‹ Six lettres de Marcel ProustChapitre 5 sur 7 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Cher ami.

Je vais répondre à votre lettre avec la plus grande exactitude et la plus parfaite sincérité,

1° Un fait domine le reste. Je suis depuis sept mois alité avec des crises d'urémie alternant avec (pardon des deux " avec ") des troubles différents et aussi graves. Pendant trois mois je n'ai pu ouvrir une lettre,

2° La lettre m'annonçant vos fiançailles est venue à un moment où j'étais au contraire lucide, et certes si mes forces (!) ne m'avaient pas fait depuis longtemps renoncer à entretenir ce genre de correspondance, il n'y a personne à qui j'eusse plus volontiers écrit qu'à vous. J'ai même failli le faire (alors que dans tant de maisons on m'at-

fend à dîner sans que j'aie le courage de répondre, et j'en suis plus malheureux que les hôtes qui me trouvent impoli). Deux raisons m'ont arrêté. La première est que mon besoin de sincérité dans les plus petites choses m'eut fait vous dénoncer comme étrange telle phrase de votre lettre qui n'avait rien de fâcheux. Et il eut fallu entrer dans des développements infinis. La seconde raison est que justement je t?o«lais vous recommander le livre de Jacques Boulenger, et qu'apprenant à ce moment précis, que vous alliez vous marier, j'ai pensé que vous aviez d'autres soucis en tête que des soucis de critique et qu'il serait peu convenable à moi de vous répondre par une lettre " professionnelle ",

3° Je ne pouvais vous en vouloir en aucune façon pour votre article sur Jacques Boulenger. Il est vrai que j'ai eu ensuite beaucoup de chagrin de cette affaire. Mais vous n'y êtes pour rien et en vérité personne n'y est pour rien, mon chagrin est

venu d'avoir semblé faire tomber Jacques Boulenger dans un traquenard* Voici comment. Je n'ai vu qu'une fois Jacques Boulenger dans ma vie et pendant cinq minutes, mais comme cela a suffi à me donner une grande sympathie, je peux même dire une grande affection pour lui, j'ai par excès de zèle demandé à Rivière si l'article sur " ï Art est difficile " était aimable, auquel cas je me ferais une joie de l'annoncer à l'auteur. Rivière était très fatigué à ce moment-là. Le passage froissant lui avait échappé, et il me fit dire que l'article était très aimable et que Boulenger en serait content. J'annonçai donc à Jacques Boulenger une nouvelle fausse, sans le vouloir, sans que Rivière eût voulu me tromper.

Mais enfin Jacques Boulenger me connaissait si peu qu'il aurait été en droit de croire que je m'étais joué de lui. Il n'en a rien été. Mais je n'en ai pas moins été malheureux, je l'aurais été de sembler manquer de franchise envers un indifférent, à plus forte rai-

son envers an ami. Vous me parlez d'une lettre offensante de Jacques Boulenger, j'ai au contraire souvenir d'une lettre offensée. Il avait d'ailleurs offert à Rivière de retirer sa lettre en lui laissant (ou en vous laissant, je ne sais plus) le soin d'une rectification. Mais Rivière ne lui répondit pas (ceci je ne l'ai su que beaucoup plus tard et ne crois même pas avoir eu l'occasion ou plutôt hélas! la possibilité physique à cause de mon terrible état, de revoir Rivière depuis l'époque où je l'ai su et de lui en parler). D'ailleurs je ne sais pas si je l'aurais fait. Car Jacques Boulenger, qui a une nature extrêmement franche et loyale (vous pensez bien que je ne dis pas cela en opposition avec Rivière pour qui vous savez ma profonde et admirative tendresse, ni d'ailleurs en opposition avec personne), a depuis Iontemps considéré l'incident comme clos et oublié. Vous me parlez d'un procédé grossier de lui, je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire, ou alors il y a certainement

malentendu... J'espère que cette polémique n'a troublé en tien votre bonheur auquel je m'associe d'un cœur reconnaissant!

Croyez, cher ami, à mes affectueux sentiments et présentez mes respectueux hommages à M""" Martin-Chauffier.

Marcel Proust.

// est entendu que cette lettre reste confidentielle pour ne pas ranimer ce qui est éteint. Cependant je ne vois pas d'objection si vous le désirez à ce que vous la communiquiez à Rivière avec lequel je n'ai pas de secrets. Pourtant cela me semble inutile.

Soyez rassuré pour les terribles étymologies que je devais vous demander. Je m'en suis tiré tout seul de mon mieux, ou plutôt fort mal. On mettra ce qu'elles ont de fantaisiste ou d'erroné sur le compte de mes ignorants personnages. Il y a pourtant plus d'un an que je dois écrire à François de Paris pour lui demander celles des Guermantes et Cambremer. Mais écrire une

lettre est au-dessus de mes forces. Celles que j'ai détournées pour vous vont me laisser peut-être pendant des semaines incapable de me passer chaque heure d'adrénaline et de caféine. Mais je vous ai en trop grande estime pour vouloir rester sous le coup de vos courtoises accusations et pour ne pas tenir à vous montrer toute la netteté irréprochable, je crois, de ma conduite.

Marcel Proust.

P,-S, — Excusez je ne dirai pas seulement les défauts de style, mais les fautes de grammaire de cette lettre de plus de dix pages. Je n'ai absorbé aucune nourriture depuis dix jours sans être maire à Cork pour cela, et pendant ces dix jours j'ai dormi en tout à peu près trois heures.

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