Six lettres de Marcel Proust
Les six lettres que l'on publie ici m'ont été adressées par Marcel Proust entre 1920 et 1922. Je n'éprouve aucun scrupule à les voir imprimées, malgré les éloges qu'elles contiennent. On sait assez maintenant la courtoisie presque excessive dont Proust s'enveloppait, et qui, parmi les masques derrière lesquels on dissimule, et l'on protège sa liberté intérieure, est le plus avenant à la fois, le plus rigide et le plus impénétrable, lui faisait prodiguer mille grâces où les intéressés auraient bien tort de voir beaucoup plus que des formules de politesse. Son esprit critique était pénétrant et sûr, mais il ne mêlait pas les genres. Il lui paraissait nécessaire de reconnaître à ses correspondants du
talent, de la beauté ou de l'esprit et beaucoup d'obligeance et de gentillesse dont il n'était jamais assez reconnaissant, sans que ces protestations tirassent plus à conséquence que les vœux de santé que l'on formule, sans les former, à un homme dont on sait, sans en prendre souci, qu'il mourra bientôt d'un cancer.
J'ai connu Proust dans les derniers mois de 1919. Le prix Concourt me l'avait fait découvrir. J'ai dit ailleurs de quel ordre fut cette découverte et combien précieuse pour moi. Je n'étais pas même alors un débutant. Mon goût pour son œuvre, cherchant la manière la plus prompte et la plus directe de s'exprimer en même temps que la plus sûre de visiter en quelque sorte l'atelier de ses métamorphoses, m'avait porté à écrire pour mon plaisir un long pastiche, où je ne mettais nulle intention parodique mais une sorte d'ardeur analogue à celle des jeunes peintres qui vont copier dans les musées les grands artistes leurs préférés, non par imitation mais
pour s'instruire dans leur art, dérober leurs secrets et les appliquer par la suite à leur usage particulier.
Proust me paraissait (et je le crois toujours) un être d'une essence différente de la nôtre, dont la matière était réduite à un centre nerveux infiniment sensible, fleuri de mille antennes flexibles. Cette absence de réalité corporelle et presque humaine me donna l'audace qu'expliquait d'autre part ma grande jeunesse : je lui adressai mon pastiche, accompagné d'une lettre aussi dépourvue que possible de formules, et où je lui exposais les sentiments extraordinaires qu'il avait éveillés en moi. C'est à ce double envoi que répond la première lettre qu'on lira ici.
J'allai le voir quelques jours plus tard et je compris l'erreur qu'était cette visite. Il habitait déjà la rue Hamelin, et me reçut (il était onze heures du soir) dans sa chambre, pleine d'affreuses odeurs pharmaceutiques. Il était couché dans ce même lit où deux années plus tard, je revis étendu, immobile.
son corps, qui n'était plus alors comme une muraille opaque qui me dérobait sa présence, mais privé de parole, de mouvement et de défense, le témoin abandonné de son passage et de sa fuite.
Ce jour-là, celui que je connus, cet homme malade, disert et plein de gentillesse, me fît l'effet d'être un camarade à tout faire délégué par Proust pour recevoir les importuns, c'est-à-dire, je pense, tout le monde. Je ne puis dire que j'aie été déçu. Je compris que Proust était absent, tout entier dévoré par son œuvre, et que c'était une grande sottise que d'avoir cru rencontrer un homme évanoui. Proust, qui sentait tout, et même l'imaginaire, comprit certainement mon sentiment. Si, par la suite, mes visites furent rares, ses lettres (on en jugera par celles-ci) le montrent plus réel, plus sincère dans la critique et plus simple qu'on ne le voit d'habitude dans sa correspondance.
Ces lettres n'appellent point de commentaires. Les quelques points obscurs qui deman-
deraient une explication se réfèrent, soit à des articles que j'ai écrits, soit à des événements qui me sont personnels : on comprendra que je m'abstienne de références qui me concerneraient seul. Ce n'est point par ce qu'il pense de moi, mais par ce qu'il dit des autres, ou de son œuvre, par les sentiments qu'il exprime ou les remarques qu'il fait que ces lettres offrent de l'intérêt. Je ne voudrais point gâter leur qualité, qui est d'autant plus pure que leur destinataire est plus impersonnel.
Louis Martin-Chauffier.