‹ Six histoires de jeunes filles par madame Eugenie FoaChapitre 17 sur 19 · LA LEÇON DE GÉOGRAPHIE · texte numérisé non relu

LA LEÇON DE GÉOGRAPHIE

Deux femmes sortaient d’une petite maison bâtie sur les bords de la Loire , dans un quartier solitaire de Nantes , et s’acheminèrent vers une grille au travers de laquelle on apercevait les arbres d’un beau parc. L’une de ces femmes, jeune encore , portait sur ses traits pâles l'em-

preinte d'une triste résignation ; la gaîté la plus naïve, les douces illusions de l'enfance semblaient se jouer sur le jeune front de l’autre , etse mêler aux boucles soyeuses de ses beaux cheveux noirs.

Ayant atteint la porte de la grille , les deux femmes s’arrêtèrent ; la plus âgée baisa sa compagne au front , et se retira ; la plus jeune sonna , et entra.

Cette dernière avait à peine fait quelques pas sur la pelouse qui précédait le château , qu’elle rencontra deux petites filles qui se désolaient auprès d'une carriole arrêtée.

— Léonie , Juliette , qu’avez-vous? leur demanda la nouvelle venue.

— Tiens, est-ce que c’est déjà l’heure de notre leçon de géographie , M lle Mercœur? demanda Léonie, la plus grande des deux enfants, sans répondre à la question de la jeune fille.

— Mais oui , Léonie , il est midi , et au lieu de jouer , vous devriez être dans votre chambre à étudier et à m’attendre.

Le ton grave et prétentieux qu’avait affecté M Uc Mercœur en parlant , fit changer soudain le cours des réflexions de Léonie.

— Est-ce que tu veux gronder aussi , toi ; faire comme notre vieille bonne? dit-elle d’un, petit air lutin. — Ça ne te va pas , Elisa , je t’en avertis.

— Au fait , tu as raison , ma petite , dit Elisa, reprenant son air bon enfant ; — mais pourquoi pleurais-tu quand je suis arrivée?

— Parce que Juliette veut que je la traîne dans cette carriole neuve dont maman m’a fait cadeau , et que je n'en ai pas la force...

— Pauyre chou ! dit Elisa , se baissant sur Juliette , assise à terre , et l’embrassant tendrement; —veux-tu que je te traîne , moi?

— Oh ! oui , ma bonne amie ! dit Juliette avec joie.

Et voilà Elisa , sans autre réflexion que celle d’obliger ses petites élèves, qui en met une dans là carriole , qui prie l’autre de tenir la main de sa sœur pour l’empêcher de tomber, et qui , saisissant elle-même la barre de bois qui sert de brancard , se met à tirer.

— Bravo ! bravo ! disait Léonie , bravo ! ça vaut la leçon de géographie , et c’est bien plus amusant. Va donc! Elisa, va donc !

Mais ce mot de géographie avait rappelé Elisa à ses devoirs.

— Dans le fait, dit-elle, j’allais oublier que je ne suis , pour cette heure , qu'une triste et moraliste institutrice ; je fais l’enfant au lieu de faire la femme raisonnable. Voyons, mesdemoiselles , assez couru ; à la leçon de géographie , maintenant.

— Est-ce que nous allons dans la salle d'étude ? demanda Léonie.

— Et quitter la carriole ? dit Juliette.

— Mais certainement , mesdemoiselles ; je ne peux pas vous donner une leçon dans un parc, en plein air.

— Et pourquoi pas? demanda Léonie; — as-tu peur que le vent emporte tes paroles ?

Elisa réfléchit un moment et s'écria : — Une idée !... elle ne pouvait venir qu'à un enfant de mon âge : mêler ensemble les plaisirs et les devoirs. Il faut avoir treize ans pour en deviner les moyens. Ecoutez-moi bien , mesdemoiselles. Ne pleure pas, Juliette. Je vais faire à la fois le cheval et le postillon ; tu me serviras delivre dej)oste, Léonie... Fais bien attention, Léonie; tu sais bien comment est dessinée la carte de l’Europe , n’est-ce pas?

— Oui , dit Léonie , parfaitement.

— Eh ! bien , imagine-toi que cette pelouse,

c’est la carte de l’Europe. Juliette est une dame anglaise qui voyage ; moi , je suis un domestique ignorant; toi, tu es un savant.... Mais prends bien garde que ce nom de savant t'engage à beaucoup... Juliette me dit, par exemple , qu'elle veut aller en Italie... je ne demande pas mieux que de l’y conduire , mais je ne sais pas où est située l’Italie... je t’ai déjà dit que j’étais un domestique ignorant ; il faut que toi , qui es un savant géographe , tu me l’indiques. . Bien plus, nous sommes ici en Angleterre... il faut encore que tu me dises mon chemin.

— Attends , dit Léonie , je crois que pour aller d’Angleterre en Italie, il faut que nous traversions la France.

— Je ne sais pas où est la France , dit Elisa, affectant un air niais.

— Elle est là , dit Léonie , désignant une place un peu au sud-est de l’endroit où est arrêtée la carriole.

— Ah ! mon Dieu , monsieur le savant , s’écrie Elisa , qu’est-ce que c’est donc que ce bras de mer qui m’empêche d’aller par terre en France?

— C’est la Manche , dit Léonie.

—Bravo! dit Elisa; la carriole va nous servir de paquebot ; nous allons nous embarquer.

Bien... le temps est beau , pas de vent. Nous voici maintenant débarqués sans accident à Calais , faites-moi le plaisir de me dire , monsieur le savant , comment il faut que je traverse la France? Est-ce en long , en large?

— Non , dit Léonie ; l’Italie est ici dans cette botte... Il faut la traverser en biais.

— Bravo encore ! dit Elisa , faisant courir la cariole, et s’arrêtant à l’endroit indiqué par Léonie. — Maintenant , voici notre maîtresse , — désignant Juliette qui se laissait carrosser sans rien dire , — qui a assez du séjour de l’Italie , et qui veut aller en Allemagne.

— Il faut remonter au nord , dit Léonie , indiquant avec précision la direction qu’offrait l’Allemagne sur la carte d’Europe.

Et ainsi , mesdemoiselles , vous voyez que c’est un jeu tout comme un autre , et auquel on peut beaucoup s’amuser ; croyez - moi , j’en parle avec connaissance de cause : non-seulement j’ai inventé le jeu , mais j’y ai joué bien des fois , je vous assure.

Après avoir été en Allemagne , ces demoiselles parcoururent successivement tous les pays formant la carte de l’Europe ; et Elisa , étant fatiguée de son double emploi de cheval et d’institutrice, renvoya à une autre séance le voyage en Asie , en Afrique et en Amérique.

Puis on parcourut en détail , et de la même manière, la France, l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, etc., etc. L’institutrice et les jeunes élèves trouvaient dans cette manière d’enseigner et d’apprendre , deux agréments :

celui de renforcer le corps, en satisfaisant l’esprit.

Ce fut un an après, qu'Elisa, toujours institutrice, mais ne pouvant se défendre de temps en temps de cette fièvre de poésie qui la saisissait, et la faisait crayonner, par ci, par là, quelques vers qu’elle ne montrait qu’à un ami de sa mère, pour les enfermer ensuite au fond d’un tiroir, vit sa vie changée par un incident qu’elle désirait depuis longtemps.

Je vous ai montré , mesdemoiselles, la jeune fille nourrissant sa mère du produit de ses leçons , et vivant presque inconnue , mais heureuse, dans une sphère étroite et tranquille. Je vais vous la faire voir maintenant sur un théâtre plus élevé, nourrissant toujours sa mère, mais cette fois aux dépens de son cerveau et de sa vie.

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