PREMIÈRE LETTRE
44, rue Hamelin (adresse confidentielle)
Monsieur,
Je sais extrêmement malade, j'ai 800 lettres en retard. Si je fais exception pour vous et vous réponds tout de suite, vous tirerez de ce fait je pense la conclusion qu'il comporte. C'est celle-ci : votre lettre m'a enchanté. Votre pastiche a parachevé l'enchantement. Ce n'est pas un mince compliment. Je suis très sévère pour les pastiches. En particulier ceux que j'ai lus, et qui prétendaient m'imiter, m'ont paru d'une extrême faiblesse. Le vôtre est une rare et belle exception. J'en trouve l'esprit général faux (vraiment je suis trop malade pour vous expliquer ce que je veux dire. Peut-être si vous vous dites non plus : il regarde au microscope, mais avec un télescope, vous devinerez ma pensée) et cette erreur pre-
miève rend le pastiche un peu languissant parfois. Mais que de trouvailles étonnantes! Vous avez distingué avec une justesse, parodié avec une drôlerie infinies, quelques particularités de syntaxe que je pense connues de nous deux seulement. Vous vous moquez de mes comparaisons d'une façon délicieuse. Le Monsieur décoré par un ministre ami, la ressemblance des pères et des pis, les différents voiles d'une femme, le positif et le négatif, tout cela est à mourir de rire. Monsieur, j'aurai peut-être dans la suite des temps un conseil à vous demander pour des étymologies. Je l'avais demandé à M. Dimier (que je ne connais d'ailleurs pas) lequel m'avait gentiment répondu en m'offrant de me mettre en rapport avec M. Longnon. Du reste je ne manque pas de gens pouvant m' apprendre toutes les étymologies. Mais cela m'amusera plus que ce soit vous, maintenant que votre lettre et votre pastiche m'ont fait un peu entrer dans votre esprit. En tous cas ce n'est que pour plus tard. Je
suis trop malade pour chercher à me rappeler les noms propres que j'avais indiqués à M. Dimier. En revanche il y a un renseignement historique qui me serait actuellement fort utile (je suis dans un " meublé " sans livres) il est vrai que c'est fort postérieur aux Carolingiens. Voici. Je me souviens d'avoir lu autrefois dans les Débats (était-ce un article d'André Hallays, je n'en sais plus rien), qu'une Montmorency, ou plutôt je crois la veuve d'un Montmorency, avait fini ses jours abbesse. N'était-elle pas née Condé ? Quel était le nom de l'abbaye? Je pense que cela se passait au temps de Richelieu. Si vous savez cela vous seriez gentil de me l'écrire. Si vous ne le savez pas, ne prenez pas la peine de me répondre. En tous cas je vous supplie de croire que ce n'est pas pour cela que je vous ai écrit. Une lettre représente pour moi en ce moment une affreuse fatigue. J'en ai d'indispensable s qui ne seront jamais écrites. S'il ne s'était agi que de M'"^ de Montmorency ou Condé,
je serais resté bien tranquille. Un de mes amis eût cherché les renseignements. Mais votre lettre était si jolie, votre modestie si exagérée, que je me suis fait un devoir de vous remercier de l'une et de vous guérir de Vautre. Bonne chance pour vos Carolingiens. Est-ce eux ou d'autres qui sont destinés à accaparer votre don littéraire, je l'ignore, mais il est certain et charmant.
Votre dévoué,
Marcel Proust.
Bien entendu quel était V article des Débats m'est absolument égal. Ce que je voudrais savoir si un Montmorency, etc.
Au fond si vous saviez une abbessed'un temps quelconque d'un chapitre aussi fermé que Remiremont et qui ne fut pas une parente des d'Haussonville, cela m' irait aussi bien que cette Montmorency. C'est pour donner l'occasion à M'"^ de Villeparisis (j'allais dire de la Villetournois) de montrer un portrait de l'abbesse et d'étonner un peu ses visiteurs.