CHAPITRE VI
RÉFUTATION DES CRITIQUES AUXQUELLES A DONXÉ LIEU LE PROJET d'améliorer ET DE COMPLETER LES FORTIFI- CATIONS DE LA MEUSE.
La principale difficulté contre laquelle doivent lutter ceux qui cherchent à compléter et à perfectionner le système de défense du pays, est la prétention qu'ont des personnes absolument incompétentes de juger les idées et les propositions des militaires les plus distingués. En France, en Allemagne, en Angleterre, dans tous les autres pays lorsque le gouvernement, éclairé par des commissions spéciales, reconnaît qu'il est nécessaire de construire ou de démolir des places fortes, on ne voit pas des avocats, des banquiers, des industriels, des commerçants ou des hommes de lettres soutenir que les spécialistes se sont trompés en fortifiant tel point plutôt que tel autre et en déclassant ou en supprimant d'anciennes places qui ont joué autrefois un rôle important. Ce spectacle réjouissant ou navrant, selon le point de vue où l'on se place, ne se donne qu'en Belgique.
Lorsqu'on 1859 le Gouvernement, adoptant les conclusions d'un conseil composé de vingt-sept officiers, proposa de
concentrer la défense du pays sur Anvers, des citoyens qui n'avaient jamais ouvert un traité de stratégie, combattirent cette proposition et la qualifièrent d'insensée. L'un soutint qu il fallait choisir comme base d'opérations de notre armée Ostende, un autre Namur, un autre Diest, un autre Lillo ou Rupelmonde! (1)
Il s'est constitué récemment à Anvers, sans qu'on trouvât la chose le moins du monde ridicule ou impertinente, une société à la tête de laquelle se trouvent un armateur et un pharmacien et qui a pour but de pousser à la création d'une armée de volontaires.
Si des officiers s'avisaient de donner leur avis sur un titre du Code civil, il s'élèverait contre eux un toile général; mais on ne trouve rien d'exorbitant à ce que MM. X..., Y..., et Z..., avocats, notaires ou journahstes proposent, l'un, de supprimer la conscription et d'adopter le mode de recrutement de l'armée anglaise, l'autre, d'apphquer à la Belgique l'organisation militaire de la Suisse, et le troisième, de modifier complètement, d'après ses vues personnelles, le système de défense du pays et la composition des diverses armes.
Il est très probable que si l'on soumettait à ces trois incompétents un projet de défense de la Meuse, élaboré par nos meilleurs généraux, ils seraient d'accord pour le qualifier d'inutile ou d'absurde, car pour juger les questions militaires en Belgique, il n'est pas nécessaire d'avoir appris l'art de la guerre; certaines fonctions civiles donnent à ceux qui les exercent (députés ou journalistes) le droit de tout examiner et de tout trancher. Celte compétence
(1) Les seuls opposants sérieux furent ceux qui soutinrent la nécessité de faire de Rruxcllcs le pivot de la défense du pays. Leur opinion toutefois eut peu de partisans.il ne s'en trouva que deux dans la commission de 1850, composée de vingt-sept membres.
illusoire ou fictive, prime chez nous la compétence réelle ou de fait.
Pendant plusieurs années, les ministres de la guerre qui s'étaient imposé la tâche d'améliorer l'organisation de l'armée ou d'empêcher qu'on n'y apportât des modifications nuisibles, eurent pour principal adversaire un avocat brasseur; et quand le général Chazal proposa, en 1861, de donner à l'artillerie belge le canon prussien, il fut attaqué avec véhémence par des avocats et des journahstes qui n'avaient jamais vu ce canon dont ils se moquaient, ni le canon français qu'ils portaient aux nues.
Quelles clameurs n'a pas soulevé, en 1859, le projet d'agrandissement général d'Anvers !
Au point do vue militaire, disait-on, ce projet consacrait le principe de l'abandon du pays et de la fuite honteuse de l'armée vers les Polders de l'Escaut où personne ne viendrait l'inquiéter, et où les fièvres paludéennes se chargeraient de la détruire.
Au point de vue politique, c'était une conception malheureuse qui devait nous brouiller avec la France — la place d'Anvers ne pouvant être utile que pour combattre une armée venant du Midi — et au point de vue commercial, c'était une œuvre inspirée par la jalousie de l'Angleterre, dans le but unique de discréditer et de ruiner notre magnifique port (1).
Cinq ans après le vote de la loi, quand les militaires les plus distingués du pays et de l'étranger eurent porté sur les nouvelles fortifications d'Anvers (alors presque terminées)
(1) Le 30 juillet 1850, V Emancipation et le Journal de Bru.vclk'S s^oni'mrcnt que fortifier Anvers, co serait forcer l'une ou l'autre nation rivale à s'en euiparor. l.'Echo de BriLTrllos, du 10 août, opina dans le môme sens : « Le vote du projet de loi, disait-il, nous exposerait à une rupture avec la France. » — Un autre journal, VEcononùslo, affirma (jue les nouvelles fortifications d'Anvers seraient élevées en grande partie « aux frais de l'Angleterre ».
lin jugement des plus favorables , un avocat eminent, M. Adelson Castian, ancien membre de la Chambre, publia dans ses Lettres démocratiques les lignes suivantes, qui sont un chef-d'œuvre d'ignorance, de présomption et de dénigrement :
« Anvers avec ses 40 kilomètres de fortifications, ses M camps retranchés et son amas de citadelles, n'est pas » seulement, comme on l'a dit, une monstruosité digne de » la risée de V Europe^ c'est encore la double violation » du traité de Paris du 30 mai 1814, et de l'article 15 du » traité de Londres du 15 novembre 1831, déclarant que le » port d'Anvers continuerait d'être uniquement un port de » commerce !
» Anvers, aujourd'hui, c'est l'anéantissement de la neu- » tralité et un acte de vassalité en faveur d'un gouverne- » ment étranger, qui vient encore de prouver, dans la » question danoise, avec quel héroïsme il sacrifie pour ses » protégés jusqu'ici son dernier homme et sa dernière » guinée.
» Anvers ! c'est un appel permanent à l'invasion , le » pays tout entier abandonné à qui veut s'en emparer, et » l'une des plus admirables positions militaires et commer- » ciales du continent livrée à l'Angleterre qui, depuis un » siècle, la convoite (1). »
Se plaçant à un autre point de vue, un publiciste de talent, M. de Molinari, directeur de VEconomiste belge, soutenait que toute ville de commerce fortifiée « est nécessairement une ville morte. »
Plusieurs journaux d'Anvers défendaient alors la mémo thèse.
(1) En 1867, ce môme député qualifiait encore le système des fortilications d'Anvers iVabsunle ci do monstrueux. {Voir Sonrerainrlë nalionolc et SuffrntjC UnivcvHcl.)
Or, en juin 1881. un sénateur de cette ville, M. Biait, est venu déclarer à la iriUune q^u* « la progression du n mouvement du port d'Anvers est en moyenne de » 300,000 tonnes par année, <» c'est-à-dire , qu'aucun port européen, si l'on en excepte Liverpool, n'a progressé et ne continue de progresser autant que ce « malheureux Anvers », dont les fortifications devaient causer la ruine.
Le 11 septembre 1881, le bourgmestre, M. de Wael, s'adressant au Roi, disait :
« De l'immense travail de la rectification des quais que » Votre Majesté visitera aujourd'hui, 1,200 mètres sont » achevés ainsi que les bassins de batelage. Ces travaux, » construits en vertu de la convention conclue entre l'Etat » et la ville, coûteront environ 70 millions.
« Lorsque, dans trois ou quatre ans, ces gigantesques » entreprises seront terminées, le port d'Anvers disposera » de 13,400 mètres courants de quais et aura plus de » 45 hectares de surface de bassins, et l'outillage sera mis » en rapport avec ces étendues.
» En 1870, le mouvement général de la navigation était » de 4,797,095 tonnes ; il a, depuis cette époque, suivi une » progression constante et sans parallèle, à ce point qu'en » 1880 il atteint le chiffre vraiment remarquable de » 9,616,452 tonnes. »
Sur ce point, comme sur la valeur technique des nouvelles fortifications d'Anvers et de l'artillerie prussienne, Messieurs les Josse de l'armée ont eu la satisfaction de voir l'expérience donner un éclatant démenti à ^Messieurs les économistes et les avocats du Parlement et de la presse. Il en sera de même pour les travaux de la Meuse, dont la première guerre entre la France et l'Allemagne démontrera l'impérieuse nécessité.
Aussitôt que le g-énëral Liagre eut fait connaître à la Chambre Timportance de ces travaux, l'opposition, suivant sa constante habitude, s'empara des déclarations du Ministre de la Guerre pour dénoncer au pays les projets railitaristes du cabinet et se faire bien venir des électeurs en leur promettant de combattre ces projets.
M. Woeste exprima son opinion dans les termes suivants :
« Le simple bon sens me dit que la Meuse n'est pas une » hgne d'opération pour les Allemands ni pour les Fran- » çais. »
Sur ces questions spéciales, les jeunes avocats n'ont pas besoin de consulter les stratégistes ni les vieux généraux : leur bon sens suffit !
M. Jacobs déclara que « la simple annonce d'un projet » de défense de la Meuse avait jeté l'alarme dans le pays ;» M. Malou se disait convaincu qu'il s'agissait de substituer au système de concentration voté en 1859 « un système nouveau que rien ne justifie ». M. De Decker poussa l'excentricité jusqu'à prétendre que la défense de la Meuse aurait pour résultat de rendre inutile la défense de l'Escaut et de permettre ainsi la démolition des fortifications d'Anvers. Ce môme député ne craignit pas d'ajouter que ce que nous aurions de mieux à faire, en cas d'agression, serait de renoncer à toute défense et « de laisser » passer, le plus vite possible, les armées belligérantes » pour qu'elles ne fassent pas de notre territoire leur » champ de bataille. »
Afin de déjouer cette tactique, des représentants et des
journaux libéraux se rangèrent piteusement du côté de ceux
qui tremblaient de voir le Gouvernement faire son devoir
en fermant à Liège et à Namur les principaux accès
de la vallée de la Meuse.
(c Nous sommes persuadés, disB.it Y Bioile belge {\), que » non seulement le Gouvernement n'a aucun projet en vue M au sujet de la fortification de la ligue de la Meuse, mais » que l'honorable Ministre de la Guerre lui-même est peu » disposé à soumettre à cet égard des propositions à ses » collègues. »
La Flandre libérale alla plus loin : « Nous repousse- » rions, disait-elle, la conclusion formulée par le Ministre » de la Guerre, lors même que nous voudrions admettre la » réalité des dangers qu'il signale, n
C'est le besoin de flatter les intérêts égoïstes de certains électeurs, à la veille des élections de Gand, qui explique cet inconcevable langage.
Un journal qui défend les opinions des libéraux avancés se montra plus hostile encore à l'idée de fortifier la Meuse et invoqua uniquement l'intérêt de son parti.
« Il est évident, disait-il (2), que la question de la ligne » de défense de la Meuse pourrait compromettre la situa- )) tion excellente que le Ministère a en ce moment, et qu'un » nouvel accroissement des charges militaires causerait » dans tout le pays, sans distinction de parti, un mécon- » tentement qui ne manquerait pas de se manifester aux » prochaines élections générales.
» L'inévitable conséquence de ce mécontentement serait » le déplacement de la majorité, le renversement du Minis- » tère et le retour des cléricaux au pouvoir.
» Il est donc tout naturel que ledit Ministère soit décidé » à se garer comme du feu de la question nouvelle des » fortifications de la Meuse, et, pour notre part, nous ne » pouvons que l'en féliciter. »
(1) Numéro du 14 avril 1880.
(4) La Chronique, du 27 octobre 1880.
En présence de cette opposition, le chef du cabinet se crut obligé de calmer les appréhensions électorales de ses amis : « Les projets de fortification de la Meuse, dit-il, » n'ont pas été soumis aux délibérations du conseil des » ministres et s'ils lui étaient soumis, je ne dis pas, quoique » cela soit improbable, qu'ils ne recevraient pas son appro- » bation. »
La question étant revenue sur le tapis au mois de mars 1881, M. Frère fît une déclaration encore moins favorable aux travaux de la Meuse. Le même jour, son organe habituel, Y Echo du Parlement, appréciait cette déclaration dans les termes suivants :
« MM. Beeckman et Thonissen ayant demandé au Gouvernement quelles étaient ses intentions au sujet de notre système de défense, M. le Ministre des Affaires étrangères a répondu que le cabinet maintenait dans son intégrité le système de concentration adopté en 1859, avec l'étabhssement de la seconde ligne de forts nécessaire pour mettre la place d'Anvers à l'abri du bombardement. » On a parlé de fortifier la ligne de la Meuse ; des avantprojets ont été faits dans ce but. Le Gouvernement est d'avis qu'il n'y a pas lieu de revenir sur les décisions prises en 1859. Ces déclarations nettes et catégoriques couperont court, espérons-le, aux manœuvres intéressées auxquelles la question des fortifications de la Meuse sert de pivot. 11 n'y aura pas de nouvelle ligne de défense sur la Meuse. Le Gouvernement s'en tient au système de concentration de 1859 et au plan dont l'exécution se poursuit. Il nira pas au delà. La déclaration de M. le Mmistre des Affaires étrangères rend désormais toute équivoque impossible.
Le lendemain, 11 mars, le même journal s'exprimait ainsi :
« La déclaration faite hier par M. le Ministre des » Affaires étrangères a été aussi nette que catégorique. Le » Gouvernement s'en tient au plan de 1859, avec la cein- » ture des forts détachés. Il n'adopte pas les avant-projets » dont l'honorable général Liagre a parlé Fan dernier dans ■» la discussion du budget des travaux publics, à propos des » forts à établir sur la Meuse. La ligne de la Meuse ne sera » pas fortifiée. Voilà qui est clair et précis.' Vous le croyez » n'est-ce pas? Eh bien, pas du tout. Quand M. le Ministre » des Affaires étrangères dit que la ligne de la Meuse ne » sera pas fortifiée, cela veut dire qu'elle le sera. Le » Journal de Bruxelles et avec lui toute la presse cléricale » l'affirment avec une cynique audace et une impudente » mauvaise foi. 11 y a un mot d'ordre donné. »
Après le départ du général Liagre, en juin 1880, il s'éleva dans la presse une polémique au sujet des causes de la démission du Ministre de la Guerre. A cette occasion V Echo du Parlement disait : « Les fortifications de la » Meuse et de la Sambre n'ont jamais existé que dans » Timagination des cléricaux; ce qui le prouve pé- » remptoirement, c'est que le Gouvernement a autorisé » la construction des ponts au sujet desquels des obser- » vations avaient été présentées par le génie militaire. »
Il est évident que, dans ces articles, l'organe habituel du cabinet exagérait la portée des déclarations du Ministre des Affaires étrangères. Celui-ci, en effet, avait été l)eaucoup moins absolu : il s'était exprimé comme suit :
« Une question, Messieurs, qui a été soulevée récem- » ment, c'est colle d'wwe extension fort considérable des » fortifications de la Meuse, car il y a des fortifications sur » la Meuse. Celles qui existent aujourd'hui pourront exiger » peut-être des modifications. Mais on parle de nombreux
M forts à créer et dont on cherche à faire un épouvantail )) aux populations.
» Eh bien, Messieurs, nous ne pensons pas qu'il y ait » Heu de revenir sur les résolutions discutées par les » Chambres en 1859. w
Le premier paragraphe de cette déclaration laisse un peu d'espoir à ceux qui jugent nécessaire de renforcer la hgne de la Meuse par la construction de nouveaux forts; le second est beaucoup moins rassurant, la Chambre n'ayant rien voté ni rien sanctionné, en 1859, qui autorise cette construction.
Voici en quels termes le général Chazal résuma le nouveau système de défense lorsqu'il le présenta à la Chambre :
« Quand les démolitions reconnues indispensables )) seront terminées, notre système de défense permanent » se composera :
» 1° D'une grande position stratégique pouvant servir à )) l'armée de base d'opérations et de place de refuge ;
)j 2° Des places de Diest et de Termonde, couvrant la » ligne du Démer, du Rupel, de la Dyle et de la Nèthe et » de quelques autres places assurant le libre passage et la « défense de nos deux grands fleuves. »
Quelles étaient ces places? Si on l'avait demandé au Ministre, il aurait répondu que la commission qui arrêta les bases du nouveau système de défense du pays s'était prononcée pour la conservation de l'enceinte de la ville haute de Charleroi, de la citadelle de Tournai, de la place d'Ostende, de la citadelle de Gand, de la citadelle de Namur et de la citadelle de Liège.
Loin de songer à augmenter l'importance des fortifications de ces deux dernières villes, la commission l'avait réduite en proposant la démolition de l'enceinte de Namur et du fort de la Chartreuse à Liège.
Or, depuis 1859, on a démoli la place d'Ostende, l'enceinte de la ville haute de Charleroi, la citadelle de Gand et la citadelle de Tournai. En revanche, le fort de la Chartreuse a été conservé.
Le chef du cabinet ne pouvait donc pas dire, comme il l'a fait en mars 1881 : ce Nous nous en tenons au système de » défense tel qu'il a été sanctionné par les Chambres » en 1859, tel qu'il a été complété par la première ligne de » défense d'Anvers. »
Et l'objection qu'on a tirée de là contre les ouvrages à construire sur la Meuse , à savoir « le danger d'immobiliser trop de forces et trop de matériel », n'a pas de valeur, puisque ces ouvrages n'exigeront pour leur défense ni autant de soldats ni autant de canons qu'en auraient réclamé les fortifications d'Ostende, de la ville haute de Charleroi, des citadelles de Gand et de Tournai^ que la commission de 1859 voulait conserver.
En effet, les tableaux officiels assignaient aux garnisons de ces places les effectifs suivants nécessaires pour une bonne défense :
Charleroi 2598 hommes et 192 bouches à feu.
Citadelle de Tournai .... 24,)3 — 108 —
Ostende 478:3 — 203 —
Citadelle de Gand 2."')8."i — 81 —
Total . . 12,419 (1) — et 584 —
Or les nouvelles fortifications que nous proposons d'élever à Liège et à Namur, consistent en 4 forts, 3 fortins à coupoles et 4 redoutes permanentes.
(1) Loin d'être oxagi^rt*, ce chiffre est au-dessous des nécessités d'une bonne défense. Nous avons admis des bases plus larges pour l'évaluation des garnisons des nouveaux ouvrages de Liège et do Namur.
Quand ces travaux seront exécutés, on pourra démolir à peu près complètement la citadelle de Liège et conserver seulement le réduit du fort de la Chartreuse. Dès lors, les garnisons de Liège et de Namur exigeront 12 bataillons, 15 batteries de siège et 3 compagnies du génie, soit 14^226 hommes. Dans leur état actuel, ces deux places ne doivent avoir pour une bonne défense que 6,202 hommes. La différence en plus n'est donc que de 8,024 hommes; mais, d'un autre côté, les garnisons des places démolies, que la commission de 1859 voulait conserver, exigeaient un effectif total de 12,419 hommes.
D'où il résulte que notre combinaison aurait pour effet d'accroître de 4,395 hommes la force de l'armée active.
Ainsi, loin de porter préjudice au système de concentration admis par la commission de 1859, nous Taméliorons en diminuant ïeffectif des troupes à immobiliser dans les positions fortifiées.
On arrive à une conclusion tout aussi favorable si l'on compare l'armement des places supprimées (que la commission de 1859 voulait conserver), à celui des nouveaux forts jugés nécessaires pour la défense de la Meuse. Cette comparaison prouve en elîet que la diminution en bouches à feu s'élève à environ 150.
Ceux qui prétendent que la Belgique ne doit pas fortifier la hgne de la Meuse ont invoqué une autorité des plus respectables, celles du général Jomini, qui, d'après Sainte- Beuve (1), « était d'avis de concentrer la défense de la Bel- » gique sur un seul point intérieur ; mais là encore, dit-il, » on ne suivit qu'à moitié son avis. »
L'éminent biographe ne donnant aucune preuve à l'appui de l'opinion qu'il prête à Jomini, nous sommes en droit de
(i) Voir son Etud^e sur Joviini, p. 210.
soutenir qu'il est dans l'erreur, d'autant plus que nous pouvons produire une lettre que le général nous écrivit le 15 mai 1850, à propos d'un projet du capitaine Vandevelde, qui consistait à raser toutes les forteresses belges et à concentrer la défense du pays sur sa capitale fortifiée.
« Vous savez, disait-il dans cette lettre, que je trouve le » système de M. Vandevelde 6'O/j exclusifs et que j'admets » la nécessité d'avoir, outre Bruxelles, un bon pivot d'opé- » rations sur chaque aile, un à l'Est, sur la Meuse, un à » l'Ouest sur l'Escaut. »
Quelques temps après, développant cette idée dans une note, il s'exprima comme suit : « Appliquant, ce que je » regarde comme des vérités incontestables, à la Belgique » dont le territoire a p^u de profondeur, je demeure con- » vaincu que six places seraient le maximum de ce que » l'on pourrait souhaiter, et même je réduirais ce nombre à » cinq (Bruxelles compris).
)) J'ai regretté que vous n'ayez pas répHqué à M. Vande- » velde par ces considérations purement stratégiques : Que )) même dans son système de mobilité des plus grandes » forces stratégiques, il serait indispensable d'olfrir à ces » forces mobiles des pivots d'opérations pour les favoriser, » soit sur la zone de gauche, qui est la Meuse, soit sur celle » de droite (l'Escaut), ce qui nécessiterait au moins cinq » places. »
Jomini voulait donc avoir 2 places sur l'Escaut et 2 sur la Meuse, indépendamment de Bruxelles fortifié.
Nous sommes moins exigeant que lui, puisque nous nous contentons de 2 places sur l'Escaut, Anvers et Termonde, et de 2 places sur la Meuse, Liège et Namur (1).
(1) Sans compter lo fort de Iliiy et peiit-è(ro un fort à construire près tlo Visé.
Une objection formulée dans la presse et qui semble avoir produit un grand effet sur quelques membres de la Chambre est celle-ci :
On a tort de croire que nous arrêterons les Allemands ou les Français en construisant de nouveaux forts à Liège et à Namur. Il existe, en effet, un grand nombre de routes traversant la vallée de la Meuse sur des ponts qui ne sont pas commandés par ces places et dont Fennemi pourra se servir pour tourner nos positions fortifiées.
Voyons ce que vaut cette objection.
Les ponts permanents de la Meuse sur le territoire belge sont au nombre de 24, dont 6 se trouvent à Liège et 2 à Namur (1). Indépendamment de ces ponts, on a autorisé la construction de 4 ponts nouveaux à Bas-Oha, Herstal, Sclayn et Flémalle-Grande.
L'existence de tous ces ponts prouve combien peu, dans notre pays, l'on a égard aux intérêts de la défense nationale quand il s'agit de concéder des travaux publics : ponts, routes, canaux ou chemins de fer.
La France, qui avait longtemps montré, à un moindre degré cependant, la même imprévoyance, a payé bien cher cette faute en 1870.
Il existait sur la Moselle française un grand nombre de ponts permanents ; ceux de Metz et de Thionville étaient seuls défendus. Aujourd'hui que la Moselle forme, à l'Est, la première ligne de défense du territoire, le gouvernement reconnaît le tort qu'il a eu d'autoriser la construction de ces ponts et cherche à réparer le mal en étabhssant des forts sur les principaux passages. Les ponts non protégés de Chatel,
(1) Les autres sont à Andcnne, Naméche, Jambes, Lustin, Yvoir, Houx, Dinant, Ilastières, Huy, Ombrct-Amay, Engis, Val-Saint-Lambeit, Scraing, Ougrée, Argenteau et Visé.
de Charmes, de Fontenoy et de Liverdun seront certainement démolis au moment de la mobilisation.
La même faute a été commise par les Suisses, qui ont laissé construire, sur le Rhin, de Constance à Bâle, 14 ponts en pierre et en bois.
Tout autre a été la conduite des Allemands, qui n'ont autorisé la construction de ponts fixes que sous le canon des places du Rhin et qui partout ailleurs ont exigé des ponts flottants.
Il y a, en effet, entre Baie et Wesel 27 ponts, dont 20 sont des ponts de bateaux et 2 de grands bacs servant au transbordement des marchandises et des voyageurs. Les ponts fixes se trouvent à Mannheim, à Coblenz, à Cologne, à Hamm, à Rheinhausen et à Wesel. Les ponts sur bateaux servant au passage des trains de chemin 'de fer sont à Huningue, à Chalempré-Neubourg, à Brisach, à Maxau, à Spire, à Worms et à Coblenz (1).
Nous admettons qu'il eût été impossible d'obtenir en Belgique que l'on subordonnât l'intérêt des populations, celui du commerce et de l'industrie, à celui de la défense au point de n'autoriser que des ponts flottants sur la Meuse ; mais ce qui est réellement inadmissible, c'est qu'après avoir concédé des ponts jugés dangereux par l'autorité mihtaire, on refuse de construire les forts, les redoutes et les batteries nécessaires pour disputer ces ponts à l'ennemi et pour en assurer la possession à nos troupes ou à celle de nos alliés.
On prétend que ces travaux ne serviraient à rien, puis- ([u'il ne faudrait que 2 1/2 à 3 heures (2) à l'ennemi pour
(•1) Les ponts sur le Rhin ont 200 mètres de longueur à Bàle,250 à Strasbourg, 315 ;i Maycnce, 340 à Col)loMtz, 430 à Cologne, 4(J0 ii lliinini.
(2) Les Allemands, dans la dernière guerre, ont construit, lorsque toitl ctait à pied d'œuvre, des ponts de 130 m. en 2 1/2 heures, de 212 m. en 33/4 d'heures, et de 320 m. (sur la Seine) en une nuit d'hiver.
jeter sur la Meuse des ponts flottants ou des ponts de chevalets, et qu'il existe entre Visé et Namur un grand nombre de routes transversales permettant aux colonnes ennemies d'arriver au fleuve en évitant les points fortifiés.
Pour convaincre ces critiques incompétents qu'ils se trompent en soutenant qu'une armée ou un corps d'armée pourrait suivre les chemins de terre ou légèrement empierrés qui aboutissent à la Meuse, il suffira de leur apprendre, ce qu'ils ignorent certainement, qu'un corps de 35,000 hommes, avançant sur une seule route, occupe une longueur de 48 kilomètres, y compris la zone d'exploration, et que son train d'équipages s'élève à environ mille voitures , savoir :
150 voitures portant des vivres pour 4 jours (1);
400 voitures du parc, portant des fourrages pour 7 jours;
136 voitures d'ambulance ;
120 voitures environ portant des munitions (colonnes de munitions);
78 voitures d'équipages de pont;
100 voitures environ portant les bagages, les munitions et les outils des régiments ;
30 voitures du parc du génie (2);
Un pareil train ne peut avancer que sur des chaussées ou des routes empierrées de première classe.
Tout ne se réduit pas, du reste, pour l'ennemi à déboucher dans la vallée de la Meuse et à traverser le fleuve en un ou plusieurs points. Avant qu'il puisse avancer, soit vers le Bas-Rhin — s'il arrive du Midi — soit vers le nord de la France — s'il arrive de l'Est — il faut qu'il organise une
(1) Napoléon estimait à 400 ou 500 par jour le nombre des voitures nécessaires à Tentretien d'une armée de 100,000 hommes.
(2) Les soldats portent sur eux des vivres pour 3 jours ; les vivres du 4* jour se trouvent sur les voitures à bagages des corps. Les chevaux de selle portent des fourrages pouri jour et les chevaux de trait, pour 3 jours.
ligne cCéiapes pour approvisionner les colonnes, faire arriver les renforts, évacuer les malades et les blessés et assurer la retraite en cas de revers ; il faut, de plus, qu'il crée sur cette ligne un service d'étapes et qu'il forme des dépôts de vivres, de munitions et de matériel qui soient à l'abri d'un coup de main. Une ligne d'étapes se compose généralement, aujourd'hui, d'une voie ferrée et d'une ou de deux routes ordinaires. Dans le cas présent, elle serait formée par le chemin de fer qui passe à Liège et à Namur et par les chaussées qui longent, l'une la rive droite, l'autre la rive gauche du lleuve. Pour organiser cette ligne d'étapes, les Allemands aussi bien que les Français devraient s'emparer des places qui la barrent et y former ensuite des magasins d'étapes. Ils confieraient cette mission à des troupes de seconde ligne (landwehr ou armée territoriale), et tant qu'elle no serait pas terminée, l'armée active se trouverait dans une situation critique, parce qu'elle ne pourrait pas établir des communications rapides et sûres avec sa base d'opération : les places du Bas-Rhin ou celles du Nord de la France, suivant que l'agression viendrait de l'Est ou du Midi.
La possession des places de la Meuse serait également nécessaire à l'envahisseur pour assurer sa retraite.
La stratégie tient compte de ces diverses nécessités d'une armée opérant loin de sa base, en prescrivant d'organiser, sur le territoire ennemi, une hase secondaire dès (|iic la ligne d'opérations s'allonge trop ou prend une direction trop oblique par rapport à la base primitive pour que l'armée se sente encore appuyée par celle-ci.
La base secondaire d'une armée française en marche vers le Bas-Rhin, ou d'une armée allemande se portant sur la frontière Nord de la France, serait la ligne de la Meuse avec ses points fortifiés.
Il est donc de la plus haute importance que Lièg-e et Namur puissent opposer une longue résistance à l'ennemi, d'abord pour entraver la marche de ses colonnes, ensuite pour retarder le plus possible l'organisation de sa ligne d'étapes et de sa base secondaire.
Nous ajouterons qu'une armée étrangère venant à notre secours nous demanderait, sans doute, de réunir des dépôts de vivres et de munitions dans la vallée de la Meuse et de mettre ces dépôts à l'abri des attaques de l'ennemi. C'est encore une raison pour fortifier solidement Liège et Namur.
Ces places seraient enfin très utiles comme points d'appui et pivots de manœuvre, soit que l'armée belge dût opérer isolément sur les communications d'une armée allemande ou d'une armée française traversant le pays, soit qu'elle eût à combattre directement une de ces armées avec le concours d'une partie des forces du belHgérant qui aurait respecté notre neutralité (1).
Il est certain que, dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui, les places de Liège et de Namur ne pourraient pas jouer le rôle qui leur est assigné par l'importance stratégique de la Meuse. Elles seraient même plutôt nuisibles qu'utiles.
En effet, leurs revêtements pouvant être mis en brèche de loin et leurs défenses désorganisées par des batteries placées sur les hauteurs environnantes qui autrefois étaient hors de portée de l'artillerie et qui aujourd'hui doivent être considérées comme très dangereuses, il serait facile à l'ennemi de s'en emparer en peu de temps et sans faire de grands sacrifices.
Si nous cherchions à nous y opposer avec notre armée
(1) Ce cas imposerait au commandant en chef de l'armée belge une grande prudence pour ne pas être entraîné dans un échec qui couperait son armée d'Anvers, ou lui enlèverait l'indépendance nécessaire pour servir exclusivement la cause nationale.
active, nous nous exposerions au risque d'être battus et coupés d'Anvers, ce qu'il faut éviter à tout prix. Or une fois que l'ennemi serait maître de Liège et de Namur, qu'il aurait omplété les fortifications de ces places et pourvu à leur défense, il serait bien plus difficile à l'armée belge d'inquiéter sa ligne d'opérations que si la vallée n'était pas fortifiée du tout, auquel cas l'ennemi resterait exposé à nos coups de main aussi longtemps qu'il n'aurait pas créé dans la vallée au moins àeux places du moment.
Pour que les forteresses de Liège et de Namur satisfassent aux conditions énoncées plus haut, il n'est point nécessaire de les transformer en camps retranchés, comme on l'a soutenu à tort. Il suffit qu'elles aient les propriétés des têtes de pont doubles, afin que notre armée ou celle qui viendra à notre secours, puisse opérer sur les deux rives du fleuve sans courir le danger d'être acculée à des ponts dont le passage exigerait plus de temps que ne lui en laisserait l'ennemi. Ce but sera convenablement atteint si l'on construit à Namur un grand fort et un fortin, à Liège trois forts, deux fortins et quatre redoutes permanentes.
11 nous reste un dernier argument à réfuter. Lorsque la commission de 1871 proposa d'augmenter l'elfectif du contingent et celui de l'armée, on disait : « A quoi bon? Nous nous sommes parfaitement tirés d'affaire, en 1870, avec notre petite armée, et ni la France ni la Prusse ne se sont plaintes de notre prétendue faiblesse militaire. »
Ceux qui raisonnaient ainsi perdaient de vue ce fait important que l'armée n'ayant pas eu un seul coup de fusil à tirer en 1870, son insuffisance ne pouvait être constatée. 11 est heureux pour le pays que cette démonstration pratique lui ait été épargnée.
Aujourd'hui qu'il s'agit de fortifier la Meuse, les
adversaires des dépenses militaires font entendre les mêmes clameurs : « A quoi bon? s'écrient-ils. Aucune puissance garante de notre neutralité ne réclame de nous un pareil sacrifice. »
L'argument est d'une incomparable naïveté. Un peu de bon sens suffit, en effet, pour comprendre que si la France ou l'Allemagne, ou toutes deux songeaient à occuper éventuellement la ligne de la Meuse pour assurer le succès de leurs opérations, elles n'iraient pas inviter le Gouvernement belge à rendre, par la construction de bons forts, cette occupation impossible ou trop difficile.
La fortification de la ligne de la Meuse est donc pour la Belgique une nécessité de premier ordre, qui ne pourrait être méconnue ou éludée sans causer à la défense nationale un préjudice irréparable.
Cette nécessité ne pouvant être sérieusement contestée, nous espérons que tous ceux qui auront lu notre travail avec l'attention que mérite un pareil sujet, nous donneront raison et joindront leur voix à la nôtre pour demander que le pays fasse enfin son devoir.
Il lui en coûtera sans doute 15 millions et même 20, en comptant l'armement des nouveaux ouvrages, mais la Belgique peut bien à ce prix compléter sa sécurité. Elle ne s'est pas régimbée quand on lui a demandé 45 millions pour le Palais de Justice de Bruxelles, à propos duquel M. Graux, ministre des Finances, disait en mars 18 70 : « Le pays est assez riche pour se donner le luxe d'un » monument capable de marquer une date dans nos » annales. »
A plus forte raison sera-t-il assez riche pour élever des travaux qui ne sont pas de luxe, mais de première nécessité, et qui marqueront eux aussi une date dans l'histoire, en prouvant à nos arrière-neveux que la génération actuelle n'a
rien négligé pour défendre son indépendance, ses libertés, ses richesses et son honneur.
« La liberté coûte cher, disait Montesquieu, mais quel » qu'en soit le prix, il faut savoir le payer aux dieux. »
La Belgique doit-elle organiser son système de défense dans runi([ue but d'empêcher ses voisins de traverser son territoire ou d'y vider leurs querelles? N'a-t-elle plus à craindre d'être conquise au début ou à la fin d'une grande guerre?
C'est une question délicate à traiter dans un moment où le gouvernement français nous donne les- assurances les plus amicales et repousse toute idée de conquête.
Mais une petite nation, qui a souvent porté le joug et qui a vu depuis cinquante ans un grand nombre d'Etats secondaires disparaître pour arrondir les puissances de premier ordre, ne peut pas oubher que les situations se modifient promptement et que la politique des Etats, comme le disait l'organe de M. Gambetta, est la x^olitique des intérêts (1), aphorisme que Frédéric II énonça tout aussi clairement en disant : Un souverain doit avoir le cœur dans la tête.
Les opportunistes actuels déclarent qu'ils ne songent pas à reprendre l' Alsace-Lorraine, ni à étendre la France jusqu'au Rhin. Mais jamais aucun parti ni aucun homme d'Etat au pouvoir n'a formellement repoussé la doctrine des limites naturelles, ni soutenu que la France doit accepter comme définitive la restitution de l'Alsace et de la Lorraine à l'Empire germanique.
(I) La R('-publiqHc française, numcTo ilu G avril I87i,
lÔ
Les Belges ne peuvent oublier que depuis la chute de Napoléon l", la duchesse de Berry, Chateaubriand (1) et de Montalembert ont revendiqué leur pays pour la légitimité, Talleyrand pour la branche cadette (2), Ledru-Rollin pour la Pvépubhque, Napoléon III pour l'Empire et Thiers pour tous les Français, sans distinction d'opinion (3).
Le 15 mai 1748, le maréchal de Saxe écrivait de Maestricht au comte de Maurepas, négociateur pour le traité d'Aix-la-Chapelle :
« En vérité, ce pays (la Belgique) est un bon morceau ; » il me fâche de le rendre. »
Ce bon morceau, la France eût sans doute cherché à le prendre en 1870 si elle avait été victorieuse ?
N'a-t-elle pas voulu s'en emparer en 1866, quand Napoléon écrivit en marge du projet de traité, minuté par Benedetti le 23 août :
« Il est bien évident que l'extension de la suprématie de )) la Prusse au delà du Mein nous sera une occasion toute » naturelle, presque obligatoire, poM^' noMS emparer de la » Belgique; mais d'autres occasions peuvent se présenter j) — nous devons en rester les juges exclusifs : la rédaction
(l) En 4829, de Mortemart, ambassadeur de France en Russie, reçut l'ordre de négocier un traité qui assurait la Belgique à la France, la Hollande et la Saxe à la Prusse, les pro\inccs rhénanes au roi de Saxe et Constantinoplc à la maison d" Orange.
(2i Voir à ce sujet les Mémoires de lorrl Pahnorston ot un travail publié récemment dans la Revue des Deux Mondes par M. Uotlian.
Ces écrits fournissent la preuve que Talleyrand soumit à de Bulow, ambassadeur de la Prusse à Londres, un projet de partage de la Belgique et du Luxembourg entre la France, la Prusse et la Hollande, avec la neutralisation d'Anvers, pour désintéresser l'Angleterre.
(3) Voir son Histoire de la Révolution française, du Coiisulut et de l'Empire.
Le 9 août 1831, il disait à la Chambre des députés :
« Puisqu'il n'était pas sage de réunir la Belgifiue à la France, de déchirer les » traités de 1815, de confondre la question de politique territoriale avec la B question politique, il a fallu ajourner nos prétentions sur la Belgique. »
» très claire et très précise du projet nous maintient à cet j) égard une liberté précieuse. »
On lisait dans VEcho du Parlement, le 4 juin 1874 :
« Que tous les partis en France, à toutes les époques, » aient rêvé l'annexion de la Belgique et la conquête de la » frontière du Rhin, c'est là un fait irrévocablement acquis » à l'histoire.
» Les Méynoires de lord Palmerston, publiés par sir )) II. Buhver Lytton, contiennent à cet égard des révélations » appuyées de preuves officielles.
» Voilà pour le passé.
» Que M. de Broglie, pendant qu'il était ministre de » France à Londres, a déclaré que « l'Allemagne obtien- » drait quittance pour l'Alsace-Lorraine si elle voulait céder » la Belgique à la France, c'est le secret de -Polichinelle. »
« \J Indépendance elle-même n'ose pas le nier. Elle se » borne à traiter l'idée de « sangrenue. ». Nous avons vu » même en France, des idées non moins « saugrenues » » faire leur chemin et trouver leur heure ou leur jour de » popularité.
» Nous n'avons donc fait qu'enregistrer après la Gazelle » de Colocjne des faits incontestables et incontestés. »
Eu mars 1880, M. Gladstone, dans un discours prononcé à Edimbourg, apprit à ses auditeurs que lorsqu'il proposa à M. de Bismark, en 1870, de conclure un traité avec l'Angleterre pour protéger l'indépendance de la Belgique contre une invasion française , le chancelier répondit par le télégraphe la même après-midi : Oui.
« En France, dit-il, il y eut quelque délai, quelques » hésitations inutiles; puis, peu de jours après, la France » signa l'engagement que nous lui avions proposé, c'est- » à-diro de protéger la Belgique, le cas échéant, contre » une invasion allemande . »
Malgré ce traité, il est à peu près certain que la France impériale eût exigé la limite du Rhin si le sort des armes lui avait été favorable en 1870. Cinq ans après la guerre, cette pensée d'agrandissement trouvait encore de l'écho dans la presse française : « Si la France avait été victo- )> rieuse au lieu d'être battue, écrivait Emile de Girardin, » le monde entier eût trouvé souverainement juste que la » Belgique redevînt française. »
M. Théophile LavaUée, professeur à l'école impériale de Saint-Cjr, publia, en 1864, un livre sur les Frontières de la Finance.
Le journal la Patrie^ rendant compte de ce livre,^disait : « M. LavaUée étabht les droits de la France à la revendication de ses frontières naturelles, par la géographie et par l'admirable suite des eiforts qu'ont tentés tous nos rois depuis Charlemagne. Henri IV, Richelieu, Mazarin et Louis XIV ont été les devanciers de la République française et de Napoléon I". Chaque acte de ces souverains et de ces ministres a tendu au même but, et quand une idée a eu de pareils ancêtres, elle doit triompher. »
La Patrie ajoutait, sous forme de résumé : « Ce beau livre sera un jour l'arme de notre diplomatie. »
Devons-nous avoir les mêmes craintes à l'égard de l'Allemagne ?
Les Français prétendent que oui, mais nous pouvons leur opposer le fait décisif que jamais un parti ni un homme d'Etat de ce pays n'a soutenu que la Belgique doit appartenir à l'Allemagne en vertu d'un droit naturel ou historique (1).
(1) Le 29 juillet 1870^ la Correspondance de Berlin, (journal semi-ofllciel) disait :
« Le peuple belge attachera actuellerûeut un tout autre sens à sa neutralité,
Jamais non plus l'Allemagne n'a fait aucune tentative pour conquérir notre pays, et après l'écrasement de la France en 1870, elle n'a formulé aucune prétention ni manifesté aucun désir de s'étendre jusqu'à la limite naturelle de la mer du Nord.
Ce désir et cette prétention pourront certes se produire un jour (1), et c'est pourquoi nous devons être en mesure de combattre nos voisins de l'Est aussi bien que nos voisins du Midi.
Nul ne peut sonder l'avenir, et la bonne politique pour les petits et les faibles sera toujours de se défier des grands et des forts.
Si jusqu'ici nous nous sommes défiés de nos voisins du Midi plus que de ceux de l'Est, c'est que l'histoire nous avait appris qu'ils tiennent beaucoup à notre bon morceau et qu'ils ne l'ont jamais lâché volontairement.
« qui doit êtro uiic force rt-cllc assez puissante pour se faire respecter par » elle-morno.
» L'Allemagne vaincue, si c'était possible, la route de Bruxelles serait ouverte.
» L'Angleterre souloinont pourrait s'y opposer; mais la Belgique, en prenant » dès anjourd'luii, l'attitude que lui commande la gravité des circonstances, et » en donnant à sa neutralité le caractère et la force d'une défense nationale, » réduit Napoléon à poursuivre sans but une guerre déclarée sans motif.
» Nous ne doutons pas que le peuple belge, sans sortir du rôle défensif, ne » comprenne les devoirs que sa situation actuelle impose à son patriotisme et » à son courage.
» Debout sur sa frontière, il aura fait ce qu'il doit faire.
» La Prusse et l'Allemagne se chargent du reste. «
(1) Los révélations do M. lîothan prouvent qu'en 1800, quand la Prusse voulait et devait à tout prix obtenir la neutralité de la France pour attaquer l'Antricbo, clic eût consenti à laisser prendre la Iiolgi(iuc par Napoléon 111, (lui dans cette ciroonstance mancpui do sang-froid et d'lial)ileté. Si plus tard, après Sadowa, le romto de Bismarck refusa de satisHiiro l'ambition do la France, ce fut, dit M. Hotlian, « parce que ce pa3's semblait no vouloir s'emparer de la Belgique » qu'à l'effet de mieux préparer une agression contre l'Allemagne. » .