DEUXIÈME LETTRE
44, rue Hamelin.
Cher Monsieur et ami.
J'ai l'air ingrat et je ne le suis pas du tout. Je suis seulement très malade et j'ai été jusqu'ici hors d'état de vous remercier de votre amusante M""^ de Bassompierre.
Vous ne m'en voudrez pas de ne pas m'en servir et d'en rester à ma Montmorency que faute de détails j'ai laissée dans le vague. Il faut avant tout subordonner, ne pas se laisser entraîner par l'amusement d'une anecdote à donner à un détail une ligne de plus qu'il ne doit comporter dans l'équilibre de l'ensemble. Si je n'avais hélas 1 cessé depuis tant d'années de voir M, France, c'est lui bien plutôt que moi que je ferais profiter de votre Bassompierre, Il aime ces décamerons que d'ailleurs je ne
méprise pas; mais si vous me faites l'honneur de lire quand il paraîtra le " Côté des Guer mantes " , vous estimerez vous-même que ce récit parasitaire eût entièrement — comme une végétation folle — caché la ligne architectonique déjà assez complexe par elle-même. J'espère bien du reste vous voir d'ici /à. La difficulté est dans ce que Saint-Simon eût appelé la " mécanique " de ma vie, et qui, épouvantable pour moi, est fort incommode pour les autres. Sans me fatiguer à vous l'expliquer dans une lettre, je vous dirai que si vous passez un soir vers 10 h. 1/2 devant le 44 rue Hamelin, vous avez des chances de me trouver. J'espère qu'une amélioration de mon horaire me permettra un peu plus tard de vous demander de dîner avec moi.
Croyez-moi votre bien sincèrement ami,
Marcel Proust.