LA DERNIÈRE FEUILLE
C’était vers la fin de 183i. L’appartement avait cette élégance qui vient plutôt de l’arrangement que de la richesse : on n’y voyait rien de trop, mais aussi rien n’y manquait. Une jeune fille était étendue sur un lit de repos ; on aurait en vain cherché 6ur son front déco-
loré , dans son regard morne , dans sa voix ©reuse, cette fleur de jeunesse et de santé qui distinguait , il n’y a que peu d’années encore , la petite institutrice de Nantes ; une petite table était placée près d’elle : de temps en temps la jeune fille se soulevait, sa main saisissait sa plume, et alors son regard retrouvait un de ses éclairs d’autrefois; son front respirait la poésie, et elle écrivait et pensait ; elle écrivait et pensait jusqu’à ce que sa main fût lasse, et que sa tête brûlante succombât sous le poids des pensées qui l’obstruaient.
— Ma mère !... ma mère... disait-elle souvent , lorsqu’elle se voyait seule... oh! mon Dieu ! que je souffre... Est-ce qu’il serait possible que je mourusse si jeune?... je sens dans ma poitrine comme un feu qui me fait vivre et cependant me consume.
Puis elle récitait , comme on prie , deux stances qu’elle affectionnait singulièrement.
« Pourquoi donc m’égarer dans des pensers funèbres? » Nébuleux avenir!... ah! qu’au sein des ténèbres » Tu sois caché toujours!
» Du ruisseau de la vie, ou limpide ou bourbeuse ,
» Je veux laisser passer l’onde capricieuse » Sans regarder son cours.
» Ce voile dont le ciel couvre ma destinée ,
» Ce voile qu'en fuyant soulève chaque année ,
» Pourquoi le déchirer ?
» Au livre du destin s'il essayait de lire,
» L’homme verrait une heure à peine pour sourire,
» Un siècle pour pleurer. »
Puis elle se taisait la jeune fille, car elle entendait un pas approcher, et c'était le pas de sa mère î
— Tu es mieux, n'est-ce pas, mon Elisa?
disait la mère , ayant presque réussi dans la chambre voisine à composer un visage riant.
— Beaucoup mieux, ma chère maman... ré-
pondit Elisa , en affectant , elle aussi , un enjouement que sa pâleur démentait.
Et ces deux femmes, qui se trompaient mutuellement , ne se faisaient aucune illusion ! la mère sur la maladie de sa fille, et la malade sur l’avenir que sa mort préparait à sa mère...
— Ah ! pourquoi as-tu voulu venir à Paris ?
s’écriait alors M me Mercœur... comme répondant à une voix intime du passé.
— N’en suis-je donc pas bien récompensée !
disait Elisa gaîment. Compare la vie pauvre que tu menais à Nantes, à l’aisance qui règne ici autour de toi.
— Et ta santé ! cribjt M me Mercœur avec angoisse... Ah ! que Dieu me rende ma pauvreté et ta santé, mon enfant !
— Ma santé est bonne, chère maman... un peu de fatigue , voilà tout... Laisse tomber les feuilles des arbres , laisse-les repousser, et je serai guérie...
Un frisson presque poétique glaça le corps de la pauvre mère , en entendant invoquer la chute des feuilles...
— Ah ! pourquoi est-tu venue à Paris ? répétait encore M“* Mercœur, ne pouvant plus retenir ses larmes...
— J’en remercie avec effusion M. Mcllinet- Malassis, ditElisa : c'est lui qui fut le confident de mes rêves poétiques ! c’est à sa générosité que je dus de voir imprimer mon premier livre... T’en souviens-tu ? maman , j’avais seize ans alors... Oh ! je n’oublierai jamais le plaisir que me causa ce petit volume in-12, avec mon portrait, dont notre illustre poète, M. de Chateaubriand, voulut bien accepter la dédicace.
Et comme un souvenir qui lui plaisait, Elisa se mit à réciter ces vers de sa dédicace :
« Comme un son fugitif de quelque note amie,
» Accueille doucement un accent de ma voix.
» Caresse le présent au nom de l’espérance ,
» Songe au peu de saisons que j’ai pu voir encor,
» Et combien peu ma bouche a puisé d'existence » Dans ce vase rempli dont je presse le bord.
» Tends une main propice à celui qui chancelle;
» J'ai besoin, faible enfant, qu’on veille à mon berceau; ; » Et l’aigle peut du moins, à l’ombre de son aile,
» Protéger le timide oiseau. »
— Puis, ajouta Elisa avec l’exaltation de la fièvre: — Je te pressais de venir à Paris... tu y consentis... J’ai eu quelques espérances déchues, c’est vrai... mais rappello-toi l’accueil aimable de M. de Martignac, poète lui-môme !
il m’accorda son appui, et 1,500 fr. de pension: cela , réui à mon faible talent , nousfit vivre avec aisance... Rappelle-toi mes succès dans les salons... mes triomphes 1... Ah ! ils me flattaient, car je te les rapportais, car je t’en voyais heureuse et fière... Eh bien, si le travail a excédé mes forces, si le cerveau a tué le reste... eh !
bien, je peux mourir... ma vie a été courte... mais elle a été belle !...
— Mourir ! Et moi... dit M me Mercœur, avec un accent si douloureux, qu’Elisa répliqua :
— Meurt -on tout entière, maman? Non, je ne le crois pas... non, je sens en moi quelque chose qui ne peut s’anéantir... La mort n’atteint que ce qui appartient à la terre , et l’âme vient du ciel... N’est-ce pas, quelle en vient , et qu’elle y retourne ? Le corps est un voile qui la couvre comme un nuage couvre le soleil... D’où vient-on?... Où va-t-on? Qui le sait?... Mais l’homme ne tombe pas tout entier dans le gouffre du néant : c’est insulter à la puissance divine que de supposer que rien ne reste de ce que Dieu a fait. Que le criminel, épouvanté d’une seconde existence, châtiment de la première , se berce de l’idée que tout meurt en lui, je le conçois... mais que celui dont la vie est pure, la foi vive, ne voie, dans
l'instant fatal et suprême de la vie à l’éternité, que l’affranchissement de l’âme esclave jusqu’alors...
— Cette idée peut consoler celui qui s’en va, Elisa; mais celui qui reste? observa douloureusement M me Mercœur.
— L’idée de la réunion doit consoler celui qui reste. — Un moment après, et ne voyant plus auprès d’elle sa mère, qui s’était éloignée pour lui dérober ses larmes , la jeune fille comprit tout ce qu’il y aurait d’affreux dans l’isolement où sa mort allait plonger sa mère, sa mère qui n’avait qu elle, elle seule*, pour soutien ! et, préoccupée par cette séparation déchirante, elle composa les vers suivants, qu’elle adressait à M. Guizot :
* « Dans une route défleurie,
» Sous un ciel froid qu’oublie un soleil bienfaisant ,
» Je n’ai rencontré pour ma vie » Qu’indigence, regrets, vains désirs; et pourtant
» J'ai peur-de la quitter cette existence amère !
» Et je viens vous crier : Sauvez-moi pour ma mère!
» Pour elle qui , sans moi , ployant sous son chagrin ,
» Seule au monde de l’âme, à ceux dont sa misère,
» En cherchant la pitié trouverait 1e dédain ,
» Irait , dans sa douleur cruelle , p Dire : Ma fille est morte! oh! donnez-moi du pain !
» Du pain! je n’en ai plus! Pauvre enfant! c’était elle
» Dont le sort faisait mon destin
» Ah ! que ce cri jamais â ses lèvres n’échappe !
» Quelque acéré que soit le glaive qui me frappe ,
» Que Dieu ranime dans mon sein » Le pâlissant flambeau de ma triste existence !
» Que , rendue à ma mère , et calmant sa souffrance,
» Je lui donne mes soins et charme ses vieux ans,
» Ou prenne dans mon cœur la part de ses tourments. »
Mais bientôt la jeune poète ne quitta plus sa couche , et se voyant dépérir tous les jours , le peu d’illusions qui lui étaient restées sur son sort, s'envola tout à fait; elle regretta Nantes, sa petite maison isolée et obscure; elle regretta
ses leçons , ses élèves , et l’air pur qu’elle avait changé contre l’air enflammé de Paris.
Puis , sa mère dont le visage paraissait s’éteindre, à mesure que l'âme d’Elisas’en allait , sa mère , dont tous les traits ne peignaient qu’angoisse et douleur , et qui avait cessé de lui reprocher ses exaltations poétiques ; — reproche -t-on son crime au coupable qui en meurt;
— le silence de sa mère était poignant pour elle.
Cependant , quelques amis , de ceux que la fortune ne donne pas , mais bien le talent ou le ( malheur, la venaient voir quelquefois , M me Récimier , si bien nommée l’ange de l’Abbayeaux-Bois , la duchesse d’Abrantés , le vicomte de Chateaubriand; mais tout en se félicitant d’être digne d’aussi hautes visites , la jeune fille sentait qu’en usant aussi vite son existence , elle avait manqué à sa mission de fille. Dieu lui avait donné une mère à soigner, et elle mourait, con-
sumée par les veilles et le travail: quelques heures avant sa mort , le 7 janvier 1835 , elle appela sa mère :
— Pardonne-moi de mourir, lui dit-elle, d’une voix éteinte et pleine de larmes; j’ai voulu plus que je ne pouvais , j’ai voulu te donner l'opulence !... et Dieu m’a punie ! ah ! si le démon de l’orgueil et de la gloire ne m’eût pas tentée; si je m’étais contentée de ne faire que ton bonheur, nous serions encore à Nantes!... et je vivrais... Pauvre mère! je meurs, moi !... mais toi ,tu restes. Oh ! tu es bien plus à plaindre !... Que feras-tu sans moi?... qui te nourrira?... qui t’épargnera des peines et des fatigues?... qui aura soin de toi si tu es malade?... qui chantera pour t’égayer , si tu te portes bien ?... Mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! je ne murmure pas... mais je vous en prie.... ayez pitié de ma mère... accordezmoi quelques heures , quelques jours , quelques années, mon Dieu ! ... oh ! ne me faites pas
mourir encore... je suis si jeune, et ma mère n’a que moi !...
Ce fut en priant Dieu de la conserver pour sa mère , que la pauvre enfant rendit l’âme : son âme qui se peignait si pur3 et si chaste sur son pâle visage. Elisa était morte depuis un moment , que sa mère qui la croyait endormie, faisait encore chut ! à ceux qui entraient.
Quand la pauvre mère s’aperçut que son enfant n’était plus , elle ne dit pas un mot , ne poussa pas une plainte , n’accusa ni Dieu , ni le sort , mais posant ses mains tremblantes sur cette jeune tête, à laquelle la mort n’avait pas imprimé son cachet redoutable , elle murmura seulement:
— Ange qui m’as précédée , attends-moi!
Les mêmes amis qui avaient visité Elisa dans sa maladie , l’accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure.’ M. de Chateaubriand, l’aigle à
l’ombre de l’aile duquel la faible enfant avait placé son berceau , voulut lui rendre un dernier , un solennel hommage : il ne quitta le cimetière qu’après avoir déposé une couronne sur la terre qu’il venait de voir s’amonceler audessus de sa jeune compatriote.
Par ses poésies , la belle Elisa Mercœur s'était montrée digne émule de M m ' Marceline Desborde-Valmore ; sa prose était simple et belle ; M we Mercœur prépare une édition des œuvres complètes de sa fille.
C’est tout ce qui lui reste de son enfant !