au pays le degré de force et de sécurité qu'elle est en état de produire. On n'a pas le droit de lui demander davantage.
Pour la mettre en garde contre de dangereuses suggestions, nous lui conseillerons de ne jamais perdre de vue que sa responsabiUté dans la défense du territoire n'est pas seule en jeu et qu'elle n'est même pas la plus lourde.
Si, en eifet, le mode de recrutement de l'armée est défectueux, le contingent annuel insuffisant, l'organisation incomplète, la durée du service trop courte; si les unités
tactiques n'ont pas, en temps de paix, l'elïectif nécessaire pour assurer l'instruction et entretenir l'activité du cadre ; si, faute d'une bonne réserve nationale, la plus grande partie de l'armée active devait pendant la guerre être immobilisée dans les forteresses, et si, par suite de ce fait et de l'insuffisance des fortifications de la Meuse, le pays n'était pas efficacement défendu, la responsabilité de ce malheur ne retomberait point sur l'armée ni sur le général qui la commanderait. Il suffit qu'elle soit instruite, disciplinée, animée d'un patriotisme ardent, et qu'elle fasse brillamment son devoir sur le champ de bataille, pour qu'aucun reproche ne puisse lui être fait et qu'aucun remord ne trouble sa conscience.
Le poids des revers pèse toujours sur ceux qui, pouvant les prévenir, ne font rien et ne s'alarment de rien, soit par incapacité, soit par défaut de prévoyance ; il est nul pour les soldats et pour les chefs qui font ce que l'honneur et le devoir commandent.
Nous dirons donc à nos camarades : Faisons des vœux pour que la situation militaire du pays s'améliore et cherchons par de consciencieuses études à éclairer nos concitoyens ; mais quelles que puissent être les déceptions dont nous aurons encore à souffrir, ne nous décourageons pas et surtout ne désespérons jamais de la Patrie !
Si nous avons des forteresses défectueuses ou insuffisantes, suppléons par notre courage et notre ténacité aux propriétés qui leur manquent, et si nos soldats sont inférieurs à ceux de l'ennemi, déployons des talents et montrons une ardeur guerrière qui compensent cette infériorité.
Les armes les plus défectueuses sont bonnes pour qui veut s'en servir, et il n'est plus temps de récriminer ou de gémir quand l'heure de l'action a sonné !
Que ces principes dirigent notre conduite !
Jugeons les hommes et les choses d'un point de vue élevé et ne nous plaçons jamais sur le terrain de l'intérêt personnel, qui rapetisse les débats, compromet les meilleures causes et affaiblit les armées, en portant atteinte à la confraternité des armes et à l'esprit de camaraderie.
La carrière que nous avons embrassée ne serait pas l'une des plus honorées et ne mériterait pas la constante faveur dont elle a joui, si elle procurait à ceux qui la suivent toutes les jouissances que donnent les carrières civiles et si l'on n'y devait parfois subir de dures épreuves ou se résigner à de grands sacrifices.
Tout ce que le militaire peut demander, en échange des services qu'il rend et de l'abnégation qu'on exige de lui, c'est d'occuper dans la société le rang qui lui revient et d'obtenir, à défaut des jouissances de la-fortune, dont il doit se priver, l'estime et la considération publiques, seules récompenses dignes de lui et sa noble profession.